Chapitre 5. Elle prend son temps. Elle n'est pas pressée pour un sou

Par dcelian

Le jour se lève à peine, la lumière est déjà tamisée par les nuages gris et l'ambiance tranquille. Les rues pavées sont vides, les étals rangés, les grandes places désertes, les devantures closes. Ici, la vie s'éveille mollement.
Elle prend son temps. Elle n'est pas pressée pour un sou.

Les Grimardois émergent doucement d'une nuit de sommeil plus ou moins agitée, c'est selon. Les rideaux s'ouvrent, les volets grincent, les premières portes s'entrebâillent, on évolue dans la grisaille et dans le froid. On regarde le sol, on se frotte frénétiquement les bras, on grelotte. On vit un peu, pas encore tout à fait.
On prend son temps. On n'est pas pressé pour un sou.

Soudain, le silence se déchire en un craquement retentissant. Or c'est lorsque le calme est le plus plat que les remous sont le plus sonores.
La ville de Grimard est parcourue d'un frisson dans l'échine, d'un haut-le-cœur, d'un on-ne-sait-quoi qui sonne faux, qui sonne mal, qui ne présage rien de bon.

Un écho se répercute inlassablement contre les parois des murailles entourant la cité, comme prisonnier de ses murs, et puis, finalement, plus rien.

Une vague rumeur naît alors, grandissant peu à peu, amplifiée par les craintes de tout un chacun, amplifiée par le calme très soudain.

Le tremblement retentit à nouveau, c'est un bruit sourd et mat, distordu par les résonances.

Instinctivement, dans un même mouvement, toute la ville se fige et élève le regard vers les grandes portes. Voilà des décennies qu'elles n'ont pas été ouvertes avant les douze coups de midi, quelle occasion inédite peut bien provoquer cette hérésie ? 

Au fond de soi, on ose à peine se le dire mais on en tremble. On les redoute comme la peste, ces portes et ce monde extérieur. Depuis leur petite enfance, on en conte aux gens d’ici les dangers et les horreurs. Si ces murs pouvaient ne jamais s'ouvrir, ça les arrangerait aussi bien.
Ils sont superstitieux et fervents religieux, mais surtout, ils sont repliés sur eux-mêmes, ils vivent dans leur cocon de paradis où ils font bien semblant qu'il fait bon vivre, où ils font bien semblant qu'ailleurs, c'est loin, que ça n'existe pas vraiment si on en décide autrement.

Et pourtant, peut-être poussés par un élan de curiosité malsaine, Grimardois et Grimardoises se meuvent d'un seul et même mouvement vers les titanesques battants qui pivotent lentement sur leurs gonds hors du temps.

Ils constatent timidement que la porte s'ébranle avec lenteur. Elle rechigne, grinçante, gémissante, malgré son usage quotidien, on la sent prête à s'écrouler sur elle-même, à s'effriter complètement et retourner à la poussière.
Elle prend son temps. Elle n'est pas pressée pour un sou.

Au milieu de la masse informe et murmurante des silhouettes, celle de Silas, immobile, les yeux rivés sur l'extérieur, sur le dehors, sur l'étrangère qui se bat contre la mort mais qu'on ne voit pas encore, qui lutte de toutes ses forces, dont la seule présence ici, debout, vivante, consciente, même à-demi, relève du courage le plus invraisemblable.

Silas est paralysé à nouveau. Paralysé par son impuissance, par son envie fulgurante d'aider, par son incapacité.
"Et après ?", il se répète.
Les portes vont s'ouvrir, et que pourra-t-il réellement faire sinon contempler la vraie souffrance, la vraie rage de vivre, la vraie femme qui se tiendra devant lui ?

De l'autre côté, Gaëlle ne se pose déjà plus toutes ces questions. L'après est devenu une notion lointaine, une notion hors de portée, elle ne vit plus que pour le maintenant, le palpable, le concret auquel elle peine à se raccrocher.
Les battements de son cœur résonnent dans son crâne, résonnent partout, toujours plus rapides, toujours plus forts, et elle se dit que c'est bon signe, que ça ne peut qu'être bon signe, que si ça bat c'est vivant, que si ça bat elle est vivante, et elle ne tient plus qu'à ça, qu'à être vivante là, maintenant, tout de suite. Ses jambes sont plantées dans le sol, elles flagellent sous son poids mais elles ne lâcheront pas, solidement ancrées par un miracle que la Traqueuse ne parvient à s'expliquer.
D'une main, elle fait compresse sur sa blessure à l'abdomen, mais le long de ses doigts s'écoule quand bien même un sang visqueux qui menace de bientôt lui faire défaut. Autour d'elle, le monde est flou, le monde tangue et danse dans une farandole qui l'assomme, qui lui fait tourner la tête.

Alors elle ferme les yeux, tout simplement. Elle se concentre du mieux qu'elle peut, et ça fait mal, affreusement mal, mais elle tâche de l'ignorer, de se calmer, de respirer. Respirer intensément, comme si l'air était tout ce qu'il lui restait, parce que ça la détend, mais aussi parce que c'est un peu vrai.

Et elle se prend à sourire.

Ça lui fait mal, ce sourire, mais c'est sincère, c'est vraiment sincère, car à l'instant même, à l'article de la mort, une certitude vient de la traverser : elle va survivre.

Alors Gaëlle rouvre les yeux, les fixe droit devant elle et fait un pas, puis un deuxième, sa faux pour seule béquille. Son sourire est déformé par les douleurs, mais elle avance toujours, traversée par cette rage de vivre qui transcende tout.

A Grimard, la foule s'est encore un peu plus amassée, assez près des portes pour voir, mais tout de même assez loin pour ne pas être la première victime en cas de danger. Le temps paraît infiniment long, les secondes ralentissent, les gestes se figent, les mots se raréfient alors que les battants s'écartent toujours un peu plus l'un de l'autre dans une synchronisation bruyamment harmonieuse.

Et soudain voilà.
Soudain se dessine l'extérieur, la lisière de sa forêt, ses tons plus clairs et vivants, la vaste plaine traversée par un chemin de pierre, l'étrangère.

Deux foules se font face, d'un côté Gaëlle et sa douleur, incapable de faire un pas de plus, boule de frustration grimaçante, et de l'autre les Grimardois et leur incompréhension, leurs peurs, leurs aprioris. Gaëlle ne les voit pas vraiment, tout au plus les devine-t-elle, tanguant dans le lointain. Eux ne voient qu'elle. Elle et son sourire. Ils la voient sans comprendre, sans rien comprendre du tout.

La Traqueuse, puisant dans ses dernières ressources, plante sa faux devant elle et s'appuie dessus pour tenter de reprendre son chemin. Mais l'arme s'est mal plantée dans la pierre, elle dérape, et voilà que s'effondrent la jeune femme et toutes ses forces, voilà que, enfin à bout, sont mises à terre Gaëlle et son énergie.

Face à elle, la marée d'incompréhension ne fait que grandir. Les rumeurs se sont tues, c'est une vague silencieuse qui écrase la Traqueuse au sol. Personne ne bouge, personne n'esquisse un geste. On regarde simplement la pauvre femme qui git là, on la regarde sans trop de compassion, plutôt avec curiosité, car c'est sans doute beaucoup d'informations à digérer, car c'est sans doute plus facile de rester là à ne rien faire, à se demander d'où elle sort, celle-là, avec sa peau noire et ses cheveux étranges, à se demander d'où elle sort cette créature. 

Et puis c'en est assez, c'en est trop pour Silas dont le mécanisme se remet subitement en route, dont le courage se réaffirme maintenant plus que jamais, dont les coudes écartent tous ceux qui se dressent sur son chemin.

Il ne prononce pas un mot, se dirige à grandes enjambées vers cette inconnue, vers son destin, et place ses deux mains sous ses épaules pour la soulever tant bien que mal. Elle est brûlante de fièvre. Elle pèse son poids et Silas n'est pas bien costaud, de l'aide aurait été bienvenue. Pourtant, il ne prend pas la peine d'en demander.
Il sait déjà ce qui l'attend.

Après plusieurs efforts infructueux, il parvient à hisser la jeune femme sur son dos, toujours inconsciente, toujours fermement accrochée à sa faux, toujours un sourire sur le coin des lèvres, aussi. Il renonce aussitôt à la transporter jusque dans sa tour, s'en sentant tout à fait incapable, alors il inspire un grand coup, réfléchit un court instant, puis se met en marche d'un pas décidé vers la bâtisse du prêtre.
Lui saura quoi faire.

Silas progresse d'une démarche chancelante qu'il veut assurée dans les ruelles de sa ville. Si ses fonctions lui ont fourni une compétence c'est bien celle-ci : à force d'observer Grimard depuis ses hauteurs, il la connaît comme personne.
Contre lui, il sent le corps inerte de cette étrangère que la vie quitte peu à peu.
Il presse le pas.

Aujourd'hui encore, le temps est maussade, le ciel est grisâtre et l'orage menace mais ne vient pas.
C'est alors qu'une goutte lui tombe sur le nez, puis une deuxième, formant peu à peu une bruine légère qui vient mouiller ce paysage bien triste.
Habituellement, Silas n'aime pas la pluie, il la trouve froide et ennuyeuse. Cette fois, pourtant, l'image de Gaëlle souriant au déluge se dessine nettement dans son esprit, et il sourit à son tour, car c'est un signe, c'est certain, sinon quoi d'autre ?

Et puis, voilà que son courage, Gaëlle et lui atteignent finalement la haute demeure délavée de l'homme aux commandes de cette ville, du prêtre qui se terre derrière ces murs.
C'est une maison imposante, située au centre de la grand-place, garnie de multiples sculptures de gargouilles et autres démons. Ses grandes cloisons de pierre se sont dégradées au fil du temps, pourtant la bâtisse tient bon, éternelle veilleuse de Grimard.
Toujours encombré de Gaëlle, Silas entreprend de gravir les quelques marches du perron.

C'est en levant la main pour saisir le heurtoir qu'il est pris d'un doute, traversé par un pressentiment qu'il préfère pourtant chasser d'un mouvement de tête, non, ce n'est pas le moment. Il abat alors à trois reprises l'anneau de fer contre la porte et serre bien fort la mâchoire.
Maintenant qu’il est là, il n'est plus tout à fait certain d'avoir pris la bonne décision, il se remet en question, bien que ce soit désormais trop tard. Il ne parvient pas à comprendre pourquoi, mais une part de lui regrette ses gestes. Il songe qu'il est encore temps de faire demi-tour, mais c'est au moment où il s'apprêtait à pivoter que la porte est entrebâillée par un religieux.

"C'est pour ?"

Il est un peu moins grand que Silas et sa voix tremble légèrement.
Il réalise alors qu'il ne sait même pas par où commencer. Il inspire un coup, ouvre la bouche et s'arrête aussitôt. Il porte sur le dos une jeune femme mourante, aucun détail n'est requis, simplement de l'aide, et vite. Il se ressaisit alors et fixe son regard dans celui du religieux qui peine à le soutenir.

"Cette femme est dans un état grave, il lui faut l'aide du prêtre Damien, c'est urgent !"

Le jeune homme face à lui met un temps à réagir, comme s'il devait remonter son mécanisme avant de pouvoir répondre, ce qu'il ne prend d'ailleurs pas la peine de faire. Il ouvre simplement la porte en grand, laissant deviner l'immense corridor qui s'étend derrière lui, s'approche de Silas et le déleste de son fardeau en quelques gestes précis avant de refermer la porte aussi sec. 

"Plutôt habile quand on sait le poids qu'elle pèse", il aurait pu relever, mais il ne relève pas, s'effondre plutôt sur les marches et laisse la pluie lui courir sur le visage, ferme les yeux. Il n'arrive pas bien à comprendre s'il est soulagé ou tendu, et il comprend encore moins pourquoi, alors il abandonne, il s'abandonne.

Il se relève au bout de plusieurs minutes, trempé, et fait demi-tour. Une étrange boule toujours coincée dans le ventre, il s'éloigne sous les gouttes dont le rythme s'intensifie lentement.

***

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Louison-
Posté le 12/03/2022
HELLOW CELIAN. ME REVOILOU.

Trop un plaisir de continuer ton histoire, yaay !

Alors : au début, trop jolie description de Grimard et de ses habitants ! Très sensorielle, comme toujours avec toi, d’autant plus que tu choisis des mots aux sonorités qui font du bruit, ce qui fait que vraiment, on entend cette ville bouger, grincer, vivre. Bravo pour ça :D Ta répétition : « Pas pressé pour un sou » est vraiment cool, ça rythme vachement tes paragraphes ;) Et avec tous tes divers procédés, tu donnes une véritable identité à la ville, et ça c’est cool, parce que quand Gaëlle arrive, c’est certes sous le pdv de Silas, mais aussi celui de la ville entière. L’effet est chouette :)

Trop un plaisir d’ailleurs de retrouver Silas ! Un tout chouette personnage, qui est celui qui vient en aide à Gaëlle. Triste qu’on ne va pas tant le revoir (je crois du moins ?).

Ensuite, beau paragraphe sur l’état de Gaëlle qui commence par « de l’autre côté, Gaëlle ne se pose déjà plus toutes ces questions. » Ici et dans la suite, tu mets un gros accent sur son cœur qui bat, sa respiration. On a vraiment l’impression de le tenir ce maigre fil de vie auquel elle est rattachée de justesse, c’est chouette :)

« Ça lui fait mal, ce sourire, mais c'est sincère, c'est vraiment sincère, car à l'instant même, à l'article de la mort, une certitude vient de la traverser : elle va survivre. » >> Super beau !

« et soudain voilà. » >> Ce genre de phrase, je les ADORE. En soi, elles apportent rien de nouveau, mais elles sont celles qui donnent son caractère au texte. Giga chouette.

Voilou ! Un trop chouette chapitre, je lis la suite ce soir ou demaaaaain !
Bisooou, à très vitooou <3
dcelian
Posté le 15/03/2022
Heeeeyyyy coucou !!!!
Trop mignon ton commentaire, trop cool si t'as aimé le chapitre. Je pense qu'il contient quelques longueurs, mais tant mieux si tu l'as trouvé agréable malgré tout.
Il y a assez peu de villes dans le Comté (4 en tout !), donc j'ai vraiment essayé de leur donner à toutes un caractère très différent. Je pense que Grimard et Pryven sont encore un peu trop similaires à mon goût, mais ce sont les deux villes les plus proches donc c'est probablement pardonnable ! En tout cas, c'est chouette si t'as trouvé que les sons employés lui correspondent bien, et c'est chouette que t'aies réussi à la percevoir comme une entité à part entière !
Merci pour tous les petits trucs que tu relèves, comme d'habitude, ça me fait superméga plaisir...

"« et soudain voilà. » >> Ce genre de phrase, je les ADORE. En soi, elles apportent rien de nouveau, mais elles sont celles qui donnent son caractère au texte. Giga chouette."
>> Hahaha moi aussi !! Jme demande si j'ai pas eu tendance à un peu trop en abuser, mais top si tu trouves que ça rythme les choses !!

Merci encore pour ta lecture, tes ptis commentaires adorables et tout le reste <3
A tout de suite sur le prochain commentaire :D
Louison-
Posté le 16/03/2022
Recoucooou ! <3
Je prends note pour tes 4 villes hihi, me réjouis de découvrir leur différente atmosphère !
Sinon, non je trouve pas que tu en abuses trop de ces phrases "et soudain, voilà." !
Et je file répondre à la suuuuite :D
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