Chapitre 40

Par maanu

Le lendemain, aux aurores, Julienne et Héléna se firent de nouveau face, de part et d’autre de la grande table à manger de la Gardienne. Cette fois, Clarisse Lamarre n’était pas là pour partager leur petit-déjeuner. Elles ne l’avaient aperçue que brièvement, tandis que Madame Ambroise, après les avoir rudement sorties de leur lit et leur avoir à peine laissé le temps de se préparer et de récupérer leur sac, les pressait vers le rez-de-chaussée, vers la table qu’elle avait copieusement garnie à leur intention. Clarisse leur avait adressé un signe distrait du menton et avait disparu dans son salon. Puis Madame Ambroise les avait faites asseoir, et s’était chargée elle-même de remplir leurs assiettes en piochant au hasard dans les plats qui occupaient la table.

    « Mangez, leur dit-elle. Et tâchez d’être efficaces. Mieux vaut que vous partiez dès que possible.

    _Est-ce qu’on ne risque pas de les déranger, si on débarque trop tôt ? s’inquiéta Héléna en regardant d’un air défiant une sorte de grosse croquette blanche qui s’émiettait sous sa fourchette.

    _C’est pas au bureau du courrier que vous allez, répondit Madame Ambroise avec un haussement d’épaules. Ils n’ont pas d’horaires d’ouverture, au Palais. Qu’est-ce que tu crois ? Qu’ils sont tous en train de faire la grasse matinée ? Et arrête de triturer cette pauvre balourdise. Ça se mange pas comme ça, ça se gobe. »

    Elle prit d’autorité la fourchette de sa main, la planta dans une des petites boulettes blanches et la leva vers le visage de Héléna. Celle-ci, prise de court, ouvrit la bouche et laissa Madame Ambroise y enfourner la balourdise, sous les yeux goguenards de Julienne.

    « C’est bon ? »

    Tout en mâchant, Héléna leva des yeux un peu craintifs vers la cuisinière, et lui adressa un sourire approbateur.

    « Tu m’étonnes que c’est bon, reprit Madame Ambroise. Celles-là sont à la noix d’oraise. Recette personnelle. M’est avis que vous n’en aurez pas de si bonnes au Palais. Vous pourrez leur refiler le tuyau, si vous voulez. Ils pourront l’ajouter à leur menu des grands jours. À condition de donner mon nom à la recette, bien sûr. Vous pouvez essayer les bleues aussi, elles sont aux herbes de Calagne. Personnellement je les trouve dégoûtantes, et la patronne aussi. Mais on sait jamais. »

    Elles n’osèrent pas lui demander pourquoi elle en préparait, si personne n’aimait ça dans la maison. De toute façon, elle avait décidé de rejoindre la cuisine, et disparut trop vite pour leur en laisser le temps. Héléna avala avec peine sa balourdise et regarda celles qui restaient dans son assiette. Julienne, de son côté, n’avait toujours pas touché à la sienne. Contrairement à la veille, tout ce qu’on leur avait servi leur paraissait délicieux. Elle n’était pas très sûres de savoir ce qu’étaient toutes ces choses, ce que contenaient les pâtisseries et ce qui donnait leur couleur aux différentes préparations, mais tout sentait merveilleusement bon. Elles n’étaient plus méfiantes – d’autant que leur repas de la veille s’était avéré bien meilleur qu’elles ne l’avaient imaginé – mais elles n’avaient aucune envie de manger. La perspective de la journée à venir leur tordait les entrailles.

    La porte conduisant au salon s’ouvrit brusquement et Clarisse Lamarre entra dans la salle à manger, juste à temps pour leur épargner cette longue contemplation embarrassante et écœurée.

    « Prêtes ? » leur lança-t-elle depuis le seuil, la voix caverneuse.

    Julienne et Héléna échangèrent un regard, puis hochèrent la tête de concert.

    « Venez, alors. On va y aller. »

    Elles se levèrent vivement et attrapèrent les sacs à dos qu’elles avaient posés à leurs pieds, à la fois soulagées et anxieuses. Héléna fit de son mieux pour cacher les tremblements de ses mains et ses jambes flageolantes.

    « On y va, Madame Ambroise ! » s’écria la Gardienne en direction de la cuisine.

    Un bruit d’ustensiles en métal reposés brusquement s’éleva depuis la pièce attenante. La silhouette massive de la cuisinière apparut la seconde suivante. Elle posa ses yeux ardents sur le petit groupe qu’elles formaient toutes trois, près de la porte du salon.

    « Bon voyage, alors, leur dit-elle avec un petit signe de la main. Ne vous perdez pas en chemin. Et soyez convaincantes.

    _On va essayer, dit Clarisse. Je serai rentrée dans la journée. »

    Madame Ambroise hocha la tête.

    « Bouillon de foie de barrbak pour le dîner, ça ira ? demanda-t-elle à sa maîtresse.

    _Très bien », répondit évasivement Clarisse, qui lui tournait déjà le dos.

    Madame Ambroise ne les lâcha pas du regard tandis qu’elles passaient toutes trois dans le salon, et elle resta là après qu’elles aient disparu, silencieuse, guettant le son de leurs pas qui s’éloignaient sur le parquet verni. C’est du moins ce que j’imagine qu’elle fit, à présent que l’on sait tous qui était Madame Ambroise et quelles étaient ses réelles motivations.

 

    La Gardienne conduisit Julienne et Héléna jusqu’à une autre porte qu’elles n’avaient encore jamais vue ouverte, de l’autre côté du salon. Elle actionna la poignée, et les laissa entrer avant elle dans la pénombre de la minuscule pièce dépourvue de fenêtre. De façon désormais instinctive, elles cherchèrent du regard les filaments de brûliane qui, imaginaient-elles, allaient les éclairer d’une seconde à l’autre.

    « On n’en a pas installé ici, leur dit la Gardienne, qui devait avoir surpris leur regard. Un plant demande beaucoup d’entretien, et on ne reste jamais longtemps. »

    Elle leur fit signe d’avancer vers le mur qui leur faisait face, où elles distinguaient difficilement le seul et unique objet que contenait la pièce, à peine plus vaste qu’un placard à balai. Elles comprirent, d’après les reflets vagues qu’elles voyaient passer à sa surface à mesure qu’elles s’approchaient, qu’il s’agissait d’un miroir.

    Il était plus grand qu’elles, et même plus grand que la Gardienne. Son cadre d’argent, d’allure faussement grossière, épousait sa forme d’ovale étroit, un peu plus large qu’une silhouette humaine. Il s’enfonçait de quelques centimètres dans le mur de pierres noires, dont on n’aurait eu du mal à le déloger. La glace était de piètre qualité, et leur renvoyait d’elles une image floue et déformée. Mais elles avaient bien compris qu’elles n’étaient pas là pour se regarder dedans, bien qu’elles ne sachent pas encore très bien pourquoi elles étaient là.

    « C’est un transpéculeur, les éclaira bientôt la magicienne. Ça sert à se déplacer Habituez-vous, on les utilise beaucoup par ici. Mais faites attention : il y a aussi des risques. Si le miroir est cassé avant que celui qui est train de l’utiliser ait eu le temps de le traverser entièrement, une partie de lui reste sur place tandis que l’autre arrive à destination. Je vous laisse imaginer ce que ça donne. »

    Un frisson passa dans le dos de Julienne.

    « Donne-moi une tigencre et un bout de papier, s’il-te-plaît », poursuivit Clarisse Lamarre à l’adresse de Héléna.

    Celle-ci se sentit assez fière de se souvenir de ce nom, prononcé par Monsieur Gérard quelques jours plus tôt. Elle n’eut pourtant pas un grand mérite à comprendre que la Gardienne parlait des petits bâtonnets placés dans un gobelet d’argent, accroché au rebord du miroir juste sous son nez, puisqu’il n’y avait rien d’autre dans la pièce mis à part le transpéculeur. Elle attrapa une tigencre du bout des doigts, rendue méfiante par sa mésaventure dans la serre, et arracha une page du petit carnet noir qui pendait près du gobelet. Clarisse les attrapa, et déchira aussitôt le bout de papier en trois morceaux. D’une main, elle plaqua l’un d’eux contre le rebord irrégulier du miroir. De l’autre, elle porta la tigencre à sa bouche et mordilla vivement l’une de ses extrémités. Un filet noir s’en échappa lentement, et elle s’empressa de presser le bout de la tigencre contre le papier, sans renverser une seule goutte sur le sol. Dans cette position inconfortable, son crayon pressé contre l’argent martelé et bosselé, elle entreprit de tracer des lettres d’une écriture malhabile, à peine lisible. Elles parvinrent tout de même à déchiffrer les quelques mots qu’elle écrivit sur chacun des trois bouts de papier : Palais – Prim-Terre – Delsa.

    D’un geste qu’elles faillirent ne pas percevoir tant il fut rapide, la magicienne referma sa main sur la tigencre et la pressa contre sa pierre pendant une seconde. Lorsqu’elle la rouvrit, une brume de poussières microscopiques s’en échappa, s’éleva quelques instants et s’évanouit tout à fait. La tigencre avait complètement disparu.

    « Tenez, dit la Gardienne en leur tendant à chacune un bout de papier. Il faut que ayez ça sur vous. C’est comme ça que le transpéculeur pourra savoir où vous voulez aller. Évidemment, il faut aussi vous assurer qu’il y a également un transpéculeur dans cet autre endroit. Vous ne pouvez pas juste vous déplacer comme ça, comme bon vous semble. Sachez aussi que l’accès à certains transpéculeurs est limité, et nécessite une autorisation. Celui du Palais en fait évidemment partie. Vous pouvez l’emprunter aujourd’hui parce que le mien dispose d’un canal direct, mais la plupart des autres voyageurs restent bloqués[1]. »

    Elle plia soigneusement son propre bout de papier, et le glissa dans la poche minuscule prévue à cet effet, sur la poitrine de son veston vert sapin. Julienne et Héléna gardèrent le leur dans les mains et le triturèrent nerveusement.

    « Après vous », déclara Clarisse Lamarre en se reculant d’un pas pour leur laisser la place de se poster devant le miroir.

    Julienne n’avait pas l’air de vouloir se lancer la première. Héléna déglutit et prit sur elle de se placer face à son reflet tremblotant.

    « Si tu peux te voir en entier, lui dit la Gardienne dont elle apercevait la silhouette cabossée derrière la sienne, c’est que tu es bien positionnée. Tu n’as plus qu’à enjamber le seuil, et à traverser. Dès que tu seras de l’autre côté, écarte-toi. On arrive juste après. »

    Héléna hocha la tête. Son reflet lui avait l’air à peu près complet. Elle fit un tout petit pas pour être au plus près de la surface trouble, puis leva une première jambe pour franchir le rebord. Lorsque le bout de sa chaussure toucha la glace translucide, elle sentit une légère résistance. Elle insista et bientôt son pied, puis son mollet, disparurent. Elle les sentait toujours, cependant, et en reposant le pied à terre elle sentit sous sa semelle une surface molle et granuleuse.

    Elle s’approcha encore plus près, regarda le reste de sa jambe traverser le miroir, puis son bras qu’elle porta en avant. Traverser un transpéculeur ne lui parut pas être une expérience agréable. Elle avait l’impression de s’enfoncer lentement dans de la gelée froide, tout en sentant, sur les parties de son corps qui étaient déjà passées de l’autre côté, le souffle du vent et ce qui lui sembla être la chaleur du soleil. Elle prit une grande inspiration, comme si elle s’apprêtait à plonger, et enfonça son visage dans le miroir.

[1] Nous pouvons rapporter, à ce sujet, un incident célèbre survenu quelques années avant ce que nous racontons, le jour 36 sous Véhig de l’an 273. Tôt dans la matinée, les agents de surveillance du réseau transpéculeur ayant remarqué qu’une défaillance technique avait libéré l’accès à tous les miroirs de la Lame de l’Est, une panique générale s’empara des terres du nord. La rumeur se répandit, en un éclair, que les Bannis étaient à l’origine du problème et qu’ils étaient sur le point de propager le dysfonctionnement à toutes les terres, afin d’envahir Prim’Terre et le Palais. Plusieurs dizaines de gardes furent aussitôt placés devant le transpéculeur du Palais, arme en main, prêts à parer toute tentative d’invasion. Quelques heures plus tard, on frôla l’incident diplomatique, lorsqu’un garde paniqué frappa en plein dans le nez un notable d’Eoux, qui avait rendez-vous avec un Haut-Dignitaire du Palais et disposait bel et bien d’une autorisation d’accès. Finalement, en fin de journée, après de longues heures d’angoisse et de labeur effréné pour tous les responsables et ouvriers du réseau, on découvrit que la faille de sécurité avait été causée par un employé négligent – et peut-être au bout du rouleau – qui avait interverti deux manœuvres. Le restriction d’accès fut rapidement réenclenchée, et on sermonna le jeune ouvrier en même temps qu’on le remercia d’avoir révélé cette faiblesse du système, à laquelle on remédia aussi vite que possible. Cet incident fut l’un des nombreux qui mirent au jour les problèmes causés par la réduction progressive du nombre de magiciens depuis le couronnement de Maugan, et par leur remplacement forcé dans les institutions qui s’étaient de tout temps bâties autour de leurs compétences.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Vous lisez