Chapitre 5 – La Foire du Printemps

Par jubibby

Les trois hommes sortirent de la taverne le ventre plein, Édouard en tête. Il échangea un regard entendu avec Carl avant de se tourner vers la ruelle dans laquelle il s’était aventuré tantôt. Le garde n’approuvait peut-être pas ce que le prince s’apprêtait à faire mais au moins avait-il accepté de ne pas l’en empêcher. Édouard plissa les yeux, à la recherche du vieillard qui s’était trouvé là quelques minutes plus tôt. Il finit par le repérer, allongé derrière une pile de caisses en bois, roulé en boule et tournant le dos à l’entrée de la taverne.

Le prince s’avança lentement et s’approcha du mendiant. Celui-ci ne sembla pas le remarquer et le jeune homme tendit la main dans sa direction. Aucune réaction. Édouard fit quelques pas de plus et s’accroupit pour se pencher au-dessus du corps inerte du vieil homme qui semblait s’être endormi. Aussi doucement que possible, le prince lui attrapa l’épaule et la secoua légèrement. Le vieillard ouvrit un œil et tourna la tête en direction de celui qui avait osé l’approcher. Une lueur illumina son regard lorsqu’il reconnut Édouard.

– Je vous ai ramené de quoi manger. Cela est bien peu mais j’espère que ce morceau de pain vous redonnera un peu de force.

Édouard joignit le geste à la parole et sortit de la poche de sa cape la tranche de pain que la jeune Mathilde avait coupée pour lui. Il la tendit au mendiant qui leva la main pour la saisir mais sembla hésiter. Ses doigts crochus restèrent quelques instants en suspens tandis que ses prunelles grises sondaient les yeux du prince. Pouvait-il se méfier d’un geste de charité aussi simple que celui-ci ? Comme pour le rassurer, Édouard tendit un peu plus le bras et lui adressa un fugace sourire. Le vieillard approcha ses deux mains et, au lieu de s’emparer de la nourriture, attrapa le poignet du prince et le serra légèrement.

– Merci, murmura-t-il.

– Vous n’avez pas à me remercier. Tenez, prenez ce pain.

Le mendiant acquiesça et, libérant le poignet du jeune homme, attrapa la nourriture qui lui était offerte. Il mordit dedans avec entrain, chaque bouchée illuminant un peu plus son visage. Édouard se retourna et se dirigea vers ses deux chaperons, laissant cet homme profiter seul de cet instant de répit qu’il venait de lui octroyer.

– Prêt ? demanda Carl qui était venu à sa rencontre.

– Prêt.

Le prince jeta un dernier regard en arrière et ses yeux croisèrent les deux prunelles grises du vieillard. L’homme lui adressa un sourire édenté en levant le morceau de pain qu’il était en train de savourer. Édouard sentit l’étau qui avait saisi son cœur se desserrer en songeant qu’il avait pu aider ce mendiant. Était-il un cas isolé ou d’autres hommes et femmes vivaient-ils dans une telle pauvreté au milieu de l’apparente opulence de cette cité ?

Le jeune homme tourna les talons et suivit Carl qui remontait déjà la rue par laquelle ils étaient arrivés un peu plus tôt. Le garde bifurqua à gauche, ralentissant le pas pour ne pas être séparé du prince alors que la foule des badauds se faisait plus dense autour d’eux. Édouard rattrapa le soldat roux et ils débouchèrent sur la grande place de la cité au centre de laquelle trônait une fontaine surmontée d’une sculpture de jeune femme à longue chevelure ondulée. Les étals des marchands avaient été installés le long des murs ainsi que dans les rues adjacentes. Le vacarme qui régnait là et les mouvements de la foule qui s’y était agglutinée n’étaient rien comparés aux odeurs qui envahissaient les narines du prince. Des oranges venues des contrées chaudes du royaume, des pommes et des poires qui venaient tout juste d’être cueillies, des courges et des champignons de toutes sortes foisonnaient sur les étals qui les entouraient.

Mais une chose plus que les autres avait attiré son attention : les épices. Leur parfum entêtant semblait hypnotiser Édouard qui cherchait du regard l’origine de ces effluves. Il repéra l’étal quelques mètres plus loin, de l’autre côté de la place, et s’y fraya un chemin parmi les villageois qui se trouvaient là. Quelques personnes attendaient d’être servies par le marchand et Édouard s’inséra dans la file qu’ils formaient. Il ferma les yeux un instant, laissant aller sa mémoire aux doux souvenirs de son enfance que lui rappelaient ces parfums. Poivre. Comme le jour où il en avait soufflé sur Gustave qui avait éternué pendant des heures. Safran. La délicate fleur qu’il avait subtilisée dans les cuisines la première fois que Catherine l’y avait conduit. Cumin. Des pommes de terre sortant du four. Cannelle. Le verre de vin que sa mère lui avait fait goûter lorsqu’il était enfant. Un sourit naquit sur ses lèvres : il avait oublié l’odeur brute de toutes ces épices qui lui étaient pourtant si familières autrefois.

Il rouvrit les yeux en sentant une présence derrière lui. Carl l’avait rejoint. Évidemment. Il n’allait pas se laisser semer aussi facilement. Édouard n’avait pas eu l’intention de s’éloigner du garde mais il savait à présent avec certitude qu’il allait devoir ruser pour avoir un peu plus de liberté. Le prince se retourna et quitta la file sans un regard vers le garde. Il repéra Hans non loin de là et détourna la tête en entendant un son métallique provenir de la rue voisine. Ne prêtant aucune attention à ses deux chaperons, le jeune homme remonta l’allée d’étals dans la direction du cliquetis qui avait piqué sa curiosité.

À l’entrée de la rue qui partait vers l’ouest se trouvait un marchand proposant diverses sortes d’armes : couteaux, dagues, épées et même haches avaient été disposées sur une large table, enveloppés dans une fine couverture. Deux hommes discutaient vivement devant l’étal, saisissant tour à tour les armes que leur présentait le marchand, faisant claquer le fer des unes contre les autres pour mettre à l’épreuve la résistance du métal. Ainsi donc Édouard avait été attiré là par la seule chose qu’il connaissait vraiment : le tintement caractéristique de deux armes qui s’entrechoquent. Quelle ironie !

Le prince s’approcha de la table pour regarder de plus près les poignards qui étaient exposés là. De tailles et de formes variables, ils rivalisaient d’originalité pour éblouir quiconque jetterait un œil dessus. L’un d’entre eux en particulier, sertis de pierres précieuses, étincelait de mille feux. Édouard tendit la main pour s’en emparer mais il fut arrêté en plein mouvement par le marchand qui s’était discrètement approché.

– Intéressé par cet objet à ce que je vois ? lui demanda le commerçant avec un grand sourire.

L’homme avait de longs cheveux blancs mais un regard vif et une agilité hors pair pour une personne de son âge. Vêtu d’un épais manteau doublé de fourrure, il ne cachait pas la réussite matérielle de ses affaires. Devant l’air hésitant du prince, il attrapa le poignard serti et le lui présenta entre ses deux mains. La lame avait visiblement été affutée et les rubis qui ornaient le manche de l’arme brillaient tout autant que l’or qui les entourait.

– Cette arme est magnifique mais je crains de ne pas avoir les moyens de vous l’acheter.

– Ho ho, peut-être seriez-vous intéressé par une lame un peu plus sobre dans ce cas ? demanda le marchand tout en reposant le poignard aux rubis et en attrapant une arme à l’aspect bien plus classique. Discret mais tranchant comme un rasoir.

L’homme lui tendit la petite arme et Édouard s’en empara. Il passa ses doigts le long de la lame rutilante dont le tranchant lui sembla évident au toucher. Assurément, ce marchand savait de quoi il parlait ! Le prince observa l’homme tout en faisant tourner le poignard entre ses mains. Il était déjà reparti auprès de ses deux autres clients qui s’intéressaient à une épée longue en particulier. Un sourire en coin, il savait flatter son interlocuteur et susciter l’envie d’acheter en citant une interminable liste des qualités de ses marchandises. Mais le marchand n’en oubliait pas pour autant Édouard sur lequel il gardait toujours un œil vigilant. Leurs regards finirent par se croiser et le prince reposa l’arme sur l’étal. Il adressa un signe de tête au commerçant et se retourna en direction de la place principale.

Il fut aussitôt accosté par une jeune femme aux longs cheveux bruns qui portait par-dessus ses épaules un fin châle aux couleurs pastel. Édouard chercha du regard ses deux chaperons et repéra Hans quelques pas plus loin, prêt à intervenir.

– Voudrais-tu connaître ton avenir mon mignon ? Je suis certaine que les mains d’un joli minois comme le tien doivent renfermer nombre de secrets pour une chiromancienne.

La jeune femme avait attrapé le poignet gauche du prince tout en parlant et s’affairait déjà à déplier ses doigts pour faire apparaître sa paume. La liberté que prenait cette diseuse de bonne aventure était pour le moins déconcertante et Édouard s’évertua à repousser les doigts de la jeune femme qui parcouraient sa paume de sa main droite.

– Je regrette mais je n’ai pas d’argent pour cela.

– Oh je ne demande pas d’argent, un simple sourire me suffira. Cette ligne de vie est pour le moins troublante, ajouta-t-elle tout en ignorant la main qui tentait de lui faire lâcher prise.

– Tr… troublante ? bégaya Édouard malgré lui.

La voyante releva ses yeux noirs vers lui, un sourire déchirant le coin de ses lèvres.

– Troublante, en effet. Regardez, elle est très nettement coupée ici, là, et encore là, dit-elle tout en faisant glisser son index sur le creux de sa paume. Rares sont les hommes de votre âge pour qui l’avenir prévoit autant de périls.

Édouard se sentit soudain mal à l’aise face à cette jeune femme qui semblait prédire son futur à la simple lecture des quelques lignes parcourant la paume de sa main. Pouvait-elle deviner qu’il n’était pas un villageois ordinaire ?

– Oh mais je vois que le destin ne vous a pas non plus épargné côté cœur ! s’exclama la diseuse de bonne aventure en suivant la ligne qui partait de l’auriculaire vers l’index. Je dois dire que celle-ci me laisse perplexe. Sa longueur indique que vous allez rencontrer une femme avec laquelle vous vivrez un amour durable.

Le prince sentit son cœur battre un peu plus fort dans sa poitrine. La voyante lui prédisait-elle un avenir heureux avec la reine Blanche ?

– Mais regardez-là, juste sous l’index : la ligne de cœur rejoint la ligne de tête. Vos sentiments et votre raison viendront s’affronter et…

– Cela suffit.

La jeune femme venait d’être interrompue par Carl qui, arrivé par derrière, avait saisi son épaule pour l’éloigner du prince. Le garde lui lança un regard glacial et la voyante lâcha le poignet d’Édouard, disparaissant dans la foule aussi rapidement qu’elle était apparue.

– Ne vous fiez jamais à ce genre de personnes. Ces diseuses de bonne aventure n’ont souvent pour but que de détourner votre attention pendant que ses complices vous détroussent. J’espère qu’elle ne vous aura pas importuné ?

– Je… Non, je crois. Merci, bredouilla-t-il maladroitement.

Le prince n’avait aucunement eu l’intention de porter la moindre attention aux dires de la jeune femme et, pourtant, une partie de lui s’interrogeait à présent sur ses paroles. Courait-il réellement un danger, comme l’avait également suggéré Carl un peu plus tôt ? Et que penser de cet amour durable avec la reine Blanche si raison et sentiments devaient s’opposer ? Non, vraiment, cela ne faisait aucun sens. Édouard secoua la tête pour chasser ces pensées de son esprit et tourna les talons, Carl à sa suite, en direction de la place d’où il était venu.

Il la traversa nonchalamment, observant autant les marchandises disposées sur les étals que la foule qui s’y pressait. Tous semblaient savourer cette belle journée qui avait vu arriver plus tôt que prévu la Foire du Printemps. Édouard traversa la place et s’engouffra dans la large rue qui en partait vers l’est, sans doute l’axe principal qui traversait la ville. Il entendit au loin une clameur et se fraya un chemin tant bien que mal, les deux gardes sur ses talons, jusqu’à la source des acclamations. C’est alors qu’il remarqua des massues qui tournoyaient dans les airs devant une petite troupe de villageois. Il se dressa sur la pointe des pieds pour apercevoir les deux artistes qui jonglaient ainsi au milieu de la rue. Le cercle qui s’était formé autour d’eux acclamait ceux qui les divertissaient par tant d’adresse. Édouard se laissa gagner lui aussi par l’enthousiasme de la foule et acclama les jongleurs avec vigueur.

Les deux artistes rattrapèrent leurs massues et saluèrent leurs spectateurs qui les applaudirent de plus belle. La foule tout autour d’eux leur lançait des pièces et les félicitait pour ce spectacle improvisé. Alors que les spectateurs s’apprêtaient à se disperser, une détonation et un nuage de fumée aveuglèrent Édouard. Il porta immédiatement sa main à sa bouche pour se protéger du gaz qui s’était répandu et irritait déjà tout son visage. Chaque respiration lui brûlait la gorge et le nez, le faisait tousser à en cracher ses poumons. Incapable de garder les yeux ouverts, Édouard sentait la foule désorientée tout autour de lui se bousculer pour s’échapper de la fumée dans une cacophonie de quintes de toux. Lui-même était resté planté là, sonné, sans savoir quoi faire ni où aller. Tout à coup, il entendit crier. C’était la voix de Carl.

– Ma bourse ! Au voleur !

Le cri avait percé la foule à quelques pas derrière Édouard. Il comprit que le garde avait été éloigné de lui par le mouvement désordonné qui avait suivi l’explosion. « C’est le moment où jamais. » se dit-il. La fumée commençait tout juste à se dissiper et ses deux chaperons seraient à nouveau capables de le voir. Il fendit la foule droit devant lui, ignorant les coups de coude qu’il pouvait recevoir au passage, tentant de mettre le plus de distance possible entre Carl et lui. Il ignorait où se trouvait Hans mais il espérait qu’il était resté près de son acolyte. Au bout de quelques instants, Édouard buta contre l’étal d’un marchand. Il en tâta le contour puis remonta cette nouvelle allée qui tournait dans une rue sur la gauche. Il commençait à y voir plus clair quoique ses yeux plein de larmes lui embuassent la vue. Il se fraya un chemin au milieu des passants qui étaient nombreux à regarder les marchandises des étals. Tout à coup, il repéra un mouvement en hauteur, sur sa droite. Il leva la tête et vit une personne enveloppée dans sa cape, la capuche rabattue, un sac sur les épaules, qui courait sur le toit des maisons bordant le marché. Était-ce le voleur de Carl ? Édouard en avait la certitude.

Sans savoir vraiment pourquoi, il se mit à suivre la direction empruntée par cet inconnu. Le voleur progressait rapidement, bondissant de toit en toit, faisant preuve d’une agilité qu’il avait rarement vue. Édouard n’avançait pas à la même vitesse, gêné par la foule compacte du marché. Il devait trouver le moyen de quitter les allées noires de monde pour pouvoir se déplacer plus rapidement. Il repéra une issue quelques mètres plus loin : le voleur semblait se diriger vers une ruelle perpendiculaire où les marchands avaient entassé leurs charrettes. Édouard accéléra pour ne pas perdre sa cible de vue puis s’arrêta à l’entrée de la ruelle pour reprendre son souffle.

Disparu. Il ne voyait plus le voleur sur le toit des maisons. Il balaya la foule du regard autour de lui. Aucune trace des deux gardes mais il était certain qu’ils devaient se trouver non loin. À cette simple pensée, il entendit Carl crier « Par ici ! » depuis la rue qu’il venait de remonter. Il ne pouvait pas encore le voir mais il savait que sitôt rattrapé, le garde ne le laisserait plus s’échapper. Peut-être même le ramènerait-il au palais immédiatement, rapportant à son père l’imprudence qu’il avait eue.

Non. Édouard refusait de laisser cette journée s’achever ainsi, si tôt, alors qu’il n’avait encore rien vu. Il se précipita dans la ruelle et se jeta à terre pour ramper sous les charrettes qui encombraient le passage. Il entendit des bruits de pas précipités derrière lui et ignora la peur qui commençait à l’envahir. Avait-il fait le bon choix ? Pourquoi s’aventurer dans cette ruelle, à la poursuite d’un probable voleur dont il ne savait rien ? Son instinct lui disait d’avancer, de ne pas renoncer. Alors il rampa aussi vite que possible pour s’écarter des allées du marché. Il savait Carl et Hans à ses trousses et il ne doutait pas qu’ils le retrouveraient tôt ou tard. Et mieux valait que cela soit le plus tard possible.

Au terme d’un effort qui lui semblât extrême, il atteignit l’arrière de la dernière charrette. Il s’en extirpa et se releva aussitôt. Il était éreinté, trempé de sueur, la poussière du sol collée à sa peau. Il aurait aimé pouvoir faire une halte, reprendre son souffle, mais il savait cela impossible. Chaque seconde de perdue était une seconde pendant laquelle ses poursuivants risquaient de le rattraper. La ruelle bifurquait sur la gauche et il se remit en route dans cette direction. Il suivit ce chemin jusqu’à un nouveau croisement avec une ruelle plus étroite encore. C’est à ce moment-là qu’il heurta de plein fouet le voleur qui avait quitté la piste des toits. Ils chutèrent tous deux, ventre contre terre, le voleur déversant au sol le contenu de son sac.

– Bon sang ! Ne pouvez-vous pas regarder devant vous ?

Édouard écarquilla les yeux tout en se retournant pour dévisager le voleur. Une voix de femme. Le voleur n’était donc pas un homme ? Comment avait-il pu se tromper ? Il observa la jeune femme qu’il venait de renverser ramasser hâtivement le pain et les oranges qui s’étaient éparpillés autour d’elle. Elle lança un regard noir à Édouard.

– Une femme ? s’exclama-t-il.

Il se sentait idiot, allongé ainsi, sale, épuisé et tout à coup dépourvu de parole censée.

– Bien observé, rétorqua la voleuse. Vous…

Ils furent interrompus par un nouveau cri en provenance du marché. Carl avait retrouvé la trace du prince. Il entendait déjà le son produit par les bottes des deux gardes contre le sol. Ils venaient dans leur direction depuis la ruelle des charrettes. Comment avaient-ils fait pour le suivre aussi facilement ? Édouard se releva précipitamment tandis que la voleuse partait dans le passage étroit qui fendait la ruelle.

– Attendez, lui hurla-t-il.

Il ignorait pourquoi mais quelque chose en lui lui disait de la suivre. Une voleuse avait toutes les raisons de fuir, peut-être pourrait-il semer les deux gardes en parvenant à la talonner ? Il se rua dans l’étroit passage tandis qu’il la voyait déjà s’éloigner à grandes enjambées. Elle s’était retournée un instant lorsqu’Édouard l’avait appelée, intriguée, mais elle n’avait nullement ralenti. Au contraire, elle semblait avoir pressé le pas pour ne pas être rattrapée. Édouard remercia intérieurement Charles et leurs entrainements à l’épée qui lui avaient donné la forme physique nécessaire pour continuer à courir malgré la fatigue qui l’accablait.

Il aperçut au bout du passage la voleuse disparaître sur la droite. Lorsqu’il y arriva à son tour, il la suivit sans hésiter. Un léger mouvement attira son attention un peu plus loin sur la gauche et il bifurqua dans cette nouvelle ruelle étroite. La poursuite lui parut durer une éternité mais à aucun moment il n’avait perdu la trace de la jeune femme. Il avait le sentiment qu’elle le laissait la suivre car, chaque fois qu’elle disparaissait de son champ de vision au détour d’un virage ou d’une intersection, il pouvait apercevoir un bref froissement de tissu qui lui indiquait la nouvelle direction à prendre.

Au bout de quelques minutes, les ruelles s’élargirent, les maisons se firent moins nombreuses et Édouard quitta la cité par ce qui devait être la porte est à en juger par la position du soleil. La forêt commençait devant lui, traversée par une large route. Le prince aperçut la voleuse, appuyée contre un arbre, reprenant son souffle. Il s’approcha d’elle et fit une halte. Il n’avait plus entendu les deux gardes à sa poursuite depuis quelques temps. Ils avaient emprunté tant de ruelles différentes qu’il n’aurait su dire à quel moment précis ils les avaient semés. Tout cela, c’était grâce à elle. Qui qu’elle soit, il lui devait ces précieux instants de liberté.

Il prit le temps de l’observer tandis qu’il se remettait de la longue course qu’il venait de faire. La voleuse était de taille moyenne au corps élancé, vêtue d’une large cape de voyage qui ne laissait dépasser que le bas de sa jupe. Elle avait de longs cheveux bruns retenus en arrière par deux fines tresses qui se rejoignaient pour n’en former qu’une. Ses grands yeux bruns le regardaient toujours d’un air intrigué, comme si elle cherchait à percer le mystère de celui qui l’avait suivie jusque-là.

– En fuite ? finit-elle par demander.

Un rictus déchira le visage d’Édouard. Elle avait misé dans le mille.

– Cela est-il donc si évident ?

Un léger sourire naquit sur ses lèvres.

– J’ai appris à reconnaître quelqu’un en fuite pour l’avoir été trop souvent moi-même.

– Je ne m’étais pas trompé alors, vous êtes bien la voleuse du marché ? L’explosion près des jongleurs, c’était vous ?

Elle se mordit la lèvre inférieure.

– Pas exactement. Disons que j’ai profité de la situation pour fuir l’étal que j’étais moi-même en train de délester de quelques provisions.

Édouard repensa au pain et aux oranges qu’il avait vu tomber du sac de la voleuse. Cela le rendit soudain triste.

– Personne ne devrait avoir à voler pour se nourrir.

– Dites-vous bien que le vrai voleur était ce marchand. Avez-vous vu à quel prix il vendait ses oranges ?

Édouard n’y avait pas prêté attention, il devait bien l’admettre. Il n’avait aucune connaissance de la valeur des choses, de la valeur du travail. Il ignorait tout de la manière dont ses sujets vivaient. Était-il possible qu’une partie d’entre eux ne fût pas en mesure de vivre décemment ? De se nourrir chaque jour ? Cette simple pensée le révulsait, lui qui n’avait jamais manqué de rien alors même qu’il n’avait jamais eu à travailler. Il se promit d’y remédier chaque fois qu’il le pourrait, comme avec ce morceau de pain qu’il avait donné au mendiant près de la taverne.

Il tourna la tête en direction de la voleuse qui semblait le sonder. Était-elle aussi méfiante envers lui que lui envers elle ?

– Que fuyiez-vous exactement ?

Elle avait posé la question qui semblait lui avoir brûlé les lèvres jusque-là. Que pouvait-il répondre à cela ? Qu’il était le prince Édouard, en visite à Castelonde et qu’il avait fui ses chaperons du jour ? Certainement pas. Il ne connaissait pas cette femme et ne pouvait lui faire confiance. Pourtant, quelque chose en lui le poussait à franchir cette porte qu’elle avait entrouverte en le laissant le suivre jusqu’ici. Il ne pouvait dire l’exacte vérité mais un semi-mensonge sonnerait probablement mieux que n’importe quelle invention.

– Des gardes. Je me suis enfui du palais.

Édouard scruta la réaction de la voleuse. Elle n’eut pas de mouvement de recul, ne sembla pas effrayée par sa réponse. Au contraire, elle avait l’air plus intriguée encore.

– Et qu’aviez-vous fait de si terrible pour qu’ils vous poursuivent ainsi ? J’ai dû faire maints détours pour parvenir à les semer sans vous perdre.

– Disons simplement que je suis né dans la mauvaise famille, répondit Édouard.

Il lui adressa un timide sourire et détourna le regard. « Et maintenant ? » se demanda-t-il. Il avait réussi à semer Carl et Hans mais qu’allait-il faire ? Il était libre d’aller où il le souhaitait, de parler avec qui il en avait envie. Mais il se rendait compte à présent que cela n’avait aucun sens. Il était perdu, sans personne pour le guider dans ce royaume qu’il ne connaissait pas, hormis cette voleuse dont il ignorait tout. La vanité de sa fuite lui sauta tout à coup aux yeux. Il devait retourner au marché, retrouver les deux gardes et rentrer au palais.

– Je peux vous aider, entendit-il la voleuse dire tandis qu’il se tournait vers la porte de la cité.

Il ferma les yeux un instant. Pouvait-elle réellement l’aider ? Il n’osait l’espérer.

– Pourquoi le feriez-vous ?

Il l’entendit faire un pas dans sa direction.

– Parce que vous avez l’air seul, perdu, probablement injustement traqué. J’ignore qui vous êtes mais je vois bien que vous n’êtes pas un criminel. Je peux vous aider, répéta-t-elle.

Édouard se tourna vers la voleuse. Elle se trouvait à quelques pas de lui et, pourtant, il comprenait à quel point sa proposition était sincère. Elle ne le regardait pas avec méfiance ou curiosité. Non. Avec compassion. Il ignorait s’il pouvait lui faire confiance mais une petite voix en lui l’exhortait de lui laisser une chance.

– Entendu, répondit-il. Que proposez-vous ?

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