Chapitre 4 : Rosewood Manor

Par Mary

Chapitre 4 :

Rosewood Manor

 

 

 

 

Le lendemain matin, Stone, Adrian et moi nous retrouvons dans l’entrée alors que le jour se lève à peine. Je bénis Miss Davies d’avoir apporté ma veste doublée de fourrure, car le vent est vif. Elle m’accompagne jusqu’aux écuries, mais ne se promènera pas avec nous : elle a une sainte horreur des équidés.

Le bâtiment est situé derrière le manoir, dans un repli du terrain auquel on accède par un chemin de gravier clair. Stone a dû faire passer le mot, car trois chevaux déjà sellés nous attendent, un noir comme la suie, un bai et un gris à la crinière foncée. Adrian se dirige immédiatement vers le noir et lui flatte délicatement l’encolure. L’aristocrate s’empare des rênes du gris et me les tend :

— Vous monterez River, elle a bon caractère et le trot léger.

— Il y a plusieurs années que je n’ai pas monté, Stone.

— Ça reviendra vite, rassurez-vous. Nous irons doucement au début le temps que vous retrouviez vos marques. Oui, oui, j’arrive ! ajoute-t-il en s’approchant du troisième cheval qui commence à hennir.

Il sort une pomme de sa poche et lui donne, tout en caressant doucement la fine ligne blanche qui lui court le long du museau. Je n’arrive pas à déterminer qui de l’animal ou de Stone est le plus ravi de ce moment.

— Comet est vite jaloux, explique l’aristocrate.

— Ne l’écoutez pas, coupe gentiment Adrian, déjà en selle. Ce cheval n’est pas jaloux, mais exigeant, car Stone cède à tous ses caprices depuis qu’il est poulain. 

Pendant que le palefrenier m’aide à mettre le pied à l’étrier, l’intéressé confirme d’un hochement de tête.

— Qui n’a pas de point faible, je vous le demande.

Ma jument semble en effet de bonne composition et patiente le temps que je m’installe confortablement sur la selle. Nous partons vers le sud et l’entrée du parc. Stone me sert de guide :

— Le domaine s’étend sur trois miles de ce côté et deux miles et demi sur celui-ci.

— C’est immense !

— La forêt le recouvre presque entièrement. Nous n’entretenons que la maison et le jardin, ce qui est déjà considérable.

Nous contournons la petite butte arborée et avançons au pas jusqu’au hangar que j’ai remarqué en arrivant l’autre jour. En passant devant, Stone me montre la ferme, où un coq enroué chante l’aube au milieu de poules éparpillées.

— Vous ne le voyez pas, mais il y a également un grand carré potager et une serre qui permet de garder les semis.

— Cela suffit-il à tous vous nourrir ?

— Pour les légumes, presque. Cela dépend des saisons et des années. Pour le reste, nous avons besoin du marché, comme tout le monde. Theodore et Gareth s’occupent du jardin, avec l’aide d’Alexander, que vous avez vu aux écuries, quand il a le temps.

Impressionnant.

À côté de moi, Adrian a les yeux fixés sur le ciel parsemé de nuages qui captent les derniers éclats roses de l’aurore. Aujourd’hui, l’automne a revêtu ses plus beaux atours. Les branches dénudées se découpent à l’horizon et les sabots des chevaux foulent un sol jonché de feuilles marron qui s’émiettent en crissant. Par-dessus le toit du manoir, j’aperçois une longue ligne en forme de V : les oiseaux ont commencé leur périple vers des contrées plus clémentes.

— Et si nous passions par le sentier qui longe le ruisseau ? propose Adrian.

— Excellente idée, approuve Stone. Nous avons bien fait de partir si tôt. Vous sentez-vous d’humeur à un petit trot, Agathe ?

Je hoche la tête et mon concentre sur mes mouvements. À première vue, je m’y prends bien, car River semble ravie de ce changement d’allure. Adrian et moi suivons Stone sur un ravissant petit pont en pierre, derrière la ferme, et obliquons vers la gauche sur une piste qui s’enfonce dans les bois. Bientôt, la végétation nous enveloppe. La symphonie matinale des oiseaux se confond avec le murmure d’un ruisseau au fort courant qui serpente à travers la forêt.

Serais-je tombée moi aussi dans le terrier d’un lapin blanc ?

— Voilà quelque temps que je ne m’étais promené ici. Vous avez eu une idée brillante, mon ami, les couleurs sont splendides.

Je me retourne, mais Adrian reste silencieux, l’air rêveur dans le halo doré des hêtres et des ormes qui bordent le ruisseau. Nous cheminons ainsi jusqu’à ce que le sentier s’élargisse suffisamment pour que nous revenions les uns à la hauteur des autres. Nous ralentissons et Stone me reparle alors du concours :

—  Le matin, je m’occupe de mes obligations commerciales, aussi je vous propose de commencer dès cet après-midi les recherches bibliographiques. Il faut vous trouver un sujet d’investigation !

Je ne l’avais pas imaginé en homme d’affaires.

— Vous êtes donc aussi chef d’entreprise ?

— C’est de famille. Je m’étais destiné au l’enseignement par vocation, mais la vie en a décidé autrement. De toute façon, il faut bien financer le domaine. Mes principales activités concernent les communications par télégraphe et les chemins de fer. Mon père a bâti toute sa fortune dessus et j’ai fait fructifier nos actions.

— Pourquoi avoir arrêté l’enseignement ?

— Une longue histoire, répond-il avec un sourire. Que je vous raconterai peut-être un jour.

Je hoche poliment la tête, mais tout cela m’intrigue. Stone est une énigme : l’excentricité prédomine, son caractère, ses engagements — notamment envers moi — sont pour le moins saugrenus, mais derrière cette façade se cache quelqu’un de pragmatique et réfléchi. Plus j’apprends à le cerner, plus j’ai le sentiment qu’il ne laisse rien au hasard.

Nous ressortons du bois et je m’aperçois que nous avons fait le tour du parc.

— Je sens d’ici le petit-déjeuner de Mrs Blackwood ! s’exclame Stone. Voilà leur maison ! Kenneth et elle sont ensemble depuis toujours, et je crois savoir que vous avez rencontré leur fille, Lucy.

Les cheveux orange vif auraient dû me mettre la puce à l’oreille.

Il me montre un petit cottage propret, fenêtres aux volets bleus et rideaux en dentelle, que nous contournons pour rentrer aux écuries, droit devant.

Le silence d’Adrian commence à me poser question. Je ne sais presque rien de lui, à part sa formation à Oxford. Après que nous nous soyons changés et rafraîchis, je me retrouve assise en face de lui pour le petit-déjeuner (gargantuesque) et profite donc de l’occasion :

— Et vous, Adrian ? Vous avez donc terminé vos études ?

Il relève la tête, un peu surpris, mais répond avec chaleur :

— Le cursus principal, oui, l’été dernier. Je trouve seulement dommage qu’il n’y ait que les lettres classiques à l’honneur. Tellement de belle littérature s’invente de nos jours, qu’on qualifie à tort de « populaire ».

Il semble s’illuminer.

— Vous cherchez donc une spécialisation ? Pourquoi n’êtes-vous pas resté à l’université, dans ce cas ?

Non, non, non, pourquoi est-ce que j’ai dit ça ? Il va croire que je n’apprécie pas sa présence !

Son expression devient grave. Devant le regard outré que me jette Miss Davies, je m’empresse :

— Non pas que… Je suis désolée, j’avais pas l’intention de…

Tu t’enfonces, Agathe.

— Votre question est légitime, ne vous excusez pas.

Il avale une gorgée de thé puis explique :

— J’ai pris une année sabbatique. Ma mère est morte au début de l’année et mon existence a de fait gagné en complexité. Je reste ici jusqu’à ce que les affaires en cours soient réglées.

Les pieds dans le plat, bien joué.

— Je vous présente mes condoléances, Adrian. Je suis désolée d’avoir abordé ce sujet de façon aussi impromptue, à une heure aussi matinale.

Contre toute attente, il me sourit et plonge ses yeux noirs dans les miens.

— Je vous l’ai dit, il n’y a pas de mal.

Cette voix.

Kenneth arrive alors avec le journal et une petite pile de lettres, tel un messager salvateur : 

— Le courrier, Stone.

— Ah, parfait, merci !

Il délaisse le journal, s’empare d’une unique enveloppe bleue et rend le reste au majordome :

— Peux-tu laisser ceci sur mon bureau ? Cela peut attendre.

Il défait rapidement l’enveloppe et en sort la lettre qu’il lit avidement. Le nez dans mon assiette, je termine mes œufs brouillés en silence. Bien qu’elle soit à un mètre de moi, je sens la tension de Miss Davies. Elle va encore me reprendre à l’ordre pour mon manque de tact. Cette fois, j’en suis la première désolée : j’aurais très bien pu blesser Adrian et cette idée m’attriste.

Stone se redresse :

— Le devoir m’appelle. Adrian, voudriez-vous montrer la maison à nos invitées ? Je serai dans mon bureau.

Le jeune homme approuve et vide sa tasse d’un trait.

— Avec plaisir. Miss Davies, Miss Agathe, quand cela vous arrangerait-il ?

Je croise brièvement le regard de ma gouvernante ; le sermon d’abord.

— Je vais chercher mon châle et si cela vous convient, nous pouvons nous retrouver dans la bibliothèque dans dix minutes ?

— Excellent. À tout de suite.

Dix minutes pour un châle, c’est l’excuse la plus pitoyable que j’ai pu trouver. Heureusement que la maison est grande.

Une fois dans la chambre, je n’y coupe pas :

— Quand allez-vous parvenir à maîtriser ce qui sort de votre bouche ? Ce pauvre garçon !

— Je suis vraiment désolée, je ne m’en suis pas rendu compte.

Miss Davies soupire :

— C’est bien le problème. Un jour, vous ne vous en tirerez pas si facilement et vous le paierez cher. J’ai déjà cru vous avoir perdue avec l’affaire Ravencourt, je vous en supplie, n’en rajoutez pas. Cette maison possède bien des charmes, je vous le concède, mais la vraie vie vous rattrapera dès que vous en sortirez. Ne l’oubliez pas.

— Oui. Vous avez raison.

Elle marque une pause avant de partir dans un rire doux :

— Et prenez donc votre châle, sinon toute cette mascarade n’aura servi à rien.

C’est ça que j’aime avec cette femme : elle sait être ferme sans en devenir revêche.

Au pied de l’escalier, elle s’aperçoit qu’elle a laissé son mouchoir dans sa chambre (« J’espère ne pas avoir attrapé froid en vous accompagnant voir ces bêtes de malheur ! »). Je m’avance donc seule dans la bibliothèque, dont la porte est déjà ouverte. Je m’arrête net. Je m’attendais à voir Adrian, mais Stone se tient près de Kenneth qui devait attiser le feu dans la cheminée. Je ne discerne pas son visage, mais il garde la tête basse alors que le majordome lui enserre doucement l’épaule :

— Ce n’est que partie remise, Stone.

Je recule de quelques pas pour repasser hors de vue et fais semblant de renifler une composition de fleurs coupées, au demeurant très réussie, en entendant Miss Davies redescendre. Qu’est-ce que tout cela veut dire ? Cela a sans doute un lien avec la lettre de ce matin. Quand j’y repense, il est parti très vite et n’a pas terminé son assiette.

Adrian apparaît dans l’encadrement de la porte.

— Vous connaissez déjà la bibliothèque. Permettez.

Il nous contourne et nous entraîne vers la pièce opposée.

— Nous n’en aurons pas pour très longtemps malgré la taille de la maison. L’étage est majoritairement composé de chambres et Stone vous montrera lui-même ses bureaux.

En disant cela, il me fixe avec un sourire énigmatique. Il sait quelque chose que j’ignore et cela lui fait plaisir.

Nous traversons une immense salle de bal au parquet impeccablement lisse et débouchons dans le couloir, face à la salle à manger où Tillie finit de débarrasser le petit-déjeuner.

— La salle à manger, donc, ainsi que le petit salon. Pour le jardin d’hiver, je vous conseille de parler à Kenneth, il sera mieux à même de vous le faire visiter, il l’entretient avec dévotion depuis des années.

— Je croyais que vous aviez des jardiniers, s’étonne Miss Davies.

— Kenneth veille jalousement sur ses orchidées, Miss.

Le jeune homme ouvre la pièce suivante, tapissée de bleu roi. Un piano à queue trône au milieu et près d’une banquette, une commode vitrée surmontée d’un gramophone étale ses nombreux cylindres dans des rangements spéciaux.

— La salle de musique. Jouez-vous, Agathe ?

L’atmosphère de cet endroit me subjugue tellement que je mets un temps avant de répondre :

— Mon piano ferait des ravages sur vos oreilles, en revanche, j’obtiens de bons résultats avec un violon. Et vous ?

— Je ne me souviens pas de ma vie avant d’avoir découvert le plaisir de jouer du piano. Au même titre que la lecture, je trouve beaucoup de réconfort dans la musique. Après tout, son but n’est-il pas d’exacerber la puissance des émotions humaines ?

Sa remarque me fait frissonner. Dès qu’il parle de littérature, ou de musique, Adrian semble dégager une sorte de magnétisme qui communique la passion qui l’anime. Je me demande si je produis le même effet avec la physique. Je parviens à articuler :

— Si, en effet.

Mon trouble passe inaperçu. Les pièces utilitaires, la lingerie, la cuisine — où je rencontre pour la première fois Mrs Blackwood, le cordon-bleu en chef — se succèdent dans le rez-de-chaussée. L’étage ne comportant que des chambres et les appartements de Stone et Adrian, que nous ne visitons pas, nous en avons vite terminé.

Miss Davies et moi nous installons ensuite dans la bibliothèque pour lire pendant le reste de la matinée. J’examine les titres des publications qui pourraient servir pour le concours. Je me perds dans les rayonnages jusqu’au déjeuner et après une tasse de café, mon hôte m’invite à un bureau d’étude, sous la garde de Miss Davies qui nous observe par-dessus son tambour à broder.

— Je crois qu’il est plus sage que nous envisagions toutes les possibilités pour votre projet, Agathe. La physique est un vaste sujet, nous avons de quoi faire. Je suppose que vous désirez néanmoins vous concentrer sur la mécanique céleste ?

— C’est de loin le domaine que je maîtrise le mieux. J’ai réfléchi à la question ce matin. Examiner toutes les parutions récentes ainsi que les ouvrages théoriques classiques me paraît un bon début, qu’en pensez-vous ?

— Voilà ce que j’appelle raisonner en scientifique ! Commençons par la théorie, voulez-vous ? Si mes calculs sont bons, j’aurais une ou deux surprises pour vous ce soir.

Il monte sur un escabeau et en redescend avec deux livres pendant que je digère encore l’annonce. Une idée terrifiante m’effleure l’esprit : 

— Stone, puis-je vous demander quelque chose ?

Miss Davies a redressé la tête, la prudence est de mise.

— Je vous écoute.

— Pourquoi faites-vous tout cela pour moi ?

Il lâche la pile de livres dont les reliures en cuir étouffent le choc contre le bois du bureau.

— Je comprends vos doutes et j’entends bien les dissiper. Vous ne devez pas avoir l’habitude d’une telle attitude. Sachez tout d’abord que cela me fait plaisir. Je n’avais pas connu autant d’émulation intellectuelle depuis des années ici. Entre Adrian qui dévore ma bibliothèque et vous qui participez au concours, vous n’avez pas idée de combien la maison me paraît vivante. En parallèle, je vous ai déjà dit que je regrettais mon passé de professeur. Cela me rappelle seulement le bon vieux temps. Je ne vous cacherais pas que j’ai moi-même quelques intérêts à ce concours, mais rien qui puisse vous mettre en fâcheuse position, je vous l’assure. Je souhaite vraiment votre réussite, Agathe, et rien d’autre. À moins que…

Il a compris où je voulais en venir.

Il penche la tête vers Miss Davies, qui retourne à sa tapisserie, puis éclate de rire.

— Je vois. Ne vous inquiétez pas. Aussi charmante et talentueuse que vous puissiez être, mon amie, apprenez que mon cœur est déjà pris. Navré, Miss Davies, je crains de n’être d’aucun intérêt pour votre protégée !

Ma gouvernante sourit derrière son aiguille et l’étau dans ma poitrine se desserre.

OUF.

— Maintenant que vous êtes rassurée, Agathe, continue Stone, si nous en revenions à ce concours ?

J’attrape le premier livre qui me passe sous la main et m’installe sur ma chaise. Le soulagement doit s’entendre dans ma voix :

— Avec joie.

 

Nous travaillons d’arrache-pied jusqu’au dîner. Pendant plus de quatre heures, nous enchaînons les lectures et énonçons à voix haute toutes les possibilités de sujet. Heureusement, Kenneth nous porte un plateau avec des pâtisseries ainsi qu’une théière plus que bienvenue. Adrian a purement et simplement disparu au milieu de la journée et ne réapparaît qu’au crépuscule, où il s’assoit dans un fauteuil pour lire. Nous épluchons les pistes dans les œuvres de Newton, Lagrange et Kepler, mais rien de concret ne se profile à l’horizon.

— La période de recherches bibliographiques est à la fois la plus éprouvante et la plus efficace de toutes, me rassure Stone lorsque nous nous mettons à table. Nous avons éliminé tellement de théories aujourd’hui ! Quand nous en trouverons une que nous ne pourrons pas éluder, nous aurons trouvé votre sujet. Kenneth, je crois que nous avons reçu du courrier ?

— Je vais vérifier de ce pas.

Il revient avec le journal du soir et un paquet plutôt volumineux qu’il pose à côté du maître de maison.

— Il y a aussi une lettre pour vous, Miss Agathe.

Une lettre pour moi ?

— Merci, Kenneth.

À l’écriture, elle vient de Mère.

— Veuillez m’excuser.

Je me lève et passe au petit salon pour la lire. Je me demande ce qu’elle veut alors qu’elle n’est partie que depuis deux jours. Ce n’est pas son genre de m’écrire pour prendre des nouvelles.

 

Le 3 octobre 1898

 

Ma chère Agathe,

 

Nous sommes bien arrivés à Londres et le temps est affreux. Le Suffolk avait au moins l’avantage de nous faire oublier cet obscur brouillard. Eric et Euphemia se portent très bien, et je dois reconnaître que ta sœur a fait du très beau travail avec sa maison. Son motif pour les coussins est un ravissement.

Je suis au regret de te dire que ton père a eu un entretien avec Lord Bancroft cet après-midi. Au fil de la conversation, ils en sont venus à ta présence à Rosewood Manor, que nous pensions être une bonne idée. Il se trouve que Lord Bancroft connaît bien Lord Stone et qu’il adviendrait que sa réputation dépasse l’excentricité. Ton père n’est pas rentré dans les détails, bien évidemment. Après en avoir discuté, nous avons jugé plus sage que tu quittes cet endroit au plus vite si tu veux espérer préserver ton avenir et trouver un parti convenable.

Le mieux que tu puisses faire, c’est demander son aide à Miss Davies. Tu prétendras être souffrante et elle recommandera un retour immédiat à la maison pour ton confort. C’est le plus raisonnable.

Cette lettre te parviendra demain soir, si tout va bien. Je t’en conjure, ne t’entête pas pour quelques fantaisies de jeune fille et suis mon conseil. Je ne désire rien d’autre que ton bonheur.

 

Bien à toi,

KL.

 

 

Le papier se plie tant la rage me fait serrer les doigts.

Depuis quand se soucie-t-elle de mon bonheur ? Elle n’a jamais compris que mon bonheur passe par la physique, la science et les livres. Tout cela lui importe peu : il faudrait que je me taise, que je me range, que je sois un double d’Euphemia, si douce, si féminine, si discrète, mais ce n’est pas moi !

Non, elle ne désire pas mon bonheur.

Elle souhaite ma réputation, et par extension, la sienne.

— MIIAAAAAAW !

Lancelot avance soudainement vers moi, me détournant de ma colère. Je m’abaisse à son niveau pour tenter une approche — ma grand-mère disait toujours que caresser son chat apaisait ses nerfs. Les flammes de la cheminée se reflètent dans ses yeux d’ambre. Du bout de la truffe, il renifle ma main avant de frotter joues et moustaches avec passion.

Je dissimule la lettre dans la poche de ma jupe. Je m’en occuperai plus tard ; on risque de se demander ce qui me prend autant de temps. Je retourne à la salle à manger sous le regard interrogateur de Miss Davies. À côté de mon assiette, le paquet que Kenneth a apporté semble m’attendre. Devant ma perplexité, Stone me lance :

— Allez-y. Je les avais en grande partie commandés pour vous.

Intriguée, je défais le papier. Au toucher, on dirait un empilement de magazines féminins comme en lit ma sœur. Une petite dizaine, pas plus.

Lorsque je termine de déballer le colis, entre le message de ma mère et ça, les larmes me montent aux yeux malgré moi. J’essaye de remercier Stone, mais rien ne sort. À la place, c’est lui qui prend la parole :

— Tous les numéros de l’Astronomical Journal sur les trois dernières années. J’ai pensé que cela nous serait utile.

Je cache mon émotion, mais mes mains tremblent. Ma décision est prise. Peu importe la prétendue réputation de Stone, peu importe la mienne.

Je ne parlerai à personne de cette lettre.  

 

 

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Elf
Posté le 23/06/2020
Je peux pas m'empêcher de commenter encore, c'est tellement bien écrit ! La lettre m'a agacée, non mais je rêve (l'excentricté de Stone serait-ce son orientation sexuelle - je me fais tellement influencer par les commentaires x) hâte de découvrir un peu plus du mystère qui l'entoure "ce n'est que partie remise''
Sinon, j'adore le point de vue d'Agathe, et le petit Adrian discret est parfait. Je n'aime pas du tout la physique mais ressentir la passion qu'Agathe y met est communicative :) encore un excellent chapitre <3
Mary
Posté le 23/06/2020
Ne te prive pas, c'est un plaisir de recevoir des commentaires comme le tien <3
Ah, pour Stone, il va falloir faire preuve d'un peu de patience ;)
Adrian fait l'unanimité de manière générale, hinhinhin.

Par contre, merci vraiment de ce retour sur la physique. Vu que c'est un roman pour ados/ jeunes adultes, ça me fait très plaisir que tu trouves du plaisir à lire des passages "scientifiques" malgré le fait que ce ne soit pas ton truc à la base !

À bientôt !
Elf
Posté le 24/06/2020
<3
J'ai compris que le mystère Stone n'était pas pour maintenant xD hélaaaaas
Je ne trouve pas ça dérangeant du tout, au contraire, cela ajoute de la véracité au propos, d'autant que c'est intéressant de découvrir où en était les sciences à ce moment là :)
Hinata
Posté le 22/06/2020
Yo go girl!!!
Aaah cette lettre m'avait fait tellement peur ! Je suis super contente que le caractère rebelle et indépendant d'Agathe lui fasse franchir ce pas de ne pas écouter ses parents !

Stone est toujours aussi intriguant (rien ne vaut une petite discussion surprise à la dérobée dans la bibliothèque, n'est ce pas ?), et Adrian un peu moins mais quand même un peu. D'ailleurs j'aime beaucoup qu'il ne soit pas le centre de l'attention. Son caractère discret est très bien illustré par sa présence dans la narration et les quelques observations d'Agathe.

Oh et la balade à cheval ! Ce régal ! C'est à la fois magique et hyper frustrant parce qu'on veut trop être à leur place !!!!

On continue, la lecture est très agréable ^^
Hinata
Posté le 22/06/2020
PS : je viens de lire en diagonale les commentaires et je tombe sur celui de Léthé et... Le ship Stone/Kenneth XD Moi aussi j'y ai pensé, et dès le premier chapitre haha ^^" J'étais en train de l'abandonner vu que si j'ai bien compris, il vit avec sa femme et sa fille ? Mais en même tps le fait que je sois pas la seule à y voir qqch là dedans et puis surtout ta réponse pas claire du tout, bref, je suis de nouveau aux aguets, voilà XD
Mary
Posté le 22/06/2020
Oui, Agathe a un caractère assez prononcé haha (et tant mieux)
Je te laisse en suspense au sujet de Kenneth (oui parce que je suis un peu sadique sur les bords mouhahaha)
Merci pour tes remarques sur les personnages et spécialement pour Adrian !

À très vite !
Nolwenn
Posté le 20/06/2020
Toujours un régal et l'intrigue qui se met petit à petit en place....
En plus de petits détails déjà cités dans les commentaires, la tournure de la première partie de la phrase d'adrian sur le piano m'a freinée, "je ne me souviens pas de ma vie avant d'avoir découvert le plaisir de jouer du piano ", sur le fond je comprends, c'est sur l'enchaînement et le rythme de la phrase que j'ai une légère gêne Mais ce n'est que mon ressenti, C'est un passage important qui fait écho à l'une des plus belles scènes du livre c'est peut être aussi pour ça que j'y suis plus sensible...
Mary
Posté le 20/06/2020
Ooooh merci <3
Je note la bizarrerie sur la phrase, je reviendrais dessus aux corrections !
Eulalie
Posté le 10/05/2020
Je suis toujours étonnée par le ton frais et moderne de ton écriture pour une période aussi conservatrice que le XIXe siècle. C'est agréable et dépaysant et pourtant il me manque parfois ce côté désuet que j'aime savourer.
Je me régale de la tournure que prend l'intrigue. Toutes ces cachotteries dans tout les coins, ça promet ! J'ai été un peu désarçonnée par la réaction vive de Miss Davies face à l'indélicatesse d'Agathe. Et j'ai aimé la maladresse de l'échange entre Adrian et Agathe (je soupçonne que ces deux là vont bien s'entendre par la suite). Je me demande aussi pourquoi Mrs Blackwood est la seule dont nous n'avons pas le prénom.
Comme au chapitre précédent je sens qu'il y a de belles choses dans cette demeure mais j'ai du mal à m'attacher aux descriptions. J'ai un peu la sensation que tout va vite. Même ses recherches ne semblent pas aussi fastidieuses, longues et épuisantes que les miennes à l'époque de mon mémoire.
Quelques pinaillages pour finir et je cours lire la suite !

"Nous irons doucement au début le temps que vous retrouviez vos marques." = Il me manque une ponctuation ici pour trouver le rythme de lecture.
"Il sort une pomme de sa poche et lui donne" = Serais-tu toulousaine ;-) ? L'absence du pronom COD de rappel dans une coordonnée est typique. Je pense que le français moyen dirait plutôt "la lui donne". A toi de choisir !
"d’un ruisseau au fort courant" = j'ai buté sur cet adjectif antéposé, il casse mon rythme de lecture.
"Serais-je tombée moi aussi dans le terrier d’un lapin blanc ?" = Je ne comprends pas cette réflexion. Pour moi elle fait référence à Alice de Lewis Caroll qui est bien un roman de l'époque (1865) mais je ne vois pas le lien entre les pensées de Agathe et l'allusion au Pays des Merveilles dérangé et fou.
Mary
Posté le 11/05/2020
Hello !
Merci pour ce retour :D
Pour ce qui est de l'écriture, je t'avoue que je laisse venir, je ne réfléchis pas forcément à l'effet que ça rend. Pour tout dire, je m'amuse beaucoup ^^
Ah Miss Davies reste de son époque malgré tout. Quant à Agathe et Adrian...oui, ça devrait aller :p
Je garde précieusement tes remarques pour les corrections :D
À bientôt pour la suite !
stellala
Posté le 28/04/2020
Pas vraiment constructif comme commentaire, mais vraiment j'aime de plus en plus l'histoire! C'est devenu mon moment d'évasion de la journée <3 merci!
Mary
Posté le 29/04/2020
Peut-être, mais ça me fait très très plaisir <3 Merci beaucoup beaucoup <3
SalynaCushing-P
Posté le 16/04/2020
J'aime toujours autant pour le moment. La recherche d'un sujet est une tâche difficile (dixit l'ancienne thésarde). Le mystère autour des personnages s’épaissis aussi. Merci pour ce petit moment d'évasion.
Mary
Posté le 16/04/2020
Avec plaisir ! Oui, la recherche de sujet c'est la galère (mon mari est un ancien chercheur XDD nous avons des souvenirs mémorables de la rédaction sa thèse - NON)
À bientôt !
Léthé
Posté le 11/04/2020
Je laisse le commentaire le plus inutile de FPA pour dire que je pense que Stone est amoureux de Kenneth (son majordome, si je me trompe pas de prénom) xDDD Voilà, je les shippe à mort, même si j’ai invité une histoire d’amour caché où Stone n’a jamais rien dit à Kenneth ❤️

Maintenant je suis à fond dedans xD
Mary
Posté le 11/04/2020
Hahahahaha ton commentaire n'est pas inutile, il est au contraire très drôle, parce que... je sais des choses, moi.
Attends un peu avant d'établir ta liste définitive de ship, va. :3
Cocochoup
Posté le 10/04/2020
Coucou !
Je note avec délice tous les indices que tu parsèmes pour commencer à imaginer ce que tu nous réserves comme intrigue !
Une plume toujours aussi jolie et efficace.
Quelques points de pinaillage....
Je m'étais déjà fait la remarque sur les chapitres précédents, et l'impression se confirme. Je ne suis pas totalement convaincu par les phrases en italique, censée représenter les pensées d'Agathe. Étant donné que le reste de la narration est déjà en "je", je ne trouve pas de différence net entre le récit et ses pensées et du coup je trouve qu'elles tombent un peu comme des cheveux dans la soupe.

Le deuxième point c'est le Miawwww du chat.
J'ai mis un peu de temps à comprendre que c'était un chat. Pendant un très court instant j'ai cru que c'était un cri de colère d'Agathe après qu'elle ait reçu la lettre de sa mère XD
Mary
Posté le 10/04/2020
Coucou !
Ta réflexion sur les pensées en italique est justifiée, je vais y réfléchir, mais je pense que je vais les garder. Pour moi, c'est clairement ce qu'elle pense et qu'elle ne peut vraiment pas dire même dans le cadre de la narration.
Lancelot a le don d'apparaître quand on ne s'y attend pas (c'est le principe même de ce chat) c'est normal que ça détonne ;)
À très vite pour la suite, j'ai vu que tu avais déjà commenté le chapitre suivant !
Isapass
Posté le 09/04/2020
Très sympa !
Bon, je ne vais pas m'étendre à nouveau sur ta plume, mais comme ça fait quand même toujours plaisir à lire, je peux quand même dire que c'est toujours un bonheur.
La première partie du chapitre, avec la promenade à travers le parc, m'a d'abord paru un peu trop tranquille, mais tu en profites quand même pour faire un peu monter la tension autour du mystérieux Adrian (et les descriptions sont charmantes), donc rien à dire.
Ensuite, ça y est, les premiers mystères apparaissent (l'affliction apparente de Stone suite à la lettre bleue, les affaires d'Adrian et le décès de sa mère...) ainsi que le premier obstacle : les parents d'Agathe qui veulent sauver sa réputation.
Evidemment mon imagination s'est ruée sur ces pistes pour commencer à échafauder... rien du tout puisque les indices sont un peu maigres pour l'instant, n'empêche que ma curiosité s'est réveillée après le petit endormissement du chapitre 3 !
Du coup, je ne vais pas tarder à lire le chapitre suivant (qui s'appelle juste "Chapitre" d'ailleurs, sur FPA, au lieu de "Chapitre 5" ;) )
Détails et pinaillages :
"Je hoche la tête et mon concentre sur mes mouvements." : et me concentre ?
"Je m’étais destiné au l’enseignement par vocation," : à l'enseignement
"Elle va encore me reprendre à l’ordre pour mon manque de tact." : "me reprendre pour mon manque de tact" ou "me rappeler à l'ordre pour mon manque de tact"
"— Je crois qu’il est plus sage que nous envisagions toutes les possibilités pour votre projet, Agathe." : l'expression plus sage s'oppose un peu au fait d'envisager TOUTES les possibilités. Du coup, je trouve que la phrase en paraît un peu bancale. Peut-être quelque chose comme "Et si nous commencions par envisager toutes les possibilités ?" serait plus logique ?
"Elle souhaite ma réputation, et par extension, la sienne." : c'est un peu du pinaillage mais "souhaiter une réputation", ça me paraît bizarre, comme formulation. Peut-être "Elle souhaite préserver ma réputation" ou "Elle ne s'intéresse qu'à ma réputation" ?
Bises
Mary
Posté le 09/04/2020
Merci pour ton retour enthousiaste :D
Oui, les indices sont un peu maigres pour le moment, ça s'accélère doucement dans le chapitre 5, beaucoup plus dans le 6 - qui sera la fin de la première partie (déjà!)
Tant mieux si tu trouves que ça se réveille, ça me rassure un peu. Le chapitre 3 est encore perfectible, mais au moins, c'est déjà pas mal si ça repart après !
À très bientôt pour la suite (et je m'en vais corriger cette histoire d'intitulé XD Je suis un gros boulet haha) et merci pour les pinaillages ;)
Alice_Lath
Posté le 08/04/2020
Oooh, j'aime beaucoup ce que tu as fait de cette lettre de la maman qui vient mettre du piment à tout ça! Cette fois, elle aussi a son petit secret à garder. J'aime aussi beaucoup comment tu retranscris l'atmosphère enthousiaste de tout ce petit monde voué à leur passion dans un environnement enchanteur... Aaaah, ça me fait rêver en tout cas huhu
Juste un point de détail gustatif personnel (donc tu en fais bien ce que tu veux huhu): Je ne vois pas trop l'utilité de la balade à cheval dans l'histoire qui, à mon sens, pourrait peut-être être élaguée ;) (sauf si bien sûr, tu la glisses maintenant pour en tirer quelque chose plus tard)
Mary
Posté le 09/04/2020
Je trouve aussi la scène de la promenade un peu longue, mais j'ai laissé ça aux corrections. En attendant, j'ai quand même parsemé des indices dedans !
Oui, tu as vraiment bien cerné l'idée de Rosewood Manor ! Si ça te fait rêver, tant mieux, car c'était le but ! Après, pour le moment...tout va bien. :p
À très vite pour la suite et merci de ton retour !
Prudence
Posté le 06/04/2020
Wouah ! J'adore cette lettre qui vient bousculer le récit ! Stone est de plus en plus intriguant, j'ai hâte de savoir où tu nous emmèneras dans cette intrigue ! (Adrian aussi, d'ailleurs - j'ai beaucoup aimé le passage du piano). Le moment de doute sur les intentions de Stone m'a bien fait rire (avec le "OUF." notamment.)

La promenade à cheval me paraît être une bonne idée, mais j'aurais apprécié qu'elle soit plus étoffée (peut être en y ajoutant un peu d'action ? ou d'humour ? de précisions sur le passé d'Agathe ?).

Je commence vraiment à m'attacher à Agathe quand elle parle avec maladresse et qu'elle se met en colère. On la sent vraiment humaine et vivante. C'est pour ça que je reste un peu sur ma faim. Je la trouve un peu effacée. Pas tout le temps, bien sûr ! :-)

Il y a une petite chose qui m'a un peu dérangée. C'est le fait que tout s'enchaîne un peu trop vite. Les dialogues sont un peu trop courts à mon goût car ils ralentissent le rythme du récit. Peut être faire quelques ellipses, je ne sais.

Après, ce n'est que mon avis, je pense que beaucoup ne seront pas d'accord. Et puis, je suis loin d'être experte dans le domaine !

Il m'est toujours aussi délicieux de se plonger dans le monde d'Agathe ! J'apprends beaucoup de choses, mine de rien !

En espérant que mon commentaire puisse t'aider ! ^^
Mary
Posté le 06/04/2020
Merci de ton commentaire ! <3 La promenade à cheval, en fait, je la trouve déjà presque trop longue ! Tout s'enchaîne plutôt vite et c'est voulu, parce que t'imagines pas le noooombre de trucs que j'ai à placer avant la fin de la première partie (que j'ai prévue au chapitre 6). Merci pour Adrian, j'essaie de lui faire prendre corps, petit à petit, c'est pas évident, il est parfois un peu récalcitrant.
Agathe ne parle pas forcément beaucoup, mais comme vous êtes sans arrêt dans sa tête, je pense que ce n'est pas un problème. En plus, elle a beau être dans une maison où elle est censée pouvoir dire tout ce qu'elle veut, elle a sa gouvernante sur le dos et surtout toute une éducation à attendre qu'on te donne la parole pour parler ! C'est pour ça qu'il y a encore plein de choses qu'elle ne dit pas à voix haute.
Il y aura une grosse ellipse dans le chapitre 5 :D Je n'en dis pas plus.
Encore merci !
Prudence
Posté le 06/04/2020
Je comprends totalement ! Je sens qu'on va se régaler ! :-)
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