Chapitre 5

Sur le bateau, Marjolin surveillait du coin de l'œil par-dessus ses lunettes bleues Bartolomeo le pirate et les deux matelots Fergus et Angus. Il étudiait son grimoire. Il n’avait pas eu le temps d’approfondir le chapitre sur les sorts de téléportation et il était convaincu qu’il aurait dans un jour proche besoin de les lancer. Il profitait de ce temps où il ne pouvait rien faire d’autre que de regarder l’océan ou lire pour se plonger dans les runes et les déchiffrer. 

 

Marjolin n’avait aucune confiance dans les trois complices, il était persuadé qu’ils allaient lui jouer un mauvais tour à un moment ou à un autre. S’il n’avait pas été certain de l’importance de sa mission pour Jahangir, il aurait même pu penser que le magicien voulait se débarrasser de lui en l’envoyant dans un guet-apens. Mais dans le ton de son maître, il avait senti l’urgence et les enjeux de ce voyage. Il espérait que Jahangir avait fait suffisamment peur à Bartolomeo pour que celui-ci s’acquitte de sa tâche fidèlement et l’amène sain et sauf jusqu’à Coloratur.

 

C’était sans compter sur les caprices de l’océan. Lorsqu’ils eurent navigué pendant un certain temps, la mer devint mauvaise. La petite coquille de noix se mit à tanguer, à escalader des vagues de plus en plus hautes et à plonger dans des creux abyssaux. A chaque crête franchie, le pont du navire était inondé par l’écume, des paquets de mer se jetaient sur le frêle esquif qui ballottait au milieu de la houle déchaînée. Marjolin n’était plus du tout certain d’arriver à Coloratur.

 

Il rangea son grimoire dans un coffret qu’il pensait étanche pour le préserver des intempéries, et cacha la cassette au fond de son sac, dans sa couchette. Les matelots étaient si ignares qu’ils ne voleraient sûrement pas un vieux livre s’ils venaient fouiller sa besace. Il ôta ses lunettes bleues qu’il mit à l’abri avec le livre. 

 

Puis il resta dehors sur le pont, car à l’intérieur l’air était irrespirable et lui donnait la nausée. Il s’accrocha à la rambarde avec une corde pour ne pas passer par-dessus bord et regarda la tempête avec une seule idée en tête, que les vents se calment et que la mer devienne lisse comme un lac, que le bateau glisse sur l’eau comme sur de la glace, et qu’il soit enfin au sec. Il tentait de se concentrer sur ces images rassurantes pour résister aux déferlements des éléments quand il vit passer à bonne distance un équipage très étrange. Une conque marine, tirée par des dauphins, semblait littéralement voler sur l’eau. Elle passait de crête en crête sans jamais retomber au creux des vagues. Médusé, Marjolin essaya de voir qui étaient les passagers de ce char extraordinaire, mais sans ses lunettes il ne distinguait presque rien. Il apercevait juste la conque et les dauphins, illuminés par intermittence lorsqu’un éclair zébrait le ciel. Le quadrige allait si vite qu’il disparut en quelques instants, et le paysage redevint sinistre autour du bateau.

 

-- Etait-ce Lamar, le roi des mers ? se demanda Marjolin, Jahangir pense qu’il est presque mort mais je n’en suis pas si sûr. Il avait l’air de piloter son char avec dextérité, pas du tout comme un mourant.

 

Tournant la tête vers le pont, il vit s’approcher de lui les trois marins qui marchaient en se tenant au bastingage et luttaient pour garder leur équilibre.

 

-- Nous avons un problème, hurla Bartolomeo en mettant une main en porte-voix. Le moteur a une avarie. Le bateau n’avait pas navigué depuis longtemps et il y a des pièces défectueuses. Il a beaucoup chauffé à cause de la tempête et je n’arrive plus à le relancer. Nous sommes à l’arrêt.

 

A cause du vacarme de l’ouragan, Marjolin n’avait pas entendu que le bruit du moteur avait cessé. Avec horreur il se vit finir ses jours sur ce bateau qui oscillait sur les flots et dérivait au gré des vents. Il imaginait déjà une vague plus haute que les autres qui viendrait les submerger et ce serait la fin.

 

-- J’ai une mission, se dit-il, je dois l’accomplir coûte que coûte. 

 

Il regarda les trois marins dont il n’aurait su dire s’ils étaient sincères ou pas. Ils se tenaient devant lui trempés de la tête aux pieds, attendant ses instructions. Mais ce qui le frappait le plus, c’était qu’ils n’avaient pas l’air inquiets.

 

-- Que comptez-vous faire ? hurla-t-il à son tour, dégoulinant d’eau glacée.

-- Attendre la fin du grain et essayer de réparer le moteur, si on trouve la panne et la pièce à changer, répondit Bartolomeo sur le même ton. 

-- Et votre degré de confiance ? insista Marjolin.

-- Rien n’est moins sûr, fit Bartolomeo.

-- Comment croire un pirate pour qui le mensonge et la tromperie sont une seconde nature ? pensait Marjolin. Si je me fâche contre eux, ils sont capables de me faire passer par-dessus bord et Jahangir ne le saura jamais. Je n’ai plus qu’une seule solution, lancer le sort de téléportation et me retrouver à Coloratur sans avoir besoin de voyager. Oui, mais … je ne le maîtrise pas encore.

   

Les trois hommes le fixaient et il se sentait stupide, désemparé, il ne savait pas quoi dire. Malgré le froid et la pluie, il transpirait de peur dans ses vêtements mouillés, il claquait des dents devant les faces rougeaudes et cruelles des pirates, leurs bouches édentées,  leurs sourires fourbes, et les pistolets qu’ils portaient à la ceinture. Complètement à court d’inspiration, il eut soudain une idée désespérée pour se sortir de cette situation. Il ferma les yeux, incanta le sort d’invisibilité et disparut. Il vit la stupéfaction se peindre sur les traits des marins incrédules. Un instant auparavant il se tenait devant eux, accroché au bastingage, et l’instant suivant il n’était plus là. Ils se mirent à le chercher partout, mais il s’était volatilisé. La scène aurait pu être comique si elle n’était pas tragique. Marjolin abandonna les pirates sur le pont, glissa à travers les cordes qui le retenaient à la rambarde, puis se précipita dans la cabine, fouilla au fond du sac, sortit le grimoire du coffret et remit ses lunettes. Il tourna les pages fébrilement pour trouver la formule de téléportation. Quand il l’eut devant les yeux, sans plus réfléchir, il se mit à la réciter dans tous les sens, changeant l’intonation, l’ordre des mots, la vitesse jusqu’à ce que quelque chose se passe. C’était une question de vie ou de mort. Et brusquement, alors qu’il commençait à désespérer, il se sentit partir dans un tourbillon, tout devint flou autour de lui et le décor se mit à vibrer. Quand les images autour de lui se stabilisèrent, il se trouvait dans une rue envahie par des gens qui criaient et se battaient.

 

-- Où suis-je ? se demanda-t-il. La formule a marché … mais je ne sais pas où elle m’a envoyé. Quelle est cette ville ?

 

Toujours invisible, il se mêla à la population et écouta les conversations autour de lui pour savoir où il avait été téléporté. Avec angoisse, il comprit qu’il avait atterri à Astarax, heureusement loin de chez Jahangir ou de chez Esmine. Au moins, il ne risquait plus de se noyer dans l’océan, mais il n’avait pas atteint sa destination. Il tenait toujours le grimoire à la main, et se pencha à nouveau sur les runes. Il devait réessayer.

 

Il avait réussi à aller à Astarax. En se concentrant, il pouvait sûrement  relancer le sort et se rendre à Coloratur. Délaissant la foule agressive, il s’éloigna et chercha un coin tranquille. Il escalada un monticule de terre et de béton et accéda à une sorte de plateforme. Il se hissa sur un bloc et s’assit avec le grimoire sur ses genoux. Quelle était donc la dernière version de la formule qu’il avait prononcée, et pourquoi était-il arrivé à Astarax au lieu de Coloratur ? 

 

-- J’articule peut-être mal, se dit-il. Comment bien exprimer l’endroit où je veux aller ?     

 

Et il recommença, en s’appliquant du mieux qu’il put. Au bout d’un nombre incalculable d’essais d’interprétation et un temps qui lui sembla infini, il se sentit enfin entraîné dans le tourbillon. Quand le décor autour de lui cessa de vibrer, il était parvenu en haut d’une montagne qui surplombait le désert, seul au milieu de nulle part, assis sur un rocher entouré d’herbes sèches, de reptiles et de rats des sables.

 

-- Décidément, je suis un piètre sorcier, pensa-t-il, je ne vais peut-être pas m’en sortir. Je n’y arrive pas. Ou bien je m’approche du but sans le savoir. Mais je ne vais pas lâcher l’affaire, je ne peux pas rester ici. 

 

Motivé pour quitter le lieu hostile où il se trouvait, il persévéra encore plusieurs fois sans succès. Il aboutit dans différents endroits qui n’étaient jamais les bons. Finalement, alors qu’il commençait à être miné par le désespoir et allait presque renoncer, le tourbillon le propulsa dans une grande ville qui ne ressemblait pas à Astarax. Là aussi il y avait du monde dans les rues, les gens protestaient avec véhémence contre l’oppression et la maltraitance. En écoutant leurs revendications, Marjolin comprit avec soulagement qu’il était enfin arrivé à Coloratur, après bien des échecs. 

 

Aussitôt il nota dans sa mémoire comment utiliser la formule, il savait maintenant l’incanter correctement, et surtout comment la moduler en fonction des destinations pour se rendre où il voulait aller. Il avait enfin réussi à atteindre son but. Sans plus attendre, il se mit à marcher en direction de la vieille ville.

 

Il devait désormais découvrir où se cachaient Liam et Niall.

 

C’était beaucoup plus simple de circuler en étant invisible, et Marjolin ne s’en priva pas. Il évita ainsi les gens agressifs et les bandes organisées qui rodaient à la recherche d’individus isolés pour les rançonner. Il atteignit les premières ruelles de la ville haute alors que le soleil descendait dans le ciel et commença à grimper dans les venelles tortueuses et désertes. Lorsqu’il parvint au sommet, il se cacha dans un renfoncement pour annuler le sort d’invisibilité. Puis il appela les deux acolytes en faisant le tour des petites places et des différentes impasses. Il les vit émerger d’une boutique dans laquelle ils se réfugiaient pour se protéger de la chaleur du jour. Marjolin s’avança vers l’entrée de l’échoppe pour les rencontrer.  

 

-- Je suis Marjolin, dit-il, l’envoyé de Jahangir.

-- Liam, répondit l’un des pilleurs.

-- Niall, ajouta l’autre.

-- Qu’avez-vous vu depuis le départ de mon maître, demanda Marjolin. L’ombre est-elle ressortie ? S’est-elle manifestée à nouveau ? Et si oui, l’a-t-elle fait de la même manière ? Racontez-moi.

-- Il n’y a eu qu’une nuit depuis que Jahangir est parti, fit Liam, vous avez fait vite pour venir.

-- Et ? s’enquit Marjolin. 

-- L’ombre est sortie hier soir, poursuivit Niall, comme la veille. La seule différence, c’est que chaque jour elle est plus énorme que le précédent.

-- Comme si elle gagnait en puissance ? questionna Marjolin.

-- Exactement.

-- Le soir tombe, reprit Marjolin, nous allons observer ce qui se passe aujourd’hui. Et avez-vous une idée de la progression de la taille de l’ombre ? A-t-elle doublé ou triplé en une journée ?

-- Pas évident de savoir, réfléchit Liam, je dirais peut-être doublé. Elle est restée plus longtemps aussi, comme si elle cherchait quelque chose.

-- Ou quelqu’un, dit Marjolin. 

-- Elle se déplace maintenant, ajouta Niall, elle ondule, avance, va de droite à gauche.

-- Nous allons nous préparer pour ce soir. Allez chercher à manger et à boire, et de mon côté je vais me trouver un logement. Quand vous reviendrez, nous nous installerons pour la surveillance de nuit, au meilleur endroit selon vous. 

 

Les deux complices hochèrent la tête en signe d’acquiescement. Puis ils s’éloignèrent silencieusement dans les ruelles en direction de la ville basse, tandis que Marjolin commençait son exploration. Il tourna autour de l’ancien emplacement du château, à la recherche d’une maison tranquille et fraîche. Il jetait un coup d'œil à l’intérieur des différentes boutiques dont il longeait les vitrines, ouvrant les portes sans peine et s’arrêta soudain, stupéfait. Il pénétra dans une pièce sombre au fond de laquelle il apercevait des instruments de musique. Un piano et un clavecin se faisaient face, et dans un coin, il y avait un soubassophone cabossé. Quelques partitions incomplètes trainaient par terre ou sur des étagères vides. Dans l’ensemble, le magasin semblait avoir été vidé peu de temps auparavant, car il n’y avait presque pas de poussière sur les instruments ni sur les planches. Sur le sol, dans la sciure, s’éparpillaient des anches de saxophone ou de clarinette, des cordes de guitare et de violon, des peaux de tambours percées, des morceaux de bois, des tubes de colle usagés et d’autres déchets, il en déduisit que la boutique venait tout juste d’être abandonnée.  

 

Marjolin s’approcha du piano et souleva le couvercle, il caressa les touches d’ivoire et d’ébène et appuya sur quelques-unes d’entre elles. La musique résonna dans la pièce quasiment vide où les échos se répercutèrent. Les sonorités étaient claires, vibrantes, chaleureuses. Et soudain il le vit. A moitié dissimulé dans l’ombre d’un renfoncement, il le reconnut à son double manche et son dos bombé, ses rosaces ouvragées et ses quatorze cordes, c’était un théorbe. 

 

Tremblant d’émotion, il se saisit de l’instrument et s’asseyant sur une vieille caisse retournée, commença à l’accorder. Quand il entendit les sons graves si familiers dans ce lieu totalement inconnu, ce fut comme s’il se retrouvait chez lui. Il joua pendant quelques minutes, pensant que depuis deux jours, sa vie jusque-là monotone avait complètement basculé. Le théorbe était comme un pivot qui le rattachait à son passé tout en lui ouvrant une porte vers l’avenir. Il en ressentait une certaine exaltation, un sentiment qu’il n’avait encore jamais éprouvé. En touchant l’instrument, il se rendit compte qu’il était très ancien, et qu’il avait été réparé maintes et maintes fois. Il entendait dans chacun des sons qu’il produisait les blessures qui avaient été faites au cours du temps, les rayures, les fissures, les cassures, mais aussi les caresses des artisans qui les avaient réparées avec passion. Le bout de ses doigts frôlait les cordes qui venaient d’être remplacées, le bois poli, les rondeurs et les lignes droites. La dernière personne qui avait touché le théorbe avait des mains de fée, elle avait pratiquement enchanté l’instrument.  

 

Pendant ces quelques minutes, il s’immergea complètement dans la musique, oublieux de la mission confiée par Jahangir et de la raison de sa présence dans ce petit magasin. Puis petit à petit il s’éveilla à nouveau, sortit de son hébétude, cessa de jouer et regarda l’instrument. 

 

-- Je ne crois pas aux coïncidences, murmura-t-il, tu étais là pour moi, tu m’attendais pour que je te fasse renaître, toi qui a été abandonné. Mais ce n’était pas une lâcheté, c’était une nécessité. Quelqu’un t’a laissé ici pour que je te trouve un jour. Peut-être inconsciemment car qui aurait deviné que je viendrais ici alors que je ne le savais pas moi-même ? 

 

Marjolin était secoué par son constat, il palpait le bois doux, sentant les veines précieuses, celles qui donnaient toute la richesse et la profondeur du son, il se sentait transfiguré.

 

Dehors, il entendit bientôt les pas de ses compagnons qui revenaient de leurs courses et il  sortit sur le pas de l’échoppe.

 

-- J’ai trouvé où me loger, dit-il, c’est ici. Il fait nuit désormais, nous allons nous positionner pour surveiller l’ombre. Montrez-moi le meilleur endroit. Nous mangerons plus tard, laissez la nourriture dans la boutique. 

 

Liam et Niall l’amenèrent à la fontaine. La vue était dégagée sur ce qui restait des remparts et du château, et il y avait suffisamment de recul pour bien observer les alentours. Ils s’assirent et attendirent en silence. L’obscurité était déjà profonde.

 

L’ombre ne tarda pas à apparaître. Ce fut d’abord une volute de fumée qui émergea des ruines, puis elle se mit à enfler et grossir démesurément. Elle finit par envahir le ciel nocturne comme un énorme nuage noir. A la grande stupéfaction des guetteurs, l’ombre ne se métamorphosa pas en serpent comme les jours précédents. Progressivement, elle s’aplatit, s’étira et ondoya comme un voile géant déployé au-dessus du château. Alors brusquement la fumée se mit à tourner, enveloppa les anciens remparts et les vestiges du donjon dans ses plis et s’éleva dans l’atmosphère. Miraculeusement, l’ombre souleva avec elle les décombres du château, les blocs de pierres, les monticules de terre, les poutres comme l’aurait fait une tornade. L’énorme masse monta en suspension dans l’atmosphère en pivotant autour d’elle-même, jusqu’à dominer d’une hauteur vertigineuse la cour du château, désormais vide. Et elle s’arrêta doucement.

 

Puis, petit à petit tous les éléments retombèrent au ralenti, et se mirent délicatement en place. Les pierres du château se posaient les unes au-dessus des autres, les blocs des remparts s’emboîtaient pour former un mur qui se dressait majestueusement, la forteresse prenait forme comme si des maçons invisibles et habiles réparaient ce qui avait été détruit. Le miracle semblait se dérouler magnifiquement, mais soudain, ce fut comme s’il n’y avait plus ni force ni inspiration, l’ensemble s’écroula brutalement dans un vacarme terrible. Un nuage de poussière se souleva et la fumée noire apparut au-dessus. Elle semblait désemparée, tournant à droite et à gauche, constatant la catastrophe qui venait de se produire. Elle poussa un profond soupir de dépit qui agita davantage la poussière et se replia sur elle-même, puis s’enfonça toute droite dans les profondeurs de la terre. 

 

Liam et Niall étaient muets de stupeur. Ils n’avaient jamais vu un tel tour de prestidigitation. L’événement était si étrange qu’ils se pinçaient mutuellement pour se persuader l’un l’autre qu’ils n’avaient pas rêvé. 

 

Marjolin était perplexe. La fumée tentait de reconstruire le château à l’identique de son heure de gloire. Elle avait raté sa première tentative, mais il ne doutait pas qu’elle recommencerait et qu’elle réussirait. Peut-être pas la deuxième ni la troisième fois, mais il était certain qu’elle y arriverait.

 

-- Voici une information que je peux transmettre à Jahangir, se dit-il. Je suis bien certain que cela va le faire enrager. Mais que prépare Ynobod ?  

 

Il demanda aux deux brigands de poursuivre la surveillance pendant la nuit en s’alternant, tandis que lui allait se reposer. Dès le lendemain matin, il chercherait la demeure des cousines d’Esmine pour envoyer un message à Jahangir. Pour le moment, il avait envie de retrouver le théorbe pour calmer ses émotions.   

 

Tandis que Liam et Niall se répartissaient les tours de garde, il retourna dans l’échoppe. Sans prendre le temps de faire autre chose tant il avait attendu ce moment, il s’assit sur la caisse de bois, cala le théorbe contre lui, et se mit à jouer. Pour la première fois depuis longtemps, il ne dérangeait personne et personne ne le dérangeait. Il tirait des mélodies déchirantes de l’instrument qui gémissait entre ses mains. Il réussissait à exprimer des sentiments confus en pinçant les cordes et improvisa toute la nuit. Il avait totalement perdu la notion du temps, il ne savait même plus où il était. Mais quand l’aube se leva et qu’une faible lueur éclaira la boutique, il se sentit mieux. Les derniers jours avaient été éprouvants, il avait perdu ses repères habituels et faire de la musique lui avait fait du bien.   

 

Il but une potion de régénération car il n’avait pas dormi ni mangé depuis des jours, et sortit dans la ruelle. A la fontaine, il retrouva Liam qui lui indiqua que le reste de la nuit avait été tranquille après le départ d’Ynobod. Marjolin donna ses instructions, Niall et lui devaient continuer à guetter, même de jour. De son côté, il allait faire son rapport à Jahangir 

 

Marjolin aurait pu se rendre chez les cousines d’Esmine avec le sort de téléportation, mais il avait envie de se dégourdir les jambes. Aussi s’éloigna-t-il dans les ruelles de la ville haute, en direction de l’adresse que lui avait donnée la sorcière. Marchant d’un bon pas, il se sentait en pleine forme grâce à la potion. Les cousines d’Esmine habitaient en bas de la vieille ville, ce n’était pas très loin. 

 

Il arriva bientôt devant une haute demeure de pierre avec un toit pointu, encadrée de tourelles de chaque côté de la façade. Un porche profond masquait une porte arrondie avec des ferrures ouvragées maintenues par des clous. Il n’eut pas besoin de toquer, le battant s’ouvrit comme par magie. Derrière se déployait un couloir sombre et une petite bonne femme rondelette se tenait devant lui. Elle était habillée d’une robe pimpante complètement démodée. Ses cheveux étaient nattés et relevés sur sa tête. Elle avait le teint clair et des joues roses, ses yeux pétillaient d’intelligence et sa bouche paraissait esquisser un perpétuel sourire.  

 

-- Vous êtes Marjolin, à n’en pas douter ! s’écria-t-elle. Nous avons été prévenues de votre arrivée par Esmine. Elle nous a dit que nous vous reconnaîtrions à vos lunettes bleues ! Mais entre nous, nous n’avions pas besoin de ça pour savoir qu’il s’agit bien de vous !

 

Elle éclata d’un rire cristallin qui ressemblait au murmure d’une source. C’était apaisant et dépaysant de voir une telle personne, pensa Marjolin. 

 

-- Je suis venu porter un message pour Esmine et Jahangir, dit-il à haute voix. 

-- Concerne-t-il Anamon ? qui s’appelle en réalité Ynobod, je sais ! fit-elle, posant les questions et anticipant les remarques de son interlocuteur. Oui, je suppose. 

-- C’est exactement ça, répondit Marjolin, nous avons monté la garde la nuit dernière, et je viens faire mon rapport.

-- C’est terriblement inquiétant, reprit la petite femme de sa voix argentée. Oh ! J’ai complètement oublié de vous dire mon nom ! Je suis Primrose, et ma sœur que vous allez rencontrer dans un instant s’appelle Alberine. Venez donc avec moi, je vais vous offrir une boisson de notre composition, à base de miel et d’ingrédients très secrets.

 

Souriante, Primrose trottina devant Marjolin dans le corridor qui menait à la cuisine. La salle était confortable et chaleureuse. Une énorme cheminée occupait presque tout un mur, et un chaudron bouillonnait au-dessus des flammes. Une autre petite femme qui ressemblait à Primrose était assise à la grande table qui trônait au milieu de la pièce. Elle avait les cheveux gris et raides qui lui tombaient sur le front et les joues, la bouche fine et le nez très pointu. Elle épluchait des racines terreuses et leva la tête quand Primrose et Marjolin pénétrèrent dans le vaste office. Il y faisait très sombre. Seul le feu projetait un peu de lumière rougeoyante et il était impossible de distinguer ce qui se trouvait dans les recoins obscurs. 

 

Marjolin salua Alberine et vint s’asseoir à la table à côté de la petite sorcière. Primrose apporta des gobelets remplis d’un liquide mousseux et ambré.

 

-- Marjolin vient faire son rapport pour Esmine et Jahangir, dit Primrose.

-- Je sais, répondit Alberine d’un ton revêche.

 

Elle semblait l’exact contraire de sa soeur. Autant Primrose était gaie et généreuse, autant Alberine paraissait triste et désagréable. 

 

-- Cela m’est égal, pensa Marjolin, la seule chose qui m’intéresse est de transmettre l’information. J’ai tout écrit sur ce morceau de parchemin.

-- Allons, reprit Primrose, dites-nous ce que vous avez vu hier soir. Nous sortons peu lorsqu’il fait nuit parce que nous sommes vieilles et fragiles. Souvent nous demandons des informations aux habitants pour nous tenir au courant des sorties de l’ombre.

-- Ynobod essaie de reconstruire le château de Coloratur, expliqua Marjolin qui ne crut pas un instant que Primrose était vulnérable. Il a d’abord surélevé toutes les ruines de l’ancien palais et des remparts dans une sorte de tornade. Puis il a tenté de reposer délicatement les pierres les unes après les autres pour recréer ce qui était complètement écroulé. Mais sans raison, tout s’est emballé et la fumée est rentrée sous terre. Je crois qu’elle était dépitée.

-- Sans aucun doute. C’est ce que vous allez raconter à Esmine et Jahangir ? interrogea Primrose. 

-- Absolument, répondit Marjolin, ils ont besoin de savoir ce qu’Ynobod prépare.

-- Vous avez raison. Je me demande ce qu’Ynobod compte faire, poursuivit la magicienne. C’est très étrange. A quoi cela pourrait-il servir de remettre le palais en place ? Je ne comprends pas.

-- Peut-être s’entraîne-t-il, intervint Alberine sans lever la tête et tandis qu’elle parlait, ses mains habiles continuaient à gratter des racines sans ralentir.

-- A quoi s’entraînerait-il ? s’étonna Primrose.

-- A devenir un grand magicien, précisa Alberine.

– Ne l’est-il pas déjà ? insista Primrose.

– Il semblerait que non, riposta sa sœur. 

 

Marjolin ne disait rien, mais lui aussi s’interrogeait. Que pouvait bien manigancer Ynobod ? En quoi la reconstruction du château avait-elle un rapport avec sa vengeance sur Jahangir ? Voulait-il régner à son tour sur Coloratur puis sur le monde ? Préparait-il les lieux où il gouvernerait l’univers une fois qu’il aurait accompli ses desseins ?

 

-- Assez bavardé, interrompit Primrose. Marjolin doit envoyer son rapport au plus vite. Appelons notre messager. Eostrix ! 

 

Une chouette de forme primitive qui se tenait cachée dans un coin sombre de la cuisine, sortit de l’ombre en voletant et vint se poser sur l’épaule de Primrose. 

 

-- Cet oiseau est votre messager ? s’écria Marjolin très surpris.

-- Mais oui ! répondit Primrose. Il ne vous plait pas ?  

-- J’ai entendu parler de lui. Il déteste Jahangir et Jahangir le déteste, expliqua Marjolin. S’ils se trouvent l’un face à l’autre, un malheur risque de se produire. Votre messager est susceptible de recevoir un sort mortel car Jahangir réagira vivement.

-- Pouh ! fit Primrose en agitant les mains. Eostrix va souvent à Astarax porter des messages à Esmine et ses sœurs. Il a déjà probablement aperçu Jahangir, mais il sait esquiver les mauvais coups. Il ne s’est jamais rien passé de fâcheux.

-- Oui, mais jusqu’à présent Esmine et Jahangir ne se croisaient pas. Maintenant ils se voient souvent, objecta Marjolin. 

-- En effet, dit Primrose, c’est ennuyeux. Il faudra qu’Eostrix soit très discret. Il remettra peut-être les courriers ailleurs, sauf le premier bien entendu.

-- Il doit faire très attention, insista Marjolin. La rancune de Jahangir est terrible. S’il meurt, il n’y aura plus de messager.

-- Ne vous inquiétez pas, répliqua Primrose, Eostrix saura se tirer d’affaire. Votre compte rendu se limite-t-il à ce que vous avez vu la nuit dernière ? 

-- Oui. 

-- Dans ce cas, je pense qu’Eostrix peut partir immédiatement, il a tout entendu, fit Primrose avec un sourire. Donnez-moi votre message, je vais l’enrouler dans ce petit mouchoir de batiste et l’accrocher à sa patte.

 

Elle noua le tissu sur l’une des serres, puis caressa les plumes de l’oiseau. Sans plus attendre, Eostrix quitta son épaule. Il s’envola vers un escalier qui donnait dans la cuisine et devait monter dans les tourelles. 

 

-- Le voilà parti, constata Primrose. Il sera très vite de retour, vous pourrez repasser tout à l’heure pour avoir la réponse. Avant de partir, buvez donc ce breuvage qui vous requinquera ! Bien sûr, vous avez déjà avalé une potion de régénération avant de venir, mais notre nectar contient bien plus que votre mixture. Comment je le sais ? Ce sont mes petites antennes qui me le disent ... Elles m’ont informée aussi que vous logez chez la réparatrice d’instruments de musique. Alors c’est inutile de me donner votre adresse, je la connais.

 

Marjolin n’était pas surpris, Primrose était une sorcière après tout. Il but quelques gouttes du breuvage et reposa le gobelet sur la table. Il fit un petit signe d’adieu à Alberine qui ne releva même pas la tête et Primrose le raccompagna à la porte.

 

-- Alberine est d’un naturel grognon, mais elle a bon coeur, se crut-elle obligée de préciser.

-- Aucune importance, répondit Marjolin, nous ne sommes pas là pour être aimables, nous devons juste être efficaces.

-- Alors c’est bien. Je demanderai à Eostrix de vous apporter la réponse, comme ça vous n’aurez pas besoin de revenir.

-- Ainsi je ne dérangerai pas votre sœur, fit Marjolin avec un sourire ironique.

-- Absolument, répliqua Primrose, adieu donc Marjolin. Eostrix nous tiendra au courant, ne vous en faites pas.

 

Marjolin s’éloigna et Primrose referma délicatement la porte derrière lui. Pendant ce temps Eostrix avait déjà survolé le désert et traversait l’océan à la vitesse de l’éclair. Mais il ralentit soudain sa course et fit demi-tour. Il venait d’apercevoir sur les flots un éclat brillant qui se déplaçait. Depuis le ciel, il avait reconnu la conque de Lamar qui filait sur l’eau, portée par les vents. Lamar voyageait rarement désormais, Eostrix ne le croisait jamais quand il traversait l’océan. S’il survolait les flots à cette vitesse, c’est qu’il avait une bonne raison pour le faire, qui excita la curiosité de l’oiseau. Il y avait peut-être un lien avec ce que manigançait Jahangir. Eostrix piqua vers le char du roi des mers et vint se poser sur la nacre du coquillage géant.

 

-- Eostrix ! s’écria Lamar en apercevant l’oiseau, cela fait des siècles que nous ne nous sommes pas vus ! Tu as forcément quelque chose à me dire, tu ne viendrais pas me voir sinon. Que se passe-t-il ?

 

Perché sur le rebord, Eostrix attendit que le roi des mers arrête son quadrige. A l’intérieur de la conque se trouvait un jeune garçon et un loup. Le fauve était couché sur le sol, la gueule grande ouverte et les babines frémissantes. L’enfant regardait la chouette avec des yeux ronds, stupéfait de voir un oiseau aussi étrange en pleine mer. Urbino avait déjà aperçu des quantités de rapaces nocturnes, mais jamais un hibou au plumage blanc et aux yeux jaunes ressemblant à  Eostrix.

 

-- Tu veux savoir ce que nous faisons ici ? questionna Lamar, nous sommes à la recherche de graines de l’arbre de paix. Tu sais que j’ai longtemps déprimé. Je n’étais pas capable de faire quoi que ce soit pour m’en sortir. J’étais trop triste et abattu de voir mon royaume agoniser. Urbino m’a convaincu de me réveiller et de me battre à nouveau pour sauver les océans. Nous débutons notre mission. Nous cherchons des solutions pour agir efficacement, c’est pourquoi nous avons pensé à l’arbre de paix. Ma préoccupation principale, ce sont ces continents de déchets plastiques agglomérés qui dérivent et ne cessent de grossir. Ils sont dirigés par des araignées toutes puissantes. Je ne te parle pas du fond des mers, il y a tant à faire …

 

Lamar bavardait beaucoup mais il commençait à devenir inquiet. Pourquoi Eostrix se trouvait-il là ? Qu’avait-il à lui dire ? Il regarda l’oiseau droit dans les yeux et soudain pâlit. L’oiseau avança la patte et Lamar décrocha le message qui y était attaché. Il le lut et leva les yeux vers Eostrix, épouvanté.

 

-- Que viens-tu nous annoncer ? Jahangir est toujours en vie ? Et il se trouve à Coloratur un autre magicien encore plus puissant qui veut lui aussi conquérir l’univers ? Il s’appelle Ynobod ? Le cauchemar ne finira donc jamais !!! rugit le colosse. Comment Jahangir a-t-il réussi à survivre dans le corps du requin qui l’avait dévoré ? Tu le savais ?

 

Urbino et Giotto avaient reculé vers le fond de la conque tant la voix de Lamar était devenue effrayante. Tout le quadrige tremblait sous les éclats de voix puissants du roi des mers qui marchait de long en large dans l’habitacle.

 

-- Nous voulions aller à Coloratur pour chercher des graines, mais la ville n’est plus au bord de la mer, poursuivit Lamar qui avait du mal à contenir sa fureur. Je ne peux pas laisser un enfant seul s’aventurer dans le désert avec son loup. J’emmène Urbino ailleurs pour ramasser des graines. Tu penses qu’il faut aller tout de même à Coloratur ? Non, avant d’entreprendre quoi que ce soit, il nous faut à tout prix ces graines. J’avais une autre idée, accoster sur l’île des Gondebaud. J’espère qu’il reste quelque chose là-bas, à condition que l’accès soit possible et que le rocher n’ait pas disparu sous la banquise. Les changements climatiques ont bien abîmé la planète. L’île tropicale de Jahangir a été submergée par l’océan et sous les eaux, tout a pourri et s’est désagrégé. Il ne reste rien de ce lieu paradisiaque.

 

L’oiseau continuait à regarder Lamar droit dans les yeux, et Urbino comprit qu’ils communiquaient à leur manière, sans se parler. Il n’était pas encore habitué à toutes les particularités du monde de la magie. La rencontre avec Lamar avait été une première surprise. L’arrivée impromptue d’Eostrix lui faisait pressentir qu’il allait désormais aller de découvertes en découvertes. Tout un univers qu’il n’avait jamais soupçonné lorsqu’il se terrait au fond de la forêt polaire se révélait devant lui. Il caressa son loup qui était le seul lien qui le rattachait à son passé, alors que toutes ses anciennes certitudes avaient volé en éclat. Malgré ses appréhensions devant l’inconnu, il ressentait une certaine excitation à participer aux changements planétaires qui se préparaient. Car à l’écoute de ses nouveaux amis, il pressentait que de profondes modifications allaient avoir lieu partout dans le monde.      

 

-- Tu es certain de vouloir abandonner ta mission ? disait Lamar et Urbino tendit l’oreille. Oui, je comprends, tu ne t’es jamais senti à l’aise au milieu de ces sorciers et sorcières. Je ne sais pas s’ils sont fréquentables mais je ne le pense pas, évidemment ! Et le fait de renseigner Jahangir ne te plait pas, je suis bien d’accord avec toi. Jahangir n’a pas besoin de notre aide, bien au contraire. Moins il en saura, même sur les agissements d’Ynobod,  mieux ce sera pour notre stratégie.

 

A ce moment, Lamar se tourna vers Urbino qui le regarda de ses grands yeux innocents et avides d’apprendre.

 

-- Eostrix va rester avec nous, il ne veut pas être le messager de Jahangir. Il l’a par deux fois combattu, lui et ses chimères, et il ne veut pas être dans son camp.

-- Mais qui est Jahangir ? interrogea Urbino.

-- Un terrible magicien qui depuis la nuit des temps veut devenir le maître de l’univers. Il est prêt à tout pour arriver à ses fins, il l’a déjà montré à plusieurs reprises. 

-- Que veux-tu dire ? demanda encore Urbino.

-- Détruire, massacrer, dominer … résuma Lamar, ont toujours été sa manière de réaliser ses ambitions.

-- Il vaut mieux ne pas se trouver en face de lui, dit Urbino, et s’enfuir s'il s'approche.

-- Oui et non, réfuta Lamar, il arrive un moment où il faut l’affronter pour le vaincre. 

-- Et pour l’instant, il n’a pas encore été anéanti, murmura Urbino.

-- Non, répondit Lamar, pas encore. Même si nous avions presque réussi, il a survécu et il revient sur le devant de la scène, des siècles plus tard. Tout le travail reste à faire.

 

Eostrix voleta et vint se poser sur l’épaule d’Urbino. Il frotta son bec dans le cou du jeune garçon. Giotto se dressa sur ses pattes et releva ses babines. Ses crocs apparurent mais inexplicablement, son agressivité cessa aussitôt qu’Eostrix abaissa ses yeux jaunes vers les siens. Le loup se rassit. Était-ce une manifestation de jalousie rapidement étouffée par un message de l’oiseau au fauve ? Le jeune garçon n’en était pas encore persuadé mais c’était probable. Il leva la tête vers Lamar qu’il considérait désormais comme son mentor.

 

Prenant conscience des millions de questions que se posait l’enfant, Lamar expliqua à Urbino que le château de Coloratur avait été détruit et que les graines de l’arbre de paix avaient été enfouies sous des tonnes de gravats. Le sorcier Ynobod, rival de Jahangir métamorphosé en fumée, tentait de reconstruire le palais et les remparts en utilisant ses pouvoirs magiques. Aller à Coloratur sans disposer de moyens pour se protéger contre sa puissance colossale présentait des risques considérables. Il fallait changer de stratégie.

 

-- Il est urgent de nous rendre sur l’île des Gondebaud, ajouta Lamar. Pour trouver des graines de l’arbre de paix qui serviront à nous défendre et à nous battre contre Jahangir et Ynobod. Eostrix est avec nous désormais, mais il a un message à porter à nos amis avant de nous rejoindre.

 

A ces mots, Eostrix poussa un cri rauque qui fit sursauter Urbino. Lamar reprit les rênes des dauphins et relança le char. L’équipage se mit bientôt à voler sur l’eau et disparut en quelques instants vers le nord. Eostrix s’était envolé de son côté à tire d’aile en direction d’Odysseus.

 

Pendant ce temps à Astarax, Jahangir et Esmine attendaient en vain des nouvelles de Marjolin. Le magicien commençait à perdre patience, il était très en colère contre sa créature qui le laissait dans l’incertitude. Mais surtout, il vociférait contre les incapables qui l’entouraient, quels qu’ils soient, et qui au bout du compte l’obligeaient à faire les choses par lui-même. Fortement incité par Esmine qui critiquait Marjolin sans cesse, il finit par vaincre ses réticences et se résolut à retraverser l’océan. 

 

Quand il se fut soudain décidé, il se précipita avant le lever du soleil vers la plage et s’enfonça dans l’eau aussi vite que possible. Métamorphosé en requin, il se mit à nager furieusement pour gagner les rivages d’Odysseus. Il était si aveuglé par la rage qu’il estima mal la distance et sortit de la mer à un mauvais endroit. Il dut marcher bien plus longtemps que prévu dans le désert et arriva en pleine nuit au pied de la ville haute de Coloratur. C’était le plus mauvais moment de la journée pour Jahangir, puisque Ynobod sortait de terre à cette heure-là. Bien que le danger fut maximal pour lui, le magicien n’hésita pas, il commença l’ascension des ruelles. Lorsqu’il parvint à la fontaine, il retrouva Marjolin, Liam et Niall qui ne l’attendaient pas.       

 

Jahangir n’eut ni le temps ni l’occasion d’exprimer sa colère qui avait encore grandi pendant le voyage, car à cet instant Ynobod s’éleva au milieu des ruines. Médusé, le magicien immobile regarda son ennemi devenir gigantesque et s’étendre dans le ciel comme un immense tapis volant. Il recula dans l’ombre d’une impasse, même si c’était inutile car Ynobod avait dû sentir qu’il était là. Jahangir vit le voile envelopper le château et les remparts et soulever toute la structure à une hauteur prodigieuse. Puis tous les éléments descendirent les uns après les autres et se déposèrent un par un au bon emplacement. Une programmation géniale devait piloter le processus de reconstruction, tous les morceaux réparés s'emboîtaient parfaitement, avec une régularité mécanique, sans heurt, sans accroc, impeccablement.

 

Devant cet exploit inimaginable, la tête de Jahangir tournait. Il était troublé par cette perfection qui se déployait devant ses yeux, cette maîtrise, cet art. Il commençait à mesurer la puissance des pouvoirs d’Ynobod qui le ravalait au rang de vieux sorcier dépassé. Loin de se calmer, sa rage lui broyait le coeur. Dire qu’il se félicitait du déclin de Lamar et qu’il pensait conquérir les océans lorsque son ancien rival renoncerait à son trône ! Il s’était concentré sur un but futile sans voir que d’autres étaient en train de le surpasser. Il avait été trop négligent, n’avait plus fait d’efforts depuis trop longtemps et n’était pas en mesure de lutter contre son ancien esclave.

 

Son ressentiment contre Marjolin avait disparu, il avait de bien plus gros problèmes à résoudre. 

 

Il regardait avec effarement le palais d’autrefois reprendre forme. Les remparts entouraient à présent la cour, avec leur chemin de ronde parfait, le pont levis et sa herse qui fonctionnaient déjà, et au-delà des murailles, les coupoles du palais baroque apparaissaient dans toute leur magnificence. Les bruits cessèrent petit à petit lorsque le chantier fut terminé. Le petit jour commençait à poindre, la fumée se replia sur elle-même et disparut derrière le château, dans la pénombre.

 

Lorsqu’il fut certain qu’Ynobod était parti, Marjolin s’avança vers l’entrée du château. Il  toucha les hautes murailles pour s’assurer qu’il s’agissait bien de pierres et pas d’une illusion. Puis il franchit le pont levis et se retrouva dans la cour. Jahangir l’avait suivi et se cachait dans son ombre. Le palais était féerique, les statues et les bas reliefs avaient repris leurs formes initiales grâce à la magie, aucun petit détail n’avait été oublié. Les colonnes de la façade se dressaient, plus droites et plus majestueuses que dans le souvenir du magicien, entourant les larges fenêtres garnies de vitraux colorés. Une atmosphère du temps de la splendeur du château régnait dans l’enceinte des remparts. Même le jardin avait retrouvé son agencement originel. Les arbres, les buissons, les massifs de fleurs avaient déjà poussé le long des allées et autour des fontaines. 

 

Dissimulé aux regards de Marjolin et des deux acolytes, Jahangir tremblait comme une feuille. Il réalisait, en voyant la magnificence du travail réalisé par Ynobod pour reconstruire le palais, que son ancienne créature avait acquis des pouvoirs bien supérieurs aux siens. Il n’aurait jamais été capable d’atteindre un tel niveau de perfection. Ynobod avait dû travailler sur ce projet depuis des siècles … Alors la voix du serpent siffla dans l’obscurité profonde.

 

-- Jahangir, ce n’est qu’une petite démonsstratttttion de ce que je sais faire. Demain je te montrerai davantage. Je suis déssssormais capable de faire bouger le monde que tu as détruit. N’oublie pas que je sssssuis là pour me venger.

 

Un glissement furtif se fit entendre, comme si un reptile rampait dans l’herbe tout près d’eux. Jahangir poussa un hurlement et s’enfuit vers la sortie du château en trébuchant sur les pavés rebondis avec ses chaussures pointues. Un rire sardonique retentit dans la cour et enfla au point de devenir une vibration insupportable pour les oreilles. Marjolin qui restait debout sans bouger en eut des frissons dans le dos. Complètement affolés, Liam et Niall se mirent à courir à perdre haleine pour sortir de l’enfer de la cour. 

 

Marjolin suivit son maître et les deux sbires en marchant. A peine eut-il franchi le pont levis qu’il entendit la herse tomber violemment derrière lui et le pont se relever. Le château n’était plus accessible, Ynobod allait certainement s’y installer pour préparer ses attaques et fignoler sa stratégie. 

       

A l’extérieur des remparts, Jahangir avait disparu. Laissant Liam et Niall reprendre leur souffle, Marjolin parcourut les ruelles à la recherche de son maître. Il le trouva prostré, assis par terre dans l’encoignure d’un porche sombre. Il ne le reconnaissait pas. Jahangir n’avait jamais eu peur de rien, mais Ynobod l’avait anéanti. Jamais il ne s’était confié comme il le fit à cet instant-là, jamais il n’avait laissé autant paraître ses faiblesses devant une de ses créatures. Désorienté, Marjolin se sentit obligé de le soutenir psychologiquement et de le stimuler, afin qu’il ne s’effondre pas. C’était un comble.

 

-- Marjolin, gémit le grand magicien, je dois me reprendre si je veux lutter contre Ynobod. Aujourd’hui il est beaucoup plus fort que moi. Il peut m’écraser comme une vulgaire punaise et me laisser pour mort. Je ne serais plus rien. 

-- Maître, tu exagères, tu es un sorcier puissant et tu as des ressources. Tu ne vas pas te laisser abattre par une démonstration de force, tu vas réagir tout de suite et montrer à Ynobod que c’est toi le plus grand.

-- Mais tu ne comprends pas Marjolin, répliqua Jahangir. Ynobod me connaît parfaitement, c’est moi qui l’ai créé il y a des siècles. Je l’ai cru mort, et pendant toutes ces années, il a appris l’art de la magie avec une seule idée en tête, se venger de moi en m’exterminant. Parce qu’il estime que je l’ai abandonné.

-- Il est vrai, Maître, que tu ne traites pas toujours tes créatures comme elles le méritent … hasarda Marjolin. 

 

Les mots étaient partis trop vite. Il s’en voulut aussitôt d’avoir osé critiquer son maître et pinça ses lèvres. Car Jahangir admettait rarement la critique. S’il se mettait en colère, le pire était à craindre et dans ce cas, Marjolin ne donnait pas cher de son existence. Heureusement, Jahangir était préoccupé par d’autres soucis et il ne releva même pas l’insolence. Soulagé, Marjolin soupira en son for intérieur.

 

-- Tais-toi donc Marjolin, tu parles de ce que tu ne connais pas. Ynobod sait de quoi je suis capable, il a préparé sa vengeance et il la déroule petit à petit. Ce sera très difficile, avoua Jahangir qui tentait de se persuader plus qu’il ne parlait à sa créature.

 

Depuis toujours, Marjolin avait subi comme toutes les autres créatures de Jahangir le mépris et la domination de son maître. Mais en cet instant, le grand magicien avait perdu toute sa susceptibilité. Marjolin était témoin de sa faiblesse devant l’adversité. Jahangir affichait sans retenue son découragement et sa déprime, il se faisait tout petit. Etonnamment, Marjolin se rendait compte qu’il s’en fallait de peu pour que Jahangir renonce et se résigne à être vaincu. Il ne savait pas pourquoi il cherchait à lui dire des mots pour le faire sortir de sa léthargie, il aurait dû le laisser sombrer. Mais il craignait le réveil de son maître, il avait peur que Jahangir lui lance un sort mortel s’il se sentait trahi. Or Marjolin avait envie de vivre, il souhaitait rencontrer la personne qui savait réparer les théorbes. Il était persuadé qu’il s’agissait d’un magicien ou d’une magicienne, quelqu’un de précieux, hors du commun, capable de ramener à la vie un instrument brisé ou même presque mort. A ses yeux, faire la connaissance de cette personne était devenu l’unique raison de son existence.

 

-- Je vais rentrer chez moi pour réfléchir, dit Jahangir. J’en suis incapable pour le moment. Il me faut un peu de temps.

-- As-tu reçu mon message ? demanda Marjolin pour faire diversion.

-- Ton message ? Non, je n’ai rien reçu, répliqua vertement Jahangir, c’est pour ça que je suis venu moi-même. J’étais très en colère contre toi, mais mon courroux est retombé après ce que j’ai vu. J’ai bien fait de venir pour constater par moi-même.

-- L’oiseau n’avait rien compris, poursuivit Marjolin. pourtant il avait l’air très intelligent. Que s’est-il passé ?

-- De quel oiseau parles-tu ? fit Jahangir.

-- D’Eostrix, la chouette primitive à qui j’avais transmis les informations. Elle devait traverser l’océan pour te les apporter, c’est ce que m’ont affirmé les cousines d’Esmine.  

-- Eostrix ? s’écria Jahangir, mais cet oiseau est mon ennemi. Il ne m’aurait jamais apporté aucun message. 

-- C’est ce que j’ai dit à Primrose et Alberine, avoua Marjolin, mais elles m’ont affirmé qu’Eostrix apporterait le message à Esmine. Il le faisait sans cesse et ne te craignait pas. Car malgré la proximité de vos demeures, il savait t’éviter. Ce sont des sorcières de bas niveau. Elles se contentent d’une petite vie bien tranquille, elles ne veulent pas s’embarrasser de problèmes et ne se préoccupent pas des événements extérieurs. Pour elles les choses vont de soi.

-- Eh bien mes affaires ne s’arrangent pas, dit Jahangir, je suis poursuivi de tous les côtés. Si l’oiseau est réapparu, c’est que des stratégies se préparent du côté de mes ennemis. Je ferai bien d’aller voir ce qu’il advient de Lamar. Cela me donnera une indication sur le complot qui est en train de se monter contre moi.

-- Lamar ? Crois-tu qu’il fomente quelque chose ? questionna Marjolin.

-- Cela ne m’étonnerait pas. Cet imbécile prétentieux pensait qu’il m’avait éliminé, mais c’est moi qui l’espionnait et assistait à sa déchéance. Et voici qu’aujourd’hui, les événements se retournent contre moi. Il est temps que je parte pour Astarax préparer ma contre-offensive.

-- Quelle est ma mission désormais, Maître ? reprit Marjolin.

-- Tu es bien trop intelligent pour perdre ton temps à surveiller le château, répondit Jahangir. Qu’est devenu le pirate Bartolomeo ? Peux-tu reprendre le bateau pour rentrer avec moi ?

-- Hélas non ! avoua Marjolin, une tempête a eu lieu pendant la traversée et je n’ai eu la vie sauve qu’avec beaucoup de chance. Je ne sais pas si le pirate et ses acolytes s’en sont sortis. Malheureusement je suis bloqué sur Odysseus.

-- Quel ennui, dit Jahangir. Si nous pouvions communiquer, cela ne serait pas un problème, mais c’est impossible. 

-- Maître, je suis certain que tu peux trouver une solution, affirma Marjolin.

-- Il reste la télépathie, commença Jahangir, mais il y a très longtemps que je ne l’ai plus pratiquée. Je dois revoir mes formules et m’entraîner, je n’ai plus le temps pour toutes ces bagatelles. C’est bon, reste ici. Je reprends contact avec toi par transmission de pensée dès que j’ai résolu mon problème.

-- Dois-je moi aussi savoir pratiquer pour correspondre avec toi ? tenta Marjolin.

-- C’est tout à fait inutile, le coupa Jahangir, je m’insinuerai dans ton cerveau quand je le voudrais, à ton insu, pour te donner mes instructions. Ton avis importe peu. 

 

Marjolin pâlit. Cette solution ne lui convenait pas du tout car il avait caché des choses à son maître et Jahangir le verrait immédiatement. Le sort d’invisibilité et le sort de téléportation. Et d’autres petites choses moins importantes. Tout ça ne plairait pas à Jahangir. De son côté, il devait donc trouver comment protéger une zone de son cerveau et empêcher que quiconque s’introduise dans cette partie cachée pour y découvrir ses secrets. Il serait vraiment intéressant pour lui de pouvoir visiter le cerveau de Jahangir pour y voir ses élucubrations et ses objectifs inavoués. Mais c’était probablement impossible car Jahangir était un très grand sorcier qui manipulait la magie depuis très longtemps. Il devait être rompu à la protection de ses secrets et il ne fallait en aucun cas le sous-estimer. 

 

Jahangir s’était redressé. Il fit un signe de la main à Marjolin et s’enfonça dans les ruelles obscures de la ville haute.

 

-- Je rentre à Astarax, murmura-t-il. Essaie d’en savoir plus sur la stratégie d’Ynobod. Et ne me trahis pas car je n’hésiterais pas une seconde à te détruire. 

 

Tandis que Jahangir s’éloignait dans l’ombre, Marjolin méditait les paroles de son maître et pensait qu’il n’avait pas hésité une seconde à abandonner Ynobod pour sauver sa peau. Des siècles plus tard, la menace de la vengeance de sa créature allait peser très lourd sur Jahangir et l’obliger à se remettre en question. Et Marjolin éprouvait une certaine satisfaction à savoir que le monde entier était contre Jahangir. 

 

-- Eh bien, se dit-il, il ne combat pas à armes égales. Il faudra qu’il se surpasse s’il veut survivre et prendre le pouvoir. 

 

La silhouette de Jahangir qui venait de remonter sa capuche disparut après le premier virage de la ruelle. Marjolin remonta vers la place de la fontaine, il avait une furieuse envie de jouer du théorbe. Il retrouva les cadavres de Liam et Niall piteusement étendus sous la margelle. Jahangir n’avait pas voulu laisser de traces de sa déconfiture derrière lui, il les avait éliminés par un sort létal. Tout à coup, Marjolin se sentit très seul.

 

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