Chapitre 4 : Le premier jour de l'hiver

Par Luna
Notes de l’auteur : Du biniou, de la liqueur de pomme, des biscuits au beurre salé et des questions qui cherchent leurs réponses.

 

Chapitre 4 : Le premier jour de l'hiver

 

— Un véritable désastre ! ne cessait de geindre Mme Feginn.

La plus grande confusion régnait au Vieux-Chêne ce jour-là, et ça, c'était la faute à la tradition. Selon une coutume ancestrale, on célébrait chaque année l'arrivée des esprits de la morte-saison et l'on implorait leur clémence pour que l'hiver ne soit pas trop rude. Bien sûr, dorénavant la fête était surtout prétexte aux retrouvailles – famille, amis, voisins – et l'on festoyait ensemble, du soir au matin, accueillant à bras ouverts les voyageurs de passage. Dans le temps, le Vieux-Chêne avait été la demeure d'une ancienne grande lignée, souveraine de la région. Les années passant, il s'était transformé, sans qu'on sache trop comment, en une grande auberge. Dès lors, il était devenu le lieu emblématique de Dervenn, l'endroit parfait pour organiser les festivités villageoises ; aussi les gens s'y réunissaient-ils toujours avec plaisir.

Mais en ce jour décisif, tout partait dans tous les sens. Voilà pourquoi, ce matin-là, Mme Feginn était particulièrement irritable et lunatique. Dès l'aube, la farouche cuisinière s'était mise aux fourneaux, assistée de son armée de commis au garde-à-vous. Elle exigeait d'avoir la main-mise sur l'ensemble des préparatifs, mais n'y parvenant pas, elle fulminait en répétant sans cesse que rien ne serait prêt à temps.

M. Feginn, stressé par les multiples injonctions de sa femme, s'essuyait le front toutes les cinq minutes. Mais c'était chaque année la même rengaine : une foule de villageois venaient prêter main forte et tout finissait par s'arranger.

Peu téméraire, M. Ferrec n'avait pas tardé à disparaître avec Herbert, préférant l'orage qui risquait d'éclater au-dehors à la tempête qui sévirait toute la journée à l'intérieur. Bien décidé à suivre ce sage exemple, Aaron s'était enfui lui aussi pour se réfugier dans l'une de ses activités favorites : vagabonder dans la lande. Alors, il s'était mis à errer dans sa terre de bruyères, indifférent à l'atmosphère glaciale qui y régnait. Il avait marché toute l'après-midi, s'arrêtant çà et là, hypnotisé par ses pensées, jouant des doigts sur les aiguilles de sa boussole comme pour vérifier qu'elle fonctionnait toujours. Arrivé sur une petite éminence, là où l'on pouvait apercevoir en contre-bas l'auberge et son arbre centenaire, Aaron s'était arrêté.

Il y avait quelque chose de mystique dans l'air. Une aura. Un tressaillement inquiet apporté par la brise. Des nuages amoncelés dans un ciel prêt à éclater. Au loin, des éclairs fendaient l'horizon imprévisible. Ici, le vent secouait la bruyère avec rage, tandis que le Vieux-Chêne était comme protégé, gardé par l'ancienne Forêt aux Esprits qui tenait lieu de sentinelle ; cette forêt maudite tant redoutée à Kerlann, où rôdaient, disait-on, les âmes tourmentées des hommes qui s'y étaient jadis égarés.

Pour Aaron, il s'agissait ni plus ni moins que de racontars de villageois superstitieux ou désireux d'amuser la galerie – c'était au choix. Il n'avait jamais compris ce qui pouvait la rendre si effrayante. Aussi loin qu'il pouvait se le rappeler, il avait toujours été flâner à sa lisière, désobéissant aux interdictions de Mme Feginn. Il savourait l'odeur des arbres et se gorgeait de la rosée déposée par l'aurore. Il y volait des instants éphémères et les petites fraises des bois qui embaumaient l'air. Mais ce qu'il aimait par-dessus tout c'était l'arrivée de l'automne. Elle transformait les bois en un lieu surnaturel, où virevoltaient partout des feuilles aux couleurs chatoyantes. Mais les arbres, ici, ne laissaient jamais leurs branches à nu. La forêt était pleine de promesses et d'ingéniosité.

La lande à première vue, n'offrait qu'une pâle comparaison. Elle était âpre et sauvage. Mais pas stérile pour autant. Elle recelait de secrets : à celui qui ne savait pas regarder, elle n'était qu'un désert aride. La vérité, c'était qu'elle fourmillait de vie. Mais là où l'on trouvait la vie, s'épanouissait aussi la mort. C'était là que depuis douze ans se dressait un monticule, où fleurissaient au printemps, entre les bruyères sauvages, de petites fleurs blanches. Et sous ces fleurs se trouvait Eleanor, morte trop jeune, laissant derrière elle un petit orphelin au passé nébuleux.

Eleanor. Ce nom avait toujours sonné étrangement aux oreilles d'Aaron. Ce n'était qu'un écho. Il savait qu'il l'avait connue. Il revoyait des gestes, des baisers, des sourires. Mais ça s'arrêtait là. Pour le reste, elle demeurait une étrangère qu'il ne connaîtrait jamais.

Quelques minutes passèrent, peut-être plus. Les dernières lueurs du jour faiblissaient. Dans une lamentation morbide, le vent vint fouetter les cheveux du garçon sur son visage. Aaron s'arracha à la contemplation des pousses gelées qui tapissaient la tombe, et s'éloigna, sans un regard en arrière.

*

Elle hésita longtemps, la main suspendue au-dessus de la poignée de la porte. C'était inévitable de toute manière. Elle savait bien qu'elle devait se défaire de l'auberge. Si elle ne se forçait pas maintenant, elle n'y arriverait plus ou serait rattrapée par la force du destin. Elle avait surpris les discussions des Feginn qui, sous leurs airs insouciants, enquêtaient sur son compte. Elle ne pouvait pas leur permettre d'approcher la vérité.

Elle tendit l'oreille pour la centième fois. Et pour la centième fois, elle entendit le même manège se répéter : des pas précipités, des injonctions mêlées à des jurons et des éclats de rire, sans oublier les bruits de meubles tirés au sol.

Très bien. Il suffisait de se lancer. Il s'agissait de ne pas rater le moment où tout le monde s'agitait dans tous les sens ; ce moment-là où elle passerait absolument inaperçue.

Le moment idéal pour disparaître.

*

La nuit tombait déjà. Il lui sembla bientôt apercevoir, près des lanternes disposées autour de l'auberge, les carrioles des festoyeurs. Tandis qu'il avançait, Aaron vit soudain se découper dans l'obscurité une silhouette aux formes étranges. Ce ne fut que lorsqu'il entendit des grognements enragés qu'il comprit que c'était un chien ; un chien immense qui se dressait furieusement en travers de son chemin.

Aaron s'arrêta aussitôt. Son cœur s'emballa. Pétrifié comme une statue, il se força à ne pas faire de geste brusque, bien que l'envie de prendre ses jambes à son cou le démangea furieusement.

— Ouste ! Allez, ouste ! fit soudain un homme en s'approchant.

C'était probablement un type de Dervenn qu'Aaron avait déjà vu à l'auberge – il ne pouvait être sûr de rien, vu la mémoire de poisson rouge dont il avait été affublé à la naissance. Peu importait de toute manière, son injonction n'eut strictement aucun effet : le chien de ne bougea pas d'un poil.

— Sale cabot, hein ? Je sais pas d'où qu'y sort. Il a rôdé autour d'l'auberge toute la journée. Allez, t'inquiète pas va. Y te fera pas de mal. Je vais garder un œil sur lui.

Aaron hésita. Ce qu'il disait aurait dû le rassurer. Mais serait-il encore frais comme un gardon après avoir englouti le reste de la flasque qu'il avait dans les mains ? Aaron n'était pas certain de connaître la réponse – ni d'avoir envie de la connaître à dire vrai. Bah... de toute façon, il ne ressortirait plus de la soirée, non ?

Encouragé par l'homme, il se décida à contourner la bête, prêt à détaler au moindre signe d'agressivité. Le chien le regarda faire, grognant entre ses crocs énormes, mais ne broncha pas. Aaron força le pas, puis arriva enfin à l'auberge où des gens discutaient déjà avec animation.

Il respira et franchit le seuil du Vieux-Chêne.

Ce fut une explosion de sensations, d'odeurs et de couleurs. Un nouveau frisson le parcourut. Mais cette fois-ci, c'était un frisson d'exaltation. Un tourbillon de guirlandes et de lampions avait envahi la grande salle. Aaron reconnut les gens du village qui se mêlaient à quelques voyageurs de passage, heureux de pouvoir profiter des festivités. L'air était à la fois enivrant et étouffant. Sa peau s'embrasa sous ses laines, si bien qu'il dut se débarrasser de ses moufles, de son écharpe et de sa casquette pour ne pas se transformer en étuve ; il les abandonna négligemment sur la rampe d'escalier.

— Où étais-tu passé toi ? Je t'ai cherché partout ! l'interpella soudain une voix familière.

Il fit aussitôt volte-face et vit M. Feginn fondre sur lui à vive allure, le teint blême, l'air désespéré. Aaron ne lui laissa certainement pas l'occasion de l'atteindre, craignant les retombées de son absence prolongée ; en un rien de temps, il s'était volatilisé dans la foule. Tant pis, il ferait face à des réprimandes plus tard. Du moins, après avoir bu un verre de liqueur de pomme. Et mangé quelques gâteaux au beurre salé.

Les tables avaient toutes été repoussées près des fenêtres où une épaisse buée s'était agglomérée, laissant le champ libre aux danseurs. Déjà, les musiciens avaient pris possession des lieux, certains entonnant quelques morceaux entraînants, bombarde et biniou en mains. Les trois autres semblaient plongés dans la plus sérieuse des discussions. Aaron reconnût Gwenn à la voie mélodieuse armée de sa flûte, Morvan et son violon qui avait tant voyagé, et Erwan le jeune percussionniste, en train de dévorer Maïwenn du regard. Il sourit, songeant à toutes ces fois où il les avait vus revenir d'une promenade, les joues roses, essayant vainement de cacher qu'ils s'étaient tenu la main.

Erwan était le forgeron du village, un métier pivot de la communauté, que l'on transmettait avec fierté de père en fils. Il était doté de ce genre de silhouette athlétique qui attirait tout de suite les regards, d'une douceur déconcertante dans ses gestes à la forge et d'un caractère enjoué à toujours faire des blagues. Mais lorsqu'il s'agissait de Maïwenn, il s'enfermait dans une bulle de timidité où il osait à peine dire un mot. Et à cet instant précis où Aaron l'observait, il n'écoutait pas ses deux acolytes musiciens, se contentant de hocher la tête de temps à autre, trop occupé à suivre des yeux la jeune femme dans ses moindres mouvements.

Aaron s'approcha et donna un coup de coude à Erwan, un sourire moqueur aux lèvres.

— Alors, on ose pas demander à sa bien-aimée de danser ?

— Tu ne devrais pas faire le malin, répliqua Erwan en plissant les yeux, un jour toi aussi tu tomberas amoureux et tu rigoleras moins !

Aaron leva les yeux au ciel ; les histoires de cœur, ça n'était vraiment pas son truc. D'humeur taquine, il apostropha Maïwenn qui se retourna aussitôt, rayonnante. Le visage d'Erwan vira au rouge tomate. Se forçant à reprendre contenance, il inspira profondément et fit un clin d'œil complice au garçon avant de s'élancer vers la jeune femme. En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, il fut happé dans la danse folle des villageois. Hilare, Aaron se joignit aussitôt au public pour taper des mains et siffler à chaque fois que les deux amoureux réapparaissaient à côté de lui.

À la fin du morceau, Elouan se jeta sur ses jambes, deux autres enfants à ses trousses. Ils tournèrent un moment, pris d'un fou-rire contagieux, essayant mutuellement de s'attraper, avant de disparaître aussi vite qu'ils étaient apparus.

Aaron se mit à flâner autour de la piste de danse, écrasé par la foule, parvenant de temps à autre à attraper quelque chose sur le buffet. Quelquefois, il se demandait comment il était possible que l'auberge ne s'effondre pas sur elle-même avec tout ce vacarme qui faisait grincer sa carcasse et trembler ses murs et ses plafonds.

Puis, il songea à Evanna qui n'avait pas voulu les rejoindre. À dire vrai, elle faisait tout pour éviter les contacts sociaux. Dès qu'elle croisait un client au détour d'un couloir, elle prenait ses jambes à son cou sans dire un mot. M. et Mme Feginn semblaient penser qu'elle était sujette à une sorte de choc, sûrement en rapport avec sa prétendue perte de mémoire – bien commode, soit dit en passant.

*

Ça ne se passait pas comme prévu. Évidemment ; qu'est-ce qui s'était vraiment passé comme prévu depuis le début de cette histoire ? Après tout, les aléas de la météo, c'était quelque chose qui dépassait complètement ses compétences. Mais si ces vilaines bourrasques et cette température polaire ne disparaissaient pas, comment ferait-elle ? Il faudrait qu'elle parte avant qu'ils n'entament des recherches, autrement tout serait perdu.

Elle vérifia une ultime fois le contenu de sa valise à la lueur vacillante de la bougie. Il restait à espérer qu'elle avait vu suffisamment grand dans ses prévisions de nourriture.

Mais son agitation se figea très vite. Un bruit sourd venait de résonner contre la porte.

*

Il se glissa dans l'entrée et gravit les marches à pas de loup, une bougie à la main. Il ignorait ce qu'il allait bien pouvoir inventer, mais c'en était trop, il fallait qu'il comprenne. Les éclats de voix s'atténuèrent tandis qu'il grimpait les étages, et lorsqu'il arriva devant sa chambre, sa curiosité se transforma en surprise : la porte était entrouverte. Le mystère s'épaississait, car Evanna prenait toujours le plus grand soin à laisser sa chambre close. Mais ce soir-là, la porte n'avait pas été fermée.

Aaron hésita quelques instants, la main crispée contre le panneau de bois. Oh, et après tout, il ne faisait que vérifier si tout allait bien, non ? Qu'y avait-il de mal à ça ?

La porte s'ouvrit dans un grincement sourd. Il entra comme un voleur. La pièce était vide. Les rideaux tirés, les draps du lit bien en ordre, et chaque chose à sa juste place. Rien ne traînait par terre. Pourtant, quelque chose sonnait faux. Il le sentait.

Il fit les cent pas dans la pièce. Était-ce le vin chaud et la liqueur de pomme qu'il avait bus qui lui donnaient cette sensation de tournis et de lenteur ? Il n'arrivait pas à réfléchir. Pris d'un léger vertige, il se laissa tomber sur le lit.

C'est à instant précis qu'il découvrit la lettre.

Son cœur s'emballa. Sans même l'ouvrir, il sauta sur ses pieds et balaya la pièce de sa bougie. Les affaires d'Evanna avaient disparu. Il bondit jusqu'à la fenêtre et en tira les rideaux. S'il comptait apercevoir sa silhouette s'enfuir dans la lande, c'était raté, car il faisait nuit noire et la lumière de l'auberge enveloppait les alentours d'un épais brouillard fauve. Il dévala aussitôt les étages, attrapant au vol moufles, écharpe, veste et casquette ; logea la bougie dans une lanterne et s'engouffra dans la nuit.

Le vent glacial lui fit l'effet d'une douche froide. De furieuses bourrasques fouettaient chaque recoin de la lande avec une violence telle qu'il eût la sensation que la lumière de lanterne allait s'éteindre à chaque instant. Plus personne ne se trouvait dehors. Le terrible chien avait disparu.

Aaron sut qu'il avait vu juste quand il aperçut une lueur pâlotte derrière le carreau de l'écurie. Alors, il marcha aussi vite qu'il le put avant de s'effondrer à l'entrée, poings contre la porte, à bout de souffle. Il ne pouvait pas se résoudre à la laisser partir, pas comme ça. Pas si tôt. Pas avant d'avoir obtenu des réponses !

La faible lueur qu'il avait aperçue s'éteignit soudain. Il crut entendre le hennissement d'un cheval, des pas précipités, puis, plus rien. Ici, les cris joyeux des villageois n'existaient plus. Il semblait même incongru qu'Aaron ait pu en entendre à peine quelques minutes auparavant.

Après avoir repris son souffle, il poussa la porte de toutes ses forces et entra, sa lanterne à hauteur de visage. Il put enfin respirer.

L'odeur âcre d'une fumée résiduelle flottait dans l'air : on venait, sans l'ombre d'un doute, d'éteindre à la hâte la mèche d'une bougie.

Aaron s'éclaircit la voix.

— Evanna ? lança-t-il à l'obscurité.

Pour toute réponse, un seau rongé par la rouille roula jusqu'à lui. Les atmosphères lugubres n'étaient définitivement pas sa tasse de thé.

— C'est moi, Aaron, tenta-t-il de nouveau en faisant quelques pas, je sais que tu es là, inutile de te cacher. Je... je voudrais juste te parler.

— Ce n'est pas très respectueux de se permettre de tutoyer une jeune femme qu'on connaît à peine sans qu'elle vous en ait donné la permission.

Evanna vint se planter devant lui, un air offensé plaqué sur son visage. Elle parut toutefois presque soulagée de le voir apparaître. Un vieux bonnet de laine rouge enfoncé sur sa tête et assorti à son écharpe, qu'on lui avait prêtés, laissait s'échapper les longues mèches ébouriffés de ses cheveux blonds. La cape aux boutons dorés, sauvée par Maïwenn, ainsi que le jupon de sa robe – qu'elle prenait bien soin de ne pas faire traîner par terre – lui donnaient l'air de tout sauf d'une vagabonde ayant perdu la mémoire. Sans parler du fait qu'elle n'était guère crédible avec ses poings serrés et ses sourcils froncés à outrance. On croyait voir une enfant qui faisait un caprice.

— Et depuis quand tu fais des manières ? répliqua-t-il amusé. Où est donc passé le numéro de la jeune fille polie et timide que tu nous as joué ?

Elle resta muette.

— C'est quoi ce truc que tu caches dans ta chambre ?

Evanna fit une moue signifiant qu'elle ne comprenait pas, mais il la vit ciller légèrement.

— Je pense que tu sais très bien de quoi je parle.

— On ne t'a jamais dit que la curiosité est un vilain défaut ? riposta-t-elle d'un ton sec.

Aaron fronça les sourcils. Dans le cas qui se présentait là, il ne se trouvait pas spécialement en tort. Certaines questions méritaient tout de même bien qu'on y réponde.

Il l'observa quelques instants à la lueur de sa lanterne. Il y avait plus qu'une pointe de nervosité dans sa voix, et il était certain de ne pas en être la cause. Son corps la trahissait aussi : une indicible anxiété transparaissait dans ses yeux qui fuyaient son regard.

— Tu comptais aller où ? Partir en promenade ? C'est pour ça que tu as emballé toutes tes affaires et que tu nous as laissé une lettre ?

Evanna ne répondit pas. Aussi enchaîna-t-il sur le même ton ironique :

— Tu n'as pas dû voir le temps radieux qu'il fait dehors, idéal pour un pique-nique au soleil.

— Donc les autres ne sont pas au courant...

— Alors tu comptes vraiment partir.

La jeune fille serra ses poings, comme pour en cacher leur tremblement.

— Je n'ai pas le choix...

— Le choix ? Quel choix ? Qu'est-ce que tu fuis au juste ? Pourquoi tu ne veux pas nous dire qui tu es ?

— Qu... quoi ? bredouilla-t-elle, feintant assez mal la surprise. Je vous ai déjà raconté tout ce que je savais.

Malgré la pénombre, Aaron vit distinctement les mains de la jeune fille tressaillir dans ses mitaines.

— Bon, ça suffit, laisse-moi partir s'il-te-plaît, ordonna-t-elle d'une voix mal assurée en s'avançant vers la sortie, les yeux rivés sur ses bottines.

Mais Aaron s'interposait déjà.

— Qu'est-ce que tu croyais faire ? T'enfuir avec notre jument ? Après tout ce qu'on a fait pour toi, tu veux partir comme une voleuse ?

— Je... je vous ai laissé de l'argent ! Et je n'allais pas m'enfuir avec elle si tu veux tout savoir, j'attendais juste ici pour pouvoir m'en aller plus facilement !

— Qu'est-ce que tu caches ?

— Je...

— Où est-ce que tu crois aller comme ça ?

— Mais...

— Toute cette histoire d'amnésie, c'est du bidon n'est-ce pas ? Qu'est-ce qui te fait si peur ? Parce que tu as peur, faudrait être aveugle pour pas s'en rendre compte ! Tu es qui au juste ?

Ce furent les paroles de trop. Evanna s'effondra, les larmes aux yeux, le suppliant de la laisser passer.

Aaron sentit son cœur et son estomac se serrer à lui en faire mal. Il n'avait jamais fait pleurer qui que ce soit. Il avait toujours été sûr qu'en dépit de tous ses défauts, la méchanceté n'avait jamais fait parti de son caractère. Était-il allé vraiment trop loin ? Pour l'heure, il pouvait être sûr d'une chose : il était d'une incroyable maladresse pour parler aux inconnus égarés dans la lande – non pas qu'il en eût une incroyable expérience, mais tout de même...

Quelques secondes s'écoulèrent ainsi, peut-être même quelques minutes ; il ne s'en rendit pas compte. Rouge de honte, il posa finalement la lanterne avant de sortir son mouchoir de poche ; celui qu'il utilisait pour calmer les sanglots de Elouan quand un gros chagrin le prenait. Sans rien dire, il s'approcha de la jeune fille, souleva son visage inondé de larmes avec toute la douceur dont il était capable, et essuya enfin ses yeux gonflés. Haletante, elle le regarda faire sans contester. Elle devait comprendre que c'était sa façon maladroite de dire pardon.

Une ou deux minutes passèrent ainsi dans un silence seulement ponctué de quelques reniflements incontrôlables. Lorsque sa respiration saccadée se fut calmée, Evanna considéra avec mélancolie la broderie du mouchoir.

— Eleanor était ta mère, n'est-ce pas ? demanda-t-elle dans un reniflement peu gracieux.

— Oui, répondit simplement Aaron, un peu surpris qu'Evanna ait pu parvenir à une telle déduction.

Son regard se perdit dans la lueur rassurante de la petite lanterne, comme si ses yeux fixaient quelque chose de beaucoup plus lointain et de beaucoup plus flou, mais de tout aussi peu saisissable qu'une flamme.

Il se tourna à nouveau vers Evanna et décida de se confier. Peut-être pourrait-il rétablir la balance en lui montrant que, lui aussi, avait ses propres fragilités.

— C'est un soir de novembre qu'ils nous ont trouvés ma mère et moi, à la lisière de la grande forêt. Elle ne leur a jamais dit autre chose que le nom qu'elle m'avait donné et le sien. Elle est morte ce soir-là après leur avoir fait promettre de veiller sur moi. Les deux seuls souvenirs que j'ai d'elle sont ce mouchoir brodé et une montre à gousset qui n'a jamais fonctionné. Je ne saurais jamais qui était mon père, ni d'où je viens.

Il crut voir une nouvelle larme couler sur le visage d'Evanna dont les traits se tordirent dans une grimace piteuse. Les filles étaient-elles donc toutes aussi émotives ? Maïwenn ne lui avait pourtant jamais donné cette impression.

— Mais je ne m’apitoie pas sur mon sort, j'ai une vraie famille ici ! s'empressa-t-il d'ajouter, mal à l'aise.

— Excuse-moi, bredouilla-t-elle en s'essuyant la pommette, je ne sais pas pourquoi je pleure. C'est étrange, j'ai comme un sentiment... une impression...

— … de déjà-vu ? se hâta de terminer Aaron le cœur battant.

Elle le toisa un instant, surprise, comme si elle commençait à comprendre quelque chose d'important.

— Tu sais que j'ai raison, ajouta le garçon avec empressement, tu l'as senti toi aussi, n'est-ce pas ?

Mais elle n'eut pas le loisir de répondre. À cet instant, une rafale de vent s'abattit sur l'écurie avec une telle violence que Lil, la petite jument, se cabra dans un hennissement terrifié. Les deux jeunes gens se retournèrent vers la porte qui tremblait furieusement. De petits flocons s'engouffrèrent dans l'encadrement pour fouetter leurs visages.

— Tu ne peux pas partir maintenant, dit Aaron sans quitter des yeux la porte branlante, tu serais piégée dans la tempête. Tu auras plus de chances quand elle se sera calmée.

Il entraîna la jeune fille au fond de l'écurie et l'installa au chaud dans un nid de paille fabriqué à la hâte.

— Ce n'est pas le grand luxe, ça sent un peu fort, mais ça nous évitera de mourir de froid. Pas question de s'aventurer dehors, même pour rejoindre l'auberge. On ne verrait pas où on va, ajouta-t-il en la couvrant d'un vieux tapis de selle qu'il venait de sortir d'un coffre.

Tandis qu'il collectait toutes les lanternes qu'il pouvait trouver et les rapprochait au plus près d'elle, Evanna lui saisit la main.

— Merci.

 

 

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Jerome
Posté le 28/04/2018
Bonsoir Luna,
Bon eh bien j'étais venu en pensant parcourir un chapitre ou deux et j'ai tout lu finalement :)
Je me suis laissé embarqué par ton histoire. Tu as des personnages attachants, une écriture agréable et un très bon rythme. On s'imagine très bien les scènes, tu distilles les petits éléments de mystères avec subtilité, et j'aime bien tes petites notes d'humour. J'ai donc vraiment beaucoup aimé.
La seule chose que je n'ai pas aimé, c'est le passage de la chanson dans le chap 2, mais je te rassure, cela ne tient pas à toi. J'ai du mal avec les chanson dans les récits (même quand c'est Tolkien). Je fais un blocage avec ça! lol
Bravo, j'espère que tu posteras la suite.
Jérôme 
Luna
Posté le 28/04/2018
Salut Jérôme !
Merci pour ta lecture et ton commentaire si gentil ! Je suis très heureuse que mon histoire t'ait plu jusque-là et j'espère qu'elle continuera à te plaire :)
Haha, pas de souci pour le passage avec la chanson, je comprends très bien ;) c'est toujours un pari risqué dans le sens où certains lecteurs apprécient tandis que d'autres n'aiment pas du tout ! C'est rigolo que tu parles de Tolkien car c'est un aspect de ses histoires que j'adorais moi, j'ai voulu faire un peu comme lui dans un sens (même si je n'oserai pas prétendre lui arriver à la cheville évidemment !). Mon autre motivation pour insérer cette chanson était de coller un peu à la culture bretonne/anglo-saxonne qui m'a inspirée cette histoire. Dans les milieux ruraux, on chantait beaucoup, que ce soit en Bretagne, en Écosse, en Angleterre, au Pays de Galles ou en Irlande. Bref, ça explique le pourquoi du comment je l'ai insérée là :) par contre, je ne suis pas convaincue à 100% que des lecteurs plus jeunes pourront accrocher... bref, pari risqué ^^ 
Je viens juste de terminer les relectures et corrections de l'intégralité (pour tenter le concours Galli, soyons fous haha !), donc je vais mettre à jour régulièrement maintenant, sans doute au rythme d'un chapitre par semaine, quelque chose comme ça.
Merci encore pour ta lecture et ton message ! :)
À bientôt,
Luna 
Elia
Posté le 16/03/2018
coucou Luna !
Décidément, Evana cache bien des choses et je me demande de plus en plus quel est ce lien qu'elle entretient avec Aaron. Comme ça fait un moment que je ne suis pas revenue ici, j'ai sans doute perdu le fil de nombreux éléments, mais je me souviens du fait que tu aies mentionné les parents d'Evana qui la cherchait...
En tout cas, l'ambiance y est : un vieux chêne, une forêt aux esprits, un père inconnu...
j'ai très hâte de connaître la suite ! 
Luna
Posté le 16/03/2018
Coucou Elia !
Ravie de te revoir par ici :)
Rien n'est encore dit sur les parents d'Evanna pour le moment, mais tu découvriras des choses les concernant assez vite !
Merci pour ta lecture, je suis très contente que mon histoire continue à te plaire ♥
J'ai fait une petite pause dans la publication pour parvenir à boucler mes corrections avant la date fatidique du 4 mai, mais je reprendrai tout de suite après. Comme ça j'aurai des chapitres un peu retravaillés à vous proposer ;)
À bientôt !
Luna 
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