Chapitre 5

Par Flammy

Depuis la première rencontre plus que tendue avec Lumi, on s’est retrouvé plusieurs fois pour qu’il s’entraîne. Grâce à ma montre, je peux communiquer avec lui, mais à part pour donner les horaires de rendez-vous, on ne s’en sert pas. Faut dire que bon, au début, on a hypocritement tenté d’entretenir la conversation comme si on s’aimait bien. On a vite admis que le silence, c’était très bien. La dernière fois, c’est à peine si on a échangé un bonjour au revoir, mais y a pas besoin de plus. On est pas là non plus pour se raconter nos vies et si on dort bien la nuit.

 

Une fois de plus je m’élève dans la cité pour rejoindre l’appartement qui sert de point de ralliement avec Lumi. Je suis toujours émerveillée par la beauté des hukas, des jeux des néons colorés et des projecteurs oranges, de l’immensité de la ville dont les niveaux, tous différents et pourtant si semblables dans leur structure, se succèdent devant mes yeux. Le trajet s’éternise horriblement mais, au moins, cela reste un plaisir, surtout que l’appel des brumes, bien que présent, demeure discret. Ça fait des années que je n’ai pas sérieusement eu envie d’effectuer le grand saut. Encore heureux.

 

Pour le moment, l’entraînement de Lumi ne se déroule pas très bien. Au début, il m’assurait qu’il pouvait apprendre à purifier en s'installant chacun à un coin de la pièce. J’en étais venue à me demander à quel point je puais. Je savais que bon, avec la sueur et tout, je sentais pas la rose, mais quand même. Au fur et à mesure, son orgueil s’est effrité et maintenant, on se retrouve assis par terre sur un tapis, dos contre dos. Je crois que j’ai jamais autant lu de ma vie, pour attendre que le temps passe pendant qu’il s’échine en vain.

 

Lorsque je parviens sur le petit balcon qui me sert d’entrée, la porte-fenêtre est déjà ouverte. Cela arrive régulièrement que Lumi soit en retard et que je doive poireauter comme une idiote. J’ai été entraînée à encaisser bien pire, mais l’idée qu’il ne respecte pas ses engagements me donne des envies de meurtre. Je pénètre donc à l’intérieur, satisfaite.

 

Je me fige immédiatement. La table basse croule sous les petits fours et la nourriture en tout genre. Une sorte de minibar a même été amené avec une diversité étourdissante de bouteilles. Il y a toujours eu de quoi grignoter, mais là… Il espère acheter mon amitié grâce à mon estomac ou quoi ? Qu’il aille se faire foutre, j’ai horreur des imprévus.

 

À ma vue, Lumi décroise ses jambes et se lève souplement. Il m’adresse un sourire éclatant et montre d’un large geste du bras le buffet, digne d’un hôte parfait. S’il pouvait au moins enlever le balai qu’il a dans le cul.

 

— Certains s’amusent à me répéter sans cesse qu’il est important que nous entretenions des relations cordiales. J’ai donc pensé qu’il serait pertinent de… nous mettre dans de bonnes conditions.

 

Bon sang, je préfère encore les fois où on ne se décroche pas un mot, mais je peux difficilement refuser, j’ai reçu les mêmes instructions. Il va falloir jouer le jeu et faire semblant, au moins un minimum. Je m’installe sur un fauteuil confortable, le dos raide. J’ai aucune idée de ce que je dois dire ou faire dans ce genre de situations. Les relations sociales, c’est vraiment pas ma tasse de thé. Tabasser quelqu’un, j’ai aucun souci, mais papoter… Enfant j’y arrivais pas, et j’ai pas appris depuis.

 

Heureusement, Lumi ne se vexe pas de mon manque de réaction et il prend les choses en main. Après avoir repoussé sa mèche blonde sur le côté, avec le même mouvement que d’habitude, il prépare deux verres identiques et vient m’en apporter un. Je n’ai jamais eu l’occasion d’approcher de près ou de loin la plupart des ingrédients utilisés, trop chers pour moi. Suspicieuse comme toujours, j’arrive pas à m’empêcher de renifler le contenu. Il y a une odeur étrange que je ne reconnais pas. Lumi se réinstalle avec sa nonchalance habituelle et commence à siroter sa coupe. A priori, c’est pas empoisonné.

 

— Je… Qu’est-ce que c’est ?

 

J’ai quand même du mal à boire ce truc vert sans broncher, sans au moins en savoir un peu plus. Lumi secoue la main, comme pour chasser un drone agaçant.

 

— Rien de bien extraordinaire, un cocktail classique. Eau pétillante, concombre, citron vert, menthe et gin.

 

Je fixe la mixture, perplexe. La moitié des noms ne me disent rien et l’autre moitié, je les ai vus que dans des livres. Avec ces ingrédients, il y a de quoi acheter un très bel appartement dans la plupart des niveaux. J’ai envie de goûter, ma curiosité me titillant, mais je repose sagement le verre sur la table. Lumi fronce les sourcils.

 

— Des goûts difficiles ? demande-t-il, entre ton acerbe et politesse. Je peux préparer autre chose.

 

Mon premier réflexe est de refuser, mais si je reste trop revêche, il le prendra mal. Après tout, il tente des efforts, il en attend autant de ma part. Toutes les Lames de Sang, les Palladiums et même Néo-Knossos en attendent autant de ma part.

 

— Je… J’aimerais quelque chose sans alcool.

 

Lumi hausse un sourcil. S’il se moque, je le passe par la fenêtre. Avant qu’il ne puisse réagir, je prends les devants :

 

— Il est strictement interdit pour les Lames de Sang de boire de l’alcool.

 

Je me rappelle d’une fois où Lurex a essayé d’en ramener en douce. Le châtiment a été tellement violent que beaucoup pariaient qu’il n’y survivrait pas. Lumi me fixe un moment, pensif. Je suis beaucoup trop sage pour lui, mais j’ai jamais transgressé les règles. Enfin, pas des transgressions importantes quoi. C’est beaucoup trop essentiel, ça façonne ma vie depuis des années. Lumi se lève, attrape au passage mon verre et s’installe sur l’accoudoir de mon fauteuil avec un sourire charmeur.

 

— Allons voyons. Personne ne sera au courant, cela nous détendra pour faire plus ample connaissance. C’est ce que les Lames de Sang attendent de nous, non ? Il s’agit juste d’accorder la priorité à l’injonction la plus primordiale.

 

Le raisonnement de Lumi flirte avec les limites et je n’adhère pas du tout. Malheureusement, ça a l’air de lui tenir à cœur. Est-ce que je peux me permettre de refuser sans jeter un froid ? Notre relation est importante, non ? J’abandonne et saisis la coupe. Une seule fois, ça peut pas me faire du mal, non ? Il reste à mes côtés et m’observe jusqu’à ce que je porte le verre à mes lèvres. J’arrive pas à retenir une grimace. Je trouve pas ça terrible, il y a un arrière-goût désagréable qui me brûle un peu la gorge.

 

— C’est un peu déroutant au début pour tout le monde, mais après, plus personne ne peut s’en passer !

 

Lumi retourne à sa place avec un sourire étincelant. Il veut me vendre du dentifrice ou quoi ? Le reste de la soirée s’écoule lentement. La nourriture est bonne et j’en profite bien. J’aurai jamais l’occasion de retoucher à des choses pareilles. Lumi tente plusieurs fois de lancer une conversation, mais mon manque de culture générale m’handicape. Je connais pas la dernière idole ou le dernier film à la mode. À chaque blanc de ma part, il se contente d’un sourire poli de circonstance et commente pas. Il est moins con que c’que j’pensais. Il parle beaucoup et j’écoute. Ça m’convient aussi. J’crois même que j’préfère.

 

Au fil de temps, j’ai de plus en plus chaud. J’hésite un moment, mais j’finis par ouvrir ma combinaison. Lumi m’ressert à boire. J’lui demande quelque chose sans alcool, je tiens pas très bien, mais j’suis quasiment certaine qu’il en a pas tenu compte. Ptit con. J’me vois mal taper un scandale maintenant et la soif me tenaille alors j’accepte. J’ai l’impression qu’ça part d’une bonne intention, aussi j’me force un peu.

 

— Des passions autres que… le travail ?

 

Il abandonne pas l’idée de m’faire parler. Coriace le ptit, mais il s’rend pas compte à quoi il s’attaque.

 

— Bornes d’arcade avant, mais plus l’temps.

— Un film préféré ?

— Jamais été au ciné.

 

Lumi me r’garde comme si j’étais un extraterrestre. J’peux pas m’empêcher de sourire. Il a voulu papoter, il assume maintenant !

 

— Une musique préférée ?

— Le… Le piano.

 

C’est sorti naturellement, sans même qu’j’y pense. Lumi paraît surpris, il attendait plus de réponse d’ma part. Il m’fixe puis détourne le regard. Son masque d’hôte parfait se fissure et il s’assombrit. Quoi ?! Il va pas m’dire que j’ai des goûts d’chiottes alors que c’était un prodige du piano avant ?!

 

— Personnellement, je déteste cela.

 

Ok. Euh… Ok. J’capte que dalle, ça doit s’voir parce qu’il poursuit, un sourire sur les lèvres mais les yeux froids, même légèrement hostiles.

 

— Malgré les apparences, le gouffre entre mes aspirations et ce que ma famille me laisse faire est immense, très cher Tandem.

 

Il termine son verre d’une traite et s’intéresse aux p’tits fours. Ok. La seule fois où j’donne une vraie réponse, c’était une gaffe. Ça s’annonce su-per pour la suite.

 

Vers le milieu de la nuit, la fatigue me tombe dessus d’un coup. Je parle plus lentement mais plus. C’est agréable, pas s’prendre le chou, juste dire c’qui m’passe par la tête sans y réfléchir… C’est libérateur. J’me laisse aller contre le dossier de mon fauteuil et je fixe le plafond. Parfois, mes yeux partent du côté des moyas, mais j’me force à pas les r’garder par habitude. Lumi parle beaucoup, pour nous deux. Il a beaucoup plus bu qu’moi et pourtant, il bronche pas. Il a commencé l’alcool à quel âge lui ?

 

— Pour en revenir à notre première rencontre, je tiens à présenter mes excuses, j’ai pu me montrer un tantinet… froid et distant.

— C’est… C’était pas not’première rencontre.

 

Je rectifie sans même y réfléchir. Je réalise c’que j’viens d’faire que face au silence de Lumi. Il s’est raidi et m’fixe, plus sur ses gardes qu’auparavant. Il attend un peu plus d’explications d’ma part. J’porte une main à mon front, sentant une migraine poindre. C’est pas l’moment ‘tain. Le chant des brumes s’fait d’plus en plus attirant dans mon dos, d’plus en plus fort. Les moyas dansent pour moi, aguichantes. J’ai même l’impression de réentendre des notes de piano. Ça s’rait tellement plus simple de partir là, mais j’risque de m’faire tuer par mes supérieurs.

 

J’lui dis quoi ? Qu’il m’a vue à dix ans, tunnée comme une voiture volée, pour une cérémonie de fiançailles glauque ? Ou que j’ai été piquer des trucs chez lui ? J’crois que je préfère encore l’option deux. J’me sens pas en état d’inventer là.

 

— Pour… Pour mon recrutement, j’ai… j’ai dû récupérer un machin chez toi, murmuré-je d’une voix pâteuse.

 

La coupe éclate lorsqu’elle percute le sol. Lumi s’est levé d’un bond, aussi furieux que surpris.

 

— C’était quoi ?! Ce que tu as dû voler, c’était quoi ?!

 

Il s’rapproche d’moi, comme s’il voulait m’attraper par l’col, mais il est pas assez con et bourré pour s’en prendre physiquement à moi. J’suis trop étonnée pour réfléchir et je réponds par réflexe :

 

— Une lettre…

 

Lumi se fige. Tout de suite après, il hurle de rage, suffisamment fort pour m’faire sursauter. Fou furieux, il renverse la table basse, les p’tits fours restants et les bouteilles viennent souiller le tapis de peau. Il continue de s’acharner sur l’mobilier, je capte que dalle.

 

Ok.

 

J’crois que c’est l’moment de r’partir et de d’mander conseils à quelqu’un. J’aurais pas dû parler d’ça. J’me lève et vacille sur mes jambes. Le sol est pas droit, comment ça s’fait ?! Faut… Faut que je reprenne mon matériel de grimpe et…

 

En tournant sur moi-même, j’vois les moyas danser à l'extérieur. Elles sont tellement belles, tellement attirantes. Elles m’appellent. Elles ont besoin de moi. Elles… Elles veulent que j’les libère. Elles en ont besoin. M-Moi seule peut les sauver. Avant de comprendre c’qui m’arrive, j’suis accroupie sur le rebord du balcon, à m’balancer d’avant en arrière. Je… J’suis à deux doigts d’les saisir, j’en suis sûre.

 

J’entends Lumi crier derrière moi. Il a peur. J’crois. Il parle d’équipements d’escalade à récupérer, mais j’capte que dalle. Y a plus important qu’ça. Y a tellement plus important. J’me penche un peu plus en avant. Il faut que…

 

Des bras me ceinturent et tentent de me tirer en arrière. Sans même y prêter attention, j’balance mon coude derrière moi. Un cri étouffé me parvient. Du sang gicle. J’crois que j’ai pété le nez de Lumi. Pas grave. Les brumes ont besoin de moi. C’est tellement plus important.

 

Je ferme les yeux, sur le point de comprendre. L’image d’une stèle surgit devant moi. Grande, avec des symboles étranges gravés dessus. Quelque chose d’étrange semble s’en échapper. Je dois lui parler. C’est important, c’est…

 

J’me laisse tomber en avant.

 

Plus rien d’autre compte.

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