Chapitre 4: Vendredi 20 Septembre

Tu consultes nerveusement ton portable affalée sur le canapé déchiré de l’appartement d’Armand et Iris. Quelques messages de Rémi, excédé, qui avait dû récupérer Bianca dans son appartement lyonnais. En y repensant, ton frère s’était installé ici en septembre et tu n’avais toujours pas pris le temps de le voir. Au souvenir de ta belle-mère dans le café de Bilal, ta bouche se tord d’amertume. 

 

Ton doigt glisse sur les éclats lumineux de l’écran.

 

Rouge.

 

Bleu.

 

Blanc.

 

Un message, encore. La petite vibration comme un frissonnement d’excitation du cœur sollicité. D’un bref coup d’œil, tu parcours la nouvelle. Christine félicite toute la troupe pour les auditions de tout à l’heure, celles pour la pièce Salomé. Lionel se joint à elle en se fendant d’un bref emoji. C’est vrai qu’en ce moment, ça ne se passe pas très bien avec sa copine, en poste à Dunkerque. L’assistant a beau le cacher, Petronilla devine ces choses-là, elle a un flair redoutable pour les âmes blessées.

 

— Des mauvaises nouvelles ? demande Arnaud, l’haleine chargée de l’odeur de rhum bon marché, Ce soir, on fête la fin des auditions, donc on sourit.

 

Tu grimaces davantage que tu souris. Dans la lumière tamisée du salon, les invités se pressent entre fumées de cigarettes et bouteilles de bière qui tintent au son du rap diffusé par une petite enceinte. 

 

— Non, tout va bien, mens-tu, Juste quelques soucis de famille avec ma belle-mère.

 

— Ta pote costumière est pas là ? crie-t-il presque pour couvrir le brouhaha dans le vieil appartement, Elle aurait pu venir.

 

— Daya ? réponds-tu presque aussi fort, Elle a un important concours de mode qui approche, elle préférait se concentrer dessus.

 

Un léger silence s’installe. Dans une tentative d’avoir l’air assurée, tu portes le goulot frais à tes lèvres. Quelques gorgées de houblon à peine pétillant et légèrement tiédasse t’assurent un niveau d’alcoolémie correct. Arnaud te sourit, sa manière à lui d’être poli. Tu le sais et pourtant, cette manière que son visage a de gagner en chaleur, l’aspect pétillant de ses yeux bridés, l’apparente douceur de ses bruns cheveux raides. Et, surtout, ces traits qui révèlent l’éclat de sa bienveillance dès lors qu’il éclot à la lumière. C’est une fleur chatoyante sous les projecteurs.

 

Tu reprends une gorgée pour te donner une contenance.

Il fait de même. Lui aussi serait-il troublé ? Tu bats des cils brièvement pour tenter de croiser son regard mais le sien est ailleurs. Au-dessus du bahut Ikea en bois clair, ton ami fixe la peinture bleue comme la nuit réalisée par Armand. Des nuances infinies, sans cesse plus obscures qui, dans la pénombre, virent à une imitation de Soulages.

 

— Tu aimes bien ? te demande-t-il, À chaque fois, cette toile me perturbe. 

 

— Pourquoi ?

 

À nouveau, le verre épais de ton breuvage tinte contre tes dents. Pétronilla, les dreads nouées et la bouche boudeuse couleur bleu glace passe devant vous, en pleine discussion avec un inconnu en chemise fleurie et au parfum capiteux. Le spectacle ne te distrait qu’un bref instant. Arnaud se renfrogne, le rhum-coca en légers tourbillons dans son gobelet en plastique criard.

 

— Il y en avait une un peu similaire dans le salon de mes parents, raconte-t-il, à moitié affalé au milieu des coussins satinés, Disons que je ne suis pas en très bon termes avec eux.

 

Tu hausses les sourcils, et pose ta bouteille vide au milieu des cadavres et des cendres du charnier disparate sur la table basse. 

 

— Tu devrais essayer d’aller vers eux, t’entends-tu dire, en toute mauvaise foi, La famille, c’est important. 

 

L’alcool donne un aspect joueur aux rondeurs d’Arnaud. Si pétillant. Ton regard s’arrête une brève fraction de seconde sur ses lèvres rougies par la chaleur. Ou une année. Le temps s’est dilaté puis rétracté sitôt que tu en as pris conscience. 

 

— La famille, c’est important, oui, répond-il, un coussin mordoré entre les mains, Mais je préfère limiter les contacts pour le moment. Ils ont du mal à comprendre ce qui m’a motivé à monter sur les planches.

 

— L’amour comme la plus forte des entraves, murmures-tu, Impossible de s’en débarrasser en la rompant. 

 

— Tout à fait.

 

Puis vous vous fixez, vos pupilles dilatées englobant l’ipséité sublime de l’autre qui vous fait face, miroitant en une infinité de mystères sur le lac des âmes. 

 

Avant qu’un ahanement suivi de la lourde chute de deux corps terrestres sur le canapé-lit grinçant n’éclate la rêverie. 

 

— Un peu de tenue, s’exclame un invité au nez purpurin, S’il vous plaît.

 

— Intenables, dit une autre aux lèvres minces et pâles, rieuse, S’ils pouvaient être comme ça plus souvent.

 

Arnaud s’était redressé à temps pendant qu’Armand, chevauchant Iris l’embrasse à pleine bouche à ta droite. L’odeur animale qui s’exhale de leurs corps bouillonnants t’incite à leur laisser place.

 

— Ce n’était qu’un bout d’essai dans un théâtre minable, pour un rôle sans envergure pour toi, chuchote Armand à sa copine, troublée et mélancolique à la fois, Tu en feras d’autres. Et il y aura du monde à Salomé. Tu as encore tes chances pour la pièce de Christine. 

 

Iris hocha la tête, l’air toujours aussi fier mais la bouche tremblotante. Avant de se jeter, haletante, sur les lèvres incandescentes d’Armand. Leurs doigts glissent et s’entremêlent, chevauchent les tissus et emmêlent les peaux hérissées sous l’excitation des amants.

 

— On va peut-être faire un tour dans la cuisine, suggére Arnaud, Tu as fini ta bière, il y a un joint étalé dans la dernière part de pizza ici et je crois bien que quelqu’un a renversé son verre dans le saut de chips.

 

— Et nos deux amoureux, complètes-tu, d’un ton entendu.

 

— Et nos deux amoureux.

 

Il pose alors sa main fine sur ton épaule, tu remarques d’ailleurs un fin bracelet d’argent autour de son poignet. Si seulement tu pouvais voler un peu de temps à cet espace cloisonné ! Comme tu le savourerais.

 

Dans la cuisine, le bazar est encore plus flagrant. Les néons violents te piquent les yeux, et tu regrettes soudain tes lentilles de contact. 
 

À côté d’un trio de cokés agglutinés autour du micro-onde, une poignée de bédaveurs salivent devant une effroyable quantité de spaghetti collés en paquets. Quelques groupes discutent. Un peu de drague, un peu de charme aussi, dans cet espace intime. 

 

— Ah vous êtes là ! vous appelle alors Pétronilla, de retour du balcon, Venez, qu’on discute un peu.

 

Elle n’est pas seule. Christophe et une élégante jeune femme lui tiennent compagnie. D’ailleurs, le cou gracile, les jambes déliées, ce pull de cachemire azur... C’était celle du bar, le jour de la rentrée, qui était allée voir Christophe alors qu’il fumait.

 

— Je vous présente Émeline, dit Christophe, avec son côté charmeur et blagueur mais inexplicablement rigide et mal à l’aise, Je crois que vous vous êtes déjà rencontrés.

 

— Tout à fait, réponds-tu tout en lui tendant ta main où brille un anneau d’acier, On est ravis de mettre un nom sur le visage. 

 

— Elle nous racontait son métier, continue Pétronilla pendant qu’Arnaud s’éclipse, Elle travaille dans la restauration.

 

La jeune femme triture son gobelet, gênée par cette nuée de personnages inconnus pour elle. 

 

— Je suis juste serveuse, souffle-t-elle, un peu gênée, Rien de bien sorcier.

 

C’est à ce moment qu’Arnaud choisit de revenir, deux verres à la main. Il t’en tend un, un regard entendu.

 

— Tiens, tu n’avais plus rien, dit-il, Je t’ai pris de la vodka-orange, je ne sais pas ce que tu aimes.

 

— C’est parfait.

 

Pétronilla semble alors soudain se figer. Christophe le remarque aussitôt. 

 

— Un souci, Pétro ?

 

Cette dernière gesticule un bref instant pour avoir une meilleure vision malgré l’encombrement de la table plastique.

 

— Rien, râle-t-elle néanmoins, Je vous laisse, je dois empêcher deux amis de faire une grosse bêtise.

 

Christophe tourne la tête, son visage s’éclaire comme devant une plaisanterie connue de lui seul.

 

— Duncan et Olympe, incorrigibles tous les deux, c’est un miracle qu’il ne se soit jamais rien passé. 

 

Tu observes le visage d’ange de Duncan, penché vers Olympe en plein monologue. Ce regard fixe, cette brillance dans l’œil, ces lèvres minces figées en un sourire hypnotisé. Et Olympe, consciente de son charme, qui continue. De sa main droite, elle triture son large T-shirt déchiré sous lequel apparaît une brassière de dentelle noire. Parfois, ses doigts filent entre les mèches dorées de ses cheveux. Alors, l’espace se compacte, le temps se durcit et une bulle de désir enferme les deux acteurs.

 

Pétronilla se dirige vers eux à grandes enjambées.

 

— Petro ! l’appelle Christophe, Laisse-les, ils sont assez grands pour savoir ce qu’ils font.

 

Elle ne se retourne pas, son verre de rouge âpre à la main. En revanche, tu remarques le coup d’œil furtif d’Olympe vers votre petit groupe. Qui observe-t-elle ainsi ? Arnaud ? Toi ? Émeline ? ... Ou Christophe ?

 

— Alors, racontez-moi, s’amuse Arnaud, appuyé contre la table, Chris, coquin, tu ne dis jamais rien.

 

L’intéressé se contente de sourire bêtement, sa manière à lui de se défausser. En peu de temps, tu avais très vite compris que ce n’était pas le type d’individu à s’épancher sur sa vie sentimentale... Tout l’inverse d’Olympe. 

 

Arnaud te jette un coup d’œil amusé. Et alors que le cocktail mortellement dosé brûle tes entrailles à grand renfort d’alcool premier prix, tu parviens à garder la face. 

 

— Je suis simplement allée lui demander son numéro au pub, raconte soudain Émeline, désireuse de tenter de s’intégrer, Nous nous sommes plu et nous sortons ensemble depuis.

 

— Ben voyons... s’esclaffe Arnaud, Mes félicitations, vieux. Tu as de la chance que les filles comme elle te courent après. Figurez-vous que ce gars n’a jamais levé le petit doigt, et il se plaint de ne pas trouver quelqu’un. 

 

C’est vrai que maintenant que tu y repenses, Christopher a quelque chose de lumineux dans son visage hâlé, légèrement barbu. Peut-être cela vient-il de ses cheveux bouclés aux reflets noirs apaisants ? De son sourire qui donne l’impression d’être unique un bref instant ? Ou encore de son aura si réconfortante ? 

 

Régulièrement, des femmes de tout âge, de tout milieu venait le voir, glisser un papier, tenter leur chance. Et, prince paresseux en son royaume, il laissait les hommages fuir comme autant de grains de sable entre ses doigts lâches.

 

— Mais oui, je suis heureux, sort Christophe, presque davantage pour s’en convaincre lui-même, Elle est extra.

 

Il attrapa Émeline dans ses bras pour la bercer. Dans le même temps, il dépose un léger baiser papillon sur le coup palpitant de la jeune femme rassérénée. 

 

Mais toi, tu le sens, ce détachement en lui. Cette entrave qui fait qu’Émeline n’est destinée qu’à disparaître sous l’assaut des vagues de l’oubli. De n’être qu’un visage qu’on jette après l’avoir chéri. 

 

Tu manques de sursauter. La soudaine pression des doigts d’Arnaud te le confirme, lui aussi l’a senti. Gardons l’illusion, entends-tu dans les yeux de ton voisin, Laissons à Émeline le droit d’être reine une fois.

 

Tu acquiesces. Au loin, Pétronilla s’interpose ostensiblement entre Duncan et Olympe. Cette dernière repart dans le salon, non sans présenter dans un bref éclat un visage avide aux traits vivifiés par les substances dans votre direction. 

 

— On cherche Armand et Iris !

 

Tu entends cette voix qui résonne, brutale, par-dessus la musique qui diminue aussitôt. Les propriétaires, les lèvres écarlates encore de baiser, le rose aux joues, se précipitent dans le couloir. 

 

— Qu’est-ce qu’il se passe ? demande Iris, Qui est à la porte ?

 

Autour de vous, les invités se mettent à murmurer.

 

— Police municipale, mademoiselle, répond un écho bourru depuis le lourd battant de l’entrée, Je viens car nous avons reçu une plainte de vos voisins pour tapage nocturne. 

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