Chapitre 5

Par Flammy

À l’arrière de la voiture louée pour l’occasion, la tête appuyée contre la vitre, je regarde défiler les tours qui s’élancent vers le ciel et qui disparaissent dans les brumes blanches. Les néons et les écrans géants se succèdent, attirant inlassablement mon attention. Aujourd’hui, il fait particulièrement beau. Pas assez pour que le mythique so… so… soluille perce les dababs, faut pas exagérer, mais je peux distinguer des bâtiments situés quatre ou cinq blocs plus loin. Dans ces quartiers non touchés par l’attaque du Yokai, tout paraît si… normal. J’ai pas l’habitude, je vis dans un secteur particulièrement amoché, les traces sont toujours visibles des mois après.

 

— Alors Ariane ? Excitée ? C’est un grand jour aujourd’hui !

 

Je garde les yeux tournés vers l’extérieur sans répondre. Depuis que je suis chez elle, je sais que Laurine fait tout ce qu’elle peut pour s’occuper de moi, mais sa voix dégouline de jovialité forcée. Ça m’énerve. Je préfère rien dire. Pourquoi faire semblant ? Cette journée, c’est l’enfer autant pour elle que pour moi. On aurait toutes les deux préféré éviter, mais ordre des Palladiums, pas le choix. Elle fait des efforts pour que ça se passe bien hein, je m’en rends compte mais… ça me fatigue quand même. Après un silence, Laurine revient à la charge :

 

— La matinée à l’institut de beauté t’a plu ? En tout cas, le résultat est superbe ! Tu es magnifique ma chérie !

 

Piquée au vif, je sursaute. Elle essaie de me remonter le moral, de trouver du positif, mais c’est juste pire. Je suis obligée de me mordre l’intérieur de la joue pour retenir une réplique cinglante, mais je lance tout de même un regard noir dans le rétroviseur. Les mains de Laurine se crispent sur le volant mais immédiatement, je détourne de nouveau le visage. Croiser mes yeux lourdement maquillés m’a encore une fois donné envie de hurler.

 

Les esthéticiennes ont trouvé très drôle de s'occuper une enfant « si adorable ». J’ai l’air d’un clown. Laurine a essayé d’intervenir, mais on lui a bien fait comprendre qu’elle y connaissait juste rien en mode vu son attirail. Honte sur elle.

 

Cette personne, dans le rétroviseur… C’est pas moi. Sérieusement, c’est quoi cette farce débile ?

 

Au fil des virages, des routes suspendues et des ascenseurs automobiles, on s’élève petit à petit dans Néo-Knossos. Je suis jamais montée aussi haut dans la ville et pourtant, je suis encore loin des sommets. Aujourd’hui est un grand jour, un jour spécial pour lequel on a l'autorisation de monter plus que d’habitude. Mes fiançailles. Youhou. J’ai même le droit de manquer un jour d’école pour ça. Au moins un point positif.

 

La voiture atteint le neuvième niveau, quatrième étage. Elle ralentit tandis qu’on se rapproche du quartier historique d’Yseult. Les immeubles défilent plus, je peux détailler les aqueducs transparents qui serpentent entre les constructions. Ils contiennent encore le liquide violet tombé du ciel. La pluie date de trois semaines, mais l’eau est toujours pas purifiée. Faut plusieurs mois pour ça.

 

Les klaxons résonnent et je sursaute. Malgré la vitre fermée, je peux attendre les insultes qui volent d’un conducteur à l’autre, glissant sur les volutes de moya qui s’insinuent partout. Curieuse, j’ouvre la fenêtre et je penche la tête à l’extérieur. Au loin, un grondement sourd monte de plus en plus fort.

 

— Ariane ! Attention, tu vas te blesser !

 

J’ignore Laurine sans même y penser. La rue est bloquée un peu plus loin par une manifestation. Une foule défile, armée de pancartes avec des diodes lumineuses pour qu’on puisse les lire malgré les moyas[1]. Quelques niveaux plus bas, ça servirait à rien. Des policiers les encadrent, pas pour empêcher des débordements, mais pour les protéger des passants. Des projectiles jetés depuis les voitures, les trottoirs et même les fenêtres des immeubles tentent de détruire les panneaux et de blesser les manifestants. Certains visent clairement les policiers, mais ceux-ci restent stoïques. Ils ont l’habitude.

 

À force de me pencher pour lire, je manque de basculer sur la route. J’ai une bonne vue, mais avec la brume… La voiture se rapproche un peu et je parviens enfin à comprendre la haine contre les agitateurs. Des crétins d’écolos, qui ont réussi par magie à passer les contrôles entre niveaux pour venir manifester là. Ils peuvent pas plutôt se faire discrets ?! L’attaque du dernier Yokai a détruit un quartier, endommagé deux autres et tué je sais pas combien de personnes et ils osent sortir de chez eux ?! Ils se tapent pas mes crises de panique, mes cauchemars et mon somnambulisme.

 

Encore plus énervée qu’avant, je me rassois et referme la fenêtre. Je fixe la tête du siège devant moi, autant pour éviter ces idiots sans jugeote que pour pas détailler ma tenue. Laurine me fait aucune remarque, elle a bien compris pourquoi je réagis comme ça. Du coin de l’oeil, je la vois hésiter et, au final, une de ses mains quitte le volant pour se tendre vers moi. Elle tremble, mais elle le fait quand même.

 

Je sais que Laurine a une peur panique des accidents de voiture. Elle préfère qu’une araignée tisse sa toile sur son visage plutôt que de lâcher le volant ou la route des yeux. Pour qu’elle se force ainsi… J’ai vraiment aucune envie de la toucher. J’ai horreur des contacts physiques et je ne veux surtout pas voir ma manucure.

 

Après une hésitation, j’inspire profondément, je lui serre rapidement les doigts avant de retrouver ma position de statue. Je ne distingue pas l’expression de Laurine, mais j’ai l’impression qu’elle apprécie mes efforts. Ou qu’elle est vexée, dur à dire.

 

On dépasse la manifestation sans un mot. C’est un bazar sans nom, visiblement, une voiture a essayé de les écraser. Bien fait pour eux, j’espère que la tentative a été un succès. Laurine commente pas et ose plus parler de tout le trajet. Une heure plus tard, nous sommes presque arrivées au lieu de la réception au dixième niveau cinquième étage, l’une des tours possédées par la famille Asuka.

 

Nathan travaille comme Intendant pour les Asuka, l’une des familles de Palladiums les plus puissantes de tout Néo-Knossos. En tant que fidèles subordonnés, et puisque les Intendants ont un rôle primordial dans la gestion des biens et des ressources, tout mariage doit être reconnu et accepté par les chefs de clan. Comme preuve de bonté de leur part, les Asuka ont fourni le lieu des fiançailles. En même temps, ce sont eux qui ont exigé cette mascarade.

 

— N’oublie pas Ariane tout ce qu’on a vu sur la politesse, hein ? C’est vraiment très important, insiste-t-elle.

 

Elle semble pas très à l’aise. D’habitude, seul Nathan discute avec les Palladiums. Le moindre faux pas lors d’une telle journée et ils pourraient leur perdre leur statut d’Intendant. Et même si ça m’énerve, jamais je leur souhaiterai un truc pareil. C’est bien pour ça que j’ai fini par accepter le maquillage et la robe à froufrou.

 

— Sois bien polie avec tous les Palladiums présents, mais c’est surtout auprès du fils aîné des Asuka, Lilian, qu’il faudra faire bonne impression. C’est avec lui que vous devrez traiter plus tard avec Glenn, donc fais bien attention.

 

Je hoche la tête pour la trentième fois. On arrête pas de me répéter les mêmes mots. Au début, je me suis agacée, mais j’ai vite compris qu’il ne s’agissait que d’une manière de se rassurer, alors je me contente d’ignorer. Si ça peut faire plaisir à Laurine…

 

On arrive enfin dans l’hôtel qui servira à la réception. L’entrée est bien plus belle que tout ce que j’ai pu voir jusqu’à présent, avec une porte dorée, des globes qui repoussent la brume avec une lumière douce et un épais tapis rouge. Même les moyas ont l’air plus soyeuses, cotonneuses et légèrement teintées. C’est grandiose et je retiens ma respiration. Un voiturier m’aide à descendre puis s’occupe du véhicule sans le moindre mot.

 

Laurine m’entraîne avec elle. Les hauts battants sont ouverts devant nous mais j’ai à peine le temps d'admirer l’immense hall, du sol en marbre et des lustres gigantesques qu’elle m’emmène vers un couloir de côté. Il fait tellement plus chaud et sec qu’à l’extérieur. Je manque la plus grande partie de ma fête de fiançailles, c’est la tradition. Je vais apparaître qu’à la fin, au moment de la présentation aux Asuka, comme clou du spectacle. Si j’avais été plus vieille, j’aurais dû passer la journée à profiter de mon enterrement de vie de jeune fille. Laurine a jugé que c'était pas de mon âge et j’ai réussi à échapper à ça.

 

On finit par arriver dans un salon entièrement carmin, de la moquette, aux fauteuils, jusqu’aux draperies sur les murs. Cela ferait presque mal aux yeux, mais au moins les coussins sont confortables et les petits fours sont bons. Laurine essaie de me dire de ne pas trop manger pour ne pas ruiner mon maquillage, mais elle abandonne quand elle me voit consciencieusement étaler mon rouge à lèvres sur une flûte de jus de pomme.

 

Enfoncée dans le canapé moelleux, je lutte pour pas m’écrouler et massacrer toute une journée d’effort. J’ai très mal dormi cette nuit à cause du cauchemar, toujours le même. Le Yokai et la personne qui l’attaque m’obsèdent. Une personne avec des cheveux blancs et des yeux écarlates. Enfin, je crois, c’est confus. Ce sont les caractéristiques des Lames de Sang, mais pourquoi la mafia irait combattre contre les Yokais ? Quand, normalement, seuls les Palladiums peuvent lutter contre eux ?

 

Comme à chaque fois, j’ai l’impression de louper un truc important et ça m’énerve. Un Palladium Lame de Sang ? Impossible, ils sont tous blonds. Mais alors ? Je peux même pas tenter de trouver des informations. Quand j'ai essayé de parler de ça, on s’est moqué de moi pendant plusieurs jours à l’école. Ça ressort encore les mauvais jours.

 

Alors que je pique de plus en plus du nez, une sorte de majordome vient glisser quelques mots à Laurine et celle-ci change de couleur. Elle réarrange ses vêtements avant de s’occuper de moi avec beaucoup de soin. Elle repasse du plat de la main des plis imaginaires, repositionne un bijou, vérifie mon mascara. L’impression d’être juste une poupée me donne envie de fuir, mais cela mettrait Nathan dans une trop mauvaise situation. Je peux pas.

 

Laurine finit en plaçant le voile sur mes cheveux. Voilà, je vois plus rien. Après tout, à quoi bon que la fiancée profite de sa propre fête de fiançailles ? Nathan et Glenn ont vraiment de la chance que je les aime bien, sinon, je serais partie depuis longtemps.

 

Laurine attrape ma main et on quitte le salon. Quatre couloirs plus loin, on rentre enfin dans la salle de réception. Personne parle, tout le monde doit me fixer et seuls quelques violons comblent le silence gêné. Entre le voile et les lumières éclatantes, bien plus vives que dans le reste de l’hôtel, je distingue pas grand-chose, mais j’ai l’impression que personne ose me regarder franchement. Cette mascarade met tous les invités présents mal à l’aise. Si ça avait pas été un ordre de Palladium, personne aurait accepté ça. Pourquoi une telle « prévenance » pour moi ? Je suis vraiment une de leur bâtarde ?

 

Laurine continue de me guider comme un petit robot bien programmé et on m’abandonne au milieu de la pièce. À côté de moi, je reconnais d’instinct Glenn, dont la tête culmine bien au-dessus de la mienne. Discrètement, nos poings se rencontrent. Laurine me tuerait si on faisait notre check habituel en plein milieu de la cérémonie. Un peu devant moi, Nathan fait mon éloge, probablement pour la famille Asuka. Je fais attention à pas écouter. Avec les bribes attrapées lors des répétitions, je sais déjà que je vais rire ou m’énerver. Le tableau qu’il peint me correspond tellement pas ! Mais faut vendre la marchandise jusqu’au bout je suppose.

 

Le silence revient, particulièrement lourd. Je peux sentir le malaise de la foule des curieux réunis là. Normalement, chez les Intendants, on ne marie pas les enfants aussi jeunes. Pourtant, personne pose de questions. Personne voudrait contredire les Asuka.

 

— Visiblement, vous avez déniché la perle rare, commente hypocritement une voix profonde et grave, qui résonne dans toute la salle de réception. Je comprends que vous ne souhaitiez pas la perdre. Je laisse le soin à mon fils de finir le protocole.

 

Quelqu’un se rapproche de moi à pas lents. J’ai horreur qu’on empiète sur mon espace vital, mais j’ai pas le choix. Je dois donner une bonne image de moi à Lilian. À défaut de sourire, j’essaie au moins de cacher mes envies de meurtre. La personne attrape délicatement du bout des doigts mon voile, comme s’il avait pu se salir avec la douce mousseline. Il la repousse ensuite en arrière et je distingue enfin mon vis-à-vis.

 

Un garçon de mon âge, avec des cheveux blond éclatant, des yeux bleus glace et une expression neutre sur le visage. Il est pas plus heureux que moi d’être là, mais lui a le droit de ne pas faire semblant. J’ai brusquement envie de lui coller mon poing dans la figure pour voir s’il réagirait plus. Y a pas que pour lui que c’est une corvée !

 

Il m’accorde à peine un regard avant de se reculer et de se dresser dans son costume blanc devant Glenn et moi. Je sais pas s’il essaie de cacher un minimum son dégoût ou s’il s’agit juste de dédain profond. Pauvre petit chou, il a dû quitter sa tour dorée à cause de nous. Il laisse filer un silence et prend la parole d’une voix étonnamment forte :

 

— Moi, Lumi Asuka, déclare au nom de ma famille que nous bénissons ces fiançailles !

 

Immédiatement, un tonnerre d’applaudissements me déchire les oreilles. Le blondinet retourne auprès de ses parents, d’une beauté envoûtante et particulièrement bien vêtus, avec une chevelure dorée qui scintille sous les lustres. J’ai passé la journée à me préparer et pourtant, je sais que je ne leur arriverai jamais à la cheville. Étrangement, je trouve qu’ils se ressemblent pas. Ils sont tous blonds aux yeux bleus, mais leurs traits… y a rien de commun.

 

Glenn m’attrape la main et me tire sur le côté. Nous devons laisser les Asuka sortir, puis remercier tous ceux qui sont venus à la cérémonie. Et après… Après tout sera fini, sans que j’aie pu voir le buffet. Les doigts de Glenn sont crispés autour des miens, me confirmant que quelque chose cloche. Même moi je l’ai compris.

 

Laurine m’a bassinée toute la journée avec Lilian, le fils aîné à qui je devais faire bonne impression. Alors pourquoi est-ce Lumi, le cadet joueur de piano qui doit pas hériter qui est venu ?

 

[1] Moya : Brume très légères des niveaux élevés.

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AnonymeErrant
Posté le 20/01/2021
Hello !

J’ai la sensation que la narration d’Ariane est à nouveau « plus mature » dans ce chapitre. Est-ce un effet volontaire ? Il est aisé de monter des théories dans ce sens, si c’est le cas. Du genre, une « vieille âme » dans un corps trop jeune. A ce stade, on ignore les effets de l’attaque de l’Akuma sur quelqu'un. Et Ariane a inhalé les brumes. Pour ce qu’on en sait, sniffer du démon est peut-être nocif pour la santé et peu recommandé.

L’entrée en lice des Palladiums est brève mais intrigue. Ils sont au courant, ces gens, que marier une gamine de dix ans, c’est moyen ? Et la maquiller comme une Geisha… Ca m’évoque vraiment le Japon : une ville futuriste avec des traditions séculaires. Je me demande si cette union va aboutir. Et puis, qui est la famille de Glenn, pour qu’ils veulent également les avoir sous leur coupe, hein ?

Bon, je repars dans mon affût guetter les démons et la mafia. Enfin, je retourne travailler, quoi xD
Flammy
Posté le 21/01/2021
Coucou !

En effet, je tends à essayer de rendre la narration plus mature, mais si ça fait un bond comme ça, c'est que c'est peut-être trop d'un coup x) Le côté "vieille âme" dans un corps jeune me parle, mais je pensais pas que ça serait visible à ce point donc faut peut-être que je l'efface un peu.

Et pour les effets du sniffage de démon, mystère :p Même si, a priori, c'est jamais très ouf ='D

Boarf, dix ans, c'est vieux pour fiancer voyons :p Mais oui, j'avoue, j'ai pas mal d'influence japonaise pour la construction de la ville et le visuel ^^

Et pour le fait d'avoir la famille de Glenn sous leur coupe, techniquement, ils l'ont déjà. La théorie, c'est plutôt qu'ils voulaient caser Ariane dans un endroit plus sûr et protégé et que du coup, une famille d'Intendants, c'est plutôt bien pour ça.

Promis, on finira par en savoir plus sur les démons et la mafia ='D C'est juste que j'essaie de prendre plus le temps que la version précédente pour fixer la ville et le background ^^

Merci beaucoup pour tes retours <3
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