Chapitre 5

Mes nuits ont été remplies de cauchemars. Le symbole en forme d'oeil tournait en boucle dans mon esprit.

Certes, le sol de la cabine de Kira n'était pas très confortable, mais j'avais tout de même réussi à m'endormir dessus tout en étant branchée à la prise. Les moteurs du vaisseau pompaient beaucoup d'énergie pour avancer et mes batteries se rechargeaient donc très mal. Je devais dormir pour compenser.

Les visions ont repris dès que j'ai sombré, bien plus intenses que la fois précédente. Si je revoyais les mêmes choses encore et encore, elles devenaient de plus en plus précises, si bien que je pouvais en extraire le moindre détail et l'examiner sous tous les angles possibles.

Le bâtiment qui ressemblait à un hôpital avait quelques fissures sur le pilier droit qui encadrait la porte de la façade extérieure. Également, la grande grille de métal noir qui se trouvait de part et d'autre de mon angle de vue avait des corbeaux sagement installés dessus, ainsi que des petits amas de neige et de glace qui réfractaient la lumière.

Cette scène se passait donc en hiver, ce qui retirait beaucoup de planètes de mon champ des possibles. Pour cause : toutes n'étaient pas pourvues d'un hiver ou de corbeaux. Alkansa, par exemple, n'avait ni l'un ni l'autre.

C'était surtout ce critère qui m'avait permis de raccourcir mon champ des possibles à trois planètes : la Terre, dont ces oiseaux étaient originellement issus, ainsi que deux colonies humaines – Kepler-438 b et Gliese 667 Cc – où ils ont été importés.

Si je jugeais l'achitecture, les sculptures sur la porte et sur le tympan, ainsi que la couleur du ciel – gris et nuageux –, les trois choix étaient toujours possibles. Car si les humains avaient choisi ces deux planètes comme colonies, c'est bien parce qu'elles étaient très semblables à la Terre.

Ainsi le reste de mon analyse n'avait plus lieu d'être.

La deuxième vision que j'avais eu était plus complexe à décortiquer en détails. Pour cause : la technologie était humaine et c'étaient des humains que je voyais. Or il était évident que les trois planètes retenues comportaient ces paramètres. Malgré tous les détails qui me sautaient aux yeux, je ne pouvais donc pas trouver de laquelle il s'agissait. Et c'était particulièrement frustrant en considérant à quel point j'étais allée loin dans mon analyse.

Je m'en était tenue là. Jusqu'à la troisème nuit, quand une nouvelle vision a sonné à la porte de mon inconscient. Enfin, quitte à la personnifier, je dirais plutôt qu'elle a crocheté la porte de mon inconscient et m'a sauté dessus alors que j'avais le dos tourné.

Tout à propos de cette vision attisait ma curiosité. Parce que, contrairement aux deux précédentes, elle contenait un échange entre deux interlocuteurs.

Je voyais une petite salle très peu meublée. Selon mon analyse rapide de l'environnement, je devais être assise sur une chaise. Mes mains tapaient nerveusement sur mes genoux. En face, devant un mur recouvert d'une peinture rouge sombre semblable à la couleur de l'hémoglobine, deux personnes en blouses blanches s'y trouvaient. Elles avaient toutes deux l'étrange oeil à l'iris en forme de rouage cousu sur la poche au dessus de leur coeur.

La première personne était une femme. Peau noire, lunettes à large monture – ma base de données m'a informée en analysant ses verres qu'elle devait être hypermétrope – et cheveux tressés de bleu entortillés en un chignon volumineux sur le haut de son crâne, dans une ligne parfaite avec la pointe de ses oreilles. En dessous de sa blouse, elle portait un pantalon noir moulant et des bottines brunes qui rappellaient un style militaire. Un sourire amical laissant découvrir des dents incroyablement blanches ornait son visage.

En face se tenait un homme, plus grand que son interlocutrice de quinze centimètres. Épais cheveux noirs coupés assez court, peau très claire où il était possible de voir des démarcations de bronzage à son poignet, là où aurait dû se trouver une montre, et même s'il était presque impossible pour moi de voir son visage à cause de l'angle dans lequel il se tenait, je pouvais entrevoir le gris de ses iris. Lui portait un jean délavé et des baskets rouges aux lacets noirs sur lesquels il avait fait des noeuds doubles. Sans doute avait-il des enfants : sur Alkansa, ma voisine laçait doublement ses bottes épaisses pour éviter que sa fille ne s'amuse à les défaire trop facilement.

Après, tout ceci n'était qu'une pure spéculation émise à l'aide des informations contenues dans ma base de données.

La partie intéressante restait bien évidemment leur échange. Sans contexte précis, il était difficile de comprendre la grande majorité de cette conversation, mais je ne désesperais pas d'un jour y parvenir. Pour l'instant, il était suffisant de faire un état des lieux.

― Vous êtes sûr de votre choix ? a demandé la femme. Il n'est pas possible de rebrousser chemin ensuite, sachez-le.

Presque dos à mon point de vue, l'homme a hoché la tête. Je déplorais de ne pas percevoir l'expression exacte de son visage. Le léger froncement de sourcils qu'il esquissait m'intriguait particulièrement.

― Dans ce cas, il ne vous restera plus qu'à signer quelques papiers et à nous la confier, a poursuivit la femme.

― Aucun souci. Je ne vous demande qu'une chose : faites attention à elle. Je ne veux pas qu'il lui arrive malheur. Pas après tout ce que j'ai fait pour la sauver.

À ce moment, la femme a posé sa main sur l'épaule de son interlocuteur. Geste de réconfort, sans aucun doute.

― Pas de souci à vous faire, monsieur. Elle est entre de bonnes mains. Simplement, contrairement à ce que nous avions annoncé, il faudra la déplacer. Nous avons rencontré... quelques problèmes techniques au cours des derniers mois.

L'embarras s'est lu sur son visage. Cela et un mélange d'une profonde appréhension. Elle dissimulait des informations.

― Vous voulez dire que ce ne sera pas ici ? s'est étonné l'homme.

Le ton de sa voix s'est fait plus sec, et l'intensité sonore a légèrement grimpé. Il n'aimait pas ce qu'il entendait. Pourquoi ?

― Non. Vous savez, nous avons beau être en sécurité totale à Stockholm, ce n'est pas le cas partout. Et surtout pas à Berlin.

Ses muscles se sont tendus. Quelque chose n'allait pas.

― Comment ça "et surtout pas à Berlin" ? a demandé l'homme.

Elle a jeté un coup d'oeil inquiet à sa droite. Je soupçonnais la présence d'une caméra et d'un micro.

― ... Oh, la guerre... Vous devez bien comprendre de quoi je parle, a-t-elle simplement dit.

Lui, sûrement. Mais moi, j'avais beau faire travailler mon processeur, je ne voyais pas. Selon les informations que j'avais collectées à propos de Berlin et de l'Allemagne, la dernière guerre y ayant prit place remontait à plus de trente ans. Alors soit elle mentait, soit elle détournait ses propos de façon à tromper les oreilles indiscrètes.

Enfin, dans tous les cas, l'homme a hoché la tête et elle a retiré la main de son épaule. Ils se sont salués promptement et la vision a pris fin.

Même si le tout était confus, j'avais réussi à mettre à mon profit beaucoup d'informations.

Tout d'abord, j'étais presque certaine que cette vision était la continuité de la première que j'avais aperçue. Le bâtiment gris devait être l'entrée d'une clinique – les blouses blanches appartenaient sans aucun doute à un médecin et son patient. Ensuite, le ciel gris et la neige à l'extérieur du lieu pouvaient être caractéristiques de Stockholm, capitale de la Suède, endroit où ils se situaient sûrement si je tenais compte des paroles du médecin.

Ce qui m'amenait à un point très intéressant : la première et la troisième vision se déroulaient sur Terre. Le mystère de la planète n'était cependant pas résolu concernant la deuxième vision. Pourquoi ? Simple raisonnement logique.

Les deux interlocuteurs parlaient d'une fille en usant du pronom "elle". Le médecin disait vouloir la déplacer ailleurs. Si je tenais compte de ses paroles exactes, "elle" devait se rendre à Berlin, mais la destination a changée au dernier moment. Question : où se rendait donc cette "elle" ?

La deuxième vision pleine d'aiguilles et de médecins était supposément la continuité logique des deux autres. Il s'agirait du fameux lieu où "elle" se rendait.

Tous les éléments ont été assemblés, bien, mais cela ne résolvait pas le problème. La question restait la même : où se rendait-"elle" ? La réponse la plus précise que je pouvais émettre était : quelque part dans l'univers où se trouvait de la technologie humaine. À savoir la Terre, Kepler-438 b, Gliese 667 Cc, ou encore bien d'autres planètes. Si j'avais résolu un problème, d'autres s'étaient posés.

Où se déroulait la deuxième vision ? Qui était-"elle" et que lui était-il arrivé ? Pourquoi Berlin et pourquoi Stockhlom ? Qui étaient les deux interlocuteurs et de quoi parlaient-ils exactement ? Pourquoi étaient-ils sur écoute alors que le secret médical devait régner selon les législations de la Terre ?

Je n'en avais aucune idée.

Les visions ne faisaient que constituer les pièces d'un puzzle que je me devais de restaurer.

La clé du mystère des I.A. se cachait derrière.

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