Chapitre 5

Notes de l’auteur : Bonne lecture !

Sur le seuil de la porte, ma mère pleurait en tenant Délinda contre elle. Mes sœurs ne pleuraient pas, mais l’inquiétude tordait leurs traits. Je leur fis un dernier sourire avant de mettre le pied à l’étrier. Je tendis ensuite ma main à Tasha pour la faire monter derrière moi. Mon père était déjà juché sur sa selle. Il nous attendait, exaspéré par la longueur de nos adieux. Accroché à son étalon, un âne de bat portait nos affaires. Deux gros sacs avec le strict nécessaire pour deux semaines loin de Claris.

La veille, mon amie et moi avions été piquées à l’aconit tue-loup. Si bien que je me sentais de nouveau las et vidée d’une part de moi. Je ne m’en plaignais pas et gardais le silence. Il n’y avait rien de mieux à faire. Si nous partions vite, peut-être que nous pourrions rentrer rapidement.

Je refermai ma cape autour de moi en couvrant ma tête de ma large capuche rouge. Tasha passa ses bras autour de ma taille et posa sa joue contre mon dos. Je suivis les pas de Jaggar et m’éloignai de ma maison, de mon village. Le seul lieu où j’avais toujours vécu. Partir ainsi me faisait bizarre. Je n’avais jamais pensé que je pourrais un jour découvrir d’autres lieux. Les louves restaient souvent dans leur meute, alors que les loups la quittaient pour former leur propre famille ou rejoindre un autre groupe. Seuls les aînés restaient pour succéder à leur père et pour faire perdurer la descendance des lignées existantes. Avec un petit frère ou non, mon destin devait être de rester parmi les Crocs de Cendres. Quitter ma famille me serrait le cœur, mais je le faisais essentiellement pour elle. Les menaces de mon père n’étaient pas à prendre à la légère. Si je n’obéissais pas, il n’hésiterait pas à blesser l’une de mes cadettes ou sa propre femme.

— Je vous emmène au village voisin. Vous irez à Vitronne avec deux Chasseurs, le père et le fils ainsi que la fiancée de ce dernier, déclara mon père.

Je hochai simplement la tête. Tout était prévu pour qu’il retourne auprès de sa femme qui devait accoucher dans les jours à venir. Je fermai les yeux. Maman, s’il te plaît, tiens bons. Helewise, ne prenez pas son âme. Il est bien trop tôt. Ô Déesse de la mort, je vous en conjure, laisse-moi ma mère, j’ai tant besoin d’elle, priai-je intérieurement. La main de Tasha trouva la mienne. Je la remerciai pour son soutien. Elle avait perdu sa mère en étant très jeune et je ne pouvais pas imaginer à quel point ça devait être douloureux de vivre sans sa mère.

 

La silhouette d’un loup se dessina devant nous alors que nous étions au cœur du Bois des Brumes. Je mis précipitamment pied à terre en laissant les rênes à mon amie. Je courus vers grand-mère, passant devant de mon père sans rien dire. Avant d’arriver à sa hauteur, Adulsa reprit forme humaine et m’ouvrit ses bras. Je la serrai contre moi.

— Comment oses-tu envoyer ma petite fille parmi eux, Jaggar ? Tu n’ignores pas ce qu’ils ont fait subir à ma famille, rugit-elle.

Le loup arrêta sa monture et leva le menton en signe de défi.

— Il s’agit de ma fille, je suis en droit de l’envoyer où bon me semble. Tu n’as rien à dire, Adulsa.

Elle sourit de ses dents blanches.

— Tu le regretteras, Jaggar. S’il arrive quoique ce soit à Ilya, je te tuerai sans aucune forme de procès.

Sa voix sonnait comme le tonnerre. Elle était déterminée et montrait toute sa force. Jamais elle n’avait abdiqué de son statut de femelle alpha. Si elle n’avait plus de meute, elle restait une meneuse et elle pouvait provoquer n’importe quel autre chef en duel. Pour la sécurité de sa fille et de ses petits-enfants, elle restait en retrait afin d’honorer l’accord qu’elle avait décidé avec son beau-fils. Mais m’envoyer auprès des Chasseurs devaient dépasser ce qu’elle lui avait autorisé à faire.

— Tu te fais vieille, Adulsa. Que penses-tu pouvoir me faire ? Je te laisse en vie, car j’ai bon cœur et par amour pour Jora.

— « Par amour pour Jora » ? cracha-t-elle. Tu ne l’as jamais aimée, tu ne voulais que la puissance de notre sang. Ne sous-estime pas tes ennemis, mon garçon. Je remercie ton père pour m’avoir accordée l’asile sur son territoire, mais tu n’es pas ton père. Je ne te dois rien. Tu m’as bannie de tes terres et je ne te suis pas soumise. N’oublie pas ce que je viens de te dire : s’il arrive quelque chose à mon Ilya, je viendrais à ta porte pour te tuer. Si Jora meurt en couche à cause de ton obstination, je te réserve le même sort. Touche encore à un seul cheveu de mes petites filles, et je placerai Ilya à ta place à la tête des Crocs de Cendres.

Adulsa avait tout d’une véritable reine. Sa voix était forte et sûre. Les oiseaux et le vent s’étaient tus pour l’écouter, se plier à sa volonté. Son territoire était le Bois des Brumes. Louve solitaire, elle y régnait en maîtresse. Jamais je n’avais perçu sa puissance auparavant. Oui, elle était âgée, mais elle dégageait une telle force que je ne pouvais pas imaginer Jaggar l’affronter sans mourir. Cependant, je ne m’imaginais aucunement à la tête d’une meute. Grand-mère prit mon visage entre ses mains.

— Tu seras toujours une louve, Ilya. Qu’importe le poison qui court dans tes veines, tu demeuras une louve avec une rage de vaincre. Rentre vite à la maison… Je serai toujours avec toi.

Elle me caressa les joues de ses pouces et embrassa mon front. Elle murmura dans un souffle à peine audible :

— Tu n’es pas qu’une Croc de Cendres, tu es aussi une Griffe d’Argent.

Je reculai en l’interrogeant du regard. Elle me sourit et me fit un clin d’œil et me poussa ensuite vers Saorsa et Tasha. Elle affronta une dernière fois Jaggar du regard avant de s’évanouir dans les brumes qui s’enroulaient autour des arbres. Je remontai à cheval. Mon père était contrarié par cette intervention, mais il fit comme si de rien n’était. Il reprit la route en se murant dans son silence. Tant mieux. Je ne voulais pas l’entendre.

Avec un peu d’espoir, je regardai autour de moi pour tenter d’apercevoir l’ombre de ma grand-mère qui nous suivrait. Je ne la vis pas. Elle était partie. Sûrement rentrée chez elle. Elle ne pouvait guère faire plus que ce qu’elle venait de faire : mettre à mal la confiance de son gendre. Elle était bien la seule qu’il craignait vraiment. Ma mère lui tenait tête sans lui inspirer la peur que provoquait Adulsa chez lui. Elle dégageait quelque chose d’impressionnant et ce n’était pas seulement lié à son rôle d’alpha solitaire. C’était tout son être qui transpirait de pouvoir. L’avoir vue avant de quitter Claris m’avait redonné du courage. Ces mots mystérieux qu’elle m’avait murmurés me donnaient une drôle de hardiesse sans que je puisse expliquer pourquoi. En tout cas, je me sentais un peu mieux qu’à mon départ de la maison. Je la remerciais pour son intervention et ses paroles.

 

Il nous fallut deux heures pour atteindre le village voisin, Périnesse. Mon père s’arrêta devant une auberge luxueuse. Il nous fit signe d’attendre. Je jetai un regard à Tasha qui haussa simplement les épaules en souriant. Son sourire fit danser ses taches de rousseur.

Patiente, je fixais la porte d’entrée jusqu’au moment où l’alpha des Crocs de Cendres sortit en compagnie d’un quinquagénaire qui nous salua d’un signe de tête.

— Monsieur Eirik Lamarthier, se présenta-t-il. Mon fils et moi vous emmènerons au château de Grimm avec dame Astrid. Nous prenons la route demain matin. Vous pouvez disposer, sir Jaggar.

En se faisant congédier comme un vulgaire domestique, mon père grinça des dents. Peut-être que j’allais apprécier ce monsieur Lamarthier, finalement. Je cachais toute ma satisfaction à voir mon père se faire humilier et baissai humblement la tête.

— Je vous confie ma fille, monsieur Lamarthier. Prenez-en soin, déclara tout de même mon géniteur.

— Vous avez ma promesse qu’il ne lui arrivera rien. Saluez votre épouse de ma part et de celle de Nathanaël. Qu’Oxas la garde et lui donne du courage pour la délivrance.

Jaggar le salua d’un signe de tête avant de détacher l’âne pour le confier à un garçon d’écurie sans quitter sa selle. Il fit ensuite demi-tour avec sa monture pour nous abandonner au petit trot.

Le Chasseur s’approcha de Tasha et moi. Je ne dis rien, lui offrant simplement un sourire aimable.

— Rappelez-moi vos prénoms, mes demoiselles.

— Ilya Pévenon et Tasha Belart, répondis-je.

— Parfait. Descendez de votre jument. Anthony s’occupera d’elle. Le voyage jusqu’à Vitronne sera long, vous pourrez monter dans la calèche avec dame Astrid.

— Je préfère monter à cheval, si ça ne vous dérange pas, monsieur Lamarthier, répondis-je.

— Tant que vous ne fuyez pas, vous pouvez rester à cheval, mademoiselle Ilya. Et vous, mademoiselle Tasha ?

Mon amie m’interrogea du regard. Je lui fis comprendre qu’elle pouvait faire comme elle voulait. Peut-être qu’il serait plus prudent de ne pas rester seule avec une humaine, mais si elle préférait le confort d’un fiacre, je le comprenais.

— Puis-je répondre après avoir fait connaissance de dame Astrid ?

Un sourire amusé étira les lèvres du comte.

— Voilà une réponse bien avisée. Bien sûr. Venez, allons nous mettre au chaud. Je vais vous présenter mon fils et sa fiancée.

J’échangeai un bref regard avec Tasha avant de lui prendre le bras et de suivre le Chasseur. Le début se présentait plutôt bien. Il n’avait pas l’air de soupçonner quoi que ce soit à mon sujet et avait l’air gentil. Je ne sentais aucune animosité ou hostilité venant de lui.

Perdue dans mes observations, je fis volte-face quand quelqu’un tira dans ma capuche.

— Eh, doucement. Ce n’est que moi. Ce n’est pas poli de garder sa capuche à l’intérieur, railla mon amie.

Je lui donnai une tape sur le dos de la main pour me découvrir la tête moi-même quand je franchis la porte d’entrée.

Au rez-de-chaussée de l’auberge se tenait un réfectoire bien tenu avec une odeur alléchante qui se dégageait des cuisines.

— Ça me donne faim, me chuchota Tasha.

Cette remarque triviale me fit sourire. Sans doute pourrions-nous réclamer de quoi manger. L’heure du déjeuner était passée quand nous étions sur les routes et Jaggar n’avait pas jugé bon de nous laisser déguster un petit repas.

— Je verrai ce que je peux faire pour ça…

Au fond de la pièce se tenaient deux jeunes gens. Ils étaient surveillés par ce qui devait être leur chaperon. Monsieur Lamarthier s’assit près du jeune homme et il fit un signe dans ma direction. Lorsque ses yeux ambrés se posèrent sur moi, je ne pus cacher ma surprise.

— Vous ? m’exclamai-je.

— Oh ! Le Petit Chaperon Rouge du Bois des Brumes. Quelle surprise, chantonna-t-il.

— Vous connaissez cette jeune femme ? demanda la jolie blonde à ses côtés.

Le père du jeune homme attendait également une réponse. Avec nonchalance, il haussa les épaules.

— Nous nous sommes croisés il y a quelques jours sur le Chemin Blanc. J’ai conseillé à cette demoiselle de prendre une route plus fréquentée, car il est dangereux de traverser les forêts en ce moment.

— À cause de vous, j’ai dû faire un grand détour, marmonnai-je.

— Grâce à moi, vous êtes saine et sauve aujourd’hui.

Je voulus lever les yeux au ciel, mais je m’en abstins. Les hommes pensaient toujours tout savoir. Par le Chemin Blanc ou la Route des Chênes, je serais toujours en vie. Le danger des forêts autour de Claris, c’était ma meute et moi. Si je l’avais voulu, j’aurais pu le tuer pour emprunter l’itinéraire que j’avais choisi. Par chance pour lui, j’étais une louve bien élevée, avec un peu d’empathie.

— Je vous remercie pour vos conseils avisés, lâchai-je de mauvaise grâce.

À mon bras, je sentais Tasha qui tremblait en réprimant ses rires.

— Je suis enchantée de faire votre connaissance ! s’exclama la poupée aux cheveux d’or.

Elle se leva d’un bond et me plaqua deux baisers sur les joues. Je me sentis d’un coup très gênée. J’ignorais qui elle était ! De quel droit m’imposait-elle ces embrassades ?!

— Enfin d’autres femmes avec moi ! C’est que je m’ennuie avec ces Chasseurs ! continua-t-elle.

Elle me lâcha et offrit le même sort à Tasha. Si elle n’était pas contrainte à rester humaine, j’étais certaine que ses yeux de louve se seraient manifestés. Elle me jeta un regard incrédule.

— Je suis dame Astrid, la fiancée de Nathanaël Lamarthier. Et vous ?

— Mademoiselle Ilya Pévenon et mademoiselle Tasha Belart, répondit le plus âgé des Chasseurs. Mademoiselle Ilya vient prendre note de ce qui sera dit durant nos réunions pour les remettre à son père, Sir Jaggar, qui doit rester auprès de son épouse. Mademoiselle Tasha l’accompagne.

— Formidable ! Je suis heureuse d’avoir de la compagnie.

Je ne venais aucunement pour lui servir de distraction. Je devais simplement écrire pour mon père, rien de plus. D’autant plus qu’elle avait l’air d’une hypocrite de première. Quand elle avait demandé si son fiancé me connaissait, j’avais vu briller une lueur de jalousie dans ses iris bleu pâles. Qu’elle le garde son Chasseur, je n’en avais rien à faire. Je désirais faire mon travail, rentrer chez moi et surtout, ne pas dévoiler ma véritable nature.

— Je vous souhaite la bienvenue parmi les Chasseurs, déclara Nathanaël. Vous serez en sécurité avec nous.

— Je n’en doute pas un seul instant, fis-je.

— Nathanaël fera en sorte que votre séjour soit le plus agréable possible. Sir Jaggar lui a personnellement confié cette mission, expliqua Lamarthier père.

Je souris en guise de remerciement.

— Excusez-moi, mais nous n’avons pas pu manger sur le chemin… Et mon ventre crie famine, nous interrompit Tasha.

Je lui fis les gros yeux. Ce n’était pas le moment ! Le quinquagénaire la regarda, stupéfait, et éclata de rire. Astrid la contemplait, outrée. L’amusement faisait briller le regard doré du fils du Chasseur. Ces yeux avaient une couleur si particulière ! On aurait presque dit des yeux de loup ! Je n’avais vu aucun humain avec ses iris.

— Eh bien, je vais faire venir de quoi vous sustenter, mademoiselle Belart, répondit le vieux Chasseur.

— Je vous remercie ! s'exclama-t-elle avec un enthousiasme non feint.

Il y en avait au moins une qui s'amusait dans cette histoire !

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Cyana
Posté le 21/11/2021
Le soutien d'Adulsa est tellement précieux pour Ilya, ça m'a fait chaud au coeur qu'elle aille jusque-là pour la voir avant son départ et lui témoigner son soutien pour les semaines difficiles qui l'attendent.
Sinon, le groupe des chasseurs a l'air sympa. Je me doutais qu'on allait revoir le type aux yeux étranges... J'ai l'impression que cette famille cache plus de choses qu'elle ne laisse paraître ! Ce petit chapitre était une introduction plutôt claire à ce qu'il va se passer au château de Grimm : dissimulations, hypocrisie, danger... Que de promesses pour la suite ! (heureusement que Tasha est là pour détendre l'atmosphère, aha)
Oh, sinon, j'ai repéré une minuscule petite faute ici : "Elle se leva d’un bon et me plaqua deux baisers sur les joues." Il manque juste le "d" à "bond".
petite_louve
Posté le 21/11/2021
Adulsa est un personnage que je trouve génial (sans vouloir me lancer des fleurs xD) et qui sera sûrement importante pour la suite !
Ceux-là sont sympas en tout cas ! Pour l'instant, haha, qui sait ce que l'avenir nous réserve ? Il faut bien quelques secrets pour pimenter tout ça et créer quelques surprises ! J'espère que la suite te plaira ! Et oui, il fallait bien une Tasha aux côtés d'Ilya !
Merci ! Je corrige ça tout de suite !
A très vite ;)
SoupeSieste
Posté le 11/11/2021
J'adore Adulsa ! Quel caractère. Je me demande vraiment qui gagnerait dans un duel entre elle et Jaggar.
Heureuse de rencontrer le couple de chasseur. C'était donc lui l'homme de la forêt ! Et bonne question, pourquoi de tels yeux ? De nouvelles questions vraiment intéressantes. Vivement la suite ! 😊
petite_louve
Posté le 13/11/2021
Adulsa fait l'unanimité ! Cette grand-mère est géniale ! Ils ont chacun leur qualité, un combat entre eux serait rude !
c'est toujours un plaisir de lire tes retours et de voir tout ton enthousiasme, ça me touche toujours autant ♥
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