Chapitre 4 – Repas frugal et minauderies

Par jubibby

Édouard n’avait pas réussi à dormir de la nuit, se retournant en tous sens, pensant à cette journée qui l’attendait le lendemain, cette permission loin du palais que son père lui avait accordée. L’excitation l’avait gagné au cours de la soirée et n’était pas redescendue depuis. Il avait tant espéré cette sortie qu’il avait de plus en plus de mal à y croire. Et s’il avait rêvé tout cela ? Et si son père changeait subitement d’avis ? Non, il avait préféré ne pas y penser. Il y avait bien d’autres sujets qui le tourmentaient et auxquels il devait trouver une solution avant cela. Le premier d’entre eux portait deux prénoms : Carl et Hans. Édouard n’avait jamais réellement discuté avec eux mais il savait les deux gardes loyaux envers leur roi. S’ils avaient reçu pour ordre de surveiller le prince de près et de ne pas le laisser seul, comme il le pensait, alors il allait vraisemblablement être difficile pour lui de goûter à une réelle liberté à l’occasion de cette visite de Castelonde. Il allait devoir trouver un moyen de semer ses chaperons, de profiter de cette permission seul. Pour quelques heures du moins.

Le prince finit par renoncer face à son manque de sommeil en se levant peu avant l’aube. Il enfila les vieux habits de villageois que Catherine avait dénichés pour lui et ajusta son déguisement en s’ébouriffant les cheveux et en mettant de la suie sur ses vêtements. Il attrapa le petit miroir posé sur le manteau de la cheminée et observa son reflet. Les traits tirés par la nuit blanche qu’il venait de passer, les cheveux en bataille, la barbe qu’il n’avait finalement pas rasée, rien ne semblait indiquer qu’il était le prince Édouard. Il sourit en reposant le miroir.

Les deux gardes lui avaient donné rendez-vous dans la cour du palais au lever du soleil. Édouard s’approcha de la fenêtre et jeta un regard au dehors. Tout était encore très sombre mais il devinait au loin l’astre solaire qui entamait sa course. Le prince revêtit une vieille cape, se déplaça en direction de la bibliothèque et actionna l’ouverture des passages secrets. L’obscurité y était totale mais sa connaissance des lieux le guidait mieux que n’importe quelle lumière. Il parcourut les couloirs exigus à toute vitesse et ne mit que quelques minutes pour arriver au niveau du panneau de pierre caché par la vieille tapisserie de la galerie couverte. Plaquant son oreille contre la paroi, le jeune homme s’assura que personne ne se trouvait de l’autre côté. Il ouvrit la porte et se glissa à l’extérieur, veillant à refermer le panneau derrière lui, avant de s’extirper de la tapisserie et de se diriger vers la basse-cour.

À son grand soulagement, les deux gardes qui devaient l’accompagner se trouvaient déjà là. Édouard s’approcha et remarqua qu’ils ne portaient pas leur uniforme bleu nuit de d’habitude : tout comme lui, ils s’étaient vêtus d’habits ordinaires. Ils n’avaient pas pour autant abandonné leur arme de service, dont le fourreau était accroché à leur ceinture. Un homme de taille moyenne aux cheveux roux et à la barbe hirsute s’avança vers lui tandis qu’Édouard s’approchait.

– Votre altesse, nous sommes prêts à vous accompagner.

Le garde qui venait de s’exprimer se nommait Carl. Il était accompagné d’un homme bien plus grand que lui, aux cheveux bruns graisseux descendant jusqu’aux épaules, des yeux noirs au regard dur. Édouard ne l’avait jamais entendu prononcer un mot. Charles devait avoir raison en affirmant que Hans était aussi muet que Carl était bavard. Le prince ignorait pourquoi son père avait choisi d’associer ces deux gardes mais une chose était certaine, ils faisaient la paire.

– Pas de cela aujourd’hui, je vous prie. Appelez-moi simplement Édouard.

– Entendu, messire. Euh, Édouard, je veux dire, se rattrapa hâtivement Carl devant le regard courroucé du prince. Une barque a été préparée afin que nous descendions le fleuve jusqu’à la cité. Par ici, je vous prie.

Édouard opina du chef et suivit Carl. Ils traversèrent la cour en direction du châtelet qui était la seule porte de sortie vers l’extérieur. La herse avait été levée à mi-hauteur et les trois hommes se penchèrent pour la franchir. Carl bifurqua aussitôt sur la droite, en direction de l’embarcadère, alors que le jour commençait à se lever tout autour d'eux.

Ça y est, il y était. Dehors. L’air lui semblait soudain plus frais, plus vivifiant, plus enivrant que jamais. Il pouvait observer de près les arbres de la forêt environnante recouvrer leur feuillage tandis que l’hiver laissait doucement place au printemps. Il entendait très nettement le chant matinal des oiseaux, le cri des écureuils courant dans les arbres et bien d’autres sons qu’il ne parvenait pas à identifier. Quelle joie immense que de pouvoir être si proche de toute cette vie !

Édouard sentit l’ombre de Hans sur lui et comprit qu’il devait reprendre la route. Il accéléra le pas pour rejoindre Carl qui descendait déjà vers le quai aménagé sur le fleuve, le long des remparts. C’était le point d’approvisionnement du palais qui recevait ainsi des denrées de l’ensemble du royaume. Les portes avaient beau avoir été fermées, le roi n’avait pas renoncé pour autant au commerce avec ses sujets.

Carl était arrivé au niveau du quai et remontait déjà l’appontement jusqu’à la barque qui avait été préparée pour eux. Il monta dedans, s'installant à l'avant, et attrapa les deux rames qui s’y trouvaient puis invita le prince à s’y installer. Édouard s’approcha et grimpa à bord de l’embarcation. Il faillit perdre l’équilibre, déstabilisé par le ballotement de la barque sur le fleuve. Cela faisait si longtemps qu’il n’avait pas navigué qu’il en avait oublié cette sensation ! Il s’assit sur le banc du fond tandis que Hans grimpait à bord à son tour. Carl lui tendit les pagaies et le géant alla s’installer au centre face au prince tandis que son acolyte dénouait la corde qui les retenait au quai. Doucement, les deux gardes éloignèrent la barque de l’appontement et l’embarcation se mit en route.

Les rayons du soleil commencèrent à percer à travers la forêt et, rapidement, le décor tout autour d’eux se fit plus précis. La force de Hans donnait de la vitesse à la barque qui semblait glisser sur l’eau du fleuve. Castelonde était à quelques heures de navigation : partir à l’aube leur permettrait d’y être à l’heure où la cité serait sortie de son sommeil, les rues bondées par les hommes et les femmes vaquant à leurs occupations quotidiennes. Édouard avait peine à imaginer ce que donnerait cette journée et ce qu’il arriverait à en tirer. Il savait qu’il serait surveillé de près et qu’il ne pourrait probablement pas se rendre n’importe où. Cela lui suffirait-il pour voir de ses propres yeux comment vivaient ces hommes et ces femmes ? S’ils manquaient de quoi que ce soit ? S’il pouvait faire quelque chose pour eux ? Ou son père avait-il donné pour consigne aux deux gardes de ne l’emmener que dans les quartiers les plus prospères, là où il ne craindrait rien, là où il n’y avait aucune misère ?

Il laissa ainsi ses pensées voguer au loin tandis que la petite embarcation descendait le long du fleuve. Carl était anormalement silencieux pour l’occasion, ce qu’Édouard apprécia. Il n’avait guère envie de discuter et encore moins d’écouter un long monologue. La nouvelle de ses fiançailles à venir avec la reine Blanche s’était propagée au palais sans qu’il pût y faire quoi que ce soit. Catherine avait tenu parole et Édouard avait eu droit à quelques jours de répit ; cela lui avait toutefois semblé bien trop peu. Lui qui avait encore du mal à se faire à l’idée d’épouser une inconnue devait à présent subir les commérages qui s’étaient répandus partout au palais. Ne pourrait-il donc jamais être tranquille ? Ne pas faire l’objet de chuchotements à la moindre de ses apparitions ? Ne pas être traité en prince mais en jeune homme ordinaire ? Comme en cet instant ? Il ferma les yeux, chassant toute pensée de son esprit, laissant ses sens découvrir ce qui l’entourait pour le reste de leur trajet tandis que le soleil finissait de se lever et que la vie s’éveillait tout autour d’eux.

 

– Nous y voilà presque, accrochez-vous Édouard, ça risque de balloter un peu. Hans, à toi de jouer.

Carl avait sorti le prince de ses pensées à l’approche de la cité. Elle n’était pas encore tout à fait visible mais Édouard devinait un peu plus loin, en hauteur, là où la forêt se faisait moins dense, la silhouette du château où il était né et avait grandi. Il ressentit un pincement au cœur en songeant à cette époque si lointaine où il y vivait avec ses deux parents. Qu’avait pu devenir cette résidence royale une fois vidée de ses occupants ?

Le fleuve tourna sur la gauche et les arbres qui se trouvaient sur la rive laissèrent entrevoir l’emplacement du quai où ils pourraient s’amarrer. Hans ralentit le rythme et guida leur embarcation dans ce dernier virage, aidé des indications précises de Carl.

– Sacrebleu, qu’est-ce que cela signifie ?

Il ne fallut pas longtemps à Édouard pour comprendre pourquoi Carl s’était soudainement mis à jurer. Assis à l’avant de la barque, il avait été le premier à constater que le quai de la cité avait été assailli par des embarcations de toutes sortes. À terre, une grande agitation semblait animer les villageois qui y travaillaient. Édouard vit Hans se retourner et grommeler devant ce spectacle. Il allait devoir manœuvrer pour passer entre les bateaux qui stationnaient là.

– Par ici, il y a une place pour débarquer, avait lancé Carl en pointant le quai du doigt.

Édouard sentit la barque se diriger plus à droite, vers l’extrémité de l’appontement. Deux larges gabarres en plein déchargement y étaient stationnées de part et d’autre et Édouard ne voyait pas vraiment par où ils pourraient passer. Hans, toutefois, savait précisément ce qu’il faisait, guidé par la confiance qu’il avait en son ami. Lui et Carl avaient l’habitude de faire équipe et le garde avait tout de suite compris ce que son acolyte avait en tête. Ils dépassèrent le quai et les deux navires marchands et c’est à cet instant qu’Édouard vit ce qu’il n’avait pas remarqué auparavant : un tout petit espace, à peine plus grand que la largeur de leur barque, entre deux bateaux de pêche amarrés près de la rive. Hans redoubla d’effort pour atteindre cette partie du quai avant qu’ils ne soient entrainés par le courant. Dès qu’il le put, Carl s’agrippa à la proue d’un des deux bateaux et la barque commença à pivoter. Les deux gardes se coordonnèrent de manière à écarter les deux navires pour y glisser la poupe de leur embarcation. Ils n’avaient pas besoin de se parler pour cela, preuve s’il en fallait de leur grande complicité.

Un léger cahot agita la barque lorsque la poupe cogna le rebord du quai. Édouard se leva et débarqua tandis que Hans se chargeait d’accrocher leur embarcation. Tout autour d’eux, des dizaines de villageois s’affairaient auprès des deux gabarres qui leur avaient bloqué l’accès à l’appontement. Toutes sortes de caisses de bois, de jarres et de marchandises exotiques défilaient sous leurs yeux. Édouard sentit Carl s’agacer dans son dos. Le soldat alpagua un homme qui passait par là, les bras remplis de paniers.

– Hola l’ami, pourquoi toute cette agitation ? Les quais ne devraient-ils pas être déserts à cette heure-ci ?

– C’est que c’est jour de Foire mon bon monsieur ! Les marchands sont venus nombreux pour commercer. Voilà des heures que nous déchargeons tout ce qu’ils ont apporté.

– La Foire ? s’exclama Carl, interloqué. Vous voulez dire la Foire du Printemps ? Mais n’était-elle pas censée avoir lieu dans deux semaines ?

L’homme hésita et se mit à compter sur ses doigts.

– C’est que vous avez raison, dans deux semaines, c’était ce qui était prévu. Mais le bruit court que les portes du palais pourraient s’ouvrir aux visiteurs dans quelques jours. Croyez-le ou pas mais les marchands, eux, ne rateraient cela pour rien au monde. Ils sont venus de loin et avec leurs marchandises les plus précieuses. Voilà des années qu’ils attendent de pouvoir les proposer au roi.

Carl remercia le villageois et échangea un regard inquiet avec Hans. Voilà un imprévu qui allait compliquer leur mission. Édouard, lui, en était heureux. Il avait souvent entendu parler de la Foire du Printemps organisée peu après l’équinoxe dans les rues de Castelonde. Il avait de vagues souvenirs de cet événement auquel il avait assisté une ou deux fois avec sa mère. Il y aurait assurément beaucoup d’hommes, de femmes et d’enfants dans les rues. Peut-être pourrait-il en profiter pour se mêler à la foule et semer ses deux chaperons ?

– Bien, dirigeons-nous vers la Foire. Surtout restez bien près de nous, nous avons pour mission de vous surveiller pour assurer votre sécurité. Personne ne sait ici qui vous êtes et cela est mieux ainsi.

« Sécurité ? » Ce simple mot fit frissonner le prince. Risquait-il quelque chose en dehors du palais ? Cela lui semblait impossible. À peine eut-il le temps de se faire cette remarque que déjà Carl le tirait par le bras en lui montrant la direction à suivre. Près du quai, les marchandises étaient nombreuses et les villageois s’activaient en tous sens. Les navires étaient arrivés bien plus tôt que prévus, occasionnant un certain désordre au niveau des quais. Les hommes semblaient courir dans toutes les directions, les marchandises être déposées en vrac et le moindre espace était réquisitionné pour du stockage.

– Est-ce toujours ainsi ? demanda Édouard.

– Pendant la Foire ? Toujours oui. Sûrement pire encore cette année. Je crois que si votre père avait su que la Foire avait été avancée, il ne vous aurait jamais laissé venir ici. La cité va être une véritable fourmilière, il nous faudra rester vigilant pour ne pas être séparés.

Édouard acquiesça et suivit Carl qui tournait dans une ruelle sur la gauche. L’endroit était désert contrairement aux quais et ils purent ainsi se déplacer plus facilement. Ils remontèrent l’allée tranquillement tandis que le tintamarre du marché se faisait de plus en plus audible. À l’approche d’un croisement, Carl s’arrêta et Édouard se plaça à son niveau. Le garde soupesa la bourse qui était attachée à sa ceinture.

– Je n’ai pris que quelques pièces, pas de quoi faire des emplettes à une Foire du Printemps. Il faudra vous contenter de regarder Édouard. Nous ne pourrons rien ramener.

Cela n’avait aucune importance aux yeux du prince. Il n’était pas venu en ville pour y acheter quoi que ce soit, en vérité, il n’avait besoin de rien. Non, il était venu pour ouvrir grand ses yeux et ses oreilles, profiter de ces moments passés loin du palais.

– Aucun problème, répondit-il. Auriez-vous toutefois assez pour un repas à la taverne de Roselyne ? Charles m’en a souvent parlé, j’aurais aimé la voir de mes propres yeux.

Un sourire en coin se dessina sur le visage de Carl.

– Assurément qu’il vous en aura parlé. Je crains de n’avoir que de quoi nous payer du gruau et du vin mais, si cela vous convient, nous pouvons y faire un saut.

– Cela sera parfait !

– Bien, suivez-moi dans ce cas.

Carl tourna les talons sur ces dernières paroles et bifurqua dans la rue perpendiculaire. Les échos de la Foire se firent de plus en plus proches mais, alors qu’ils apercevaient les premiers étals, le garde tourna à gauche dans une rue parallèle à celle où se tenait le marché. Quelques passants se trouvaient là, discutant de l’arrivée précoce de la Foire du Printemps, se demandant quelles merveilles ils allaient pouvoir y trouver cette année. Le prince, accompagné de ses gardes, semblait aller à contre-courant quand il aperçut au loin une enseigne en bois en forme de chope de bière. Les trois hommes s’approchèrent et s’arrêtèrent devant l’entrée.

– Je vais vérifier qu’il y a une table de libre, je reviens dans un instant.

Édouard acquiesça et profita de l’absence de Carl pour examiner l’extérieur de la bâtisse à encorbellement où la tavernière s’était installée. Flanquée de trois étages, la façade à colombages peinte en blanc et vert, la bâtisse faisait l’angle avec une ruelle aux allures sinistres. Cul-de-sac sombre remplie de caisses de bois et de débris en tous genres, nul ne risquait à s’y aventurer. Alors qu’il en détournait le regard, Édouard vit briller deux prunelles dans l’obscurité des lieux. Il observa Hans qui scrutait les environs mais ne semblait pas avoir remarqué quoi que ce soit.

Le prince tourna de nouveau la tête en direction de la ruelle et plissa les yeux pour essayer d’y voir plus nettement. Il repéra de nouveaux les deux prunelles scintillantes et, d’un pas lent, s’en approcha. Il entendit Hans le suivre dans son dos mais n’y prêta pas attention : la curiosité était plus forte. La silhouette d’un vieil homme en haillons, pieds nus, les cheveux mi-longs mal coiffés, se fit plus précise à mesure qu’il approchait. L’homme le regardait sans ciller, intrigué tout autant qu’Édouard. Le vieillard tendit sa main, paume vers le bas, lorsque le prince ne fut plus qu’à un pas de lui.

– Manger. Boire. S’il-vous-plait.

Édouard sentit son cœur se serrer en réalisant que ce pauvre homme n’avait sûrement pas de toit à mettre sur sa tête et encore moins de nourriture pour son estomac. Il aurait aimé pouvoir l’aider mais se trouvait parfaitement impuissant : sans argent, vêtu en simple villageois, il ne disposait d’aucune ressource.

– Je regrette, je n’ai rien. Je…

Il fut interrompu par Carl qui venait de sortir de la taverne et l’avait interpellé. Le prince se retourna tandis que le garde venait à leur rencontre, un air de méfiance sur le visage. Il agrippa le bras d’Édouard et le tira en arrière.

– Une table nous attend à l’intérieur, vous ne devriez pas être ici, entendit-il Carl lui murmurer à l’oreille.

La pression que le garde exerçait sur son bras ne lui laissait guère d’autre choix que de le suivre à l’intérieur de l’établissement. Édouard, le cœur serré, rompit son contact visuel avec le vieil homme et suivit Carl jusqu’à l’entrée de la taverne. Ils pénétrèrent tous deux à l’intérieur, suivis de Hans. L’atmosphère sombre mais chaleureuse de l’intérieur contrastait avec la blancheur de l’extérieur. Une femme corpulente aux courbes généreuses, les cheveux tirés en arrière en un chignon, se trouvait derrière un comptoir installé sur la droite. Elle adressa d’emblée un large sourire à ses clients et le prince vit les deux gardes la saluer d’un signe de tête.

Carl se dirigea vers une petite table en bois disposée dans un coin de la pièce et entourée de quatre chaises, non loin de la cheminée qui réchauffait les lieux. Sur le mur opposé, un large escalier de bois menait à l’étage supérieur d’où Édouard pouvait entendre la clameur de personnes savourant leur premier repas de la journée. Il s’assit à côté de Carl et balaya la pièce du regard. Une dizaine de tables avaient été dressées, toutes occupées par des hommes et des femmes coquettement vêtus qui discutaient le sourire aux lèvres. Il n’y avait pas à dire, cette taverne était un lieu de vie où les villageois aimaient à se rassembler. Édouard tourna la tête vers Carl et échangea un regard avec son chaperon. Toute méfiance avait disparu de son visage mais il continuait toutefois de se tenir sur ses gardes.

– Ne recommencez plus cela, lui ordonna le garde à voix basse. Notre rôle est de vous accompagner aujourd’hui, pas de vous courir après.

– Je n’ai rien fait de mal ! s’indigna Édouard. Cet homme était inoffensif, il avait besoin d’aide, pourquoi…

Il fut une nouvelle fois interrompu par une jeune fille aux boucles fauves et aux taches de rousseur qui venait leur apporter leur repas. Vêtue d’une robe à la couleur rose pastel par-dessus laquelle elle avait enfilé un tablier, leur serveuse ne devait pas avoir plus d’une quinzaine d’années. Elle déposa trois gobelets et trois écuelles de gruau en face de chacun des trois hommes avant de ramener son plateau devant elle. Le prince leva les yeux vers la jeune fille, croisant le regard de ses deux grands yeux verts, et la remercia, lui adressant un sourire du coin des lèvres. La petite serveuse cacha aussitôt son visage derrière son plateau alors qu’un gloussement aigu se faisait entendre. Elle tourna les talons et disparut au fond de la pièce, derrière une porte qu’Édouard supposa mener aux cuisines. Carl et Hans entamèrent leur repas comme si de rien n’était, laissant le prince décontenancé par le comportement de leur serveuse.

– Qu’est-ce que cela signifiait ? demanda-t-il à Carl qui buvait une gorgée de son vin.

– Quoi donc ?

– Cette jeune fille qui nous a apporté ce repas. À peine ai-je levé les yeux vers elle qu’elle s’est enfuie en riant !

– Oh, cela. Mathilde a tendance à se comporter ainsi dès qu’un jeune homme la regarde directement. J’imagine qu’elle vous trouve à son goût, voilà tout. Vous devriez manger si vous voulez avoir le temps de faire le tour de la Foire, ajouta-t-il en changeant de sujet de façon totalement détachée.

Édouard attrapa l’écuelle que les deux gardes avaient laissée et porta une cuillère à sa bouche. La nourriture n’était pas fameuse mais, enfin, cela valait mieux que d’avoir le ventre vide. Il but une gorgée de vin tandis que Mathilde franchissait la porte par laquelle elle avait disparu, un plateau chargé de fromage, de pain et de viande séchée à la main. Elle se dirigea vers une table à l’autre bout de la pièce et servit les deux jeunes hommes qui se trouvaient là. Édouard la vit placer le plateau dans son dos et fut surpris par le soudain mouvement de sa jupe : la jeune fille attendait une réaction de la part de ses clients et utilisait ses formes féminines pour tenter d’attirer leur attention. Elle finit par s’en retourner en cuisine, comprenant qu’elle n’obtiendrait pas un regard de ces deux-là.

Le prince avala de nouvelles bouchées de gruau tout en repensant à cette scène insolite. Pouvait-on à ce point être troublé et même attiré par le sexe opposé ? Il ne s’était jamais réellement posé la question, enfermé qu’il était dans un palais où les rares femmes qui y vivaient auraient toutes pu être sa mère. Il n’avait jamais rencontré de femme de son âge depuis qu’il avait quitté l’adolescence. Ressentirait-il quelque chose lorsqu’il rencontrerait la reine Blanche ?

Il fut tiré de ses pensées par la femme de l’entrée qui s’avançait vers eux, sourire aux lèvres. Elle tenait dans ses mains un torchon qu’elle jeta sur son épaule et vint poser ses mains sur la chaise qui avait été laissée libre de l’autre côté de la table. Édouard ne put s’empêcher de remarquer les quelques rides qui déformaient le contour de ses yeux et les rares cheveux blancs qui parsemaient son chignon brun.

– Alors te voilà déjà de retour, mon bon ami ? demanda la tavernière à Carl.

– Le roi m’a autorisé à venir faire visiter la ville au neveu de Hans qui était de passage dans la région. Nous étions forcés de démarrer notre journée par ton établissement !

– Oh, déjà ? Tu es venu me voir pas plus tard que le mois dernier si je me souviens bien, je croyais que vos permissions n’étaient accordées que deux fois l’an ?

– J’imagine que notre bon roi se sentait magnanime. Une chance !

– Une chance ? J’aurais bien aimé qu’il en fasse profiter toutes les troupes. Où est passé votre capitaine ? Il était venu fêter sa promotion en grandes pompes il y a des mois de cela mais le bougre ne m’a donné aucune nouvelle depuis !

Édouard manqua de peu d’avaler de travers sa gorgée de vin en comprenant que Roselyne se tenait devant lui. Les mains ramenées sur les hanches, les sourcils froncés, ses yeux noisettes jetant des éclairs, la tavernière ne cachait pas qu’elle avait quelques griefs à l’encontre de son ami. Pour sûr les retrouvailles entre ces deux-là promettaient d’être explosives !

– C’est que le capitaine Charles aura eu beaucoup de travail au palais, ma chère Roselyne. Je ne voudrais pas m’avancer mais j’ai cru comprendre que sa prochaine permission était pour bientôt. Sûrement qu’il viendra te rendre visite, comme à son habitude. Aurais-tu un peu de pain pour accompagner ce repas ? ajouta-t-il comme pour détourner la conversation.

Roselyne relâcha ses sourcils et posa ses mains sur la chaise. La diversion de Carl semblait fonctionner à merveille.

– J’imagine que je te dois bien cela. Mathilde ! appela-t-elle à travers la pièce.

La jeune fille se précipita vers la tavernière qui lui murmura quelques mots à l’oreille. Elle jeta un bref regard au prince et émit un nouveau gloussement aigu avant de s’éclipser.

– Ta nièce minaude peut-être un peu trop avec les clients, dit Roselyne en jetant un bref regard au prince, mais il faut reconnaître qu’elle fait du bon travail. Merci de me l’avoir amenée, je dois dire qu’elle ne sera pas de trop avec cette Foire du Printemps qui commence. Oh, les affaires reprennent, je dois vous laisser ! Bonne journée à vous trois.

La tavernière leur adressa un clin d’œil avant de se tourner vers l’entrée où une troupe d’une demi-douzaine de personnes venait d’apparaître. Mathilde réapparut à ce moment-là, un morceau de pain et un couteau à la main. Elle coupa une large tranche à chacun et resta plantée là, son plateau plaqué contre sa bouche, attendant un signe de la part de ses clients. Édouard leva les yeux vers elle et lui adressa un fugace sourire. La jeune fille émit un gloussement sonore avant de tourner les talons, comme intimidée par le simple regard du prince. Décidément, il ne comprenait pas ce qu’il pouvait se passer dans la tête de cette demoiselle !

Hans et Carl s’emparèrent de leur tranche de pain et finirent leur gruau sans attendre. Édouard baissa les yeux vers son plat qu’il venait à peine d’entamer et prit une nouvelle cuillerée. Le temps de cette journée était compté, il ne pouvait le gaspiller dès le départ. Il se dépêcha de finir son écuelle et de boire son gobelet de vin avant de se tourner vers Carl.

– Je suis prêt. Allons voir de quels trésors regorge cette Foire du Printemps !

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