Chapitre 44 : Hans

Par Zoju
Notes de l’auteur : J'espère que ce chapitre vous plaira ! Bonne lecture ;-)

Le soleil est déjà levé depuis un moment quand Louis et moi quittons le camp. Après une dernière visite à Isis et à Anna, nous avons préféré ne pas nous éterniser davantage. Mis à part Orso, ni Tim ni Luna n’était présent pour me saluer. Si ça n’a rien d’étonnant pour la jeune femme avec ce qui s’est passé la veille, j’ai été plus surpris par le chef rebelle. Plus que de me souhaiter bon voyage, j’étais persuadé qu’il voulait s’assurer que je suivrais ses ordres. Il a dû estimer qu’Orso suffisait amplement. Je devrais éprouver quelque chose, mais en vrai, tout ça m’est bien égal. Je l’ai mis en garde. À lui de ne pas finir comme son frère.

 

Peu chargés, c’est silencieux que mon coéquipier et moi évoluons à travers les bois. Nous engloutissons rapidement les kilomètres. Par crainte ou par manque d’envie, nous demeurons muets jusqu’à ce que nous décidons enfin de faire une halte pour nous restaurer. Je m’affale à l’ombre d’un arbre pour m’exposer plus que nécessaire au soleil qui est bien haut dans le ciel. Je récupère ma gourde et malgré la soif qui me tiraille, je m’efforce à me désaltérer avec parcimonie. Si la température en soirée reste fraîche, il fait souvent étouffant en journée. Louis ouvre à son tour son sac et sort les habituelles barres de survie infectes. Je m’empare d’une et commence à la grignoter machinalement. J’ai fini par m’accommoder, mais pour le goût, on repassera.

- Encore loin ? demandé-je.

- Plus tellement.

L’information donnée, il se tait pour avaler sa propre ration. Je suis frappé par la gravité de ses traits.

- Un problème ? m’inquiété-je.

Il ne me répond rien, le regard perdu dans la contemplation du sol. Je réitère ma requête. Il relève le menton surpris et déglutit la nourriture qu’il est en train de mâcher.

- Pardon, je n’écoutais pas.

- Tu sembles bien soucieux, relevé-je. Tu crois qu’on risque de tomber sur l’armée ?

Il se rembrunit en entendant ma remarque.

- Non, je pense qu’il y a peu de chance que l’on ait affaire à eux.

Le silence s’impose de nouveau entre nous. Ses mains croisées devant lui se contractent légèrement avant qu’il ne m’avoue dans un souffle :

- C’est juste que… que j’appréhende ce retour. C’est la première fois que je reviens là-bas depuis la disparition de Marjolaine.

Marjolaine, son épouse partie l’année dernière. Il ne me parle presque jamais d’elle, mais les rares occasions où il le fait, ses yeux ne disent qu’amour. Je n’ose même pas imaginer la douleur qu’il a dû éprouver quand la mort lui a arraché cet être si cher.

- Tu aurais pu demander à Tim de choisir quelqu’un d’autre.

Il secoue la tête.

- Et continuer à fuir ? Non ! Il faut que ça cesse !

Il affirme ça avec tellement d’aplomb comme pour se convaincre, mais sa voix tremblante le trahit. Sa mâchoire se contracte et il jure dans sa barbe en s’en rendant compte. Je me contente de l’observer. Même si les mots d’encouragement se forment dans mon esprit, je m’oblige à me taire. Je ne pense pas qu’il veuille écouter un énième discours chargé de pitié. Sans détourner son attention du sol, il m’apprend :

- Hier, Orso m’a transmis un message de Max. Une nouvelle œuvre d’art dont je suis le héros. Décidément, je ne le comprends pas. Je ne suis pas un bon père. J’ai préféré l’abandonner pour ne pas souffrir et lui, il continue à m’envoyer ses lettres.

Une grimace tord sa bouche.

- Chaque fois, je m’attends à ce qu’il me fasse des reproches et il aurait parfaitement raison ! Mais les mois passent et rien.

- Alors je pense qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter.

Il soupire.

- Qu’est-ce que tu en sais ?

Je ne perçois aucune agressivité dans son ton, juste une profonde lassitude.

- Rien.

Je me redresse et commence à ranger mes affaires. Je continue sans me détourner de ma tâche :

- Libre à toi de me croire, mais quand j’ai croisé ton gamin la dernière fois, ce n’est que du courage que j’ai vu en lui. Je pense qu’il doit être fier de son papa. Après, si ça te plait de te faire des reproches, va les lui dire en face pour être fixé.

Il me fait un pauvre sourire.

- Dis comme ça, ça parait simple.

- Pourquoi cela ne le serait-il pas ?

Un silence passe comme si Louis méditait la réponse. Probablement arrivé à une conclusion, il pousse un soupir à fendre l’âme.

- Il n’empêche que tu as sans doute raison.

Il se lève à son tour et empoigne son sac. Il me dépasse.

- Fais-moi une faveur, Hans.

- Je t’écoute.

- Si je me dégonfle, donne-moi un bon coup de pied au cul.

Un rire m'échappe quand  j'entends à cette étrange demande et lui assène une vigoureuse claque dans le dos en se mettant à ses côtés.

- Avec plaisir !

 

Sur les derniers kilomètres, aucun de nous deux n’engageons plus la discussion. En bas d’une colline, Louis me fait signe de marquer l’arrêt pour qu’il puisse me bander les yeux. Je le laisse faire sans broncher. Aussitôt dans le noir, je retrouve cette faiblesse qui m’avait envahie la première fois. Toutefois, contrairement à Orso, Louis se relève un guide de qualité. Le couloir menant au camp secondaire finit par résonner sous mes pieds. La porte s’ouvre et je suis une nouvelle fois surpris par le joyeux brouhaha qui s’élève sur-le-champ. Ce n’est qu’à ce moment-là que je m’autorise à retirer l’entrave qui me cache la vue. Si la majorité des personnes présentes se tournent dans notre direction à notre arrivée, bon nombre reprennent rapidement leur activité après un signe ravi de la main. Alors que je survole les lieux du regard, les similitudes avec la base s'imposent à moi. Mettez-y des militaires, donnez-moi un uniforme et j’aurais l’impression de revenir dans le passé. J’imagine déjà la scène. Nikolaï déboulerait dans mon bureau sans se faire prier comme à son habitude. Je m'incrusterais chez Luna entre deux réunions pour parler stratégie avec un peu sans doute un peu trop d'enthousiasme. À midi, Liam s’installerait à ma table pour m’expliquer ses dernières découvertes en informatique auxquelles je ne comprendrais pratiquement rien. Pour terminer ma journée, j'irais dans la salle d'entraînement où je trouverais Elena en train de manier son épée. Son visage serait froid, mais retrouverait sa chaleur dès que j’approcherais, enfin ce serait à quoi j'aspirerai en la voyant. Il n'y avait rien de plus beau que son sourire. La nostalgie me gagne. Je ne regrette pas ma désertion, mais parfois j’aimerais revenir à cette routine.

 

À peine, avons-nous fait quelque pas à l’intérieur qu’un cri est poussé. Louis fait volte-face en entendant cette voix. Il a juste le temps d’ouvrir les bras que quelqu’un le percute comme un boulet de canon. Le rebelle chancelle avant de serrer vigoureusement son fils contre lui. En voyant cette scène de retrouvailles, je ne peux m’empêcher de sourire. Je pense que mon ami saura gérer la suite. Il n’a plus besoin de mon aide. Louis soulève son garçon en l’air pour le contempler.

- C’est fou ce que tu as grandi ! Comment ça va, champion ?

Un éclat de rire lui répond avant que l’accolade reprenne.

- Dis, dis, Orso t’a donné mon cadeau ?

Louis fait passer Max dans un seul bras et de l’autre sort une feuille de papier.

- Qu’est-ce que tu crois ? Orso est un messager hors pair.

Il l’embrasse sur la joue.

- Merci, mon cœur, de ne pas oublier ton abruti de père.

Les petits bras de Max se referment autour de son cou et il enfouit son nez dans la veste paternelle.

- Tu restes jusqu’à quand ?

L’enthousiasme de Louis retombe quelque peu.

- Demain matin.

Tout dans son attitude n’est que regret. Les doigts du jeune garçon agrippent un peu plus fort son père. Je m’attends à ce qu’il se mette à pleurer et une pointe de tristesse pointe au creux de ma poitrine. Il nous surprend tous quand il se redresse vivement et demande d’une voix forte :

- Je peux dormir avec toi cette nuit, papa ?

Ses yeux brillent, pourtant il sourit. Louis l’embrasse une nouvelle fois.

- Tout ce que tu voudras, mon ange, lui assure-t-il.

La joie illumine le visage de son petit bout et il revient se blottir un peu plus contre le cou de son père. La tendresse me gagne quand je contemple ce tableau. Malgré tout, je ne peux m’empêcher, même si je n’ai jamais eu le plaisir de la rencontrer, de regretter l’absence de la mère. Louis finit par s’écarter quelque peu et se tourne vers moi.

- Mais avant, déclare-t-il. Dis un peu bonjour à Hans. Il va rester quelque temps avec vous ici.

Je me rapproche de la petite famille tandis que mon collègue dépose son fils au sol sans, toutefois, rompre le contact. Une légère timidité transparait sur l’attitude de l’enfant quand il me regarde. Cependant, aussitôt qu’il me reconnait, cette gêne disparait.

- Bonjour, monsieur Hans, fait-il de sa voix fluette.

Je retiens une moue désapprobatrice. Pourquoi toujours autant de formalités ! Je m’accroupis et lui ébouriffe les cheveux.

- Comment ça va depuis la dernière fois, Max ?

Il n’a pas le temps de répondre que quelqu’un nous appelle un peu plus loin. Nous portons notre attention sur Laurine qui vient de faire son entrée dans le hall dont les vêtements ne cachent plus son ventre rond.

- Que nous vaut l’honneur de votre visite ? s’exclame-t-elle quand elle arrive à nos côtés.

- Tu devrais rester coucher, Laurine, lui reproche Louis. Tu dois te ménager. Si Orso était là, il serait du même avis.

Elle lui fait les gros yeux.

- Tu ne vas pas t’y mettre toi aussi. Je ne suis pas mourante à ce que je sache.

- Encore heureux ! Néanmoins, on n’est jamais trop prudent.

- Ah… Et vous les hommes, il faudrait peut-être nous faire plus confiance. Mais ça ne répond pas à ma question.

Malgré sa désapprobation visible, Louis l’informe :

- Hans va s’installer quelque temps ici. Tim m’a demandé de l’accompagner.

L’expression de Laurine se fait soudain particulièrement grave. Je m’empresse de compléter avant qu’elle ne s’imagine le pire :

- Juste pour un contrôle général pour être certain que tout va bien, lui mentis-je.

Inutile de lui expliquer la vraie raison de cette mise à l’écart. Mon coéquipier semble du même avis puisqu’il ne rajoute rien.

- Tu me rassures, soupire-t-elle. Je vais demander à Yüna de préparer votre chambre. On ira saluer Gleb plus tard. Vous voulez quelque chose à boire ou à manger ?

- Pas pour moi, merci, la remercie Louis. J’ai besoin d’aller rendre visite à quelqu’un d’abord.

La compagne d’Orso semble comprendre instantanément de quoi cela relève et un pauvre sourire se dessine sur ses lèvres.

- Bien sûr, passe-lui le bonjour de ma part. Elle sera ravie de te voir.

- Merci Laurine. Je n’y manquerai pas.

Il revient à moi.

- On se retrouve pour le repas de ce soir, Hans.

-  Très bien.

Un dernier signe et il s’éloigne avec son fils dans l’un des nombreux couloirs donnant sur le hall. L’instant d’après, c’est à mon tour d’emboiter le pas à Laurine pour qu’elle me fasse visiter les lieux.

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