Chapitre 4, ou la première exploration

Par Rimeko
Notes de l’auteur : Quelques premières pistes sur le passé de Nour... :P

Deux jours après, Lei avait décrété que les conditions météorologiques étaient parfaites pour leur petite expédition. Une fine couche de nuages recouvrait le ciel, suffisante pour atténuer un peu les rayons brûlants du soleil, mais trop claire pour annoncer de nouvelles pluies acides. Son immobilité, de plus, prouvait bien l’absence de vent.

Depuis qu’elles s’étaient levées, Lei babillait joyeusement, pour tout et rien dire.

« Ça va être bien, avec toi j’vais pouvoir ramener deux fois plus de trucs ! »

Cette phrase en particulier était revenue plusieurs fois, et Nour zieutait avec une certaine appréhension le sac à dos préparé à son attention. Elle se sentait bien plus forte qu’à son arrivée, mais d’ici-là à faire une randonnée de presque vingt kilomètres à travers le désert... L’image du bâtiment que Lei avait désigné comme « un abri en cas de pépin » lui revint en tête. Peut-être qu’elles pourraient faire une pause là-bas, si vraiment elle n’en pouvait plus. Est-ce que c’était ce genre de pépins que Lei avait eu en tête ?

Pour une fois, elle rassembla le courage de poser la question :

« Dis, est-ce qu’il y a un truc que je devrais savoir avant qu’on parte ? »

Ça lui attira un haussement de sourcils.

« De quoi tu parles ?

– Je veux dire... Est-ce qu’il y a quelque chose auquel je devrais faire attention, dehors ? N’importe quoi, des serpents, des mines... Je te dis ce qui me passe par la tête là, c’est sûrement n’importe quoi, mais j’y connais rien moi, à ce monde. Et je préfère savoir à quoi m’attendre.

– Beh, y a des serpents, ouais. Et des rats, pas mal, et faut mieux éviter de se faire mordre, parce que j’suis sûre qu’ils trimballent plein de cochonneries... Et puis, ben, c’est un désert quoi. Faut faire gaffe à l’eau, et faut mieux rentrer avant la nuit aussi.

– Et c’est tout ? »

Lei haussa un sourcil :

« Qu’est-ce que tu veux de plus ? Perso, j’trouve ça bien assez merdeux comme ça.

– C’est juste que... Je comprenne que tu ne veuilles pas en parler, mais... qu’est-ce qui a tué Cruz ? Seulement le désert ? Et à Nouvelle Eden, qu’est-ce qui... qu’est-ce qui s’est passé ? »

Nour se mordilla la lèvre, anxieuse de sa réaction qui ne venait pas. Elle avait peur d’en avoir trop dit, d’avoir dépassé les bornes.

« T’as parlé des "choses", dehors, aussi... ajouta-t-elle en désespoir de cause.

– Ah, ouais. Elles. »

Elle marqua une pause avant de continuer :

« Désolée d’empiler les mauvaises nouvelles, mais ouais, en plus d’l’apocalypse climatique, on s’tape les choses. C’est des animaux mutés, j’crois, c’est c’qui s’dit, à tout le moins. Mais y en a pas beaucoup dans l’coin, c’est pour ça que Cruz a construit l’abri ici... et c’est pour ça que j’voulais pas trop t’en parler. Tant qu’on va pas trop loin, y a absolument aucun danger.

– C’est bon à savoir, quand même... »

Lei secoua la tête.

« Eh, j’voulais juste pas te déprimer, tu comprends ? J’sais qu’il est tout pourri, ce monde, mais c’est le seul qu’on a, okay ? »

Nour hocha machinalement la tête. Dans un coin de sa tête défilaient des images qu’elle avait bien du mal à superposer à cette nouvelle réalité, des images de forêts verdoyantes, d’autoroutes se déroulant sur des centaines de kilomètres, de métropoles bruissant de vie, de champs de blé à perte de vue... Ça lui semblait appartenir à un rêve très distant.

« De toutes façons, tant qu’tu restes ici, comme j’te l’ai dit, tu risques rien. Et tu comptes pas partir, hein ? »

Il y avait un ton de supplique incongru dans la voix de Lei, que la jeune femme se força à ignorer parce que ça lui faisait mal, quelque part au creux de sa poitrine. Elle força un sourire.

« Pour aller où ? » dit-elle seulement.

Lei lui rendit son sourire, en plus sincère.

« Pas faux. Bon, c’est bon, t’es prête ? Plus on part tôt, plus on pourra prendre notre temps sur le chemin ! »

Nour acquiesça d’un hochement de tête et partit en quête de ses nouvelles chaussures, qui s’étaient elle ne savait trop comment glissées sous le lit. À quatre pattes, son visage à quelques centimètres du sol pour voir ce qu’elle faisait, elle se sentait plutôt ridicule.

« J’ai l’impression d’être un chien qui cherche sa balle, marmonna-t-elle pour elle-même.

– Un quoi ? »

Nour se retourna pour lui jeter un coup d’œil incrédule, ou du moins ç’aurait été le cas s’il n’y avait pas eu le sommier juste au-dessus de sa tête. Elle laissa échapper un glapissement, puis porta la main à sa tête avec une moue.

« Aïe... râla-t-elle. Sinon, un chien, c’est... euh... un animal de compagnie ? Un mammifère poilu... à quatre pattes... »

Ses explications moururent sur ses lèvres alors qu’elle réalisait qu’elle n’avait aucune idée de l’étendue du savoir, ou de l’ignorance, de Lei dans ce domaine. Est-ce qu’elle avait seulement la moindre idée de l’étendue de la faune et de la flore, avant l’apocalypse ? Cette pensée lui fit un pincement au cœur.

Une exclamation la tira de ses pensées :

« Ah, oui, je vois ! Ma’ disait qu’elle en avait un, de chien, quand elle était gosse. Elle est née avant qu’tout parte en vrille, t’sais, alors elle nous parlait toujours de ce mystérieux "avant". Elle aurait pu nous raconter des salades cela dit, pour ce qu’on en savait, et qu’elle nous dise la vérité ou pas, au fond on s’en foutait, on les mélangeait avec les histoires d’aventure qu’elle inventait des fois, pour nous c’était qu’une grande mythologie qu’elle nous déroulait, soir après soir.

– C’était ta mère ? s’enquit Nour, qui terminait de lasser ses chaussures retrouvées.

– Nan... Mais c’est elle qui m’a élevée, avec son gosse à elle et une autre fille, alors c’est tout comme.

– Je vois... Et, euh, je suis prête, si tu veux y aller.

– Okay ! »

Lei bondit sur ses pieds et lui attrapa la main sans prévenir, l’entraînant à sa suite. La jeune femme eut à peine le temps d’attraper son sac et de le passer sur son épaule avant que toutes deux ne se retrouvent dehors.

« Tu vas voir, ça va être bien ! »

Son enthousiasme était contagieux, alors Nour se surprit à regarder d’un autre œil l’étendue aride qui s’ouvrait à elles. Sous les rayons du soleil matinal, le rouge du sable ne paraissait plus aussi sanglant, ou peut-être que c’était la couche cotonneuse de nuages au-dessus qui en adoucissait la teinte. Quoiqu’il en soit, le désert était d’un ocre chaud, profond, et les légères dunes donnaient une étrange texture veloutée au paysage.

Absorbée dans sa contemplation, elle perdit l’équilibre quand Lei, qui n’avait pas toujours pas lâché sa main, fit un pas en avant. Une pierre roula sous son pied, et elle aurait mordu la poussière sans le bras solide qui se glissa autour de sa taille.

« Hé, chérie, fais gaffe, ou j’vais croire que tu préfères te tordre une cheville plutôt que d’venir avec moi ! »

Nour marmonna une réponse inintelligible, soudain très consciente de leur proximité. Elle pouvait voir les éclats argentés dans les yeux gris tempête de Lei, sentir son souffle sur son visage.

« Allez, en route ! »

Juste comme ça, elle s’éloigna, elle et la chaleur de sa peau. La jeune femme secoua la tête et lui emboîta le pas sans un mot.

Lei marchait vite, et ne prenait pas de pauses. C’était un fait dont Nour avait déjà été douloureusement consciente lors de ses précédentes sorties, mais là, alors qu’elles avaient quitté l’abri depuis presque deux heures, il prenait une nouvelle dimension. Les muscles de ses jambes la brûlaient, le sable glissait d’une manière insupportable sous ses chaussures, et elle fantasmait sur le contenu de sa gourde qu’elle ne voulait pas vider trop vite. Elle avait du mal à estimer le niveau de l’eau à travers l’étroit goulot, toutefois au poids elle sentait bien qu’elle avait intérêt à se restreindre si elle voulait en profiter encore sur le chemin du retour.

« T’es vraiment sûre qu’il n’y a pas de cours d’eau sur notre route ?

– Affirmatif. Désolée mon cœur, mais faudra attendre le retour pour r’faire le plein. »

Elle avait décidément un faible pour les surnoms. Ça amusait Nour autant que ça la troublait, mais elle ne relevait pas.

« J’imagine que j’en suis réduite à économiser ma salive, alors, plaisanta-t-elle.

– Ça s’rait dommage, j’aime bien entendre ta voix.

– Ah... Mais, tu ne t’ennuies pas, d’habitude ? Quand tu y vas seule ? »

Lei lui jeta un coup d’œil par-dessus son sac à dos, sans ralentir pour autant. Ses pieds semblaient connaître le chemin par cœur, jamais elle ne trébuchait ni n’hésitait malgré l’instabilité du sable. Jamais non plus elle ne s’arrêtait pour consulter la carte qu’elle avait pourtant emportée. Aux yeux de Nour, tout se ressemblait dans le désert rouge, et pour ne rien arranger, le jeu du soleil entre les nuages y creusait un relief éphémère et trompeur. Rien ne semblait se rapprocher non plus, et pourtant leur abri n’était déjà plus visible en se retournant.

À croire que tout n’était qu’un mirage.

« Je m’ennuie pas, nan... répondit Lei après un temps de réflexion. J’ai l’habitude d’être seule. Mais c’est quand même plus cool à deux ! En général, je repense à mes bidules, je m’fais la liste de ce que j’dois chercher une fois sur place. Des fois, je chante aussi. J’t’assure, ajouta-t-elle rapidement en voyant Nour ouvrir la bouche, tu veux pas entendre ça. J’me dis des fois que c’est pas très prudent, parce que j’vais faire pleuvoir.

– À ce point ? » s’amusa la jeune femme.

Lei confirma d’une grimace et elle rit de bon cœur.

« Et bien, bizarrement, j’ai quand même envie de t’entendre. Je suis sûre que ce n’est pas si terrible que tu le dis !

– Même en sachant que j’ai jamais entendu la plupart d’ces chansons autrement que répétées par quelqu’un, sans instruments ?

– Eh, dans ce cas, je retire ce que j’ai dit. Mais vous n’aviez pas du tout d’instruments, à Nouvelle Eden ?

– Si, on avait une guitare, et on fabriquait des genres d’flûtes dans des tuyaux ou des morceaux de bois creux. Mais sans... manuel, ou j’sais plus comment ça s’appelle-

– Des partitions.

– Si tu l’dis. Donc, ouais, sans participations, c’était limité. J’pense qu’on faisait un beau boucan, en y repensant ! Tu sais jouer d’un instrument, toi ?

– Peut-être un peu de guitare, mais je ne suis pas sûre...

– Si y en avait une où tu vivais, t’as bien dû gratouiller deux-trois fois, ouais.

– Sûrement. Je ne me rappelle pas bien. »

À dire vrai, elle avait à peu près reconstitué ce à quoi sa vie d’avant ressemblait, cependant ces souvenirs semblaient en quelque sorte appartenir à quelqu’un d’autre. Elle voyait les lieux, les visages, se rappelait des prénoms, mais ils n’évoquaient en elle qu’une vague nostalgie sans réel objet. Elle savait que certains de ces visages étaient ceux de ses parents, de sa famille, de ses amis. Alors pourquoi ne lui manquaient-ils pas ? Pourquoi se sentait-elle comme étrangère à eux ?

Qu’est-ce qui s’était passé pendant ce trou noir dans son esprit, entre l’avant et le maintenant ? Entre ces souvenirs flous, et Lei ?

« Tiens, c’est là ! »

Nour revint au présent. Elle suivit des yeux la direction pointée par le doigt tendu de Lei, tomba sur une large plaque métallique, au fond d’une semi-cuvette, à demi-enfouie sous le sable. Elle haussa un sourcil.

« Où ? » ne put-elle s’empêcher de demander.

Lei ne l’entendit pas, elle était déjà en train de descendre. Ses pas sonnaient bizarrement contre le métal, comme s’ils résonnaient dans une large cavité invisible. Elle se pencha vers une ouverture, et Nour comprit alors que la plaque était en réalité le plafond de quelque bâtiment englouti par les dunes. Elle sentit un frisson courir le long de sa colonne vertébrale. Est-ce qu’elles étaient en train de marcher sur une ville ? Elle observa d’un autre œil les grains ocre entre ses baskets. Qui pouvait dire ce qu’ils avaient enterré sous leur multitude ?

Une image s’imposa à elle à cette pensée. Une rue, une rue immense, des immeubles qui formaient comme une haie d’honneur à un flot ininterrompu de voitures. Le bruit vint une seconde plus tard. Il lui semblait qu’on avait démarré un film à l’intérieur de sa tête tellement ça lui paraissait réel.

Le crissement des pneus lui vrilla les tympans.

Où était-ce ?

La question tournait en boucle dans son cerveau redevenu silencieux. Si seulement elle pouvait s’en rappeler... Peut-être que cet endroit, cette vie, existait toujours. Peut-être que Lei se trompait. Elle avait bien dit n’avoir jamais quitté le désert, non ? Alors il était possible qu’il reste un espoir. Que l’apocalypse n’ait pas été totale.

Si seulement elle pouvait se souvenir, putain.

« Terra à planète-Nour... Alors, tu viens, ou t’as pris racine ? »

Elle releva la tête si vite que ses cervicales craquèrent. À quelques pas, Lei l’observait avec amusement. Elle avait ouvert ce qui paraissait être une fenêtre insérée dans la tôle, et s’apprêtait à s’y glisser.

Nour ouvrit la bouche, mais les mots ne sortirent pas tout de suite. Elle s’éclaircit la gorge, parvint finalement à prononcer quelque chose :

« Je viens... »

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Alie
Posté le 06/03/2021
Hey, c'est encore moi !
Juste une petite remarque, dans ton texte, au début, tu écris : "– C’est juste que... Je COMPRENNE que tu ne veuilles pas en parler". J'ai dû relire la phrase trois fois pour être sûre d'avoir compris. Je pense que si tu mettais "je comprends" ça serait plus clair. ^^ Sinon j'aime beaucoup la façon dont tu distilles petit à petit des fragments de souvenirs de Nour, c'est réaliste en comparaison d'une véritable amnésie rétrograde. J'ai hâte d'en savoir plus sur son passé ! Hâte que tu publies la suite. :)
Elga
Posté le 21/02/2021
J'ai continué dans la foulée!
Tu dis qu'on en apprend plus sur Nour mais finalement on en apprend plus sur Lei ! ;-) disons qu'on apprend des éléments concrets et c'est chouette.
Le mystère Nour s'épaissit à mesure qu'on sait plus de choses : j'exagère, c'est vrai qu'on en sait davantage (je me demande quand même si ta véritable héroïne n'est pas Lei pour le moment (je suis pénible)).
Je me dis aussi avec l'épisode du chien, qu'il est étrange qu'aucune n'émette l'hypothèse que Nour viendrait du passé... Non?

D'ailleurs, sûrement parce que je l'ai lu il y a un moment, je me demande pourquoi elles ne parlent jamais de l'endroit d'où vient Nour et du moment où Lei l'a trouvée. Je ne sais pas si c'est nécessaire, c'est plus une remarque.
Sinon, ton récit est toujours agréable à suivre.

à bientôt!
bises
Rimeko
Posté le 24/02/2021
Je vois ça, ça me fait plaisir <3
"Tu dis qu'on en apprend plus sur Nour mais finalement on en apprend plus sur Lei ! " -> Ah ? x'D Comment ça ?
Haha non t'inquiète t'es pas pénible, et vu que Lei a une personnalité plus imposante de prime abord que Nour, c'est pas aberrant ^^
Pour le passage du chien : est-ce que ta première hypothèse quand tu rencontres quelqu'un qui connaît quelque chose qui n'existe plus actuellement, c'est qu'iel vient du passé ? :P Elle pourrait venir d'un autre endroit / pays / continent moins touché par l'apocalypse, avoir trouvé un livre, avoir eu des parents qui lui parlaient beaucoup du "avant"...
Quant à l'endroit où Nour s'est réveillée, c'est juste à côté de l'abri de Lei. Au-delà, elles n'ont aucune idée d'où Nour vient, puisque Lei les croit seules au monde (ou quasi) et que Nour est amnésique... Mais t'as raison, faudrait p'têt qu'elles explicitent ça à haute voix.
Bises, et merci encore de ta lecture !! Tes remarques me sont utiles <3
Elga
Posté le 24/02/2021
Tant mieux s'ils te sont utiles (au moins pour te torturer l'esprit 😋), laisse décanter, tu verras ce qui te semble vraiment utile plus tard.
Je voulais juste dire pour le chien que Lei dit que sa grand mère lui en a parlé comme si ça n'existait plus et Nour demande depuis quand son monde a disparu (il me semble en fait, qu'elle pose un peu la question dès le début). Mais si ce n'est pas Lei qui pose la question, il me semble que Nour devrait se la poser elle. Ou alors, il faut que tu places ce que tu m'avancer, qu'elle vient d'ailleurs où il n'y a pas eu l'apocalypse, afin que le lecteur ait cette hypothèse en tête, peut être.
À plus!
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