Chapitre 5

Il devint très vite évident que la compagne de Cléodine était d’un naturel timide. Placée dans une situation aussi tendue, Orelle s’avéra aussi peu loquace qu’Imes. Comme Sidon ne lui adressait pas la parole et ne s’entretenait que très peu avec Cléodine, Imes ne put qu’être reconnaissant de la détermination de Laomeht et de leur mère à prétendre que tout était normal. Leurs échanges parvenaient à sauver les repas communs qui se seraient autrement noyés dans un silence moribond.

D’un autre côté, cela signifiait que Laomeht monopolisait l’attention de Cléodine. Imes n’avait pas encore eu une seule conversation privée avec sa mère.

Ses horaires de travail n’aidaient pas. La quinzaine venait de s’achever, Kriis et lui avaient basculé dans l’équipe du soir. Imes se levait alors que la journée de travail de la ferme était déjà bien entamée. Il n’avait que le temps d’avaler quelque chose avant que Sidon réquisitionne ses bras. Puis il disparaissait en milieu d’après-midi et ne revenait que tard dans la nuit.

Un jour, au déjeuner, Sidon marmonna qu’il pourrait avoir la décence de cesser de traîner au hangar pendant qu’ils avaient des invités. Imes se raidit, mais ne répondit rien. Cléodine et Orelle échangèrent un regard.

— À vrai dire, j’irais volontiers faire un tour au hangar, déclara Cléodine avec énergie. J’ai de vieilles connaissances à aller saluer. M’emmènerais-tu, Imes ?

— B-bien sûr, dit-il, le cœur battant violemment dans sa poitrine.

Le chemin jusqu’en ville n’était pas long, mais il voyait enfin venir l’occasion de passer du temps en tête-à-tête avec elle.

Aussi fut-il profondément déçu lorsque vint le moment du départ et que non pas une, mais trois personnes s’approchèrent de la charrette. Pan écarquilla les yeux et s’ébouriffa lorsque les chucrets de Laomeht, Cléodine et Orelle s’entassèrent près de lui.

— Je vais en profiter pour aller sortir Jebellan ! expliqua Laomeht avec un large sourire. Je suis sûr qu’il passe tout son temps au dortoir et qu’il n’a même pas encore visité Port Ouest.

Imes s’efforça de ravaler sa rancœur et sa frustration. Cléodine ne semblait pas perturbée par ce changement de dernière minute. Seule Orelle eut la délicatesse de lui offrir un sourire navré. Imes commençait à l’apprécier. Elle avait plus de bon sens que les membres de son infortunée famille.

Comme de juste, le trajet passa sous les babillages de Laomeht, qui pointa du doigt à Orelle les paysages et les points de repère emblématiques de leur vie ici. Cléodine se révéla être une source intarissable d’anecdotes sur l’enfance de ses fils. Comment Imes aurait-il pu rester rancunier ? Il se laissa amadouer par ces souvenirs à peine remémorés.

Bientôt, une compétition inavouée commença dans la charrette. C’était à qui, de sa mère ou de son frère, parviendrait à arracher à Imes l’un de ses discrets sourires. Embarrassé par leur attention combinée, il courba les épaules et fixa obstinément son regard sur Plume. Orelle rit sous cape.

Pan, fatigué par ses jeux avec les autres chucrets, finit par se rouler en boule sur les genoux d’Imes. Alors qu’ils s’engageaient dans les rues de Port Ouest, il eut un frémissement de fourrure.

Ne panique pas, mais une surprise t’attend, dit Kriis.

Sa transmission était empreinte d’amusement et d’une pointe d’excitation.

Qu’est-ce que tu as fait ?

Rien du tout ! se vanta-t-elle.

Inutile d’insister : elle refusait d’éventer la nouvelle.

Il comprit de toute façon très vite lorsque les maisons s’écartèrent et laissèrent place au pied de la falaise. Kriis patientait près de l’entrée du hangar, Vic dans ses bras. Elle jetait de fréquents coups d’œil à une silhouette adossée contre la roche non loin. La tête renversée en arrière, Jebellan les regardait approcher sous ses paupières mi-closes.

Imes guida Plume vers le champ où deux autres lorons paissaient déjà. Kriis accourut pour l’aider à dételer la charrette. Le sourire qu’elle lui adressa débordait de malice. Imes aurait aimé le lui rendre, mais il ne savait plus sur quel pied danser devant Jebellan.

— Bonjour ! claironna-t-elle à la cantonade avant de s’attaquer à l’une des boucles du harnais.

Peut-être habituée aux réponses tièdes des villageois, elle fut prise de cours lorsque Laomeht s’approcha d’elle.

— Salut, lui retourna-t-il avec tout autant de bonne humeur. On n’a pas eu l’occasion de se présenter quand je suis arrivé. Moi, c’est Laomeht ! Ça fait longtemps que tu vis à Port Ouest ?

Imes figea ses gestes, soudain alarmé. C’est avec une certaine réticence que Kriis prit la main que Laomeht lui tendait.

— En fait… dit-elle.

Laomeht plissa les yeux et l’observa de plus près.

— Attends. Rien à faire, tu me dis vraiment quelque chose… Ah, mais ! Kristo ? Tu es le fils de la couturière, non ?

Elle redressa le menton, le visage fermé.

— C’est Kriis, maintenant.

— Hein ? Comment ça…

À retardement, il prit à nouveau la mesure de sa robe et de ses cheveux longs. Il se gratta le crâne, perplexe.

— Mais pourtant, tu étais… enfin… J’ai pas rêvé ?

Il était évident que les cases bien agencées de son univers ne savaient pas quoi faire de Kriis. Cléodine et Orelle la dévisageaient avec curiosité, ce qui ne valait guère mieux. Kriis fit le tour des regards fixés sur elle. Elle recula, morose.

— J’y vais, Imes.

Elle cueillit Vic au sol et s’éloigna, cachant sa déception en enfouissant son visage dans la fourrure douce. La chucrette enroula sa queue autour de son cou et se pressa contre elle, lui adressant des ondes de calme et d’affection inconditionnelle en retour.

Orelle interrogea Cléodine des yeux. Cléodine haussa les épaules. Il y avait si longtemps qu’elle était partie qu’elle n’avait sans doute aucun moyen de reconnaître en Kriis le fils de la couturière. D’ailleurs, à l’âge que Kriis avait alors, il n’y avait pas grand-chose qui distinguait une fille d’un garçon.

— Viens, je vais te présenter à mes anciens collègues, dit-elle.

Elle hissa un sac sur son épaule et entraîna sa compagne vers le hangar.

Seuls restèrent Imes, qui défaisait l’attelage dans un silence froid, Laomeht, qui se grattait la tête avec embarras, et Jebellan, qui s’était approché et, encore une fois, les observaient de son regard perçant.

— Enfin, ne fais pas la tête, Imes, implora Laomeht. Avoue que c’est bizarre, quand même, un garçon qui s’habille en fille. Déjà que Maman et Orelle, c’était bizarre… Je fais ce que je peux pour m’adapter, mais j’ai mes limites, moi.

Imes défit la dernière boucle avec tant de force que Plume renâcla. Le loron s’écarta d’un trot pesant.

— Maman et Orelle, c’était bizarre ? dit-il.

— Ben oui, enfin… L’hôte crée des homosexuels quand il a besoin de limiter notre procréation. Pourquoi Maman commencerait à aimer les femmes après avoir eu deux enfants ? Avoue, c’est bizarre !

Imes inspira profondément pour se calmer. Cela ne fit rien pour apaiser la colère qui lui brûlait les entrailles.

Laomeht ne faisait que répéter ce que les prêtres leur disaient sur les personnes attirées par ceux de leur propre sexe, comme Imes. C’était une décision de l’hôte, et les homosexuels étaient des enfants de l’hôte comme tout un chacun. Mais on naissait soit l’un, soit l’autre. On n’était pas censé changer d’avis en cours de route.

Tout comme on naissait soit garçon soit fille. Un enfant né garçon qui se proclamerait fille, cela n’avait pas de sens. L’hôte ne se trompait jamais. C’était cela que Kriis entendait chaque jour de sa vie, que les âmes bien-pensantes du village lui serinaient à longueur de temps.

Imes était bien placé pour savoir que l’hôte faisait parfois des erreurs. Mais c’était un blasphème de prononcer ces mots tout haut. Alors il se mordait la langue, et il ne disait rien.

Devant son mutisme, Laomeht, désemparé, se tourna vers Jebellan.

— J’ai dit quelque chose qu’il ne fallait pas.

— Tu as deviné ça tout seul ? lui rétorqua son ami.

Laomeht l’ignora.

— Enfin, peut-être que Kristo met des robes pour plaire à un garçon ? dit-il à Imes. Tu ne crois pas ?

Cela aurait pu passer pour une tentative de taquinerie fraternelle si ce n’avait été pour l’espoir presque implorant que contenait sa voix.

Les yeux d’Imes jetèrent des éclairs. Cette « explication », il l’avait entendue si souvent et de manière si appuyée qu’elle lui donnait envie de hurler. Il enfonça son index dans la poitrine de son frère.

— Kriis est une fille, martela-t-il. Je me fiche de savoir si ça te fait des nœuds au cerveau. Je me fiche de savoir ce que tu en penses. Mais appelle-la Kristo encore une fois et je ne t’adresserai plus jamais la parole.

Laomeht se décomposa. Il leva les mains en signe de reddition.

— D’accord… C’est une fille… Compris…

Imes tourna les talons et se dirigea vers le hangar. Pan émit un pépiement surpris et lui courut après.

Dans son dos, Jebellan tapota l’épaule affaissée de Laomeht.

— Il a plus de caractère que je ne le pensais, ton petit frère, dit-il, narquois.

Laomeht soupira.

— C’est ça, moque-toi…

 

Lorsqu’Imes pénétra dans le hall du hangar, le haut plafond résonnait de conversations et d’éclats de rire. Navien, Aedyn et quelques autres armuriers s’étaient rassemblés pour accueillir Cléodine.

Imes fut surpris par la chaleur qu’ils lui témoignaient. Il travaillait avec ces gens tous les jours, mais ils avaient rarement évoqué le nom de sa mère devant lui. Il était curieux de réaliser qu’ils avaient dû la côtoyer pendant tout un pan de sa vie. Elle avait passé bien plus de temps dans ce hangar qu’Imes… et ses collègues connaissaient sa mère mieux que lui.

Il baissa les yeux sur ses chaussures et contourna l’attroupement. Orelle était là aussi, son chucret et celui de Cléodine serrés dans ses bras. Elle regardait de tous côtés avec une avidité qu’il n’aurait jamais pensé trouver chez elle.

Dans la salle d’entretien, deux armuriers de l’équipe de jour s’attardaient pour laver et ranger leurs instruments. Seule Kriis était à son poste de travail, déjà penchée sur son ouvrage. Imes amorça un mouvement vers elle.

— Imes, attends.

Il se retourna. Cléodine l’avait suivi, une lueur dans le regard.

— Pourrais-tu m’aider à remiser ça ?

Elle souleva le sac qu’elle portait. Imes se retint de tendre des mains avides.

Il avait remarqué le paquet lorsqu’elle l’avait chargé dans la charrette et avait immédiatement deviné son contenu. L’ancienne armure de Cléodine. La vieille dame qu’elle emportait avec elle où qu’elle aille.

Cléodine préférait donc la lui confier à lui, plutôt qu’à l’un de ses anciens collègues ? Comment résister à la tentation ?

Malgré tout, il jeta un coup d’œil hésitant par-dessus son épaule. Kriis avait relevé la tête en entendant son nom. Elle lui adressa un sourire de complicité et un signe d’encouragement. La lueur des lampes à huile jaunissait son teint et froissait ses traits, mais il était clair qu’elle ne voulait pas qu’il s’inquiète pour elle. Elle subissait ce genre de choses tous les jours.

Imes hésita.

— Va voir Kriis, glissa-t-il finalement à Pan.

Le chucret se rengorgea. Conscient de sa mission, il fila vers la jeune fille. Chatouilleuse, elle ne put retenir un rire lorsque la boule de poils auburn bondit sur ses pieds et se frotta avec application à ses chevilles.

Il accepta le sac de Cléodine avec révérence. Comme elle ne bougeait pas, manifestant muettement son intention de l’accompagner, une bouffée d’excitation et de nervosité monta en lui. Était-ce en fin de compte ainsi qu’elle comptait passer du temps avec lui ? Ou se trompait-il à nouveau ?

— Hum… Tu laisses Orelle seule ? ne put-il s’empêcher de demander.

Il ne voulait pas de second quiproquo.

— Oh, elle n’a pas besoin de moi pour s’occuper.

Elle s’écarta, et Imes eut la surprise de voir la timide Orelle engagée dans une discussion à bâtons rompus avec Navien.

— D’accord… Dans ce cas… par ici.

Il prit la direction de la salle du sas. Il se sentit aussitôt bête. Cléodine connaissait le chemin, évidemment. Pourtant, elle lui emboîta le pas sans commentaire.

— Imes…, lui glissa-t-elle lorsqu’ils furent seuls dans le couloir. Merci d’avoir accepté Orelle aussi vite.

Il fixa le bout de ses souliers, embarrassé. Il hocha la tête.

— Tu la connais depuis longtemps ?

— Des milliers de jours. Ce développement-là est… plus récent, expliqua-t-elle, et son regard était si doux qu’il se détourna pudiquement. Mais nous sommes inséparables depuis notre première rencontre. Je ne sais pas ce que je ferais sans elle.

Imes ne put s’empêcher de ressentir une pointe de jalousie. Il ne savait même pas au juste s’il enviait Orelle pour tout ce temps qu’elle passait avec sa mère, ou s’il enviait leur relation.

— C’est une chasseuse, elle aussi ?

La salle du sas était déserte. Il n’y avait pas eu de sortie depuis plusieurs jours, aussi les bacs étaient-ils vides, les armures de retour dans leurs casiers. Près de la membrane, un chariot à moitié démonté attendait que sa maintenance soit terminée pour retourner dans le grand vide. Imes dégagea la table pour y déposer le sac.

— Orelle ? dit Cléodine, surprise. Oh non. Elle n’arriverait jamais à tuer un charognard. Elle les trouve beaucoup trop fascinants.

— Fascinants ? s’ébahit Imes.

— N’est-ce pas ? Haha, c’est mon Orelle ! Tout ce qui touche au vide la passionne.

Imes pouvait sympathiser avec pareil sentiment. Pour autant, les charognards…

— Non, Orelle est une fondamentale, continua Cléodine. Comme toi !

Comme lui… Imes en doutait fortement.

Il commença à sortir les éléments de l’armure les uns après les autres. Il les examina avec minutie, à la recherche de dégâts qui auraient pu être causés par le voyage. Le cuir était doux, assoupli par une existence de bons et loyaux services.

Il réalisa qu’un silence était tombé. Il se morigéna. Il pouvait bien faire quelques efforts pour tenir une conversation correcte avec sa mère. Il s’éclaircit maladroitement la gorge.

— Que fait-elle, alors ?

Et toi ? ne demanda-t-il pas. À quoi une chasseuse à la retraite occupait-elle ses journées ?

— C’est une scientifique.

Imes cilla. Il ne s’attendait pas à cette réponse. Les scientifiques avaient souvent mauvaise réputation. Les gens n’acceptaient pas qu’ils tentent de comprendre ce qui était instinctif à leur peuple. Pourquoi chercher à savoir comment fonctionnait l’empathie des prêtres avec l’hôte, tant qu’elle fonctionnait ? Avaient-ils la prétention de les remplacer ? C’était le genre d’accusations qui planaient sur eux.

Cléodine haussa les épaules. Elle se représentait sans doute très bien ce qui lui passait par la tête.

— N’en parle pas à ton père ?

Sidon était si terre à terre… Imes ne voulait pas imaginer à quel point l’ambiance à la ferme pourrait se dégrader s’il apprenait qu’il hébergeait une scientifique sous son toit.

Pan s’avança dans la pièce de sa démarche dandinante. Cléodine sourit. Elle se baissa pour le caresser. Le chucret ferma les yeux de plaisir.

— Et celui-ci, comment s’appelle-t-il ?

— Pan.

— Tu l’as depuis longtemps, n’est-ce pas ? Je suis surprise que Sidon ait enfin accepté les chucrets. À l’époque, il refusait même que mon pauvre Xi dorme dans notre chambre.

Imes se souvenait de l’ancien chucret de sa mère. Sa fourrure était blanche, une teinte inhabituelle pour les créatures. Elles étaient conçues pour se fondre dans le grand vide avec leur camaïeu de noir, de rouge et de violet.

Ni l’un ni l’autre des chucrets que portait Orelle n’était Xi. Imes ne demanda pas ce qui lui était arrivé. Il aurait été très vieux aujourd’hui.

Cléodine se redressa, Pan dans ses bras.

— Assez parlé de ma vie amoureuse. Et si on parlait de la tienne, un peu ?

Imes écarquilla les yeux. Il se figea, une botte dans les mains.

— La mienne ?

— Ton frère se plaint toujours que tu ne parles pas assez de toi-même, sais-tu ? Je ne sais pas de qui tu tiens ça. Alors, dis-moi. De qui es-tu proche au village ?

Il tourna la chaussure pour inspecter la semelle de plus près.

— Kriis est mon amie… et je m’entends bien avec tout le monde au hangar.

— Tant mieux. Et qui d’autre ?

Elle s’approcha, un sourire mutin aux lèvres.

— Fais plaisir à ta vieille mère. Je promets que je ne t’embarrasserai pas en te demandant des petits-enfants. Laomeht a l’air bien parti pour m’en donner.

— … Moi, non.

Sitôt les mots prononcés, il se mordit la langue. Il aurait voulu les rattraper et les faire disparaître, mais Cléodine dressait déjà des sourcils curieux.

— Ah non ?

Il reposa la botte. Il plaça les mains à plat sur la table. Il prit une inspiration.

— Je… préfère les garçons, avoua-t-il.

Les mots agirent sur lui comme un talisman. Jamais encore il ne les avait prononcés. Kriis avait compris sans qu’il ait besoin d’en parler, et il n’avait pas ressenti la nécessité de s’étendre sur la question avec d’autres personnes. Il serait toujours temps pour Laomeht et leur père de l’apprendre le jour où il aurait quelqu’un à leur présenter, s’était-il dit.

Pour autant, dévoiler au grand jour une facette aussi importante de sa vie lui donna un sentiment de fierté, presque d’invincibilité. Il trouva la force de sourire à Cléodine. Elle le lui rendit, une étincelle ravie dansant dans son regard.

— Tu m’excuseras de t’annoncer que tu as très mauvais goût.

Un éclat de rire surpris lui échappa. Visiblement enchantée de sa réaction, elle lâcha Pan qui disparut sous la table.

— Alors… un petit ami ? le taquina-t-elle.

Il secoua la tête.

— Non ? Même pas quelqu’un en vue ?

Son hésitation ne tomba pas dans l’oreille d’une sourde. Elle se pencha plus près, souriant de toutes ses dents. Même ainsi, elle dominait encore Imes de la tête. Ni l’un ni l’autre de ses fils n’avait hérité de sa taille. Elle était la seule personne de la famille à l’étroit sous les cuivres de la cuisine.

— Je promets que je serai muette comme une tombe.

— Je préfèrerais, confessa-t-il. Papa et Laomeht… Je ne leur ai rien dit.

Elle émit un son de compréhension. L’empathie qui se lisait sur ses traits réchauffa Imes de l’intérieur. Il se détourna pour rassembler les éléments de l’armure.

— Elle est en bon état, murmura-t-il. Je vais la stocker. Écris ton nom sur une étiquette.

Les bras de Cléodine se refermèrent sur lui. Pris par surprise, il se raidit un instant. Puis il se laissa aller dans son étreinte. Il aurait voulu se tourner vers elle et la lui rendre, mais il ne parvint pas à bouger. Sensible à son embarras, elle déposa un baiser sur son front et s’écarta.

Quelques minutes s’écoulèrent dans un silence confortable. Cléodine s’acquitta de sa tâche et inséra l’étiquette sur la porte du casier dans lequel Imes rangea l’armure. Il referma le placard avec un cliquetis.

— Je devrais retourner à la salle d’entretien, dit-il, non sans une certaine réticence.

— Je suis contente que tu ne laisses pas ton père te décourager.

Imes se figea. Cléodine l’observa avec attention.

— C’est ce que tu veux vraiment être, n’est-ce pas ? Armurier ?

Imes ne dit rien. Il ne pourrait jamais répondre à cette question avec sincérité.

Le système de castes était conçu pour leur apporter le bonheur. C’était ce que leur assuraient les prêtres, et Imes n’avait jamais rencontré quelqu’un mécontent de son sort. Ils naissaient littéralement sur mesure pour remplir leur rôle. Parfois, les enfants fondamentaux rêvaient d’appartenir à une autre caste, mais ils finissaient toujours par trouver leur place à l’âge adulte. Seul Imes avait l’ingratitude de se languir pour ce qui était hors de sa portée.

Cléodine prit son silence pour une confirmation.

— Alors pourquoi gaspiller tout ce temps à la ferme ? Tu ne devrais pas laisser Sidon t’imposer ses choix. C’est ta vie, il n’a pas son mot à dire.

— Tu voudrais que je fasse comme toi.

— Tu penses que j’ai été égoïste ?

— Non. Tu as raison, c’est ta vie. Laomeht aussi. Tu es partie, puis il est parti. C’était votre droit. Ce n’était pas comme si vous le laissiez seul.

Les yeux de Cléodine s’écarquillèrent.

— Imes…

Elle tendit une main vers lui, mais il recula.

— Il faut que j’y retourne. À demain.

Il quitta la pièce, Pan sur ses talons.

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MbuTseTsefly
Posté le 26/12/2020
Un chapitre très sensible, un beau moment entre Imes et sa mère. Et quelle série de come out! Ils s'enchaînent. Au moins, les désirs de chacun sont clairement explicités.

On entrevoit aussi une société un peu "meilleur des mondes", sans remise en question, où tout le monde a sa place assignée et y est heureux. Bref, le genre qui ne marche forcément pas quand on écoute ses aspirations. Du coup, le silencieux Imes prend de la force là où Laomeht se révèle plus superficiel. Un très bon chapitre.
Dragonwing
Posté le 08/01/2021
Je n'ai sûrement pas assez appuyé sur ce point, parce que c'est très classique quand on lit un livre comme celui-ci de s'attendre à ce que tout le système soit pourri de l'intérieur ; mais ce n'est pas ce qui se passe ici. En voyant ça du point de vue d'un humain, on a l'impression qu'ils n'ont aucune liberté pour choisir leur place dans la société. Mais ils n'en ressentent en fait pas le besoin. Leur cerveau est littéralement "programmé" dès la naissance pour ce qui les attend, c'est le principe même de leur symbiose avec l'hôte. Bon, clairement l'hôte se fiche de l'orientation sexuelle ou du genre de ses petites mains :p mais les castes sont vraiment biologiques, ce n'est pas juste une excuse de leurs prêtres.

Il faudra que je revienne sur les premiers chapitres et que je passe un peu plus de temps là-dessus.
Cléo
Posté le 22/11/2020
J'avais raison pour Kriis. Jolie utilisation de l'hôte comme représentation d'une oppression du "naturel" sur le libre arbitre, l'individualité et le droit de changer, d'évoluer... J'aime beaucoup :)

Et ce Laometh, mais quel gros bêta :/ Désolée, je n'ai pas mieux pour lui. Pour quelqu'un qui a autant de charme, il n'a vraiment pas beaucoup d'intelligence humaine.

Contente qu'Imes ait eu ce moment privilégié avec sa mère. C'est vraiment un passage doux et bien écrit. J'ai beaucoup aimé :)
Dragonwing
Posté le 04/12/2020
J'ai trouvé ça très intéressant de creuser l'angle selon laquelle une société symbiotique pourrait se développer sur ces sujets, contente que ça plaise ! Et oui, "gros bêta" est une excellente description de Laomeht. XD
Eryn
Posté le 15/11/2020
« Laometh monopolisait l’attention de Cléodine » = C’est pas super cool de la part de sa mère de ne pas s’occuper d’Imes autant ! D’autant plus qu’Imes semble déjà être un peu refermé sur lui même et à l’écart, on pourrait attendre de la mère (qui en plus revient de loin) qu’elle s’intéresse autant à l’un qu’à l’autre ?
Ah j’adore aussi la réaction d’Orelle qui est la seule à se rendre compte que Imes aurait préféré être seul avec sa mère !
C’est super intéressant la réflexion sur l’hôte qui « crée » les orientations sexuelles des gens. J’ai par contre une remarque : parmi tes personnages, on a donc la maman qui est avec une femme, puis Imes qui semble attiré par un gars, puis Kriis qui est trans, alors je trouve ça cool, vu que les personnes LGBT sont souvent sous représentées dans la littérature ou dans les films, mais je me demande juste si ça fait pas un peu beaucoup de monde, là ?
J’aime bien aussi la discussion entre Imes et Laometh, avec les réactions des uns et des autres…
Cléodine refile l’ancienne armure à Imes ? Elle se doute de quelque chose ? Parce que moi je suis quasi sûre qu’il va s’en servir, l’occase est trop bonne…
Pourquoi le "?" À « n’en parle pas à ton père » ? Je ne comprends pas le sens de la question, ou alors c’est une erreur de ponctuation ?
OK, j’ai mes explications concernant la raison pour laquelle Imes n’a pas le choix de ce qu’il peut faire de sa vie… Sauf s’il se rebelle contre le système…
Si je comprends bien, Imes est aussi resté pour son père ? Bah il va bien devoir finir par se rendre compte que sa vie à lui est importante aussi …
Dragonwing
Posté le 15/11/2020
Alors non, ça ne fait pas "un peu beaucoup de monde", parce que les personnes LGBT gravitent souvent les unes vers les autres. Imes et Kriis sont amis précisément parce qu'ils ont des expériences communes. Dans la vraie vie, deux personnes LGBT deviennent souvent amies avant même de se rendre compte qu'elles appartiennent toutes deux à la communauté, tout simplement parce que cela a un impact sur leur façon de voir le monde.

Enfin, j'ai un peu l'impression de te faire la morale, désolée si c'est comme ça que ça ressort... Disons que j'aurais pensé comme toi il y a encore quelques années, mais en réalité, ça ne marche pas comme ça. Et puis, j'aimerais qu'on commente un peu plus souvent sur les histoires qui ne contiennent strictement aucun personnage LGBT pour dire que, franchement, tous ces gens cis hétéros, ça fait un peu beaucoup de monde. :p

Sinon, Cléodine présente "n'en parle pas à ton père ?" comme une question parce qu'elle sait qu'elle ne peut pas en faire un ordre puisqu'elle est beaucoup moins proche d'Imes que son père. Si Imes veut tout partager avec son père, elle serait bien mal placée pour lui en vouloir après son abandon. Elle en est consciente. ^^

Et tu oublies que ça ne servirait pas à grand-chose à Imes d'avoir une armure s'il n'a personne pour lui ouvrir le sas. Et seul un prêtre peut ouvrir le sas.
Eryn
Posté le 15/11/2020
Y'a pas de souci, comme je disais, j'aime beaucoup ton histoire, je pose des questions, mais ça veut pas dire que c'est forcément à changer ^^
Et oui, je suis d'accord, il y a peu de personnages LGBT dans les romans publiés, ce qui est effectivement un manque, J'ai d'ailleurs adoré le personnage de Cyla dans Sillages, de Makara, et il y a aussi des personnages gay dans mon texte Pyrite, d'ailleurs, j'essaie d'en intégrer dans mon nouveau texte, le but n'étant pas que l'histoire parle exclusivement de ça mais, comme tu disais, pour placer ces personnes qui sont effectivement sous représentées. Je trouve ça cool aussi quand le livre ne parle pas exclusivement du fait d'être gay ou non, cad qu'il y ait un bon roman policier ou d'action dont les personnages sont gay, sans forcément qu'on parle pour autant de discrimination ou de coming out... D'ailleurs je ne sais pas si tu as lu "Renegades" de Marissa Meyer, mais je trouve qu'elle a eu une manière très subtile de faire ça : Un des personnages principaux a deux papas ! Et Bim, dans ta gueule si tu es contre l'adoption par les couples gay ! Bref, après de mon côté, j'en intègre dans mes textes par ci par là, sans forcément en faire tout un groupe, c'est peut être l'idée que je me fais aussi, vu que dans le monde réel, c'est une minorité, je me dis que ça reflète les "proportions" (après peut être que je me goure complètement). Pour le coup dans mon groupe de potes de soirée, il y a quelques couples gay, (deux en fait) mais ce n'est pas parce qu'ils sont gay qu'ils trainent forcément avec d'autres personnes gay, en fait, ils trainent avec le reste du groupe.
Après, c'est normal qu'ils se reconnaissent des affinités et se regroupent peut être plus facilement... Bon, débat à poursuivre en MP si tu veux, j'espère ne pas être maladroite dans mes propos, le but n'est pas de blesser quelqu'un ^^

Pour le fait que les prêtres puissent ouvrir le sas, j'avais zappé ce détail ^^.
Belette
Posté le 13/11/2020
Je l'avais pas du tout vu venir pour Kriis, c'était très bien fait ! C'est très chouette cette façon de faire le parallèle entre certains discours de notre monde réel sur l'homosexualité et les propos religieux des prêtres/cultivateurs sur l'homosexualité comme nécessité ou non pour réguler la population. Enfin c'est comme ça que je l'ai lu.
Je suis super contente qu'Imes ait osé le dire à sa mère, ça confirme le fait que, tout comme lui, elle remet en question ce sacro-saint ordre soit disant imposé par la volonté de l'hôte. Elle par le fait qu'elle ait une partenaire feminine après avoir été avec un homme (vlan dans les dents la théorie que c'est l'hôte qui te l'impose), lui par le fait que même s'il n'est pas un chasseur... Le vide l'appelle avec une acuité toute particulière. J'ai hâte de voit comment va évoluer sa relation avec Jebellan, je suis partagée sur ce personnage.
Dragonwing
Posté le 15/11/2020
Effectivement, dans les faits l'hôte n'en a un peu rien à carrer de l'orientation sexuelle de ses résidents... ou de leur genre, d'ailleurs. Ce n'est pas ça qui va leur permettre ou non d'accomplir leurs tâches. Les prêtres sont un peu plus tolérants que chez nous, mais ils sont encore assez obtus. ^^
J'ai hâte de savoir ce que tu penseras de Jebellan par la suite. C'est le personnage qui a la "voix" la plus forte chez moi, donc il n'en fait parfois qu'à sa tête !
JuneZero
Posté le 26/09/2020
Rha mais Imes... si j'étais lui j'aurais déjà tout cassé autour de moi en hurlant. Ce chapitre me remplit d'un sentiment d'injustice pour lui. Les gens sont des égoistes et lui il est là, laissé pour compte. Et en même temps, chacun a le droit de vivre sa vie comme il l'entend. C'est cruel pour les uns, heureux pour les autres. Doux amer comme dit VavaOmete. Et pour Kriis j'avais pas du tout compris avant que Laometh mette les pieds dans le plat ! Je m'étonne d'ailleurs qu'Imes ait pas envoyé chier tout le monde pour aller la suivre. Il est vraiment trop gentil et patient. Sa mère m'énerve un peu ; ok elle a décidé d'aller vivre sa vie mais elle aurait pu quand même donner quelques nouvelles à son fils, là elle revient un peu la bouche en coeur sans vraiment se soucier du sentiment d'abandon qu'il a pu ressentir en l'absence de sa maman.... Alors que Laometh a eu droit à des conversations télépathiques et même des jours en sa présence... Rha je suis vraiment triste pour Imes xD
Dragonwing
Posté le 27/09/2020
A la décharge de Cléodine, elle est partie quand personne à la ferme n'avait encore de chucret, donc à part envoyer une lettre à l'occasion, les moyens de communication étaient limités... Laomeht c'était facile, elle l'a revu en face à face. Mais vas-y pour contacter télépathiquement ton fils cadet que tu n'as pas vu depuis qu'il était tout gamin... Elle avait bêtement le trac. ^^;;; Mais c'est clair qu'elle est loin d'être la mère idéale, elle a ses défauts. A vrai dire, ils ont tous des défauts dans cette famille. Même Imes : son défaut c'est qu'il est en effet beaucoup trop patient. XD
VavaOmete
Posté le 18/08/2020
Chapitre doux amer... tout en montagne russes émotionnelles !
J'ai adoré le moment de complicité entre Cléodine et Imes ! Même si la dernière partie fait mal... pauvre Imes, il a tellement de choses sur le coeur !!!

Concernant Kriis, je n'avais rien vu venir ! J'avais plein d'idées sur pourquoi les gens la regardaient de travers : homosexualité, changement de caste, grande gueule notoire, mais Imes la traite avec un tel naturel que la question de son genre d'origine ne m'a pas effleuré, bien joué !

Laometh par contre... XD il est adorable hein, mais un peu étroit d'esprit le pauvre. Il est pas sorti du sable avec sa famille =D
Merci pour ce chapitre !!
Dragonwing
Posté le 29/08/2020
Je suis contente d'avoir réussi à amener les circonstances de Kriis de manière naturelle. ^^ Laomeht n'a effectivement pas fini d'encaisser les surprises, haha ! Il fait de son mieux, mais il part de loin, ce brave garçon.
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