Chapitre 4 - Plus tard, de l'autre côté du monde - Partie 2

Kirly se précipita vers eux tandis qu’un petit oiseau, un canari, se mit à virevolter devant elle.

— Hey ! Bonjour Kirly ! On te cherchait justement !

— Cony ? C’est toi ? demanda la jeune femme qui s’était brusquement arrêtée.

— Bien sûr que c’est moi ! Tu en connais beaucoup des oiseaux qui te demandent comment ça va ? Enfin… Amissy et moi, nous passions dans le coin et on se demandait justement ce que tu devenais… alors on a décidé de…

— Plus tard, si tu veux bien, l’oiseau ! le coupa Sacha qui, ne connaissant pas encore la garde du corps du vieux sorcier, était très préoccupée par la présence de cette dernière.

— Ha… répondit Cony dans un sifflement. Je vois ! On n’est pas content de nous voir…

— Ce n’est pas ça… le détrompa Kirly. C’est juste que si elle pouvait arrêter de vouloir manger tout ce qui bouge, ce serait mieux !

— Hum… bon… je vais voir ce que je peux faire.

L’oiseau retourna voler à côté des oreilles du monstre. Aussitôt, la manticore cracha le veau qui atterrit plus loin, couvert d’une épaisse bave poisseuse, et qui ne demanda pas son reste en détalant suivi de près par son maitre. Le monstre posa ses yeux rougeoyant sur la jeune femme qui ne put s’empêcher de reculer d’un pas.

— Kirly ! Je suis bien contente de te voir !

A ces mots, la sorcière se détendit un peu mais pas la jeune femme qui connaissait la manticore et qui savait donc que parfois, elle était bien contente de vous trouver parce qu’elle avait faim et que vous feriez office d’un respectable hors d’œuvre.

— Kirly ! On a besoin de toi ! Le Grand Mage a disparu ! On ne sait pas où il se trouve …

— Et Minaud aussi ! ajouta le petit canari savant dont l’apprenti était le maitre.

Les regards des deux femmes se croisèrent et elles se consultèrent en silence. Le mutique et rapide dialogue aurait pu se traduire ainsi :

« Hum… qu’est ce que c’est que cette histoire ! Et pourquoi une manticore se trouve-t-elle dans mon village ? » lança la sorcière.

« Je ne sais pas, mais si les deux sorciers ont disparu, on devrait peut-être essayer d’en savoir plus, non ? »

« Oui, tu as raison… - la sorcière regarda autour d’elle – mais pas ici ! Tu sais comment sont les gens… on leur met un monstre au milieu de la grand-place et ils sont tout tourneboulés ! »

« Trouvons un coin plus tranquille alors, et à manger pour Amissy ! »

Quelques secondes avaient suffi aux deux femmes pour tomber d’accord. Kirly se racla la gorge.

— On va discuter dans un coin plus tranquille ? proposa-t-elle.

Cony et Amissy acquiescèrent et l’étrange petit groupe se mit en route dans un silence absolu.

— M’est avis qu’on va en entendre parler un moment… soupira Sacha.

— C’est vrai… convint la jeune femme. Si au moins Amissy avait pu manger Mirabella !

La vieille sorcière étouffa un rire.

— Quoi ? Tu n’as pas envie d’épouser Berroto ? fit-elle, semblant de s’étonner.

Kirly lui rendit un sourire sans joie.

— Ha… je vois… continua la sorcière. Contre ce mal là, ma petite, je ne peux rien, tu le sais… Ça finira par passer, mais il faut du temps…

La jeune femme hocha la tête et détourna la conversation en profitant de la marche pour interroger la manticore et le canari.

— Alors ? Qu’est ce qui se passe avec le Grand Mage et Minaud ? demanda-t-elle d’un ton plus sec qu’elle ne l’aurait voulu.

— Tu me laisses parler, ‘missy ? demanda le canari, se montrant d’une inhabituelle politesse.

— Oui, explique leur… soupira le monstre.

Perché sur la tête de la manticore, Cony leur décrivit la situation de sa voix sifflante.

— Il y a plusieurs jours, enfin… c’était une nuit. ‘Missy et moi nous promenions dans le palais lorsque nous avons aperçu le dragon de Philibert se poser dans la cour d’honneur. On s’est douté alors qu’il se passait quelque chose et on est allé voir. Et on a surpris le Grand Mage et Minaud qui partaient sans même nous dire au revoir ! On n’était pas contents ! M’enfin bon … toujours est-il qu’ils sont partis, ils nous ont dit qu’ils partaient dans le Méridion faire je ne sais plus trop quoi et depuis… eh bien, ils n’ont plus jugé utile de nous tenir au courant !

— Et c’était y a combien de temps tout ça ? demanda Sacha.

— Ho… pfff… combien de temps ça peut faire ? demanda l’oiseau au monstre.

— Je dirais que ça fait bien deux semaines ? répondit Amissy d’une petite voix incertaine.

— T’es sûr que ça ne fait pas plutôt trois ? Voyons, c’était un peu avant qu’on passe ce merveilleux séjour dans les Montagnes du Nord.

— Ah oui, alors ça fait trois semaines, admit la créature.

— Bon ! Et puis il y a le temps du trajet pour venir ici. Bon ça doit faire un petit mois, conclut Cony.

— Un mois ! s’insurgea Kirly. Et vous ne nous prévenez que maintenant ?

— Et pourquoi vous êtes venu ici, tiens, oui c’est vrai ? demanda la sorcière.

— Le papier, répondit l’oiseau. ‘missy, donne leur le papier, s’il te plait.

— Ben c’est pas toi qui l’avait ?

— Ha non, je me souviens très bien ! Je te l’avais donné !

— Bon… bon… intervint Kirly avant d’assister à une dispute conjugale. Il disait quoi ce papier ?

— On l’a trouvé dans les affaires de Minaud. Ça disait que s’il lui arrivait quelque chose, on devait te prévenir, répondit Cony.

— On est arrivé ! les coupa Sacha.

Ils étaient parvenus sur les rives d’une jolie rivière dont les eaux claires s’écoulaient tranquillement au soleil. Ce cours d’eau, Cony le reconnut tout de suite.

— Ho ma douce ! se réjouit-il. Tu vas pouvoir t’amuser ! Il y a plein de poissons !

— Mais ce sont des poissons sabres ! s’inquiéta la sorciere. C’est extrêmement dangereux !

— Ne t’inquiète pas, lui répondit Cony. ‘missy devrait s’en sortir.

Laissant les trois autres sur la rive, la manticore alla se rafraichir les pattes dans l’eau fraiche. Presque aussitôt, une ombre glissa sous la surface qui se rapprocha de la bête. Celle-ci eut l’air vaguement gênée lorsqu’elle sortit, fermement accrochée à une de ses pattes avant, un énorme poisson de plus d’un mètre de long dont les dents acérées tentaient de pénétrer la chaire de sa proie. Amissy lorgna la créature, afficha un large sourire, et l’ayant porté à sa gueule monstrueuse, en détacha un impressionnant morceau.

— Hé ! Il est bon ce poisson ! s’exclama-t-elle. Merci pour le repas !

— Heu… de rien… répondit Sacha qui la regardait faire, presque hypnotisée par le spectacle.

Reportant son attention sur l’oiseau, elle lui demanda :

— Donc cela fait presque un mois qu’ils ont disparu ? C’est vrai que c’est un peu long… Et qu’est-ce que tu voudrais qu’on fasse, l’oiseau ?

— Hé bien on se disait que peut être vous pourriez… les retrouver ?

— Et pourquoi ne pas y allez vous-même ? demanda Sacha sur ses gardes.

Cony prit son habituel air dédaigneux.

— Tu nous as bien regardés, sorcière ? Tu crois qu’on va mener une enquête en passant inaperçus ?

— C’est pas faux, convint-elle.

La vieille guérisseuse se tourna vers Kirly qui gardait le silence depuis un petit moment.

— Qu’est-ce que tu en penses ? demanda-t-elle.

— Pour Minaud, je dis pas, commença la jeune femme. Mais le Grand Mage est assez grand pour se débrouiller tout seul, non ? S’il n’est pas encore revenu, c’est qu’il n’a pas du terminé ce pour quoi il était parti, c’est tout.

— Assez grand ? sourit la sorcière. Assez grand pour faire de grosses bêtises oui ! L’oiseau a raison, on devrait aller les surveiller !

— Les retrouver, corrigea Cony.

— Ouai, ouai… c’est ça, les retrouver… se reprit sans conviction la sorcière.

— Je ne sais pas, hésita la jeune femme. Mon père a certainement besoin de moi...

Kirly avait retrouvé son père il y a un peu moins de deux ans. Durant une bonne partie de sa vie, elle avait dû grandir loin de lui, devant la plupart du temps se débrouiller seule. Cela, par la force des choses, lui avait forgé un caractère dur et taciturne. Depuis la libération de Térane, la jeune femme était très proche de lui ; elle ne s’en éloignait jamais bien loin et avait développé un étrange besoin de le protéger. Sa plus grande peur était de se voir à nouveau privée de lui, du dernier membre de sa famille encore en vie.  

Sacha s’aperçut évidemment des tourments qui s’étaient mis à tempêter dans l’esprit de la jeune femme.

— Je comprends ce que tu ressens, ma petite, mais si le Grand Mage et Minaud se sont mis dans le pétrin, on doit aller les aider. Les dieux seuls savent dans quoi ils ont encore pu se fourrer. Je suis certaine que Térane se débrouillera très bien quelques jours sans toi !

— Sacha a raison ! intervint une vois masculine derrière elle.

Les deux femmes se retournèrent pour voir apparaitre l’ancien maitre d’arme qui se dirigeait vers elles.

— Papa ! s’exclama Kirly. Qu’est-ce que tu fais là ?

Le visage de l’homme s’éclairait toujours lorsqu’il retrouvait sa fille, même lorsqu’ils n’étaient séparés que depuis quelques heures.

— Hé bien, on m’a informé … ou plutôt on m’a hurlé qu’un monstre avait pris possession de la grande place, qu’il avait découpé un veau et plusieurs enfants en morceau de ses dents acérées, que les survivants en avaient réchappé de justesse, enfin vous voyez le tableau. Donc je suis allé voir et je n’ai rien vu, on m’a dit qu’on vous avait vu partir avec le monstre, donc j’ai suivi votre piste jusqu’ici.

Le maitre d’arme regarda la manticore batifoler dans le cours d’eau. Elle continuait d’en extraire d’énormes poissons sabres dont elle scellait le sort avec une satisfaction non feinte.

— C’était apparemment pas tout à fait faux… soupira-t-il.

— Ce n’est que pure calomnie !

C’était Cony qui s’était rapprochait de Térane, voletant d’un air contrarié.

— Pour le veau, je dis pas ! Mais ‘missy ne ferait jamais de mal à un gosse !

— Hé ! Cony, ça fait un bail, sourit l’homme. Comment ça va depuis le temps ?

— Pas de mal à un gosse, grogna Sacha. C’est pas ce que j’ai entendu dire à l’époque !

— Pas de mauvais esprit, Sorcière ! Rien n’a jamais été prouvé ! feint de s’indigner le canari savant avant de se retourner vers l’ancien maitre d’arme. Beh ça va pas mal, si ce n’est que Minaud a disparu.

— Et le Grand Mage aussi ! cria depuis la rivière la manticore qui cracha pour l’occasion un gros morceau de chaire à moitié mâchouillée sous les regards unanimement dégoutés.

Le père de Kirly s’assit un moment sur un gros rocher qui se trouvait à proximité.

— Ainsi donc, Philibert et Minaud ont disparu ?

Il était l’un des rares à nommer le Grand Mage par son prénom. Leur histoire commune à déjouer les plans de l’Ordre et l’amitié qui en avait découlé depuis le lui permettait. Il s’agissait là d’un grand honneur.

Cony lui raconta encore une fois ce qu’il savait. L’homme l’écouta avec attention et lorsqu’il eut fini d’écouter, hocha la tête et s’adressa aux deux femmes.

— Nous devons faire quelque chose non ? Si l’Ordre est derrière tout ça, chaque jour compte !

Evidemment, Térane n’avait ni oublié ni pardonné à la société secrète et puissante, qui gangrénait l’Empire depuis tant d’années, les plus de dix ans de captivité qu’il avait subis et surtout la perte de sa femme qui ne survécu pas à cette épreuve, ainsi que la jeunesse de sa fille unique dont il fut éloigné si longtemps. A l’instar de son ami sorcier, Térane voyait derrière chaque évènement inquiétant ou inexpliqué les agissements des disciples du Grand Maitre.

— Rien ne nous dit que ce soit eux qui soient responsables de leur disparition ? tenta de le rassurer Kirly.

— On sait pourquoi ils sont partis ? intervint Sacha.

— Non, ils ne nous l’ont pas vraiment expliqué, répondit l’oiseau. Il a simplement dit qu’ils devaient se rendre de toute urgence dans le Méridion, car l’Ordre semblait y faire des siennes.

Kirly croisa le regard de son père.

— C’est bon … On va y aller.

— Parfait ! se leva Térane, on part quand ?

Sacha et la jeune femme se consultèrent du regard. Aucune des deux n’avaient envi que l’ancien maitre d’arme ne les accompagne. De son long séjour dans les oubliettes de la Cité sans nom numéro 7, il avait en effet gardé une santé fragile que lui seul ne voulait pas admettre.

— Papa… peut être qu’on pourrait y aller juste Sacha et moi ? toi…

— Tu ne veux pas que ton vieux père vienne avec toi ? s’étonna-t-il. Je pourrais vous être fort utile !

La jeune femme ne voulait surtout pas vexer son père et commença à baragouiner des propos incompréhensibles quand la guérisseuse vola à son secours.

— C’est qu’il faut quelqu’un de sûr pour garder le village pendant notre absence, expliqua-t-elle. Sans nous trois, il serait à la merci du premier Armanio venu !

L’homme prit un air déçu.

— Je comprends, fit-il. Ne vous inquiétez pas, je veillerai sur Akara en votre absence…

Il faut dire que l’argument de Sacha avait fait mouche. Armanio était un cauchemar fait de chaire et de sang. L’ancien sénéchal de la Cité Céleste Eternelle et Merveilleuse était corrompu, retors, et parfaitement dépourvu de la moindre once de moralité. C’était lui, à l’époque, qui s’était chargé de mettre aux fers le maitre d’arme et son épouse. C’était également lui qui avait attaqué le village et les fermes de la région pour y prélever des esclaves et les revendre à la mine de pierres volantes toute proche. Depuis lors, il avait été envoyé là où était sa place, dans les profondes oubliettes de la Cité sans nom numéro 7, où probablement pourrissait-il encore. Mais le mal qu’il représentait était une hydre invulnérable ; lorsqu’on tranchait une de ses têtes, une autre repoussait pour prendre la relève.

Kirly poussa au fond d’elle un soupir de soulagement.

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