Chapitre 4 - Plus tard, de l'autre côté du monde - Partie 1

La jeune femme prit place aux côtés des autres au bord du lavoir. Parmi les bruits de battoire et de linges qu’on torturait au nom de la propreté, les discussions allaient bon train. Situé au cœur du modeste village d’Akara, le petit bâtiment de pierres érigé depuis peu faisait office, en plus de sa fonction première, de lieux de partage des derniers commérages mais également de conseil des sages officieux quand cela était nécessaire.

— Kirly ! Kirly ! viens donc t’assoir avec nous, ma petite !

Celle qui venait de lancer l’invitation était une des vieilles respectables de la communauté. Vieille, elle l’était certainement et nul ne pouvait discuter ce point. Sa respectabilité en revanche était une qualité qu’elle avait gagné de haute lutte, la plupart du temps en couvrant de honte et de reproches moralisateurs ses consœurs. La reine du lavoir, comme elle était parfois surnommée dans son dos, par celles de ses amies qui ne l’étaient pas tant, invitait donc la jeune femme à prendre place à ses côtés, pour les dieux savaient quelle raison.

Kirly marqua un temps d’arrêt. Elle avait au cours de sa courte existence affronté déjà bien des périples, et s’était aventuré loin par de-là ce que ses voisins appelaient « la frontière ». Mais être ainsi apostrophée par Mirabella n’était jamais bon signe. Heureusement pour elle, elle reconnut Sacha, sa merveilleuse amie et guérisseuse aguerrie pour ne pas dire sorcière, aux côtés de celle-ci. Son appréhension baissa d’un cran laissant place à un sentiment diffus d’alerte lorsqu’elle hocha la tête en signe d’acceptation et qu’elle vint prendre place aux côtés des deux femmes.

Elle n’eut pas le temps de poser son volumineux panier de linge que la première question fusa :

— Alors, Kirly, ça fait un moment qu’on ne t’a pas vue au lavoir ? Comment va ton père ?

 Térane, le père de Kirly, était autrefois un honorable maître d’armes en poste sur une Cité Céleste sans nom. Ayant mis à jour avec l’aide du Grand Mage un horrible complot visant tout à la fois la couronne impériale et les fondations de la magie, il fut arrêté pour trahison et enfermé de longues années dans les obscures geôles de la cité. Sa fille, mue par un inarrêtable besoin de vengeance, avait fini par le retrouver au terme d’un combat épique duquel elle était sortie victorieuse grâce à ses amis, Minaud, l’apprenti sorcier, le Grand Mage, la sorcière Sacha et ce garçon… Karl, venu d’un autre monde et reparti depuis.

Depuis lors, la jeune femme et son père vivaient au village d’Akara, coulant des jours relativement paisibles. Les seuls dangers qu’elle devait désormais affronter prenaient la forme, comme aujourd’hui, de guet-apens que lui tendaient parfois Mirabella.

— Il va très bien, assura Kirly sur ses gardes.

— Ha bien bien ! répondit la vieille femme tout en triturant une robe dans les eaux froides du bassin. C’est bien … c’est bien…

— Oui…

— Et toi, alors ? Ça te fait quel âge maintenant ? 16 ans ?

— Je vais avoir 18 ans le mois prochain, répondit la jeune femme sur un ton mêlant suspicion et crainte.

— 18 ans ! Ho mais c’est merveilleux ça ! Quel bonheur d’avoir cet âge ! Je me souviens … je garde un très bon souvenir de cette époque. Mon mari, paix à son âme, et moi venions d’avoir notre premier enfant !

Kirly voyait très bien où Mirabella allait finir par arriver au terme de ses interminables circonvolutions oratoires et elle chercha de l’aide dans le regard de Sacha. La guérisseuse dépitée levait les yeux au ciel en soufflant silencieusement. Se retenant de sourire à la vue de son amie, la jeune femme attendit que sonne le début des hostilités.

— Et toi, dis-moi ? Tu n’es pas encore mariée à ton âge ? Il serait temps que tu penses à prendre un époux !

Si l’on avait dû comparer ce moment à quelque chose que Kirly connaissait bien, il s’agirait du premier coup sérieux qu’un adversaire abattait sur son ennemi lors d’un duel à l’épée. Bien que s’y attendant et s’y étant mentalement préparée, la soudaineté de l’attaque ébranla la jeune femme qui répondit un bien maladroit :

— Ho ! Mais j’ai encore le temps !

Elle avait commis une erreur tactique de débutante et elle le savait. S’il s’était agi d’un véritable duel, la jeune femme serait en grande difficulté. Mais ce n’était pas un combat à épée, car si cela avait été le cas, le cadavre sanguinolent de la vieille femme flotterait actuellement au milieu du bassin sous les regards épouvantés des autres villageoises.

— Mais ma pauvre enfant ! C’est maintenant ou jamais au contraire ! Après, ta beauté fanera et tu n’auras plus que des époux de second choix, si tu en trouves ! Mais j’y pense… mon petit-fils Berroto cherche à prendre femme… vous devriez en discuter tous les deux ! Tu avoueras que c’est un joli garçon, et il a déjà sa première vache !

Kirly connaissait Berroto. En plus d’être probablement le garçon le plus laid de la région, celui-ci ne brillait pas par son intelligence. Elle l’avait déjà vu, accompagné de la fameuse vache, dont apparemment il ne savait trop que faire, à part bien sûr se vanter qu’elle était sa propriété. La jeune femme réprima une grimace et était sur le point de se confondre en excuses, que malheureusement ce ne serait pas possible … parce que… parce que… Elle en était là de sa réflexion accélérée pour se sortir de ce traquenard quand un cri strident coupa court à la conversation. Très vite d’autres cris l’accompagnèrent qui semblaient provenir de la place, toute proche.

Kirly se releva d’un bond, tout comme Sacha. Toutes deux se consultèrent un bref instant du regard. Quelque chose se passait qui nécessitait leur intervention immédiate. La jeune femme était aujourd’hui vêtue d’une robe légère et fleurie, bien éloignée de ses accoutrements du passé. Mais de cette époque révolue, elle avait néanmoins gardé quelques reflexes. Elle souleva le tissu pour faire apparaitre, fixé le long de son mollet, un impressionnant poignard d’une trentaine de centimètres dont elle se saisit avec fermeté.

Les deux femmes allaient à contresens d’un certains nombres de villageois qui fuyaient à toute vitesse.

— Qu’est ce qui se passe ? demanda la sorcière à l’un deux qu’elle avait réussi à saisir par le bras.

— C’est affreux ! C’est affreux ! Là-bas ! Là-bas ! cria ce dernier avant de parvenir à se libérer pour reprendre sa course folle.

— Bon… dit Kirly. On va jeter un coup d’œil…

— Oui… répondit Sacha. Allons-y !

Les deux femmes s’avancèrent vers l’emplacement désormais presque désert qui formait la grande place du village. Le spectacle qu’elles y découvrirent était pour le moins inattendue et fort peu plaisant.

— Qu’est-ce que… commença la sorcière. On dirait…

— Oui, c’est bien ce que tu penses, Sacha ! C’est Amissy, la Manticore du Grand Mage ! Mais la dernière fois que je l’ai vue, elle ne faisait pas ce genre de chose !

Un monstre de trois mètres de haut se tenait à une trentaine de mètres d’elles. Un caricatural visage de femme, outrageusement maquillé, porté par un corps de lionne dont la queue était une longue queue de scorpion dégoulinant de poison, bataillait avec le dernier villageois présent pour la moitié d’un veau qui n’était pas encore dans sa gueule.

Celui-ci retenait son bien par les deux pattes de devant tandis que la Manticore lui demandait, la bouche pleine, de le lâcher.

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