Chapitre 4 : Où Bartholomé a soupé

Par Eulalie

Lorsque Gestin et Dame Sophia lui portèrent le souper – un bol de soupe au pois, du pain bis et un morceau de lard, un repas de paysan – ils lui demandèrent la permission de le prendre avec lui au chevet de Nicolas. Ne sachant pas exactement quels étaient leurs rangs, valet de ferme et femme de chambre ou écuyer et dame de petite noblesse, Bartholomé se contenta de hocher la tête en signe d’assentiment, préférant se montrer un peu trop large avec des domestique qu’impoli avec ses pairs. Avec des sourires timides, ils prirent place à ses côtés autour de la table sur tréteaux qu’ils venaient d’apporter et entamèrent sans cérémonie le souper et la conversation :

« Pardonnez la frugalité de ce repas, messire, il y a dans ce château beaucoup d’apparences trompeuses et la richesses en fait partie, fit Gestin de sa voix grave.

– Vos appartements sont-ils à votre convenance, messire ? Le lion veillera sur vos effets et votre personne de son mieux, » déclara Sophia de son timbre mystérieux, si parfaitement en même temps que son compagnon que tous trois, surpris, échangèrent un regard amusé, le premier de cette soirée mémorable.

Après l’échange de quelques banalités comme l’état des routes et des chemins alentours, la quantité de gibier dans le sous-bois et celle de grains dans les vignes, Bartholomé demanda avec le plus grand détachement :

« Nous n’avons pas été suffisamment présentés, je le crains, pour que votre lignage me soit clairement connu.

– Messire, pardonnez notre manque de courtoisie, répondit aussitôt Gestin, qui avait senti son trouble. Vous ne soupez pas avec la roture. Nous sommes tous deux fils et fille de gentilshommes bien que fort éloignés de nos familles hélas. Mon père était le chevalier de Maendu en duché de Bretagne et je suis son huitième fils. Je suis entré au service de Castelvoyant dans ma seizième année. Je cherchais l’aventure et crains de n’avoir trouvé que l’ennui. Quant à Dame Sophia…

– Mon père était un roi, ma mère l’une de ses reines. Le temps m’a arrachée à eux il y a longtemps. Je ne suis plus que Sophia. »

Un silence se fit.

La fierté qui brillait dans ses yeux, la façon dont elle disait son prénom « Sôphya », ses « r » qui roulaient un peu parfois et ses « s » et ses « f » qui sifflaient doucement firent entrevoir à Bartholomé la noblesse et le déchirement qui habitaient cette princesse orientale séparée des siens. Mais que faisait-elle dans le pavillon de chasse d’un pair de France ? Il se fit la remarque qu’aucun d’eux n’avait mentionné le duc de Strasbourg, ni véritablement le moment de leur arrivée sous son toit. Ce dernier, tout comme le pauvre Nicolas, dont la respiration calme indiquait qu’il dormait à quelques mètres d’eux, furent soigneusement tenus à l’écart de toute leurs conversations comme d’inconfortables tabous.

Ils parlèrent de leurs régions d’origine. Gestin semblait être peu sorti de Castelvoyant car il ne connaissait rien à l’Elsass tandis que Bartholomé n’avait jamais voyagé au-delà de Paris et ignorait tout des côtes déchirées de la Bretagne. Sophia ne parla guère de son pays, mais elle fit quelques remarques concernant la navigation en Méditerranée pour la comparer à celle du Rhin et de la Manche. Plus la soirée avançait et plus Bartholomé trouvait leur compagnie agréable et leur érudition surprenante, en particulier celle de Gestin qui disait connaître des armes du monde entier ainsi que les façons de les manier. Lorsqu’il demanda auprès de qui il en avait appris autant, Bartholomé n’obtint qu’une réponse vague :

« J’ai appris des meilleurs, assurément. Et ce serait un honneur que de vous transmettre un peu de ce riche savoir qui siérait bien mieux à un chevalier tel que vous qu’à l’éternel écuyer que je suis.

– Éternel écuyer dites-vous, peut-être pourrais-je intercéder pour vous…

– Nul besoin, messire, coupa Gestin d’un air résigné, il y a ici trop de choses qui me lient. »

Intrigué, mais poli, Bartholomé n’insista pas, gardant ses questions pour le lendemain. Entre deux passes d’armes peut-être pourrait-il obtenir un peu plus la confiance et les confidences de cet énigmatique garde-chasse.

Tandis que la fatigue les gagnait et que leur bavardage se ponctuait de plus en plus de moments de silence dérangés seulement par les grognements de la chienne endormie, Bartholomé prit soin de graver leur image dans son esprit, en souvenir de la naissance du lien qu’il sentait se tisser entre eux. Sophia à la lueur des chandelles avait la peau laiteuse ; son visage était marqué par la fatigue, les joues creuses, les lèvres pâles et les yeux ourlés de bleu, mais son front orné de boucles noires comme le jais était celui d’une grande dame. Elle portait une robe blanche et une ceinture de cuir dont la simplicité faisait ressortir la délicate composition de sa coiffure toute de tresses entremêlées. Malgré la haute stature de Gestin assis à ses côtés, elle dégageait une grandeur intemporelle, apanage des têtes couronnées.

Gestin agissait avec elle comme un chevalier servant du siècle précédent, entretenant courtoisement un chaste lien de douceur et de complicité. Il était un des plus grands hommes que Bartholomé ait jamais rencontré, passant tout juste les portes en hauteur, sa courte chevelure rousse s’ébouriffant à chaque linteau, et à peine mieux en largeur. Son visage semé de taches de rousseur et arrondi par sa barbe, les pattes d’oies au coin de ses yeux rieurs, la fossette sur sa joue gauche allaient de pair avec ses bons mots et son goût pour la conversation. Il bougeait peu et avec souplesse pour un corps aussi vaste, et son timbre de basse, même dans un murmure, y résonnait comme un tambour suisse.

Ils prirent rapidement congé, non sans avoir remis du bois dans le foyer et rassemblé les braises égarées. Avec un dernier regard vers son serviteur et ami dont le sommeil paisible était encourageant, Bartholomé les suivit dans le couloir obscur où s’étiraient les ombres à la lueur d’une lampe à huile.

Il accueillit avec reconnaissance le confort de son lit de laine et de plumes tiède comme s’il avait été passé à la bassinoire. Il n’avait pourtant croisé aucun domestique dans ce château et Gestin et Sophia, qui agissaient déjà contre leur rang, ne pouvaient se charger de toutes les tâches. Remettant le mystère au lendemain, Bartholomé décida de s’offrir le répit du juste et de sombrer dans le sommeil sans laisser à ses pensées le temps de lui en faire perdre l’envie.

Douce illusion hélas car dès qu’il se fut assoupi, d’étranges rêves vinrent habiter son esprit. Il rêva qu’il était une araignée, tissant une toile faite de lumière où s’accrochaient les pensées de ceux qui s’en approchaient. Ensuite, il descendait le long d’un escalier en colimaçon qui semblait s’étirer à l’infini. Une musique lancinante l’attirait inexorablement vers les profondeurs de la terre. Une odeur de tarte aux pommes flottait dans l’air et, n’eut été cette marche infernale, le rêve aurait pu être plaisant. L’escalier fit ensuite place à une forêt clairsemée. Sur chaque tronc était sculpté le visage d’une femme et chacune d’entre elles pleurait, suppliant pour qu’on la délivre de sa prison d’écorce. Frappé de compassion, Bartholomé courait jusqu’à une chapelle en brique au milieu du bois, y entrait et s’agenouillait devant l’autel mangé par la mousse et le lierre, priant pour le salut de ces âmes végétales. Enfin, le noir engloutit ces songes et il put partir en quête du sommeil véritable. Mais des voix le suivaient dans le noir, comme des voix d’enfants, qui chuchotaient avec surexcitation :

« C’est lui !

– Non lui c’est l’autre.

– L’autre est plus mal en point.

– Oui, c’est pour ça que c’est pas lui.

– Quels beaux atours ! Il est prince tu as dit ?

– Juste chevalier je crois.

– Les nôtres étaient moins bien vêtus.

– Silence ! » rugit une voix.

Réveillé en sursaut, Bartholomé scruta l’obscurité de la pièce seulement éclairée par le foyer. Aucune présence, bien évidemment, ne se manifesta. Enfouissant sa tête dans son oreiller, le chevalier grogna puis s’abandonna enfin au repos.

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Alice_Lath
Posté le 17/03/2020
Oh! Plus j'avance plus je savoure cette ambiance roman gothique que tu instaures parfaitement. Je maintiens mon hypothèse précédente haha, et quelque chose me dit que ça fait un très très long moment que Gestin et Sophia habitent là. Je me demande aussi ce qui s'est passé pour Nicolas et qui sont ces personnages dans ce rêve fort bien amené... Aaaaah, je suis trop curieuse mais c'est si cooool!
Eulalie
Posté le 17/03/2020
Merci Alice :-)
Emejie
Posté le 11/03/2020
Ben alors là, ça prend vraiment un autre tour que la version précédente. Je suis un peu inquiète pour Nicolas mais un peu plus rassurée de la complicité avec Gestin et Sophia. J'adore ton imaginaire jusque dans la création de ces étranges rêves. La toile d'araignée faite de lumière où s'accrochent les pensées. Merci !
Eulalie
Posté le 13/03/2020
Merci pour ta présence fidèle. Cela me soutien. J'ai beaucoup de joie à partager ce que j'écris.
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