Chapitre 5 : dans le sang

Par Drak

Au fil de nos recherches, nous tombons sur un bureau.

La pièce est en apparence plongée dans un abracadabrant capharnaüm, cependant en observant les piles de documents qui s’amoncèlent partout, je perçois une forme de rangement par thème et importance.

« Si on était venu faire de la collecte d’informations, on aurait été au bon endroit… » fait remarquer Adrien; il commence à s’éloigner avant de s’apercevoir que je ne le suis pas.

En effet, je fixe une série de lettres que j’ai trouvées.

Il y est fait mention d’un « coffre » et d’un « Œil », arrivés il y a une semaine. Pourquoi cette majuscule sur le mot « Œil » ? Visiblement, c’est très important…

Les lettres sont ponctuées à tous les coins de phrases de formules de politesses ampoulés  et de promesses de rendez-vous secrets dans des lieux nommés à demi-mot. 

D’après les signatures, cette correspondance est entre Venacup lui-même et un certain Chryso.

« Trisk ? Tu as trouvé un truc intéressant ? »

« Possible… »

Je m’imprègne du contenu des lettres, au cas où, puis je rejoins le blond.

Je m’apprête à lui faire signe de continuer, mais je me fige, remarquant un détail qui m’avait échappé.

Sous le regard curieux d’Adrien, je me dirige vers une tapisserie représentant la Déesse en méditation, je l’écarte et découvre une porte en bois rougeâtre fatigué, gravée d’un œil et fermée par une grosse serrure en acier.

Il me semblait bien avoir entrevu quelque chose !

« Qu’est-ce que c’est ? Tu connais ce symbole ? »

Je secoue la tête.

Je tente de pousser le battant, mais celui-ci ne bouge pas, verrouillé. Je grogne :

« Prévisible… »

J’extirpe de ma ceinture mon matériel de crochetage.

« J’ignorais que tu étais un croqueur de serrure ! »

« Je me débrouille un peu. Maintenant, tais-toi. Il faut que je me concentre. »

Je bataille avec la serrure une longue minute avant que ne résonne le satisfaisant claquement indiquant que j’ai réussi.

Nous découvrons un escalier en pierre brute qui descend dans l’obscurité.

« On ne devrait pas aller chercher les autres ? »

« Non. Les consignes sont de se débrouiller. »

Je m’engage dans l’escalier, sachant qu’il va me suivre de toute façon.

 

Au bout des marches, nous découvrons une pièce qui tranche grandement avec le reste du bâtiment !

Au vu des parois en pierre et de l’odeur lourde de renfermé, nous devons nous trouver sous la terre. De grosses colonnes sculptées de serpents soutiennent le plafond. Sur les deux tiers des murs, des tentures noires et écarlates pendent, représentant des scènes de violence et de rituels que je suspecte fortement d’être païens.

Un énorme tapis, de la même couleur que les tentures, s’étale sur le sol, reprenant le symbole d’œil de la porte. Il recouvre un vieux dallage délavé.

Au fond, un imposant autel en obsidienne, sur lequel sont posés des outils en acier dont je ne veux pas connaître l’utilité… Enfin, poussé contre un mur, un gros bureau encombré de rouleaux, d’épais livres… et d’un coffret doré.

« Trisk regarde ! »

« J’ai vu. »

Cependant, je ne bouge pas. 

Je n’aime pas cet endroit.

Une sensation de danger viscéral me tord l’estomac…

Adrien me bouscule, fonçant vers le coffret !

La femme qui se matérialise brutalement sur son chemin ne lui laisse aucune chance. Le sang fuse de sa gorge, éclaboussant la tenue blanche de l’inconnue. Il s’effondre, sans vie.

Elle essuie consciencieusement la lame de sa dague courte sur le vêtement d’Adrien, puis enjambe négligemment son cadavre, comme s’il n’existait plus.

Elle se plante devant moi, me détaillant.

Par réflexe, je fais de même.

Mesurant une bonne tête de plus que moi et portant une robe et une veste blanche tachée de rouge, ce qui témoigne qu’elle n’en est pas à son premier meurtre. Ses cheveux cuivrés sont retenus en une longue queue de cheval qui lui retombe au creux des reins, sa peau pâle n’a pas vu le soleil depuis longtemps et son visage glacial exprime un mépris où pointe une légère curiosité à mon égard. Mais le pire ce sont ses yeux, anormalement fixes et d’un gris acier, ce qui lui donne un regard semblable à celui d’une chouette.

« Donne-moi une bonne raison de ne pas te tuer aussi. »

Malgré la sueur froide qui me coule dans le dos, je bloque mon visage sur l’expression la plus neutre possible. Surtout, il ne faut pas que je montre ma peur. Même si mes chances de survie sont minimes.

« Pourquoi ne pas l’avoir déjà fait ? »

Son expression de glace se fissure, laissant entrevoir une franche curiosité !

« Tu es bien impertinent, gamin. Tes parents ne t’ont donc pas appris le respect dû à ceux qui te sont supérieurs ? »

« Je viens de voir mon camarade se faire égorger en un éclair et j’ai de fortes chances d’y passer également. J’ai bien le droit de tirer ma révérence la tête haute, non ? »

« La tête haute ? Pour que je ne puisse pas rater ta gorge ? »

Un petit sourire étire ses lèvres à présent. Je l’amuse ! Mais ses yeux d’oiseau de proie me fixent toujours aussi intensément.

« Comment êtes-vous arrivés ici ? Et qui vous a parlé du coffret ? »

« Je ne sais pas qui est le client. Un homme, c’est tout ce que je peux dire. »

Je ne peux rien faire, sa dague me trace une ligne sanglante sur la poitrine ! 

Je trébuche, tombe en arrière, pressant instinctivement la main sur ma blessure ! Bon sang ! Ce n’est pas une coupure profonde mais ça fait mal !

« Tu mens. »

« Ok ! Je n'en suis pas sûr, mais je pense que c'est un soldat ! »

« Un soldat ? »

« Oui ! Certainement un gradé ! »

Elle me surplombe, tapotant pensivement sa lame dans son autre main.

« Admettons… Mais tu n’as pas répondu : comment êtes-vous arrivé ici ? » Sa voix ne souffre aucune réplique.

Je hausse les épaules, le mouvement tirant sur ma blessure, ce qui me fait grimacer de douleur.

« J’ai trouvé la porte derrière la tapisserie et j’ai crocheté la serrure, c’est tout. »

« Bien rares sont ceux qui auraient été capables de repérer ce passage… »

« Merci du compliment… »

« Vous n’êtes que deux ? »

« …Non, on est quatre. Les deux autres nous attendent à l’extérieur… »

Un demi-mensonge, étant donné que le reste de la bande est probablement déjà parti ou est en train de le faire.

La femme se penche, m’avalant dans son ombre. Elle me regarde droit dans les yeux, comme pour m’arracher le moindre de mes secrets.

« … Je n’arrive pas à savoir si tu dis la vérité ou si tu es un excellent menteur… »

« Je prends ça pour un compliment. »

Elle se redresse, se dirige vers le bureau et se met à fixer le coffret.

« Sais-tu ce qu’il contient ? »

J’hésite, puis lâche à contrecœur : « Si je ne me trompe pas, il s’agit d’un pendentif… »

À l’aide d’une fine clé qu’elle porte autour du cou, elle ouvre le coffret pour en sortir délicatement une chaînette en or retenant un disque où est enchâssé un rubis écarlate.

Elle revient vers moi, me permettant de voir le bijou.

Le disque n’a aucune fioriture particulière, si ce n’est le joyau lui-même. Taillé en une bille parfaitement lisse, légèrement irisée, avec un point noir comme la nuit en son centre. On dirait un œil…

C’est étrange, je n’arrive pas à en détacher mon regard…

La femme claque des doigts, brisant ma fascination.

« As-tu la moindre idée de ce que c’est ? »

« Non… »

Elle ouvre la bouche pour dire quelque chose, mais un brouhaha venu de l’étage la coupe, lui faisant lever les yeux vers le plafond.

« Qu’est-ce que… ? »

Vif comme un serpent, d’une ruade je la repousse et prends la fuite aussi vite que ma blessure me le permet !

« Sale petit… ! »

Plus aucun amusement dans sa voix, mais une colère absolument terrifiante !

À l’étage, je sors de l’escalier tel un diable de sa boîte ! Sans me préoccuper de faire s’envoler les précieux documents éparpillés, je pousse l’un des épais bureaux devant la porte !

Une fois l’accès à la pièce secrète barricadé, je me permets enfin de souffler.

Merde… Cette entaille n’est pas si profonde mais elle fait quand même sacrément mal !

À l’extérieur, j’entends des bruits de pas précipités et des éclats de voix.

Mais qu’est-ce qui se passe ? Des Reptiles se sont fait repérer ? Les consignes sont alors de fuir…

Non, ça me semble trop d’agitation pour juste quelques voleurs découverts…

Je titube jusqu’à une fenêtre, pressant ma main contre ma blessure.

En bas, des lumières de torches éclairent la nuit. 

Et mince… la garde ! Qu’est-ce qu’ils font là eux ?

Des éclats de voix me parviennent :

« … Vous les avez ? »

« Nous les tenons, commandant ! Ce n’est qu’une question de minutes. »

« Parfait. Continuez, je veux qu’aucun de ces rats ne nous échappe. »

Je connais cette voix. Notre client ! Le gradé ! Ce salaud nous a piégés !

Un soldat déboule alors du bout du couloir.

« Eh, toi ! Ne bouge pas ! »
 

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