Chapitre 5

Par AliceH
Notes de l’auteur : La Bête fait son retour...
Et j'ai changé l'âge des personnages pour les vieillir un peu : Agathe a dix-neuf ans (bientôt vingt), Eudoxie vingt-deux ans et Faustine vingt-trois ans.

– Vous dînez avec moi ce soir ?

Elle ne l'avait pas entendue toquer, ainsi Agathe fut surprise de voir Eudoxie lui poser cette question, tranquillement assise sur un pouf brodé près de l'entrée de sa nouvelle chambre. Elle le nota et sourit d'une façon qui lui sembla légèrement moqueuse.

– Navrée.

– Je ne suis pas sûre qu'il s'agisse d'une question, lui dit-elle en posant sur le lit la jupe qu'elle comptait ranger dans la commode. Avec qui d'autre pourrais-je dîner ?

– Vous pourriez vouloir dîner seule. Ou avec mes chiens.

– Vous avez des chiens ?

– Oui. Trois chiens plutôt massifs. Navrée, lança-t-elle, méprenant sa surprise pour de la crainte. Vous en avez peur ?

– Pas du tout, j'adore les chiens ! C'est ma sœur qui en a une peur bleue !

Agathe se maudit ces mots aussitôt prononcés. Ses yeux se fixèrent sur sa bouche, son menton et sa mâchoire, largement recouverts d'une tache indigo. Eudoxie y porta la main, le regard rivé sur le sol. Agathe vit qu'elle se mordait la lèvre, tremblante, et eut l'impression qu'elle se retenait pour ne pas fondre en larmes. Elle s'approcha d'elle.

– Je ne pensais pas que... commença-t-elle avant de ne plus trouver les mots.

– Que cela me toucherait ? Moi non plus. Je pensais ne plus y faire attention après plus de deux décennies avec cette tache de naissance en plein visage, et après plus de deux décennies de remarques et moqueries à ce sujet, rétorqua Eudoxie d'une voix moins ferme qu'elle ne le souhaitait.

– Qui donc se moquait de vous ? Les domestiques ?

Cela pouvait faire sens. Peut-être que le feu Seigneur de Saint-Nattier n'avait pas apprécié que des employées de maison critiquent sa fille devant lui et avait décidé de les faire taire définitivement. Agathe frissonna à cette idée terrible.

– Non. Mon père. Vous n'avez pas répondu à ma question, reprit-elle après une inspiration étranglée. Vous voudriez dîner avec moi ?

– Bien sûr ! s'exclama-t-elle soulagée de ce changement de conversation avant de gaffer à nouveau : vous avez encore une cuisinière ?

Agathe, tais-toi.

Tandis qu'elle regardait le sol avec le souhait secret qu'il ne s'ouvre et ne l'avale, elle sentit Eudoxie lui serrer doucement le haut du bras.

– Non. Mais rassurez-vous : Adeline va très bien et a accouché d'un petit garçon il n'y a pas un mois.

Agathe se contenta de hocher la tête alors qu'Eudoxie la lâchait puis quittait la pièce après lui annoncé que le repas serait prêt dans deux heures, et qu'elle ne devait pas explorer le château seule. Elle prit place sur le bord de son lit avant de s'y écrouler la tête la première.

Quelle idiote ! D'abord le coup de la barbe bleue puis celui des domestiques disparues ! Elle est celle qui t'a sortie de ton futur mariage de... de merde, soyons sincères, et celle qui va permettre à ton père de retrouver la santé et toi, ma fille, tu...

Elle grogna.

Puis bientôt, elle ronfla, profondément endormie.

 

Quand Agathe ouvrit à nouveau les yeux, le soleil était couché depuis peu. Elle se trouvait dans cette chambre mauve plongée dans la lumière de l'heure bleue. Encore à moitié endormie, elle avait la sensation d'être dans un rêve. Elle sursauta quand elle se souvint avoir promis à Eudoxie de dîner avec elle. Elle alluma à toute hâte la lampe sur sa table de chevet. Il lui restait cinq minutes pour descendre jusqu'à... jusqu'à où ? Elle lui avait brièvement présenté les lieux, y compris la salle à manger, mais celle-ci était immense, bien trop pour un dîner entre deux personnes. Personnellement, Agathe n'irait pas manger dans une pièce de la taille d'une petite maison si elle devait dîner en tête-à-tête mais peut-être que c'était courant chez les nobles ? Une question d'étiquette, quelque chose du genre ? Elle arrangea ses cheveux et se précipita hors de la pièce. Avec sa robe vert pâle et ses longs cheveux blonds, sa lampe à la main en seul rempart contre les ténèbres des couloirs, elle devait ressembler à un drôle de fantôme. Malgré les frissons qui la parcouraient, qu'elle tentait d'attribuer au froid, elle avança pas à pas jusqu'à trouver l'escalier. Elle s'apprêtait à le descendre à tout hâte quand elle eut l'impression que l'on l'appelait, avec la même intonation qu'avaient les voix des Bois Sombres. Interdite, elle contempla l'aile Est d'où semblait provenir ce murmure puis, terrifiée mais déterminée à retrouver celle qui était à présent sa patronne, elle se rendit dans la salle à manger.Vide. Agathe se dirigea vers la cuisine adjacente où elle vit Eudoxie penchée au-dessus d'une casserole qui dégageait une odeur étrange. Elle avait dégagé son visage et semblait perplexe à propos de ce qui semblait se trouver devant elle. Elle s'approcha pour comprendre le problème.

– Je ne crois pas qu'il faille cuire l'entièreté des poireaux pour ce plat. Juste la partie verte.

– Voilà qui explique beaucoup de choses, se contenta de dire Eudoxie, les bras croisés. Croyez-vous que c'est tout de même mangeable ?

– Vous n'avez pas goûté ?

– J'attendais que ce soit fini. Et je vois à votre regard que ce n'est pas une bonne idée, releva-t-elle après qu'Agathe eut brièvement roulé des yeux.

– Vous ne pouvez pas savoir comment assaisonner ou corriger vos doses si vous ne goûtez pas. J'y vais. Pouah ! cracha-t-elle immédiatement après avoir avalé une gorgée. De l'eau, de l'eau !

Eudoxie se précipita et lui apporta non pas un verre, mais une carafe de cristal remplie d'eau à ras bord. Agathe ignora tout sens des conventions pour boire goulûment à même le récipient. Elle haleta, toussa et finit par dire doctement :

– En parlant d’assaisonnement...

– J'en ai mis ! Sel, poivre, et graines de moutarde, énonça-t-elle. Trop de moutarde ?

– Ce n'est pas de la moutarde. C'est du gingembre. Beaucoup trop de gingembre, s'étrangla-t-elle, les larmes aux yeux.

– Cela ne devrait pas sentir plus fort ? s'étonna Eudoxie qui goûta à son tour, avant d'avaler une large rasade d'eau à partie de la carafe qu'elle manqua de lui arracher des mains. Oui, c'est bien du gingembre. J'ai donc bien raté notre premier dîner en tête-à-tête.

Dîner en tête-à-tête. Cette expression fit bêtement sourire Agathe, et rougir tout aussi bêtement. C'était si solennel. Et dans son imaginaire, profondément lié à un contexte romantique qui ne s'appliquait pas tout à fait à la situation présente. Eudoxie était profondément contrariée.

– Je peux sans doute faire un petit quelque chose ! proposa Agathe bien plus fort qu'elle ne l'avait prévu, encore chamboulée par l'idée d'un dîner en tête-à-tête avec elle. Vous avez d'autres ingrédients ?

– Il va se faire tard pour dîner après, releva-t-elle en se tournant vers le coucou accroché au mur opposé, qui indiquait vingt heures passées.

– Ça ne me gêne pas, nous avons l'habitude de parfois dîner tard avec mon père et ma sœur. C'est par là le garde-manger ? Ah, laissa-t-elle échapper après l'avoir difficilement ouvert.

– Comme vous dites. J'avais prévu d'aller en ville avec vous demain afin d'acheter de quoi manger donc...

– Nous avons... Des œufs. Et quelques pommes de terre un peu germées. Et..

– Et rien, Agathe.

– On fera avec, Madame. Une omelette avec des pommes de terre, ça sera très bien. Aux fourneaux !

 

J'avais dit ça pour me motiver à cuisiner, pas pour la pousser à cuisiner avec moi... songea Agathe alors qu'Eudoxie était attentive à découper les pommes de terre en lamelles après les avoir épluchées en un rien de temps. Elle sait vraiment bien utiliser les couteaux. Je n'ai pas intérêt à la contrarier une nouvelle fois. Elle n'a pas l'air d'avoir très bien digéré mes remarques. Ou bien sa tentative ratée de soupe ?

– Pourquoi m'avoir appelée « Madame » ? dit-elle en brisant enfin le lourd silence qui pesait entre elles.

– Je croyais que c'était ainsi que les domestiques s'adressaient à leur patronne. Ce n'est pas le cas ?

– Si, si, mais... Nous avons presque le même âge. Vous allez avoir vingt ans ans ce printemps si je ne me trompe pas, et j'en ai eu vingt-deux cet automne. J'ai déjà eu des domestiques de mon âge mais à présent que je suis le Seigneur de Saint-Nattier à la place de mon père, je...

Sa phrase mourut dans sa gorge.Elle se remit à l'ouvrage avant de crier : elle s'était méchamment entaillé un doigt d'où le sang coulait à flot. Agathe saisit sa main pour évaluer la profondeur de son blessure avec une grimace aux lèvres.

C'est pas joli à voir.

– Agathe, je vais vous demander d'aller dans la salle de bains où nous nous sommes rendues ce matin. Vous vous rappelez où elle se trouve ? demanda-t-elle d'une voix froide qui la prit de court.

– Oui.

– Où est-elle ?

– En haut de l'escalier, aile Est, quatrième porte à gauche. Vous avez de la gaze dans la commode, répondit-elle.

– Allez-y. Et surtout, surtout, ne vous trompez pas de porte. Ne vous avisez pas d'en ouvrir une autre.

 

Après s'être assurée que la situation était sous contrôle, Agathe saisit sa lampe qui brûlait encore puis se précipita en direction de l'aile Est. Ce fut alors qu'elle était seule dans ce long couloir glacé que sa lanterne choisit de s'éteindre. Elle eut envie de hurler. Puis de faire immédiatement demi-tour afin de retrouver Eudoxie. Mais elle songea à sa coupure qui risquait de s'infecter ainsi qu'au fait qu'elle avait eu l'air réellement désolée d'avoir raté leur premier repas ensemble. Elle prit une grande inspiration avant de s'avancer vers le mur à sa gauche qu'elle palpa à tâtons. Elle reconnut la forme d'une poignée de porte, puis une autre, encore une autre... Et de quatre ! se réjouit-elle avant d'appuyer fermement sur cette dernière. Mais elle ne bougea pas. Agathe insista sur cette maudite poignée au risque de la casser. Elle laissa échapper un son terrible qui résonnait à plusieurs mètres à la ronde. La nuit était nuageuse et cachait la demi-lune qui n'éclairait que partiellement le couloir dans lequel elle se trouvait. Agathe remarqua que les porte-lanternes sur les murs étaient en forme de mains, un détail la frappa d'une peur comme elle n'en avait jamais eue. Elle nota également que, dans la pénombre, elle avait raté une première porte et qu'elle s'acharnait à vouloir entrer dans une pièce totalement inconnue. Quand elle détacha sa main de la poignée de cuivre, elle y laissa une tache de sang. Sous ses yeux, le métal terni changea de forme et se métamorphosa en une main qui agrippa son poignet avec une force implacable. Elle voulut hurler, mais aucun son ne sortit de sa bouche. En revanche, une autre voix retentit, semblable à celle qu'elle avait entendue le matin même. Celle de la Bête, un des noms donnés à la malédiction qui semblait vivre sur ces terres et à l'intérieur de ce château.

– Personne ne t'a donc dit que la curiosité est un très vilain défaut, jeune fille ?

Agathe essaya de se dégager de cette monstrueuse poignée, en vain. Elle chercha alentour de quoi la briser, peut-être de quoi se défendre contre cette chose qui approchait. Elle entendit des pas imposants avancer dans ma direction et vit cette silhouette énorme se dessiner par à coups grâce aux faibles rayons lunaires qui perçaient les nuages noirs. Elle était tout au fond de ce couloir qui lui semblait si petit à présent. Elle s'approchait. Son cœur battait à toute allure. Elle lutta contre cette poigne de métal avec une telle férocité qu'elle sentit son os craquer tandis que sa voix ne lui revenait toujours pas. Eudoxie ! hurla-t-elle intérieurement. Eudoxie, à l'aide ! Je vous en supplie !

Tu as taché ma demeure de ton sang alors par ton sang, tu devras payer.

Elle voyait venir la Bête qui ne faisait que grandir et grandir, sa tête tutoyant le plafond, chacune de ses épaules touchant les murs du large couloir. Agathe ne pouvait même pas deviner les traits de son visage car celui-ci était caché par ce qui semblait être une imposante barbe.

Je vais commencer par prendre ta main de petite fille curieuse... la menaça-t-il.

– TU N'EN FERAS RIEN ! éclata la voix d'Eudoxie qui apparut, au grand soulagement d'Agathe.

Et pourquoi ? grogna l'apparition d'une voix qui semblait animale, d'une voix de bête.

– Ce n'est pas son sang ! C'est le mien ! clama-t-elle en montrant sa main gauche ensanglantée. Relâche-la et je te le prouverai.

Pourquoi t'obéirais-je, petite fille ?

– Parce que c'est aussi ma maison ici.

Même si Eudoxie était grande, elle était incroyablement frêle face à la Bête. Après s'être fixés l'un l'autre, Agathe sentit son poignet être libéré. Toujours sous le coup de la terreur, elle tomba à genoux. Eudoxie se pencha vers elle. Elle eut peur qu'elle ne la réprimande pour son erreur, mais elle ne dit rien. Agathe laissa échapper un cri de douleur alors qu'elle montrait sa paume vierge de toute blessure à l'ombre immense.

– Tu vois ? Rien du tout. Tu n'as aucun pouvoir sur moi, ni sur elle. Repars dans les ombres où tu pourris, Bête ! s'exclama-t-elle sans la lâcher.

Agathe sentait sa propre main trembler, mais sa voix restait ferme. En un instant, toute trace de la Bête disparut. Choquée, terrorisée, le poignet endolori, Agathe fondit en larmes dans les bras d'Eudoxie. Elle tenta d'expliquer ce qui venait de se passer entre deux sanglots :

– Désolée, je-je... Ma lampe s'est éteinte et j'ai raté une porte dans le noir et-et... Et la poignée m'a pris la main et-

– Chut, dit-elle doucement. C'est fini. C'est fini maintenant. C'est fini.

Malgré la chaleur de sa voix et de son corps contre le sien, Agathe ne pouvait s'empêcher de se poser une question qui la glaçait : Oui, mais pour combien de temps ?

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