Chapitre 5: Jeudi 3 octobre

Christine, encore souple, bondit sur la scène, le bout de papier fatidique à la main. Tu gesticules dans ton fauteuil tandis que Dayamayee fixe la scène de son visage de cire cannelle. Maintenant qu’elle a officiellement été embauchée comme costumière, tu vois sa silhouette hanter les coulisses encombrées de décors fanés. 

 

— Tu vises quel rôle ? te chuchote-t-elle. Que je croise les doigts.

 

— Un petit rôle, je ne me fais pas beaucoup d’illusion.
 

Malgré tout, une torsion vide ton cœur de son sang sous la broderie argentée de ta blouse en coton. La légèreté du tissu frôle la peau aux sensations exacerbées par les ondes du sueurs froides. Dayamayee te jette un regard interrogateur dans la pénombre de la salle. Tu tentes de lui sourire comme tu le peux.

 

Salomé.

 

Quelque chose dans le nom de cette vierge viciée t’appelle, encore.

 

Salomé.

 

Tes jambes se décroisent pour esquisser un pas de danse en accord

 

Avec Salomé,

 

Dans les regards des acteurs angoissés, quelque chose semble sur le point de s’envoler. Espoir ou, parfois une main qui tremble, faute d’y croire, et un air hagard qui éprouve le poids de l’humanité soumise au hasard, 

 

De Salomé.

 

— Bien, débuta Christine après s’être éclaircie la gorge. Tout d’abord, je dois vous féliciter pour vos prestations. Il n’a pas été toujours facile de vous départager et, je vous rassure, cela ne s’est pas joué à grand-chose. Mais avant de commencer...

 

D’un geste de la main, elle invite Dayamayee à se lever.

 

— Je vous demande d’applaudir notre costumière, sourit-elle doucement par-dessus ses lunettes pointues mentholées. Dayamayee se chargera de prendre vos mesures une fois la distribution annoncée. Inutile de vous dire que je vous demanderai la plus stricte hygiène de vie pour éviter des retouches catastrophes à la dernière minute.

 

Les applaudissements de la petite dizaine d’étudiants résonnent brièvement dans la salle vide. Dayamayee, royale, agite sa main gantée avant de se rasseoir dans la pénombre.

 

— Bien, continue Christine, théâtrale. Sans perdre un instant, commençons par les premiers rôles. Pour Salomé, Olympe. 

 

À ces mots, la tête te tourne. Une brusque nausée te monte à la tête, soudain fiévreuse. Nulle, tu es nulle, si nulle. Tu jettes un regard envieux à ta rivale, emmitouflée dans un sweat shirt bien trop grand pour elle, dans une position extravagante. 

 

— Iokanaan, Arnaud. Hérode, Armand. Hérodiade, Iris. Pour le reste, vous viendrez me voir, je vous ai reparti les autres rôles. Tout le monde aura une belle part de texte, je vous rassurer. En attendant, ceux que j’ai nommés, je vous demanderai d’aller voir Dayamayee et Lionel pour qu’ils prennent vos mesures. 

 

Tout le monde se disperse dans une brise brûlante qui cramoisie davantage encore tes joues. L’amertume te déforme les joues, un pli aigri fige ta bouche tandis que tu sens quelques larmes de déception effleurer tes cils.

 

Rester droite.

 

Tu dois rester droite.

 

À côté de toi, Dayamayee s’est déjà levée dans un bruissement de soie. Elle est déjà près de la scène et Lionel, l’air aussi fatigué que toi, l’aide à grimper d’un geste sec. Déjà, Olympe, Arnaud, Iris et Armand se dirigent vers les coulisses les rejoindre. Petronilla, toujours aux aguets, parcourt les notes scéniques distribuées par l’enseignante. Duncan et Christophe ne tarde pas à la rejoindre. Dans un soupir de tragédienne, tu finis par t’extraire à ton tour de l’étreinte réconfortante du siège pliable.

 

— On n’attendait plus que toi, pointe Christine, le chignon en vrac. Je vais vous expliquer votre répartition. N’oubliez pas que dans une pièce comme celle-ci, tous les rôles sont importants, rien n’est à négliger. 

 

Tout en griffonnant sur le calepin, elle continue.

 

— Je vais vous faire un bref retour de vos prestations. Pétronilla, beaucoup trop sérieuse. Je ne sais pas ce qui t’arrives ces derniers temps, mais il faut que tu libères un peu plus le personnage en toi pour t’améliorer. Duncan, tu cherches trop l’approbation du public. Christophe, il va falloir que tu apprennes à développer davantage de nuances dans tes émotions.

 

Enfin, le stylo bic pointe vers toi. Un bourdonnement sourd emplit tes oreilles.

 

— Et toi, tu es trop coincée, tu as énormément de potentiel, je le pense. Mais pour ça, il va falloir que tu fasses face à tes failles, que tu les connaisses et que tu apprennes à les surmonter. D’ailleurs, j’aimerais aussi que tu apprennes la partie de Salomé, au cas où Olympe ne pourrait pas assurer une représentation. 

 

Elle leva ses yeux clairs vers le quatuor plongé dans les pages de la pièce annotées.

 

— Des questions ?

 

Léger flottement interrompu par les brefs chuchotements dans les coulisses. 

 

— Bien, vous pouvez attendre votre tour, envoyez-moi les autres quand ils sont prêts. Arnaud et Iris en priorité, je sais qu’ils passent bientôt des auditions pour des rôles. 

 

— Moi aussi, intervient Armand sous l’œil courroucée de sa copine. J’ai décidé de tenter ma chance.

 

Christine soupire un bref instant, triture son chignon comme lorsqu’elle réfléchit à une réponse diplomatique.

 

— Très bien, souffle-t-elle. Tu viens aussi. Mais je ne veux aucun débordement de votre part à tous les deux.

 

Le garçon hoche la tête avant de s’avancer vers Dayamayee, consciencieuse, un mètre-ruban à la main. 

 

— Tu voudras aller prendre un verre après ? suggère Christophe à Duncan alors que Lionel fait signe à Pétronilla d’avancer. Histoire de se décompresser un peu, on pourra sortir.

 

— Toi, le taquine Iris. On sent que tu n’es plus en couple.

 

Aussitôt, Christophe se referme. Mais tu sens qu’Iris a deviné juste. Cela fait un moment qu’il ne parle plus de sorties avec Émeline, et tu devines que cette relation lâche à finit par se dénouer dans l’intimité d’une pièce fermée. 

 

— Tout va bien ? demande Lionel à Pétronilla alors qu’il étire le mètre le long de ses bras. J’ai discuté avec Christine, je sais que tu traverses une mauvaise passe financière.

 

Il baisse la voix néanmoins, elle porte suffisamment pour que tu l’entendes murmurer :

 

— On peut t’aider si besoin. 


Les pupilles sombres et glacés de la jeune fille l’arrêtent dans son élan de charité. Sans même le voir, Lionel le ressent et continue à crayonner les mesures prises sur le carnet dans le silence.

 

— Et toi ? finis par lâcher Pétronilla. Tu vas bien ? Tu n’as pas l’air en forme non plus.

 

À charge de revanche, peux-tu sentir. Lionel marmonne de vagues imprécations au sujet de sa séparation avec sa copine.

 

— Tu peux avancer, t’appelle Dayamayee, J’en ai fini avec toi, Olympe. Mais garde ma carte de visite.

— Je n’y manquerai pas, s’esclaffe-t-elle avant de rejoindre Christine.

 

— C’était quoi, ça ? demandes-tu d’un ton glacé. Pourquoi tu lui donnes ta carte de visite ?

 

Ton amie passe ses doigts froids sur ta chair moite, laisse courir la pulpe du pouce sur la chair tremblante de ton bras pour mieux étendre le ruban. Elle ne te regarde pas, concentrée comme elle est sur sa tâche.

 

— Elle a une aura qui m’intéresse, répond-elle, la tête penchée pour mieux lire l’indication. Je pense lui demander de poser pour ma future marque. Je suis même étonnée qu’aucune agence ne l’ait encore approchée.

 

Nouvelle piqûre. Tu tressailles mais Dayamayee ne le relève pas. Derrière, le rire gras d’Olympe résonne dans tes oreilles. Même si tu n’avais jamais osé le formuler, tu osais espérer que ta meilleure amie te le propose à toi, ce rôle d’égérie. 

 

Mais tu te tais. Car au fond de toi, tu sais que la vérité te blesserait. 

 

C’est alors qu’une vibration dans la poche de ta salopette interrompt les mesures. Dayamayee enroule le ruban dans un soupir, fatiguée.
 

— Vas-y, décroche, te dit-elle, un ton de reproche dans la voix. On ne sait jamais. Mais je pensais que tu l’aurais éteint. 

 

— Désolée, dis-tu.

 

Bien fait, penses-tu.

 

Mais très vite, tu déchantes. Le nom affiché n’est clairement pas celui espéré. Bianca s’affiche en toutes lettres à l’écran. Cela faisait quoi, six, sept appels que tu ne décrochais pas ? 

 

— Je reviens après, dis-tu avant de te diriger vers le fond des coulisses.

 

Dayamayee hausse les épaules puis fait signe à Duncan de te remplacer. Irritée, déçue, aigrie, tu décroches avec une voix acérée et la langue acide.

 

— Qu’est-ce qu’il y a ? Je suis avec Daya, là.

 

Bianca te répond aussitôt, toujours ferme et attristée à la fois. Même les reproches sont adoucis de sucre à tes oreilles.

 

— Enfin, je pensais que je ne pourrai jamais te joindre, embraya-t-elle. Je vais être claire, on ne peut pas continuer comme ça. Soit tu me donnes des nouvelles et on discute un peu de tes projets. Soit tu te débrouilles. Je ne veux pas con...

 

Tu raccroches aussitôt. Pas de nouvelles, bonnes nouvelles après tout. 

 

— C’est bon, chuchotes-tu à Dayamayee. C’était juste de la pub, je suis prête.

 

— Je finis Duncan et je suis à toi.

 

Ce dernier gesticule à la manière d’une star de cinéma incertaine de son pouvoir de séduction. C’est d’ailleurs quelque chose qui t’a toujours intrigué chez lui, cet aspect charmeur conscient de l’être et en même temps, cette constante inquiétude de vivre lorsqu’il croise son regard dans un reflet. Tout son être n’est que douloureuse tension, une remise en question permanente de ce qu’il sait déjà. 

 

Tu t’assois en soupirant sur une chaise au rembourrage arraché. C’est le moment que choisit Arnaud pour se retourner vers vous. Vos yeux se croisent et, juste avant de se replonger dans les indications de Christine, il t’adresse un léger signe de la main. 

 

— C’est bon, t’appelle Dayamayee, un léger sourire aux lèvres. Tu peux revenir.

 

Ce sourire... Ton amie lève des yeux expressifs vers toi. Elle ne te le dira jamais mais tu sais qu’elle te demande pardon. Alors, tu baisses doucement le menton vers elle puis lève les bras pour le tour de torse. Vous vous êtes déjà pardonnées.

 

— Duncan me disait, papote-t-elle pour alléger l’atmosphère, apparemment, vous allez être plusieurs à sortir dîner chez Christophe après.

 

Tu la regardes se contorsionner, amusée.

 

— C’est ce que j’ai entendu, oui, mais j’ai pas encore regardé sur la conv de groupe. Tu veux venir ?

 

Dayamayee se redresse légèrement à cette mention avant de sortir un crayon de la poche sur sa poitrine. 

 

— Je ne sais pas si c’est raisonnable, soupire la costumière, Il y a le concours qui approche, et les finitions...

 

— Tu as besoin de prendre l’air, justement, et puis, ce sera l’occasion pour toi de t’intégrer.

 

Tu laisses le silence souffler un instant dans l’air ardent de l’étouffante salle de théâtre. Puis, Dayamayee hoche la tête.

 

— Très bien, dit-elle. Je viens aussi alors.

 

Ce n’est que quelques mots, mais cela suffit à sentir un peu de poids s’envoler.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Vous lisez