Chapitre 4 - Les lumières de la Cathédrale

Par Zig
Notes de l’auteur : Bonjour à tous ! J'ai mis un peu de temps, mais il est là ! C'était un chapitre... délicat à écrire, et je ne suis pas pleinement satisfaite du rendu. Il est censé faire un tout petit peu peur, mais pas trop ! Bonne lecture !

L'odeur de Monoï sous la pluie.

L'impression de chaleur sous le déluge.

Un flottement dans son esprit brumeux.

Perdu et déstabilisé, Armand lâcha sa cisaille. Il tendit son visage vers le ciel gris, dégageant son nez, et le crachin glacé lui fouetta le visage.

Depuis qu'il vivait au cœur de la nécropole, il n'avait jamais vu un temps aussi épouvantable. Bien sûr il pleuvait – souvent d'ailleurs, particulièrement à l'automne – mais pas aussi longtemps, et pas de manière aussi déprimante. Le cimetière pleurait, Armand pouvait entendre sa plainte résonner dans sa chair et dans ses os. Il ne savait pas ce qui se passait, mais l'absence de M. Pierre n'y était probablement pas pour rien. C'était terrifiant. Si le maître Fossoyeur s'absentait régulièrement, il n'avait techniquement pas le droit de partir aussi longtemps. Avec son procès qui approchait, M. Pierre aurait dû être là, dans le vieux Mausolée, à préparer sa défense et communier avec l'Imaginaire.

Armand avait confiance en M. Pierre, mais ça ne l'empêchait pas d'être inquiet.

Et cette odeur... D'où pouvait-elle bien venir ?

Une branche de ronces lui agrippa soudain le bras, portée par un vent joueur qui le harcelait depuis le matin. Pour ne pas perdre pied, pour ne pas paniquer, Armand continuait à appliquer son planning annuel, se raccrochant aux habitudes pour ne plus réfléchir, ni régler les problèmes. Comme Gigim et Dakini se trouvaient toujours dans le pot sur l'étagère, le jeune homme profitait de sa courte tranquillité, essayant d'avancer dans ses tâches mensuelles. Au vu du temps, ce n'était pas simple, mais il le faisait de bon cœur, préférant la pluie aux chaleurs d'été.

La tête toujours en arrière, le visage désormais trempé et la capuche débordée, Armand se sentit dolent.

Quelque chose chantait dans son oreille.

Il cligna des yeux, secoua la tête – envoyant des gouttes dans les gouttes – et tenta de fixer son attention sur une tombe plus loin. Il l'aimait beaucoup, celle-ci : une femme assoupie, le corps de travers, la toile de marbre et la main près du sol. Des ronces tendaient leurs bras d'épine vers l'index échoué, mariant la pierre et la terre, amoureusement. Armand savourait l'impression douce du visage, les détails des yeux clos, l'ourlet délicat des lèvres, fermées sur de petites dents à peine visibles.

Apaisé par la vision, le jeune homme se pencha pour arracher une mauvaise herbe. Quand il se redressa, la statue le fixait, debout. Avec lenteur, la femme morte leva son bras blanc, et le pointa du doigt. Sa bouche de pierre s'ouvrit dans un craquement sinistre et le silence sortit de la mâchoire décrochée. Armand entendit le vide. Il occupa son crâne.

Terrifié, l'apprenti Fossoyeur recula. Ses pieds se prirent dans ses cisailles et il s'effondra, sa main rencontrant le fil tranchant de l'outil. L'odeur du sang se greffa au monoï. Il respirait vite. Les bâtons de son cœur éclataient rageusement le tambour dans ses oreilles.

La femme ne bougeait plus, figée dans cette position, la bouche toujours grande ouverte et le fixant de ses yeux blancs. L'âme d'Armand formait de la buée dans l'atmosphère humide et froide. Il respirait plus vite. La pluie martelait le sol. La brûlure de sa main n'était pas assez forte pour le faire réagir et il restait là, effondré dans la boue et l'herbe, le pantalon mouillé et les mèches dégoulinantes. Ses deux yeux immenses fixaient le vide tandis qu'il tremblait, ses muscles contractés dans une tétanie fébrile. Il ferma les yeux, comme il le faisait enfant, lorsque les ombres de la nuit envahissaient la cabane et rampaient sous ses draps. Lorsqu'il les rouvrit, la statue était de nouveau allongée et la ronce continuait de flirter avec le doigts, ignorant le déluge autour.

Armand toussa, et revint à la vie.

Malgré ses jambes vacillantes et la douleur dans sans paume, il parvint à se relever, et rassembler un peu ses esprits. Régulièrement il jetait de rapides coups d’œil vers la tombe, persuadé qu'elle bougerait à nouveau. De manière étonnante, il aurait donné n'importe quoi pour avoir une Ghûl à ses côtés, ne pas rester seul ici, dans cet endroit qui – pour la première fois de sa vie – lui semblait hostile et menaçant.

Lorsqu'il rapprocha enfin sa main – pour évaluer les dégâts – la blessure lui sembla plus profonde que prévu. Le sang coulait en abondance, rendu trop fluide par l'eau de pluie. Une rigole rouge serpentait jusqu'au creux du coude, avant de glisser sur l'imperméable. Armand tremblait. Il lui fallut beaucoup de force pour reprendre le dessus, et s'imposer le calme.

Puisque son esprit semblait plus clair – sans doute grâce à l'aspect concret de sa blessure – Armand remballa ses outils avant de prendre un chiffon propre, et de l'appliquer sur la plaie. Il installa son sac sur son épaule, bien calé pour ne pas glisser, et se tourna pour repérer le chemin.

Un visage se colla au sien. Orbites noires et sans fond, bouche trouée cousue, peau du visage fondu et grimace d'horreur. Une bouche glacée s'empara de la sienne, aspirant son hurlement. Il sentit une langue visqueuse glisser puis s'allonger, descendre sur le chemin de sa gorge tandis qu'il suffoquait.

Dans un geste désespéré, le jeune homme jeta ses bras vers l'avant, essayant de repousser l'apparition. Ses mains s’enfoncèrent avec un bruit de succion, tandis qu'une matière spongieuse glissait entre ses doigts. Il rencontra la cage thoracique, sentit un cœur battre dans le dos de sa main, et tomba vers l'arrière.

Il aurait dû rencontrer le sol en terre, mais son dos cogna violemment contre des pavés. La chute expulsa l'air de ses poumons et il pivota sur le côté, remontant ses jambes contre son torse pour se rouler en boule. Le souffle revint rapidement, inondant alvéoles et bronches pour lui apporter de l'oxygène. Il se rendit compte qu'il sanglotait. Le sol était chaud sous son bras, et sec. Le dallage irrégulier lui rentrait dans les côtes mais peu importait, c'était moins désagréable que cet atroce contact.

Toujours terrifié, Armand gardait les yeux résolument fermés, serrés avec la même force que ses dents. Au bout d'une très longue minute – et comme rien ne semblait lui arriver – il rouvrit lentement les yeux et tendit le cou, cherchant ce qui l'avait attaqué.

Le cimetière avait disparu, cédant la place à un espace couvert d'un parement ocre. La douceur de l'air acheva de rassurer Armand. L'endroit sentait le printemps, un mélange délicat de nouvelles fleurs et de mur chaud. Face à son regard – et malgré la nuit – il observa des grilles de fer, qui verticalisaient leurs lances ouvragées pour protéger un jardinet. Un silence agréable occupait l'espace, créant une zone rassurante et confortable, d'autant plus perturbante après ce qu'il venait de vivre.

Où était-il ?

En prenant appui sur son bras – dans le but de se redresser – il réveilla la douleur de sa main et observa lentement la plaie, pour en constater l'état. La blessure saignait toujours et collait au tissu, formant des grumeaux qui s'arrachèrent tandis qu'il soulevait. De son bras valide, il épongea la morve sous son nez et essuya ses yeux.

C'est alors qu'il l'entendit.

Vibration, cuivre profond porté par la nuit.

Grondement mélodique rebondissant en écho.

Plainte religieuse. Les lourdes cloches d'une cathédrale.

Comment avait-il pu ne pas la remarquer plus tôt ? Elle volait juste au dessus de lui. Les pinacles côtoyaient les arc-boutants hauts, si hauts dans le ciel qu'Armand se sentit pris de vertige. S'il voyait si bien l'édifice, c'était parce qu'on avait pris soin de l'éclairer. Des spots puissants projetaient une lumière blanche sur les points remarquables, habillant la cathédrale d'un voile éthéré. Il tomba amoureux en un battement de cil, et de cœur. Elle s'empara de son être pour y déposer une fascination étrange, qui mêla ses fils à la peur et donna naissance à un sentiment étrange, paradoxal, difficile à définir.

« Elle te parle »

Expliqua une petite voix, juste à sa gauche.

« Elle te parle, elle t'invite, elle t'attendait ».

Aucune surprise, comme s'il savait. Il ne chercha pas son interlocutrice, trop occupé à déshabiller la cathédrale du regard, morceau par morceau, passant des arcs aux vitraux, s'égarant dans la toiture multicolore, au motif régulier et hypnotique.

« Où sommes-nous ? finit par demander Armand.

— Je ne sais pas. Quelque part. »

Cette fois il tourna la tête, et repéra une enfant. Juste une enfant. Elle était toute blanche : sa peau, ses vêtements, ses cheveux aussi. Ses jambes frêles battaient l'air tandis que son petit corps reposait sur une marche d'escalier, ses mains appuyées sur de la mousse et ses épaules remontées. Elle ne souriait pas vraiment mais son visage – étroit et pâle – donnait l'impression de s'illuminer quand même.

« Et toi ? Qui es-tu ? demanda Armand.

— Je ne sais pas. Quelqu'un.

— Ou quelque chose ?

— Possible. Tu en penses quoi ? »

Pas grand chose, à vrai dire. Armand n'avait aucune envie de sonder son ressenti, ni de réfléchir. Au fond, tout au fond, il savait qu'il avait eu peur, très peur, mais l'émotion se noyait dans un apaisement narcotique. Les cloches continuaient de sonner, impossibles à arrêter. Il ne voulait pas qu'elles s'arrêtent.

« Dans deux minutes il pleuvra, annonça la petite fille.

— Comme dans le cimetière, releva Armand.

— Non. Ce n'est pas pareil. »

Oui... Oui, elle avait raison. Ce n'était pas pareil.

« Je suis en sécurité, ici ?

— Tu n'es en sécurité nulle part, répondit doucement l'inconnue.

— Je dois fuir, alors ?

— Non. Tu ne crains rien.

— Mais...

— Tais-toi, tu parles trop. Écoute. »

C'est ce qu'il fit, fermant les yeux pour mieux se laisser guider. Il avait oublié la nécropole, fait disparaître l'ombre de M. Pierre. L'étrange compagnie ne le dérangeait pas, il l'accueillait comme une amie, une très vieille amie.

« Tu as raison.

— Raison de quoi ? s'étonna l'apprenti.

— Je suis une amie.

— Depuis longtemps ?

— Depuis toujours. »

Cette réponse fit sourire Armand, de ce sourire tranquille que produisent les Hommes confiants.

« Tu saignes. Donnes-moi ta main. »

Désormais, la voix de l'enfant se mêlait à celle de la bâtisse. Sans la moindre hésitation, Armand confia sa paume blessée et la fillette s'en empara, avec douceur et fermeté.

« Je n'aime pas le sang, précisa-t-elle. C'est salissant.

— Je n'aime pas ça non plus.

— Tu as mal ?

— Un peu.

— Qui t'a blessé ?

— Moi. Je suis...

— Ce n'est pas bien de se blesser, le coupa-t-elle. Ne recommence pas !

— Je... Je n'ai pas fait exprès. Je suis désolé ».

Elle gonfla les joues, le fixant par en dessous avec son regard bleu, clairvoyant. Son minois prit l'air sérieux d'un enfant concentré avant qu'elle ne s'adoucisse à nouveau, pour faire renaître son sourire.

« C'est bien, si tu es désolé. »

La coupure ne lui faisait plus mal, et le sang avait cessé de couler. Ne subsistait qu'un léger fourmillement, dans le bout de ses doigts.

Derrière lui, une première goutte tomba sur les pavés, suivie d'une deuxième, puis d'une dizaine d'autres.

« Il pleut, fit remarquer Armand.

— Je te l'avais dit. Il est temps de rentrer chez toi. »

Elle avait parfaitement raison, comme toujours. Il ne savait pas comment rentrer au cimetière, mais il comprenait, il sentait qu'il devait partir. Le son des cloches disparaissait maintenant derrière un tissu épais, qui en étouffait la force. Il était debout sur un muret. Elle était adulte et lui tenait le menton, ses lèvres sans couleur juste au niveau de ses yeux à lui. Sous eux filaient des lumières, et les arbres dansaient.

Il tanguait.

« N'oublies pas, Armand... »

Le vide derrière lui, qui l'aspirait.

« Souviens-toi... »

Le début de la chute, l'air plus lourd dans son dos.

« Tu m'appartiens ».

Il bascula.

 

« ARMAND ! »

 

La pluie fracassait de nouveau son visage et floutait sa vision. Alors que ses talons quittaient le muret, Armand vit Féval foncer sur lui. Son souffle vidangea ses poumons et son estomac remonta vers son nombril, tandis que la pesanteur jouait son rôle. Des eaux grises l'accueillirent et refermèrent leur bras sur son corps.

L'eau s'engouffra par ses narines. Il essaye d'inspirer mais le liquide noya sa bouche. Il se mit à battre des bras, frénétiquement, puis ses jambes s'activèrent pour l'aider à remonter. En deux mouvement il fut à la surface, creva l'onde pour aspira l'air de manière furieuse. Il cracha puis toussa, continuant de s'agiter, les yeux plissés pour tenter d'y voir plus clair. Les gouttes trouaient l'eau avec force, provoquant un vacarme assourdissant. Armand sentait ses muscles chauffer et se forçait à bouger, à ne pas prendre en compte cette étreinte froide qui engourdissait son corps et le faisait claquer des dents. Tournant sa tête en tout sens, il chercha un endroit où poser le pied. Il était parfaitement réveillé à présent et son esprit tournait, pressé par le besoin de vivre.

Où se trouvait-il ?

Au cimetière.

A quel endroit, plus précisément ?

Le petit lac, celui vers le nord, à proximité de l'endroit où il taillait les ronces avant de...

… avant de quoi ? Il ne s'en souvenait pas.

A force de nager, Armand parvint à atteindre une rive. Au contact de l'air, il se mit à grelotter, glacé jusqu'aux os. Un bruit étrange domina le bourdonnement dans ses oreilles, un choc d’émail qui ne provenait pas de ses dents mais d'autre chose, placé à proximité. S'accrochant à ce claquement, l'apprenti Fossoyeur stabilisa sa conscience. Quelque chose de dur, et pointu, se posa sur son dos et frotta, plus désagréable qu'autre chose. Sa vue gagna en précision et il remarqua les deux squelettes : l'un occupé à briquer son dos, l'autre gardant la bouche ouverte, ses scaphoïdes plaqués vers les zygomatiques. Même dans cette situation – pas vraiment agréable, vous en conviendrez – les habitants du cimetière parvenaient à se montrer grotesques, exagérés et... curieusement décalés. Si les intentions des deux individus semblaient louables – les phalanges qui râpaient son dos en étaient la preuve – elles n'aidaient pas Armand qui, largement en hypothermie, se sentait glisser vers un sommeil dangereux. Conscient de ce fait – car les squelettes ont un grand sens de l'observation – le premier intervenant lui asséna une claque douloureuse, car osseuse.

« Poussez-vous ! »

Deux mains bien en chair se posèrent sur les épaules d'Armand, et un teint plombé se cala face à lui. L'apprenti sentit ses épaules s'abaisser un peu, et son esprit s'alléger : le gardien du Mausolée. Même si Féval entrait dans la catégorie des Ghûls – comme Gigim et Dakini – il n'était ni nuisible, ni mauvais. Incapable de quitter la nécropole, il faisait de son mieux pour en protéger les occupants. Doté d'une forme propre, relativement solide, il apparaissait toujours sous les traits d'un adolescents engageant – quoiqu'un peu trop grisâtre pour être honnête – dont le visage harmonieux se noyait sous les boucles argent. Au coin de ses lèvres, de larges cicatrices ouvraient la peau jusqu'aux joues, créant un sourire factice et grimaçant.

« Armand ? Tu m'entends ? »

Le jeune homme bougea la nuque en avant, puis en arrière, ébauchant un « oui » maladroit. Il s'accrochait de toutes ses forces, surpris par sa propre volonté.

« C'est bien... reste avec moi. »

Des bruits, de la confusion, des maracas, des herbes en décomposition. Pourriture. Froid. Sommeil. Soudaine nausée puis de la chaleur. Enfin. Douloureuse, pleine de démangeaisons. Les paupières brûlaient ses yeux jusqu'à les faire fondre et il avait soudain beaucoup trop chaud, mais seulement du côté gauche, sur son visage. Quelque chose pesait sur son corps et des murmures lointains brisaient la ouate épaisse de son environnement. Une question, portée par une voix de femme. Une voix pleine de feulements.

« Où l'as-tu trouvé ?

— Vers le muret nord, près de la tombe de Paul et Giselle. Ils se bécotaient près du lac, d'ailleurs.

— Pour changer... Que faisait Armand là-bas ?

— Où ça ? Avec Paul et Giselle ?

— Près du muret nord, idiot ! »

La discussion gagnait en intensité, en proximité aussi, au point qu'Armand put associer les noms aux voix. Féval et Molly parlaient à voix basse, ce qui ne l'empêchait pas de tout comprendre.

« Comment veux-tu que je le sache ? Je suis gardien, pas devin...

— Et M. Pierre ? Tu as trouvé M. Pierre ?

— Pas la moindre trace. Nous devons nous faire à l'idée, Molly... Il a disparu ».

Armand se redressa aussi vite que possible, fixant les deux individus. Disparu ? Comment ça « disparu » ? Mais non il était absent, rien de plus !

Le voyant éveillé, le chat et la Ghûl se turent. Féval rajouta une bûche dans le feu et Molly pencha la tête à gauche, sa longue queue fouettant l'air – renversant une bougie au passage. Comme ils laissaient le silence s'installer, Armand se racla la gorge et contesta :

« Il est quelque part. Je le sais.

— Armand... débuta Féval, visiblement gêné. Ce n'est peut-être pas le moment d'en parler. Tu nous as fait peur, tu sais ? Qu'est-ce qui t'a pris ? Si je n'avais pas...

— Tu aurais pu te noyer, intervint sèchement Molly.

— Le cimetière ne m'aurait pas fait de mal, se défendit Armand. La preuve, il a envoyé Féval.

— Ce n'est pas la question : l'Imaginaire perd les pédales et voilà que tu... il faisait quoi, au juste ? »

Féval haussa les épaules, incapable d'expliquer ce qu'il avait vu. Touché par un réminiscence, Armand répondit à sa place :

« La tombe... un gisant m'a attaqué.

— Il n'y avait personne avec toi, le détrompa Féval. Tu étais sur le mur et tu fixais le vide.

— Non... Je nettoyais la partie nord et... ça sentait le monoï. Je me suis ouvert la main en tomb... »

L'apprenti fixa stupidement sa paume vierge, où nulle blessure ne courait. Il ferma les doigts puis les rouvrit, à deux reprises. Comme un doute l'assaillait il vérifia également l'autre main. Rien.

« Je... je suis sûr de ce que j'ai vu, de ce qu'il s'est passé. Elle m'a pointé du doigt puis... elle m'a embrassé. »

Rien qu'à cette pensée, Armand sentit son estomac se soulever et la bile brûler sa gorge. Tout lui revenait d'un coup, avec la clarté d'un ciel sans ombre.

« Mes mains se sont enfoncées, je l'ai repoussée...

— Qui, Armand ?

— La... la sculpture de femme, celle qui caresse la ronce.

— Cette tombe est à au moins un kilomètre de l'endroit où je t'ai trouvé, essaya de la raisonner Féval. Le cimetière ne t'attaquerait jamais. Pas toi.

— A part s'il perd les pédales, nuança Molly. Comme tout le reste... »

Remué par ses souvenirs – et l'évidente fausseté de ces derniers – Armand resta sans voix. Les choses avaient rarement un sens au sein de la nécropole mais elles possédaient toujours une certaine logique, un fonctionnement plus ou moins rigoureux, qu'il comprenait sans trop de difficulté. Pourquoi pas cette fois ? Qu'est-ce qui changeait ?

Alors que Féval s'approchait avec un grand bol de soupe – qu'Armand ne toucherait pas, Féval n'étant pas fin cuisinier – l'apprenti fronça des sourcils et fixa Molly.

« Que fais-tu ici ? Tu n'es pas avec David ? »

Le chat tourna ses yeux verts en direction de Féval, qui offrit un sourire contrit. Quelque chose n'allait définitivement pas.

« Armand, commença Molly, est-ce que tu sais où est ton maître ? »

Pris d'un frisson, le jeune homme s'enferma un peu plus dans ses couvertures. Pour la première fois, il prit conscience qu'on l'avait mis au lit. Dans son lit.

« Il est absent.

— Depuis combien de temps ?

— Je... en quoi c'est important ? »

Comme Féval lui faisait signe de répondre, Armand baissa les yeux, ses doigts s'agitant sur le vieux patchwork qui couvrait ses jambes.

« Juste après la convocation au procès, la semaine dernière.

— Il y a deux semaines, rectifia Molly. Le Fossoyeur a été convoqué il y a plus de deux semaines. »

L'écart ne surprit pas Armand : il perdait facilement la notion du temps.

« Deux semaines, donc. Nous avons pris le petit déjeuner ensemble, puis je ne l'ai pas revu. »

Pour la seconde fois, Molly et Féval échangèrent un regard entendu, qui déplut fortement à Armand. Sans qu'il comprenne vraiment pourquoi, il n'aimait pas du tout l'idée qu'on puisse reprocher des choses à son maître. Oui, M. Pierre n'était pas le tuteur idéal, oui il disparaissait beaucoup, ces derniers temps, mais c'était M. Pierre, et il n'abandonnerait jamais son cimetière.

« M. Pierre ne s'est pas présenté devant le Conseil, finit par annoncer Molly.

— Et je ne sens plus son lien avec le cimetière, poursuivit Féval.

— Armand... nous pensons que M. Pierre est mort. »

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Smi
Posté le 28/04/2020
Bonjour Zig. (commentaire sur l'ensemble des chapitres mis en ligne)
Je suis depuis quelques jours seulement sur plume d’argent. C’est mon premier commentaire .C’est très intéressant d’y découvrir des styles et univers différents. Autant te le dire tout de suite , Zig , dans la "vraie vie" tu n’avais aucune chance de me compter parmi tes lecteurs ! L’univers de Fossoyeur n’est pas du tout pour moi. En principe je ne passe pas la première page de ce genre de livre. Et là, je découvre une histoire qui tient en haleine, un style très agréable et percutant, des personnages attachants. J’ai trouvé les pointes d’humour très à propos pour dédramatiser l’ambiance. Bref, j’ai apprécié….allez disons le, j’ai adoré. Et c’était pas gagné. Bravo à toi.
Zig
Posté le 30/04/2020
Bonjour Smi !

J'avoue que le début de ton commentaire a provoqué des palpitations dans mon petit cœur ;_; J'ai eu très peur de t'avoir déçu ! (mais je comprends très bien que chacun a ses goûts et je suis comme toi, il y a certains univers dans lesquels je n'arrive absolument pas à entrer...)
Du coup je suis d'autant plus touchée par la suite !
J'avoue que je n'ai pas grande confiance en moi, et j'ai l'impression d'être trop lente, trop banale, d'ennuyer le lecteur, alors ce que tu me dis fait d'autant plus plaisir...

Merci beaucoup, beaucoup pour ta lecture et ton commentaire !
J'ai hâte de pouvoir te rendre la pareille, et d'aller voir un peu de quel bois tu te chauffes !
Cocochoup
Posté le 23/04/2020
What???
Non non non monsieur pierre peut pas être mort. J'aime beaucoup trop ce perso.
Sinon...
J'ai adoré le passage où Armand discute avec la petite fille. T'a vraiment un truc avec les dialogues. Ca sonne si juste !!
J'ai bien envie de lire la suite. De savoir pourquoi le cimetière débloque ? Parceque je ne crois pas qu'armand ait rêvé tout ça !
Zig
Posté le 24/04/2020
Hiiiii, mon commentaire de Coco ♥ (je te l'ai déjà dit je crois, mais mon chapitre n'est pas complet tant que je n'ai pas un commentaire de toi /o/)

Ah M. Pierre... ce coquinou. Je l'adore moi aussi, et j'aime bien faire du mal aux persos que j'adore :p

Je prends toujours beaucoup de plaisir à imaginer les dialogues (qui tournent d'ailleurs dans ma tête plusieurs jours avant que je ne les pose). Malheureusement ils sont un peu desservis par mon récit, et des descriptions que je ne maîtrise pas assez ;_; Il faut que je bosse là-dessus.

Normalement je vais essayer de poster un chapitre par semaine (si j'arrive à avancer le planning d'écriture). Tu sauras vite le fin mot de l'histoire !

Encore merci pour tes réactions et tes commentaires, ça fait toujours autant plaisir !

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