Chapitre 4 : Les confidents

Le vent soufflait sur la capitale de Naotmöt, charriant ses effluves de sang et de fumée. Les maisons s’entassaient les unes sur les autres, recroquevillées devant le massacre de leurs habitants qui jonchaient les rues de la cité. Les prêtres noirs s’affairaient sur la grande avenue qui menait les marins jusqu’au palais impérial, formant des amoncellements de corps barbouillés de pourpre qu’ils chargeaient ensuite sur des charrettes. Quelques cris éparses résonnaient encore dans le silence de cette matinée suffocante, attestant que la vie luttait encore au milieu des cendres.

Valerio posa pied à terre, retenant un frisson de dégoût. L’air saturé d’une odeur ferreuse se mêlait au souffle iodé de la mer dans un imbroglio nauséeux. L’Artrê traversa rapidement le ponton surchargé par les navires de la Trinité et rejoignit un duo de cavaliers qui l’attendaient. Il monta sur son propre cheval, maintenu par un palefrenier, et donna le signal du départ d’un hochement de tête.

— Alors ? demanda-t-il à ses subordonnés.

— Comme vous l’avez ordonné, Votre Sainteté, répondit celui de droite, nous avons demandé à la population de se convertir. Mais ils sont… particulièrement revêches, et beaucoup ont refusé. Plus que ce à quoi l’on s’attendait.

— Combien ?

— Entre six et dix mille, nous sommes en train de compter les corps.

Valerio balaya la grande avenue du regard, il parvenait à peine à apercevoir quelques morceaux de pavés sous ces lambeaux de peau et de chairs. Un bon millier de prunelles mortes le fixaient d’un air accusateur. Tant d’exécutions allaient sans doute provoquer une résistance durable de la part des survivants.

Parfait.

— Vous m’informerez du nombre exact plus tard, dans ce cas. Et du côté de nos pertes ?

Le second homme mit sa monture à la hauteur de son supérieur.

— Grâce à votre plan dIvIneMEnt AStUcIeux, nous n’avons perdu que huit cents hommes dans la bataille, VoTRe SAiNtEtÉ. Un millier a été blessé mais vous nous avez pourvu de tAnT de ressources médicales que ce n’est pas un problème, vOtRE sAInTeTÉ.

Valerio lança une œillade cinglante à son vice-commandant, qui fit mine de ne pas l’avoir vu sous son voile. L’Artrê talonna son cheval en direction du palais impérial.

— Caius, allez vous enquérir de l’état des navires endommagés, jeta-t-il à son subordonné de droite.  Vous nous rejoindrez plus tard.

Le Haut-Prêtre eut l’air embarrassé derrière son masque de tissu mais obéit sans un mot. Valerio se tourna alors vivement vers son second.

— J’aimerais, vice-commandant, que vous n’oubliiez à qui vous vous adressez et vous cessiez ces railleries fort irritantes.

L’artrion Longinus passa une main dans ses cheveux dorés. Malgré son voile, on ne pouvait douter de l’immense sourire qui lui barrait la face. Il s’amusa à tortiller une de ses tresses richement ornée de perles, de tissus et de bijoux, sans répondre. D’ordinaire, seule la fonction suprême d’Artrê et quelques spécialisations moniales permettaient de laisser sa chevelure à la vue de tous, mais Longinus aimait trop sa fabuleuse crinière pour daigner la cacher. « Ce serait un crime que de priver les gens de cette vue magnifique » avait-il déclaré lorsque Valerio l’avait vu retenu sa coiffe à la sortie de l’enceinte du Grand Temple. Il n’avait dès lors cessé de démontrer à quel point il se fichait des convenances, des règles, et par extension de sa hiérarchie.

— Vice-commandant, grinça Valerio.

Longinus se dressa sur sa selle d’un air de défi.

— Ne vous en faites pas, VoTRe SAiNtEtÉ, je n’oublie point qui j’ai à faire : je parle à un morveux de vingt-deux ans à peine sorti de l’Académie, mais généreusement pistonné pour venir occuper la place que je convoite depuis des années.

— L’Ordre des prêtres noirs n’existe que depuis six mois.

— Croyez-vous que l’armée qui le compose vienne du ciel ?

Valerio serra les dents.

— Quoique vous pensiez du mérite que j’ai à occuper cette place, c’est la Grande Prêtresse elle-même qui a voulu de moi à ce post et…

— Je sais fort bien que c’est votre chère et tendre femme qui a posé son gentil pantin au sommet de la pyramide. D’ailleurs, ça me fait me poser une question… c’est comment de coucher avec sa tante ?

Le jeune prêtre resta un instant muet face à tant d’audace. Depuis le début de leur voyage, Longinus s’employait à tester les limites de son nouveau supérieur. Mais il était déterminé à ne pas se laisser prendre.

Il se fendit donc d’un grand éclat de rire qui lui donna la satisfaction de déconcerter momentanément son compagnon. Ils arrivèrent alors face au palais, vidé de la famille impérial et de la majorité de son personnel. Valerio sauta à terre, imité par Longinus, et s’accorda quelques secondes de contemplation.

Habitué à la magnificence blanche et or de la Grande Pyramide, il devait reconnaître que ce bâtiment rond et coloré portait en lui un autre type d’élégance. Une coupole centrale, plaquée d’or et de lapis-lazuli, servait de pivot à toute une couronne de tours coiffées d’un bulbe, chacune arborant une couleur différentes, le tout était cerclé d’un labyrinthe de couloirs à ciel ouvert qui s’épanouissaient autour d’une oasis verdoyante.

— Vous prenez racine, vOtRE sAInTeTÉ ? railla Longinus en le dépassant.

Valerio lui emboîta le pas sans répondre. Il avait le sentiment que le palais n’était pas aussi resplendissant que quelques semaines auparavant. Les fantômes de ses habitants semblaient déjà le hanter, alors même que leurs corps n’avaient pas rejoint les fosses communes béantes où l’on s’apprêtaient à les jeter.

Les deux hommes choisirent un boudoir doré comme salle de discussion. La pièce modeste en comparaison du reste possédait une terrasse qui donnait une vue imprenable sur Busnital. Les bâtiments ciselés des riches demeures enserraient le palais, avant que les couleurs ne se dégradent au fur et à mesure que le regard avançait son regard vers la mer. Les quartiers pauvres étaient cependant chassé des quais, au profit de constructions hétéroclites qui témoignait de l’importance commerciale de la ville. Le joyeux défilé de couleurs perdait cependant de sa saveur au contact des centaines de navires de l’Ordre, entièrement peints en noir. Valerio s’autorisa une légère grimace sous son voile. Même depuis les hauteurs impériales, le rouge ensanglantés des pavés et les montagnes de cadavres étaient encore bien visibles.

— Je commande quelques boissons, vOtRE sAInTeTÉ ?

— Oui merci, du vin, vIcE COmAndAnT.

Le soldat passa une tête dans le couloir pour héler un serviteur. Il dut hausser le ton avant d’atteindre les oreilles d'un serviteur au milieu de ce beau palais vide.

— En plus d’être butés, ils sont sourds ici, commenta-t-il en allant se vautrer sur un sofa.

Il retira d’un geste son voile. L’anonymat représentait la notion la plus fondamentale du service d’un prêtre, le briser était l’un des plus grands blasphème qu’un adorateur des Trois pouvait faire. À la Grande Pyramide, la sentence pour cet outrage pouvait s’avérer fatale. Mais ils n’étaient pas à la Grande Pyramide.

— Ah, Caius voulait vous parler d’un truc mais vous ne lui en avez pas laissé le temps.

— Je vous écoute.

Longinus poussa un long soupir, il se mit à observer son reflet dans la lame de sa double lance.

— On a trouvé deux mille six cent femmes dans les différentes harems de la famille impériale, déclara-t-il en faisant quelques grimaces devant son miroir improvisé. Et…

— La famille impériale, le coupa Valerio. Où en est-on de leur extermination ?

— Mmmh, sur les quarante-six fils de l’Empereur, seize sont manquants. Mais ce sont pour la plupart des bâtards. Le problème, mais ça vous le savez déjà, c’est le prince héritier.

— Il faut absolument le retrouver et le tuer sinon…

— … Sinon ça donnera de l’espoir au peuple, oui oui je sais. J’ai peut-être pas fait neuf ans à l’Académie mais je suis pas stupide. Ça fait des semaines que mes hommes remuent ciel et terre pour le dénicher, j’en ai jusque là d’entendre parler de ce type.

Balil’mizal, halé.

Les deux prêtres pivotèrent la tête vers la servante qui venait d’entrer. Le plateau de vin qu’elle tenait tremblait, elle s’empressa de le poser sur une table et de servir deux verres d’alcool avant de se retirer.

— C’est pas trop tôt, commenta Longinus en attrapant son verre.

Valerio lui, s’assit à la table et sortit un sachet de sa manche. Il versa dans le breuvage une poudre brune.

— C’est quoi ça ?

— Du poison, indiqua posément l’Artrê.

— Haha très drôle.

— De la poudre de mortis séchée, pour être exact.

Longinus cessa de boire pour le fixer intensément.

— Si vous vous suicidez sous mes yeux, Votre Sainteté, votre épouse de tante aura ma tête avant même que votre corps ne refroidisse.

Le commandant s’esclaffa.

— La Grande Prêtresse mitonne également ce genre de petite boisson pour elle-même. La dose n’est pas suffisante pour nous faire réellement du mal, mais elle habitue notre corps à sa substance pour lui apprendre à mieux se défendre. J’ai déjà survécu à trois tentatives d’assassinat avec ça.

Longinus fronça le nez en le regardant siroter son verre.

— Vous êtes vraiment des tarés dans cette famille. J’ai une théorie comme quoi plus on s’approche du pouvoir, plus notre cerveau vrille.

— Alors pourquoi vouliez-vous mon poste ?

— Je suis déjà à moitié fou, je vais pas m’arrêter en si bon chemin.

Sa remarque arracha un sourire à Valerio, qui finit son breuvage empoisonné cul sec. L’amertume de la mortis parvenait à prendre le dessus malgré les puissants arômes du vin.

— Tu me parlais des harems… ? reprit-il en s’étirant.

— Ah oui ! Deux mille six cent femmes, je disais. Caius craint que certaines d’entre elles soient enceintes, le problèmes c’est qu’à part pour celles qui sont sur la fin, on ne peut pas les repérer.  Et c’est pas elles qui vont se dénoncer. Il veut qu’on les tue toutes. Permettez-moi de m’y opposer, cela dit ! J’ai pas bataillé dans la sueur et le sang pour qu’on me pique ma récompense bien méritée. Les femmes du harems, quand même ! Toutes les plus belles de l’Empire, à ce qu’il parait. Tout cela réservé normalement à une poignée de prince. Mais maintenant, elles sont libres ! Une occasion pareille, ça ne se manque pas ! Je suis sûr que vous avez envie d’y goûter vous aussi.

Valerio se leva et marcha jusqu’au balcon pour contempler avec tristesse la cité ensanglantée.

— C’est vrai. Mais Caius a raison, il y a trop d’héritiers potentiels dans ces harems. Il est plus prudent de couper le mal à la racine plutôt que de s’échiner à atteindre chaque feuille. Je vais ordonner leur exécution.

Longinus s’enfonça dans son sofa avec une longue plainte.

— Quelle misère, mes aïeux, quelle misère. Adieu, doux rêve de bonheur.

Il se redressa brièvement pour se resservir du vin.

— Je vous préviens, Votre Sainteté, je vais demander une augmentation.

Valerio ne répondit pas, trop occupé à broyer la balustrade du balcon entre ses phalanges blanchies.

 

*

 

Amaya donna un coup de bêche dans le sol tandis que les rayons du soleil venait s’écraser sur sa nuque. Elle se redressa difficilement pour essuyer la sueur qui perlait sur son front. Elle jeta un œil fatigué au ciel désespérément bleu. Elle n’aurait jamais pensé que les étés puissent être si chaud en pleine montagne.

— Ça va, m’dame ? s’enquit la petit Olia, déjà au travail malgré sa petite décennie d’existence.

— Oui, oui, ne t’inquiète pas, je n’ai juste pas l’habitude.

Elle redonna un coup de bêche, essoufflée. Elle devait admettre que son travail de prêtresse était moins fatiguant. Mais ils n’avaient pas assez de bras pour qu’elle se permette de trainasser dans son temple, et ce malgré les nausées récurrentes qui venaient la tourmenter.

Des éclats de voix retentirent soudain, en amont. Elle leva les yeux, mais fut ébloui epar le soleil. Les exclamations prient alors de plus de netteté.

— Ils sont là ! Ils sont arrivés !

Elle n’eut pas besoin de plus pour sentir son cœur battre plus fort. Elle laissa choir son outil au sol et courut avec les autres en direction du village. Plus haut sur la montagne, un convoi de plusieurs dizaines de personnes se profilait.

Elle trouva son mari au milieu d’une effervescence enthousiaste. Ils allèrent accueillir ensembles les nouveaux venus menés par la garante de leur mariage, Sulpicia.

Cette dernière pressa sa monture pour arriver à leur hauteur. Angelus se jeta dans ses bras lorsqu’elle posa le pied à terre.

— Tu nous as tellement manqués ! s’exclama-t-il.

— Je sais, j’avais aussi hâte de venir. Je n’allais pas abandonner mon petit Angie chérie.

Elle pinça la joue du prêtre qui la repoussa en rigolant.

— Moi aussi je suis heureuse de te retrouver, déclara Amaya.

Sulpicia l’étreignit tendrement.

— Vous en avez bavé, tous les deux, il parait.

Le sourire d’Angelus se fragilisa.

— Les dieux ont voulu éprouver notre foi, je suppose, commenta-t-il d’une voix incertaine.

La jeune femme leur offrit un sourire rassurant.

— Tout ira bien, maintenant. Je suis là. Et pas seulement ! Nous avons amené des mules, des ânes,  des bœufs et des chevaux. J’ai convaincu soixante dix personnes de venir vous rejoindre, grâce à l’abondance des ressources que vous nous avez tant vantés.

— C’est incroyable, souffla Angelus en balayant du regard la convoi. Je ne saurai jamais assez te remercier.

— Je ferai tout pour toi, Angie-chou.

— Hé ! Mais c’est notre tête blonde ! s’exclama une voix.

— Pedre ! Ça faisait si longtemps !

Le vieil homme les rejoignit pour ébouriffer les cheveux du prêtre.

— J’ai réussi à ramener le vieux et toute la famille, indiqua fièrement Sulpicia. Cette tête de mule n’a pas été facile à convaincre.

— Elle dit ça, mais elle voulait pas que je parte ! Parait que je suis trop vieux, quelle blague.

— Toute la famille ? fit Amaya. Mais… je ne vois pas ton mari…

Sulpicia détourna le regard, ses mèches roux pâle vinrent masque son visage soudain sombre.

— Il est mort peu après votre départ. Une mauvaise fièvre.

Son interlocutrice porta sa main à sa bouche.

— Je… je suis désolée…

— C’est terrible… commenta Angelus.

— C’est vrai… mais je veux pas vous voir pleurer ! Aujourd’hui, c’est jour de fête ! Le premier que je vois tirer la tronche, il me paye mon poids en chopes de bière !

Son exclamation parvint à redonner le sourire à ses interlocuteurs.

— On va vous aider à vous installer, proposa Amaya. Après, on fera la fête.

 

Une musique grêle ondulait dans l’air chaud piqué de quelques insectes nocturnes. Presque une centaine de personnes occupait désormais l’unique place du village, les conversations animées des retrouvailles faisait vibrer l’atmosphère d’une joie insouciante. Amaya s’était grimée pour l’occasion : elle avait mis par-dessus une toge blanche son unique foulard de soie, d’une couleur fuchsia. Et elle avait pris soin d’accrocher un voile à sa coiffe pour masquer le côté défiguré de son visage.

La jeune femme se sentait lourde et nauséeuse, mais elle se força à afficher un grand sourire quand elle dut monter sur l’estrade aux côtés de son mari et leur garante. Cette dernière était éclatante de beauté, elle avait savamment coiffé sa chevelure blond-roux, dont la couleur paradait entre l’écarlate et l’or sous la lumière changeante des torches. Amaya faisait pâle figure à côté.

Elle chassa cette pensée puérile alors qu’Angelus commençait son discours. Elle posa son unique œil sur lui et se laissa envahir par l’espoir enflammé que ses paroles charriaient en elle. Un seul mot, et elle pourrait le suivre jusqu’au bout du monde. C’était un peu ce qu’elle avait fait, d’ailleurs.

— Je pense qu’il est grand temps que nous baptisions notre nouveau lieu de vie. Que dites-vous de « Lulla » ? Comme l’île merveilleuse de nos vieux contes, elle incarne une vie meilleure qu’il faut atteindre.

L’approbation parcourut l’assemblée, Angelus écarta les bras.

— Dans ce cas mes amis, je vous souhaite la bienvenue dans notre village rêvé : Lulla !

Une ovation joyeuse monta de l’assistance qu’Angelus s’empressa de rejoindre pour trinquer. Amaya l’imita mais ne put pas avaler grand chose tant son estomac paraissait pesant. Elle échangea quelques mots avec de vieux amis, le dos tourné vers le buffet qui se dégarnissait vite. Elle ne voyait que des sourires, pourtant elle avait l’impression que chaque personne qu’elle croisait ne faisait que fixer son visage balafré. À l’exception de Clervie qui avait accepté de participer à l’évènement. Mais malheureusement l’ermite, rendue mal à l’aise par la foule, préféra se retirer tôt. Amaya eut l’impression d’être seule au milieu d’un grand espace vide, alors-même qu’elle ne pouvait pas étendre les bras. Comme à chaque fois qu’elle laissait son esprit divaguer, elle finit par repenser à la Maudite qu’elle avait aperçue. Son image l’obsédait, s’épanouissant dans ses pensées en une parade obscène. Chaque jour, elle revenait. Encore et encore. Surtout dans ses rêves. D’ailleurs, n’avait-elle tout simplement pas rêvé de cette rencontre ?

La jeune femme s’éloigna de la foule pour aller s’adosser au mur du temple. Elle contempla les eaux miroitantes du lac, à quelques pas de là. Elle avait beau se forcer, elle ne parvenait pas à être aussi heureuse qu’elle devrait l’être.

— Ça ne va pas ?

Amaya sursauta et se tourna vers Sulpicia.

— Si, si.

La garante s’approcha doucement.

— Ce n’est pas la peine de me mentir si c’est pour le faire aussi mal.

Son interlocutrice détourna le regard.

— J’ai la nausée, c’est tout.

— Tu es malade ?

— Non… heu… je crois que je suis enceinte.

Sulpicia faillit renverser sa chope de bière.

— Mais c’est génial !

— Chhht, s’il te plaît, pas si fort.

— Pourquoi donc ?

— Je… je ne l’ai pas dit à Angelus. J’attends…

— Tu attends quoi ?

— J’ai déjà été enceinte il y a quelques mois et… j’ai perdu l’enfant.

La garante posa une main chaleureuse sur l’épaule de son amie.

— Je suis désolée…

— C’est pour ça, je ne veux pas donner de faux espoirs à Angelus.

— Ça se comprend… mais dis-moi, ce n’est pas pour ça que tu es aussi mal ?

Amaya rentra la tête dans les épaules. Elle aurait dû le savoir, pourtant, qu’on ne pouvait rien cacher à Sulpicia.

— Tu sais, tu peux tout me dire, souffla cette dernière. Je suis là pour t’aider, et je le ferai toujours. C’est mon rôle, après tout.

La jeune femme soupira et se laissa choir sur le sol.

— J’ai vu la Maudite, lâcha-t-elle.

— Comment ça ?

— Je l’ai aperçue, l’autre jour, se balader sur le flanc sud. Celle qu’Angelus a tuée.

Sulpicia cligna plusieurs fois des yeux.

— Mais… c’est impossible, s’il l’a tuée…

— Je sais, j’ai pensé la même chose. Pourtant c’était bien elle, j’en suis certaine !

La garante tapota son menton comme toujours lorsqu’elle était pensive.

— Mais si tu en es si certaine, pourquoi tu n’as pas prévenu Angie ?

Amaya se figea, avant de baisser la tête.

— Je… je ne veux pas qu’il l’attaque à nouveau.

Ses doigts se glissèrent nerveusement sous son vile pour venir tâter sa cicatrice.

— Je ne suis pas comme lui, si pieuse. Je n’ai jamais vraiment cru… à tout ça. À chaque fois que j’assiste au Sacrifice, une voix hurle en moi que c’est injuste. Et cette fois-là, c’était encore plus fort. J’étais juste en face d’elle, j’ai vu son visage. Depuis, son expression me hante. Elle… elle était en train d’accoucher, tu te rends compte… ?

Sulpicia porta ses prunelles vers le firmament.

— Je comprends ton impression. C’est humain, après tout. Bah, ne t’en fais pas, tu as dû confondre avec un voyageur.

— Tu penses… ?

— Sans doute, ça n’aurait pas de sens sinon. La résurrection, et puis quoi encore ? Si ça te travaille à ce point, c’est normal que tu voies cette Maudite partout.

Sulpicia tendit la main à son amie.

— Je suis contente que tu te sois confiée à moi. Parfois, simplement parler, ça libère.

— C’est vrai… merci.

— Pas de souci, choupette. Ah, par contre…

— Quoi ?

— Tu vas devoir me payer mon poids en bière, j’avais prévenu !

Un sourire effleura le visage d’Amaya.

— D’accord, si tu me promets de ne pas boire tout en une soirée.

— Je ne fais pas de promesses que je ne peux pas tenir !

 

*

 

Le soleil se couchait déjà sur les montagnes de Bergonosh. Pourtant, les Laevis ne s’arrêtèrent pas. Le convoi se traînait sur le sentier escarpé qui menait jusqu’au col, encore à plusieurs jours de marche. Si l’on pouvait appeler ça de la marche. Chaque pas semblait une escalade, chaque respiration un sanglot, les corps étaient ceux de fantômes. Mais ils continuaient.

Les bêtes n’en menaient pas large, chargée au lieu de leurs cavaliers habituels de piles de sacs et de blessées. Comme Daïré dont la couche de fortune était suspendue entre deux montures.

Croulante sous un amoncellement de couvertures, elle fixait la silhouette nébuleuse qui cheminait à ses côtés. La longue chevelure de la femme avait la couleur du miel, sa peau était rendue dorée par l’astre mourant, sa démarche digne portait une souplesse gracieuse. Et son visage, amèrement doux.

— Qu’est-ce que tu fais là ? finit par lâcher Daïré.

La femme tourna lentement la tête vers elle, ses lèvres légèrement arquée en un sourire âpre.

— Je suis venue te soutenir.

— Me soutenir ?

— Pourquoi ta blessure s’est elle infectée ?

La blessée fronça les sourcils.

— La lame était sale.

— Non.

Dans les yeux brun-vert de sa mère, Daïré vit une étincelle incisive.

— Tu as mis de la terre dans ta plaie pour espérer attraper le mal des archets.

Sa fille s’enfonça sous sa couverture.

— Ça ne te ressemble pas de te laisser abattre comme ça, continua Angarad. Tu es en train de te laisser mourir.

— Et alors ? grinça Daïré en détournant le regard.

— Alors je refuse que tu t’abandonnes à la mort.

À ces mots, la blessées sentit tous ses muscles se contracter. Elle jaillit de ses couvertures.

— De quel droit tu te permets de me dire ça ?! C’est toi qui t’es donnée la mort !

Angarad ne répondit pas, la considérant avec une tristesse infinie. Une larme coula sur sa joue, rendue rouge par le crépuscule. La jeune femme alitée reçut de plein fouet la vision qu’elle tentait de retenir. Elle hurla.

— Daïré !

Le visage de sa mère se convulsa, ses cheveux se noircirent, et des rides apparurent au coin de ses yeux. Saoirse attrapa l’épaule de sa nièce. Cette dernière peinait à distinguer le décor, elle se sentait terriblement lourde. La paysage paraissait lointain, elle se rendit compte qu’elle était toujours lovée dans sa couche. Malgré la quantité de fourrures au-dessus d’elle, elle avait froid. De violents frissons secouaient son corps, accompagnés de vertiges abyssaux.

— Daïré, ça va ? s’enquit Saoirse.

La blessée ne répondit pas, tentant de chasser le flou désagréable dont était entouré sa tante. Sa voix était étrange, comme s’il elle parlait dans l’eau.

— Bien sûr que ça ne va pas… souffla la moïa.

Elle serra son épaule.

— Il faut que tu te reprennes, Daïré. À ce rythme, tu seras morte dans quelques jours.

L’intéressée eut un rictus.

— Je suis… l’exemple de ma chère… mère… ahana-t-elle.

La main de Saoirse sauta en arrière comme s’il elle s’était brûlée. Des mèches noirâtres vinrent fendre le visage de la vieille Arsalaï.

— Non… C’est moi… qui l’a tuée…

Ce filet de voix irréel peina à parvenir aux oreilles de la jeune femme qui écarquilla les yeux, se demandant si elle ne délirait pas encore. Saoirse se redressa vivement.

— Je suis votre moïa, maintenant. Tu es comme ma fille, et je veux que tu vives. Tu es une battante, comme ta mère ! Alors bats-toi ! S’il te plaît.

La vieille femme se détourna et disparut du champ de vision de Daïré. Cette dernière s’était comme changée en pierre dans sa couche. Seuls les tressaillements de son brancard lui indiquait qu’elle avait toujours un corps.

— Elle a raison, lança la voix d’Angarad.

Sa fille se tourna vers elle, sa silhouette était nette, auréolée par une lumière incendiaire.

— Elle… t’a tuée… ?

— Je ne parle pas de ça. Elle a raison de te demander de te battre. Tu es une battante, Daïré. Et je ne veux pas que tu me rejoignes. Pas encore.

La blessée la dévisageait, les larmes acides abondaient sur ses joues fripées.

— Tu dois devenir la meilleure des Arsalaïs, tu te rappelles ? Puisque tu vas à Caracal, tu vas me faire le plaisir de te réconcilier avec ton frère. Et parle à ton père, s’il te plaît. Il n’est pas responsable de ce qui m’est arrivé.

Angarad effleura le front fiévreux de sa fille qui ne sentit pourtant aucun contact.

— Tu vois, tu as encore plein de choses à accomplir. Alors bats-toi.

Le soleil acheva sa course derrière les montagnes de Bergonosh. Angarad avait disparu. Mais haut, perdues dans un noir pâle, quelques étoiles commençaient à naître. Daïré contempla longtemps le firmament qui se garnissait.

— C’est vrai… j’ai encore tant de choses à faire.

Elle jeta au ciel un regard décidé.

— Dont une vengeance à accomplir.

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