Chapitre 4 : Paperasse administrative

Par Notsil

Le sourire de Lucas disparut lorsqu’il apprit qu’il aurait besoin d’une autorisation écrite de ses parents pour valider son inscription. Non seulement son père ne serait pas d’accord – ses frères et sœurs avaient dû attendre leurs quinze ans pour s’inscrire – mais il ne pourrait même pas essayer de le convaincre, puisqu’il était en déplacement sur Sagitta et ne rentrerait pas avant la date limite de remise de leur attestation.

Lucas exposa son problème à Syrcail ; son ami aurait peut-être une idée. Le Massilien se mordit les lèvres, songeur.

–Il était Messager, non ? N’as-tu pas des frères Émissaires qui pourraient le joindre par le Wild ?

Lucas réfléchit. Devenir Envoyé n’était que le premier pas sur la voie des Mecers. Après l’obtention de trois Barrettes, liées à trois défauts à perdre – l’Impatience, la Paresse et l’Égoïsme –  l’Envoyé était autorisé à partir en quête d’un Compagnon dans la Forêt de Jade. Un lien spirituel se créait alors entre eux, tandis qu’ils partageaient leurs atouts et que l’Envoyé devenait officiellement Émissaire.

Le Wild était le lien mental auquel tout Compagnon était connecté, qui permettait une communication entre eux. Au fil de leurs expériences, le Mecer parvenait presque à communiquer directement avec ses pairs, au travers de son Compagnon.

Un indéniable atout au combat, l’une des raisons pour laquelle les Mecers étaient une unité d’élite.

Le Compagnon de son père était une panthère ailée nommée Fang. Aioros était lié à un faucon, Valérian et Dorian à une tigresse et un tylingre.

Mais… le problème persisterait. Comment le convaincre par l’intermédiaire de l’un de ses frères, sans assister au déroulement de la conversation ? Lucas doutait que son père puisse revenir signer le document dans le temps imparti ; surtout qu’il avait des réunions importantes sur Sagitta. Se déplacerait-il alors que Lucas lui avait sciemment désobéi ? Le jeune homme en doutait.

Et puis, lequel de ses frères pourrait l’appuyer ? Aioros lui avait certes promis un duel du bout des lèvres quand il lui avait demandé de l’entrainer, mais Lucas le ne voyait pas lui rendre un autre service. Et puis il accompagnait certainement son père.

Une seule autre idée venait à son esprit, mais elle était si scandaleuse qu’il osait à peine y songer.

Il était pourtant prêt à s’y résigner. Il était déterminé à tout pour devenir un Mecer.

–J’ai l’impression que tu viens de trouver une solution à ton problème, nota Syrcail en avisant le sourire de son ami.

–Je connais peut-être quelqu’un qui ferait l’affaire, confirma Lucas.

*****

Lucas poussa doucement la porte de la chambre de son frère. Un grondement féroce s’éleva aussitôt.

–Du calme, Ziandron, ce n’est que moi, fit le jeune garçon pour l’apaiser.

–Qu’est-ce que tu veux ? intervint Valérian.

De neuf ans son ainé, il avait intégré le corps des Mecers six ans auparavant et arborait fièrement l’uniforme gris des Émissaires, où brillaient deux Cercles. Très soigneux de son apparence, Valérian affichait un sourire enjôleur en permanence, qui assorti à ses yeux verts lui permettait d’accomplir des ravages dans les cœurs féminins. Ses cheveux blonds étaient coupés suffisamment courts pour qu’ils ne le gênent pas durant un combat, tout en étant suffisamment longs pour donner naissance à des boucles qu’il savait savamment arranger pour augmenter son potentiel de séduction. Ceux qui s’arrêtaient à cette première impression de jeune homme plus soucieux de son apparence que de l’aiguisement de sa lame apprenaient rapidement à leurs dépens qu’il n’en était rien.

Son jeune frère lui expliqua son problème. Quand il eut terminé, Valérian était abasourdi.

–Que toi, entre tous, tu me suggères d’accomplir un acte si… déshonorant ! Je n’en reviens pas.

–Mais tu l’as déjà fait, non ?

–Oui, pour de petites affaires, reconnut Valérian de mauvaise grâce. Là, il s’agit d’outrepasser une interdiction formelle.

–Tu as peur ? dit Lucas en essayant de le mettre au défi.

–Ce n’est pas vraiment ça…

–Tu refuses de m’aider alors ?

Valérian garda le silence. Son jeune frère avait décidément bien grandi… et il avait raison sur un point : Valérian avait toujours cherché à contourner l’autorité représentée par son père. Par pur défi, pour se prouver qu’il en était capable, pour voir jusqu’où il pourrait aller, ou si quelqu’un oserait l’arrêter. Les règles de l’honneur s’appliquaient à tous, quel que soit leur rang. Étrange cependant comme être l’un des fils du Djicam avait vu se tordre les règles les plus strictes. Au départ irrité de rester ainsi impuni, il en avait finalement pris l’habitude. Imiter la signature de son père, il l’avait déjà fait, pour s’amuser puis pour s’arranger de petits plaisirs. Jusqu’ici, il ne s’était jamais fait prendre.

Sauf que signer le papier autorisant son plus jeune frère à entrer à l’école des Mecers était une autre paire de manches. Pour des raisons obscures, le Djicam ne voulait pas que ses enfants y postulent avant leurs quinze ans. Tous s’y étaient conformés, même lui, sans trop savoir pourquoi. Le sujet était rarement abordé : le regard noir de leur père suffisait à les réduire au silence.  Tout au plus savait-il qu’il y avait un rapport avec la mort de leur ainé, survenue quatorze ans auparavant.

Valérian prenait un risque énorme. Son père saurait que quelqu’un avait falsifié le certificat d’entrée ; la sanction serait sévère.

S’il se faisait prendre, bien sûr.

Valérian soupira.

–Très bien. Je signerai ton précieux papier.

–Merci ! s’exclama Lucas, ravi. Je veux dire, sans rien demander en échange ?

–Rien de plus qu’à l’habitude : je compte sur ta discrétion.

*****

C’est à un Tsyro abasourdi que Lucas présenta fièrement son papier signé. Les lèvres pincées, le Messager examina longuement le sceau. S’il s’agissait d’une imitation, elle était parfaite. Le Djicam avait certainement pensé à signer un document avant de partir en déplacement, comme les familles à l’autre bout du continent s’en chargeaient ; le déranger pour demander une confirmation serait impoli.

–C’est bon, déclara-t-il de mauvaise grâce.

Lucas remercia le Messager, se retenant de hurler de joie ou de sautiller lorsqu’il rejoignit ses camarades. Une réaction d’enfant : il était adulte maintenant, et se devrait d’agir comme tel. Le Messager Aguir rassembla les jeunes gens dans la cour.

–Tout d’abord, je tiens à vous féliciter : vous avez su prouver votre détermination. Sachez cependant que vous n’êtes qu’au tout début de votre apprentissage. Le chemin sera long et difficile sur la voie des Mecers. Dans les prochains jours, vous recevrez une formation de base : essentiellement une mise à niveau sur le maniement de l’épée, les formations simples, et les premiers soins. De nombreux Messagers sont attendus pour la fin de la semaine ; après vous avoir observés, ils choisiront parmi vous leurs futurs Envoyés. Je vous attends dans la cour, demain matin, au lever du soleil. D’ici là, vous avez quartier libre.

Le Messager laissa les jeunes gens à leur joie, réprimant un sourire. Elle était lointaine, l’époque où il était comme eux, déterminé, naïf et insouciant. Combien survivraient aux missions qu’ils auraient à remplir ? Combien se détourneraient de cette voie exigeante et difficile ? Les prochains mois seraient déterminants.

Aguir parcourut rapidement la liste des soixante-sept apprentis. L’un d’eux, Syrcail Parsim, s’était détaché du lot. Premier à toutes les épreuves : un tel potentiel n’avait plus été vu depuis bien longtemps. C’était de bon augure. Un autre nom retint son attention. Lucas sey Garden, le plus jeune fils du Djicam. Dans sa carrière à l’École des Mecers, il les aurait tous vus réussir les tests d’admission, nota-t-il avec satisfaction. La Seycam remplissait tous ses devoirs. Il était étrange que le Djicam ait donné son accord à une si jeune candidature – ce n’était pas dans ses habitudes – mais le Messager Aguir était lui-même le dernier de nombreux frères et sœurs, et comprenait parfaitement qu’après avoir vu ses ainés devenir Mecer, le petit eut envie de les imiter sans attendre.

*****

–Je tiendrais ma parole : tu es admis, comme moi, je te dois un duel, dit Syrcail.

–J’y comptais, confirma Lucas.

Les deux garçons se dirigèrent vers la salle d’armes pour récupérer deux épées d’entrainement. Ils comptaient bien mettre à profit leur après-midi de liberté, chèrement gagnée.

–Prêt à prendre la raclée de ta vie ? annonça Syrcail avec un sourire carnassier.

–Essaie d’abord, rétorqua Lucas en se mettant en garde.

À quelques mètres l’un de l’autre, les jeunes gens se jaugeaient. Lucas savait que Syrcail ne lui ferait pas de cadeaux. Jusqu’alors, il n’avait affronté que des garçons de son âge, désireux de s’attirer ses bonnes grâces en concédant la défaite. Ses frères et sœurs s’étaient déjà amusés avec lui, pourtant ils avaient plus cherché à l’encourager qu’autre chose. Il restait pour eux le petit dernier, choyé et chouchouté. C’était la raison pour laquelle il avait extorqué la promesse d’un entrainement à Aioros, même s’il ne l’aimait pas. Là au moins il aurait du fil à retordre.  Il devrait se mesurer à des adversaires plus forts pour espérer prendre le dessus un jour sur son ainé.

Décidé à ne pas se laisser intimider, Lucas s’élança. D’un battement d’ailes, il prit de la hauteur pour apporter de la puissance à son attaque. Syrcail ne lui laissa pas le temps de prendre l’avantage : il s’envola à son tour pour l’intercepter. Les épées se heurtèrent dans un claquement sec. L’impact les sépara.

–Bien tenté… à mon tour.

Syrcail se jeta sur son vis-à-vis. Lucas esquiva aisément, avant de sentir une vive douleur dans son dos. Un coup de coude vicieux qu’il n’avait pas vu venir. La première attaque n’était qu’une feinte. Il se retourna vivement, pour encaisser un coup de pied dans l’estomac. Le souffle coupé, ses mouvements désordonnés, il chuta trois mètres plus bas sur les tapis de sol. Sonné, il peina à reprendre sa respiration, et jura quand il s’aperçut que son épée était maintenant hors de sa portée. Quelle erreur de débutant !

–Tu m’accordes une revanche ? concéda Lucas.

Chercher à évaluer son niveau en se confrontant à un adversaire plus fort était une chose, goûter à l’amertume de la défaite n’était pas agréable malgré tout. Quelques secondes avaient suffi pour l’envoyer à terre. S’était-il surestimé à ce point ?

Syrcail aida son jeune ami à se remettre sur pieds.

–Tu as de bons réflexes, mais tu restes enfermé dans les techniques d’escrime conventionnelles. L’épée n’est pas ta seule arme…

–Je m’en souviendrai, répondit Lucas.

Il se remit en garde, bien décidé à ne pas se faire avoir une deuxième fois. Syrcail attaqua immédiatement, et surpris, Lucas recula sous l’assaut. La force de son ami était largement supérieure à la sienne ; il s’effaça sous l’attaque et chercha une ouverture. L’épée de Syrcail fouetta les airs et para sa lame. Quelle vitesse !

–Bien tenté, sourit Syrcail.

Il contre-attaqua et Lucas jura, touché au bras.

–Tu es sacrément rapide !

–On peut se joindre à vous ?

Les deux jeunes firent volte-face. Dans l’encadrement de la porte, plusieurs Massiliens les observaient.

–Bien sûr ! répondit Syrcail.

Lucas reconnut plusieurs de ses condisciples du Dortoir Quatre. La salle était suffisamment grande pour accueillir plusieurs binômes ; Lucas réalisa qu’il n’était pas le seul à avoir envie de s’entrainer un peu avant leurs classes du lendemain.

Après plusieurs passes avec Syrcail, Lucas changea de partenaire. Malgré toute sa détermination, il ne put éviter une nouvelle défaite. Eraïm, s’était-il surestimé à ce point ?

À la fin de l’après-midi, ils étaient épuisés. Les conversations remplacèrent peu à peu les duels. Aux côtés de Syrcail, Lucas massait ses ecchymoses. Il ne comptait plus ses défaites ; sa seule victoire lui avait remis un peu de baume au cœur.

Le jeune homme mesurait toute l’ampleur de la tâche qu’il s’était fixée. Devenir Messager était bien plus difficile qu’il ne l’avait cru, et il avait encore bien des efforts à faire.

*****

–Envoyé Lucas ?

Les conversations s’interrompirent comme un Émissaire entrait dans la pièce. Un instant, il parut jauger les futures recrues.

–Viens avec moi, poursuivit-il.

Lucas sentit une boule se former au creux de son estomac. Qu’est-ce qui s’était passé ? La bouche sèche, il suivit l’Émissaire. Ils traversèrent les couloirs de l'École sans un mot, croisèrent plusieurs élèves qui les dévisagèrent avec curiosité. Arrivés à destination, l’Émissaire frappa deux fois avant d'entrer.

–Le voici, Djicam, dit-il simplement avec un salut avant de s'éclipser.

Son père, ici ? Il n’était pas censé rentrer avant deux jours. Fébrile, Lucas s'avança dans la petite pièce. Un sobre logement d’Émissaire. Ses derniers espoirs s'envolèrent lorsqu'il vit que son frère Valérian était également présent. Il n'arborait plus ses Deux Cercles avec la fierté qui le caractérisait. Leur père ne se retourna pas et resta à contempler le lointain au travers de la fenêtre ouverte.

Les minutes s’écoulèrent, chacune plus longue que la précédente, avant qu’Ivan ne fixe son attention sur eux. Lucas s'arma de courage : il sentait qu'il allait en avoir besoin face au regard ombrageux de son père qui présageait l'arrivée d’un orage.

–Le Messager Arius, dit enfin Ivan, est venu me féliciter pour l’entrée de mon dernier fils au sein des Mecers. Vous comprendrez aisément ma surprise, puisque je ne me souviens pas avoir apposé ma signature sur le document nécessaire. J'attends vos explications.

C'était pire que tout ce que Lucas avait pu imaginer. Il devint livide. Pas d'explosion pourtant prévisible. Son père n'était pas en colère, il était furieux. Rassemblant les restes de son courage évaporé, Lucas se lança.

–C'est ma faute, fit-il d'une petite voix qu'il aurait voulue forte et assurée.

–Continue, dit le Djicam sur un ton dangereusement doux.

–Tu n'étais pas là. Je n'aurais jamais pu te convaincre à temps.

–Donc tu as délibérément triché. Et toi, en bon grand frère, non seulement tu ne l'en as pas dissuadé, mais en plus tu as pris part à cette mascarade ?

–Lucas est doué avec une épée, pas avec une plume, rétorqua Valérian en s’efforçant d’apparaitre serein. Mon imitation était parfaite ; nul déshonneur ne retombera sur la Seycam.

Ivan considéra son fils avec attention.

–Tu prétends que Lucas aurait tenté de reproduire mon sceau si tu avais refusé ?

–Il avait la détermination nécessaire. Un scandale aurait pu éclater.

Surpris, Lucas se demanda si son frère avait vraiment songé à l’honneur de la Seycam en premier lieu. L’avait-il si mal jugé ? Considérait-il lui aussi qu'entrer à l'École des Mecers n'était qu'un caprice d'enfant ?

–Je vois que tu as bien préparé ta défense, Valérian, fit enfin le Djicam après un silence. Vous comprendrez aisément que vous m'avez mis au pied du mur : je ne peux que faire comme si j'avais effectivement donné mon accord. Néanmoins, vous avez désobéi ; vous serez donc punis. J'attends de vous une conduite exemplaire pour les prochains mois. Aucune incartade ne sera tolérée. Valérian, je te ferai parvenir ta nouvelle affectation sous peu. Laisse-nous maintenant, que je m'entretienne avec ton frère.

L'Émissaire murmura un "Bien, Djicam" apparemment ravi de s'en tirer à si bon compte.  Lucas, quant à lui, aurait préféré partir aussi.

–Je suis extrêmement déçu par ton attitude. Tu m'avais habitué à bien mieux. Songes-tu à tout ce que tu as risqué pour gagner trois ans ?

–Mais j'ai réussi ! J'ai passé les tests avec succès. Je ne suis plus un enfant ; pourquoi attendre trois ans de plus ? Je peux y arriver !

–Parce que tu n'es qu'un enfant, justement. Et je peux te dire que tu vas bientôt apprendre le sens du mot "Patience", qui constitue, comme tu le sais, la première Barrette des Envoyés.

–Vous utiliseriez votre influence pour m'empêcher de progresser ? C'est injuste ! se révolta le jeune homme.

–Les meilleurs Mecers ne commencent pas forcément plus tôt.

–Je veux apprendre ! Je veux m'entrainer contre des gens qui me considèrent comme un simple massilien, pas qu'un fils de Djicam qu'il faut laisser gagner pour s'attirer ses bonnes grâces !

–C'est pour cette raison que tu as inséré des plumes de couleur dans ton plumage ?

–C'est une idée de Syrcail. Et ça fonctionne. Je suis Lucas, maintenant, et non plus "le fils du Djicam". Je gagne moins de duels, admit-il, mais j'apprends énormément.

–Tu ne devrais pas renier ainsi tes origines. Cependant, ce camouflage pourrait être utile. Je t'autorise à les conserver.

–Mille fois merci !

–Ne te réjouis pas trop vite. Sache que je choisirai le Messager qui sera responsable de toi. Je suppose que tu auras déjà compris que ton statut combiné à ton inexpérience fera de toi une cible de choix lors des escarmouches avec les soldats de l'Empire ?

–Je ne pensais pas que ...

–Je ne peux pas privilégier la Seycam et préserver mes enfants. Tu sais pourquoi vous n’êtes pas autorisés à postuler si jeunes.

Lucas prit un air boudeur.

–Rien qu’une vieille histoire à propos de notre frère…

Le Djicam s’échauffa et se leva.

–As-tu seulement idée de tout ce que tu mets en balance par ton impatience ? Si tu prétends être un adulte, agis comme tel et non comme un enfant gâté ! Imagines-tu seulement à quel point tu aurais pu fragiliser la Seycam ?

Le jeune homme se ratatina sous le courroux paternel. Un instant, il crut apercevoir les crocs luisants de Fang dans l’ombre de son père. Son père n’oserait jamais utiliser l’Intimidation sur lui… non ?

–Je suis désolé, bredouilla Lucas.

Le Djicam se calma et parut diminuer en stature. Il croisa les bras.

–Bien. Ce qui est fait, est fait. À toi d’apprendre de tes erreurs – tant que tu y survis. Alors je te pose la question : au lieu de manigancer tout cela derrière mon dos, qu’aurais-tu dû faire ?

–En parler plus tôt ? osa Lucas.

Son père acquiesça.

–Mais je t’ai rarement vu ces derniers mois… Je savais que le sujet était délicat, je ne voulais pas gâcher ces rares moments ensemble.

Le Djicam s’adoucit.

–Je peux comprendre. Tu aurais pourtant pu procéder autrement.

–Oui, avoua le jeune homme d’un air contrit. J’aurais pu demander à Valérian de te contacter par le Wild, comme me l’a suggéré Syrcail.

–Et pour quelle raison ne t’es-tu pas rangé à cette sage décision ?

Lucas baissa la tête.

–J’ai eu peur de te déranger. De ne pas réussir à te convaincre.

Ivan soupira avant de l’enlacer.

–Mes enfants ne me dérangent jamais, tu devrais le savoir.

Lucas lui rendit son étreinte, blotti dans la chaleur réconfortante.

–Elle me manque…

Il sentit son père se crisper comme à chaque fois qu’il abordait le sujet. Puis, Ivan se détendit.

–Elle me manque aussi, dit-il doucement. Et elle serait fière de toi, ajouta-t-il en plaçant les mains sur ses épaules.

Son fils rayonna.

–Maintenant, puisque tu as décidé d’être un adulte, je vais devoir te traiter comme tel.

–Oui, père ! s’enthousiasma le jeune homme.  Je promets de…

Son père l’interrompit d’un geste.

–Agir en tant que Mecer, ce n’est pas s’engager hâtivement. Un serment ne se prête jamais à la légère. Réfléchis-y toujours.

Lucas acquiesça gravement.

–Avant toute chose, poursuivit le Djicam, je dois pouvoir t’accorder ma confiance. Tu l’as déjà trahie une fois. Ne recommence pas.

–Oui, père, dit le jeune Envoyé avec détermination.

–Bien. Sache que de mon côté, je n’interviendrai pas plus que nécessaire dans ta progression.

–Je n’y comptais pas, père.

–Alors va, mon fils, et fais honneur à ta famille.

–Je ferai de mon mieux, affirma Lucas avec sérieux.

*****

–Qu’en penses-tu ? soupira Ivan.

Son interlocuteur, demeuré invisible derrière l’armoire, s’avança.

–Ils sont malins, c’est indéniable.

De taille moyenne, l’homme ailé arborait un uniforme vert similaire à celui d’un Chasseur de Vénéré.

Le même regard bleu-acier que le Djicam, des cheveux à peine plus gris, et surtout des ailes parfaitement blanches, le signalaient sans nul doute possible comme un membre de la Seycam massilienne.

Plus étonnant, nulle arme ne pendait à sa ceinture.

–Comme si je n’avais pas suffisamment de problèmes à maintenir l’unité des Clans, maintenant je vais devoir vérifier que Lucas soit confié à un Messager compétent. Des nouvelles du Clan des Montagnes du Nord, à ce propos ?

Erwan acquiesça.

–Ils ont rechigné, mais ils reconnaissent ton autorité. Il y a toujours des frictions avec le Clan des Montagnes du Sud. J’ai laissé un Veilleur sur place. Tant qu’ils s’en tiennent à quelques escarmouches, nous pouvons tolérer ces petites querelles. Juilian surveille qu’il n’y ait pas trop d’effusions de sang. Inutile qu’une nouvelle saa’sar apparaissent entre ces deux familles, toutes deux utiles au Royaume.

Le Djicam Ivan était en tout point d’accord avec son frère. Ces guerres de sang s’étalaient ensuite sur des années – jusqu’à l’annihilation totale de l’une des deux familles impliquées.

Et ces deux Clans étaient trop précieux pour qu’il puisse se permettre d’en perdre un seul.

******

En sortant, Lucas eut la surprise de trouver Syrcail.

–J'étais inquiet. Tout va bien ? Tu n'es pas renvoyé ? s'enquit-il.

–Ça va... je n’ai pas échappé à un sermon paternel, commenta Lucas d'un air sombre.

Il était touché que Syrcail ait patienté pour lui.

–Ça lui passera, tenta Syrcail. Il sera bien forcé de reconnaitre ta valeur quand tu auras fait tes preuves. Allez, viens, c’est l’heure du repas.

 

 

 

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Lohiel
Posté le 22/04/2021
Ah oui, ton bestiaire, il est frappant aussi.
Très sympa ce Valérian... Bien dessiné dès le départ, avec une personnalité tranchée, il donne l'impression d'un personnage à fort potentiel. Et on se demande s'il a une raison cachée d'avoir joué le jeu.
Ah... on le peut le supposer à la fin ☺ L'entretien avec le père, son côté imposant, inquiétant même... et sa maturité de décision face à une situation épineuse sont très bien rendus.


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Remarques :

"Le sourire de Lucas disparut lorsqu’il apprit qu’il aurait besoin d’une autorisation écrite de ses parents pour valider son inscription. Non seulement son père ne serait pas d’accord – ses frères et sœurs avaient dû attendre leurs quinze ans pour s’inscrire – mais il ne pourrait même pas essayer de le convaincre, puisqu’il était en déplacement sur Sagitta et ne rentrerait pas avant la date limite de remise de leur attestation."

Alors un truc comme ça, tu as tout intérêt à en faire une petite "scène mentale". C'est en partageant le vécu des personnages qu'on s'attache à eux. Genre :
Il lit le papier... oh, crasse, une autorisation écrite... la date limite, il déglutit... en admettant qu'il puisse réussir à lui arracher, c'était de toute façon fichu d'avance, vu qu'il ne serait pas rentré...


"Un lien spirituel se créait alors entre eux, tandis qu’ils partageaient leurs atouts et que l’Envoyé devenait officiellement Émissaire."

À mon sens il faut recouper cette phrase... il y a trop de notions différentes dedans, du coup il faut relire trois fois pour tenter de comprendre.


"intervint Valérian" Au début d'une conversation ? Verbe super-pratique pour faire entrer un troisième personnage dans une conversation en cours, mais bizarre ici, d'autant que tu as de la réserve, selon l'idée que tu veux donner : l'accueillit, grogna ou maugréa, s'écria, sursauta, sourit Valérian... etc.


"Étrange cependant comme être l’un des fils du Djicam avait vu se tordre les règles les plus strictes."
L'avait amené à ? ("un statut" qui "voit", ça ne colle pas)

Bisou 🌠
Notsil
Posté le 22/04/2021
Merci du passage :) Valérian est un perso que j'aime beaucoup, et qui amène un peu de questionnement, du coup ^^

Je note les remarques toujours pertinentes ! Vrai que ses cogitations seraient plus sympa, en effet.
Et yep faut que je redécoupe l'explication du Lien, j'ai calculé avec retard que je n'en avais jamais parlé dans ce texte, faut que ça soit plus clair.

J'abuse un peu trop des "intervint" alors oui jouer sur d'autres verbes ne peut être qu'un bonus.

Voir j'utilise beaucoup trop, pourtant je le sais mais je suis une visuelle et de base paf :) Je reformulerai, du coup.

Merci tout plein !
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