Chapitre 4 - Le mitard

Par arno_01

Je repris conscience alors qu’on me débarquait d’un pinson, dans une des cours secondaires à coté de notre baraquement. La douleur avait diminué, mais je savais qu’elle continuerait encore une vingtaine de minutes, avant que l’armure ne m’autorise à l’enlever. Dans les simulations il ne faisait pas bon de mourir. Tout était fait pour que même dans les simulations, nous ayons peur de la mort.

Je vis Xian et Swan nous rejoindre, Lou et moi. Les autres élèves partirent aux vestiaires retirer au plus tôt ces horribles armures. Lou et moi avions été les derniers morts. Quand Swann avait vu que nous nous étions fait avoir, il ne lui restait que cinq personnes, il avait donc abandonné. Mieux valait se prendre un savon de la part d’un officier que vingt minutes de douleurs. Les cinq autres survivants avaient applaudi.

Un coup d’œil au panneau d’affichage géant, me narguait en affichant les résultats marquant de cette journée. Je venais, ainsi que tous ceux dans mon équipe de perdre de nombreuses places au classement de l’école. Fameux mélange de notation individuelle avec la performance de groupe, les notes étaient peu compréhensibles – mais tous les élèves faisaient références à ce panneau.

Nous restions tous les quatre à attendre que la douleur s’affaiblisse. Swan était en train de refaire la partie, de corriger ses erreurs, mais surtout en vouloir à toute l’équipe.

« Et, déjà si Mick et sa bande n’était pas partis dès le départ n’importe comment. Franchement qui peut m’expliquer ce qu’ils avaient en tête ces abrutis ? A cinq ils n’avaient aucune chance de faire quoique ce soit.

Xian se mit à rire en l’entendant.

- Tu n’as pas vue le Réseau, Swann ? Ne me dites pas qu’aucun de vous ne l’a regardé ? nous questionna Xian.

Devant nos têtes d’ignorants, Xian nous montra un post qui datait de l'avant dernière simulation. Plusieurs potes à Mick, qui faisaient partie de l’équipe verte, s’était fait humilier par Xian, en se faisant tous tué alors que lui-même était seul. Mick avait juré de se venger. Je n'aurais pas été surpris que nos professeurs considèrent Xian comme un des meilleurs fantassins de la promotion. Il avait une bonne capacité de tir – autour de 80 sur l'échelle de Richlang – sa particularité était qu'elle était à peu près la même en plein mouvement, voir en pleine danse acrobatique.

- Xian ! lui criais-je. Ne me dis pas que tu t’es caché dans ce pinson car tu avais peur de Mick. Mince, toi Xian ! un lâche !

- Non, je savais que si on ne mettait pas quinze personnes en défense tu réussirais à t’emparer du pinson. Je me suis dit qu’il fallait te prendre par surprise.

- Et vous aviez bien fait. J’aurais perdu mon pari sinon. »

La nouvelle voix était celle de M. Wearek, un des très rares civils qui gérait notre formation. Je n’avais jamais su quel était vraiment son rôle. Depuis quelques temps il lui arrivait souvent de venir nous dire deux mots, à Xian, Lou, Swan, moi-même et les quelques autres élèves qui se rassemblaient formant le noyau dur de notre brigade. Mais je savais que dans d’autres casernes, il y avait également des groupes auxquels M. Wearek ‘jetait un coup d’œil bienveillant’ selon sa propre expression.

- Et oui M. Lopan, m’adressa-t-il avec un sourire navré, j’ai une grande opinion de vous. Mais des sources m’avaient averti qu’on ne vous laisserait pas gagner facilement. Le canon à plasma – il accentua alors son sourire un brin railleur. Et vu les capacités de votre ami M. Rensber, à se faire écouter, j’ai préféré miser sur les jaunes.

Je voulu lui dire, qu'il s'était trompé. Que j'avais presque gagné. Que j'étais meilleur qu'il ne le pensait. Mais le 'presque' tua ma phrase dans l'air. Et c'est la bouche ouverte, comme un poisson d''eau douce, que je le regardai, un peu idiotement.

- Tenez, une devinette pour vous, M. Lopan. Sauriez-vous me dire quelle est la principale cause de votre défaite ?

La question était trop simple, pour ne pas renfermer un piège. Mais je n'en vis aucun. La douleur me martelant la tête, je sentais la lenteur de ma réflexion. Poussive. Je savais que ma réponse n'était pas la bonne, mais je me lançai :

- Nous n'étions pas assez en attaque ?

- Non, ce n'est pas la bonne raison. » Avec son sourire désolé, M. Wearek s' éloigna doucement.

- Ils étaient mieux armés ! Lui lançais-je au loin.

- Non, Non, essayez une prochaine fois. »

Il nous laissa-là, sans autre information que son sourire désolé. Comme d’habitude, je sortais d’une entrevue avec M. Wearek perplexe : que cherchait-il ? Sauf que cette fois-ci bien sûr, j’avais le droit à souffrir de mille feux, pour avoir été tué en simulation. Je n’avais donc encore moins de chance de répondre à la question.

Nous nous séparâmes de Lou en allant aux vestiaires. Dans celui des garçons, seuls quelques-uns étaient encore en train de se rhabiller. Je m’assis sur une chaise à armure vide en attendant l’autorisation d’enlever l’armure, qui arriverait sous peu. Swan et Xian, ne m’attendant pas, allèrent se laver.

La douleur se tût d’un coup, et je respirai à plein poumon, goûtant les pensées claires que je pouvais maintenant avoir. Tout à mon bonheur, je ne les entendis pas rentrer. Et c’est le son de la voix de Mick qui me fit sortir de ma rêverie.

« Alors, Swan on a eu peur de la douleur ? »

Mick et ses amis étaient passés devant moi, sans plus me remarquer fondus que j’étais parmi toutes les chaises à armures. Je reconnus ceux qui étaient dans mon équipe des bleus, et d’autres ceux éliminés par Xian sur la vidéo. Huit en tout, à six d’entre eux j’aurais donné les dix-huit ans, au vu de leur carrure. Swan était au centre, plus d’une tête de moins que la bande, sortant des douches, serviette sur les hanches.

J’en étais encore à me demander ce qu’ils devaient avoir oublié quand Mick agit. D’une simple balayette il envoya Swan au sol. Ce qui ne représentait pas un exploit, contre un garçon qui devait faire la moitié de son poids.

« Allez pour cette fois, on te laisse tranquille. C’est pas toi qu’on vient voir. » lança-t-il à Swan, étalé au sol. Le temps que je réagisse, ils entouraient déjà Xian, qui se rinçait tranquillement.

« Alors la danseuse, on fait moins le fier maintenant ? » Xian tout concentré qu’il était ne montrait aucune attention au groupe qui l’entourait. Tandis qu’ils continuaient à lui lancer des piques, le danseur se séchait au milieu de la douche, prenant son temps.

Je m’arrêtai à l’entrée des douches, incapable d’aller plus loin. Le seul défaut de ces armures de simulation était qu’elles ne pouvaient aller dans l’eau – enfin si on tenait à son occupant, moi en l’occurrence. Les circuits d’électrostimulation de la douleur pouvaient griller, emportant le conducteur dans un feu d’artifice digne d’une bataille spatiale. J'étais bloqué à l'entrée des douches sans pouvoir agir.

Mick m’avait entendu, et satisfait de lui-même, me lançait un sourire provocateur « Tu vois Xian, même ton ami Anthem ne veut pas de toi. Franchement que fait un danseur d’opérette ici ? » Ils rirent tous. L’un, plus téméraires que les autres, prit la serviette de Xian, la faisant claquer à la manière d’un fouet. Celui-ci ne réagit pas. De rage de ne pouvoir agir, je serrais le montant de la porte dans mes mains.

J’imaginais mon ami dans son monde, habité par la musique dont il battait le rythme avec la plante des pieds. Les bras le long du corps, un léger va-et-vient au bout des doigts. Je reconnaissais la posture qu’il avait avant de commencer une danse explosive – à la manière de certaines musiques qui débutent par leurs apogées, de certains films qui nous insèrent directement en plein cœur de l’histoire. En première sur les bras, en troisième sur le pied, Xian attendait juste le premier tempo.

Celui-ci vint par le même téméraire – qui vu le résultat pourrait être qualifié de suicidaire. Il s’approcha furtivement de Xian, lui saisit les épaules, et d’un coup balaya les pieds de sa cible, tandis que de ses bras il envoyait mon ami à terre. Enfin c'est qu'il voulut faire. Xian au lieu de s’effondrer, se tient en l'air d'une main, prenant appui sur son adversaire. Il envoya alors ses pieds dans la gorge d’un autre. La précision d’un pas de danse, la force de ces derniers mois d’entraînement. La suite fut conduite en rythme.

Un pied qui valdingue, un saut, une glissade. Un crochet du gauche, feinte, et réception. Il tournait en tous sens, encore, puis il frappait. S’arrêtant reculant, tombant, trois avec lui. A peine à terre, tous se jetèrent sur lui, les coudes et genoux en avant. Mais déjà Xian était parti. Ils rencontrèrent le sol, puis les pieds de Xian sur leurs dos.

Ses adversaires n’arrivaient pas à le suivre. Ils s’attendaient à lui mettre une raclée, et prenaient en réalités un cours de danse. Xian devait être vraiment mauvais professeur : ils semblaient trop dépassés pour apprendre, et se prenaient tous les coups.

Dans mes mains la porte avait depuis longtemps été réduite en lambeau – aidé par la force supplémentaire apportée par l'armure. J'enrageais de ne rien pouvoir faire. Attendre qu'un ami se batte, et le regarder. C'était pour moi une vraie torture. Je n’arrivais à agir, me condamnant à regarder, tombant de plus en plus dans la rage de l’impuissance.

Mike réussit à saisir Xian assez longtemps, pour qu'un autre le jette la tête la première contre le sol mouillé. Il se passa plus de trois secondes, pendant lequel, eux et moi crûmes qu'ils avaient gagné.

Se relevant des deux mains, les talons en avant, vinrent percuter Mick et ses mâchoires.

Le rythme avait changé. Sans comprendre comment, ils se faisaient de nouveau maîtriser, méthodiquement. Ils résistèrent à peine, trop surpris, comprenant trop tard à quoi ils avaient à faire. Xian les mis au tapis sans réel enjeu.

Les deux derniers encore indemnes voulurent partir, passant devant moi, qui n’avait pas pu bouger de tout le combat. Immobilisé par cette armure, pendant que Xian se battait, j’étais trop content de pouvoir passer ma frustration sur quelqu’un. J’attrapais un bras, ramenant son propriétaire devant mes yeux. Il ne me regarda pas, trop concentré qu’il était sur ma main qui le tenait. De colère, je resserrais, je souhaitais qu’il me regarde, qu’il m’explique comment on pouvait être lâche au point de devoir être huit pour s’en prendre à un seul. Au point de fuir, car on était trop faible. Serrant encore un peu, il tourna enfin sa tête vers moi. Je vis son visage se tordre bien avant d’entendre son cri.

C’est avec l’armure de simulation que je l’avais attrapé. Et c’est avec la même armure, multipliant ma force par dix, que j’avais serré son bras – bras qu’il n’avait plus désormais. Je l’avais brisé en morceaux. Quelques morceaux d'os ressortaient de son membre qui pendait inutilement. Les douches se tintaient d’un rouge qui, se mêlant à l'eau, virait au rose chair.

* * *

Je regardais le plafond d'un gris douteux crépiter sur les à-coups de la lumière blanchâtre. Étendu sur la paillasse, je frissonnais tentant de me réchauffer – la cellule n'était définitivement pas d'un grand confort. Cela faisait presque vingt-quatre heures que je moisissais ici, et je devrais en attendre au moins autant avant espérer sortir de ce trou – bien assez long pour attraper la crève.

Suite à notre échauffourée des vestiaires j'avais directement été conduit au capitaine, commandant de l'école. Avant même d'être arrivé devant lui, la garde avait considérablement augmenté. Des deux soldats, non armés, venue à l'appel de Swan, j'étais désormais escorté par quatre hommes armés, dont deux en armures dans le bureau de notre capitaine – rien qui ne laissait présager une fin heureuse.

Je remarquais à peine que notre capitaine était accompagné de monsieur Wearek et d'un lieutenant. J'étais perdu dans mes pensées – ou pour être exact dans mes souvenirs d'il y avait quelques minutes à peine. Je revoyais les morceaux d'os dépassant de ce qu'il restait du bras – l’os bien moins blanc que dans les films. Il y était entremêlé de chair et de vaisseaux déchiquetés.

Le visage de son propriétaire, poussant un crie silencieux, ne me quittait pas. Même au fond de ma cellule, le visage tordu de douleur habitait le gris des murs. Jusqu'au trente-sixième sol où j'étais muré l'air se remplissait de l'écho de son cris inarticulé.

Dans les cellules d'à côté je savais que croupissaient Mike et quelques-uns de sa bande mais n'en tirait aucun réconfort. Le capitaine m'avait donné deux jours de mises en arrêt – à la vue de l'air outré du lieutenant j'en avais compris que la peine était excessivement faible. M. Wearek affichait un sourire entendu. Il avait assurément joué un rôle, et je décidais de consacrer une partie de ces deux jours de repos forcés à comprendre son rôle et la finalité de cette école.

Résolution vaine, j'avais passé la première journée à dépenser ma rage à la sueur des exercices que je m'étais imposé. Deux jours d'arrêts cela me faisait louper notre soirée de permission. Celle précisément où j'avais prévu de revoir Cynthia. J'avais sauté de joie quand un mois auparavant j'avais su que Cynthia était affectée à une école également sur Manlan’har. Pendant dix jours j'avais fait l'impossible pour cacher le sourire béat qui me venait chaque matin – son école était à peine à un kilomètre de la nôtre.

Mobilisés à des millions de parsec de chez nous, pour nous retrouver voisins, c'était trop beau pour être vrai. Ce qui était également vrai c'était la cellule où je me trouvais enfermé au lieu de passer une soirée avec elle. Le destin était moqueur – bien entendu je n'y croyais pas. J'avais fait une erreur, qui conduirait la victime – dont j'ignorais toujours le nom – pendant deux semaines à l'hôpital se faire bercer par des jeunes infirmières. Les clichés absurdes de ma propre pensée me firent pousser un fou rire – je m’arrêtai net de peur qu'on me prenne vraiment pour un fou et qu’on décidat de me laisser moisir dans cette cellule.

Cellule qui n'était assurément pas accueillante, d'un gris morne à fatiguer les yeux. Seul le silence imposant était appréciable. Entre deux séries d'exercices physiques – que dans un élan d’ennui j'arrivais à effectuer – j'imposais à ces murs grisâtres le visage de Cynthia. Telle que je m'en souvenais : ses cheveux châtains rayonnant dans le crépitement des feux de nos soirées d'été. À une période étrangement proche, et tant éloignée à la fois.

Perdu dans mes pensées, je n'avais pas entendu le loquet de la porte s'ouvrir – ne s'étant jamais ouverte depuis mon arrivée il était possible qu'il fût totalement silencieux. C'est donc un visage décharné et anguleux, vêtu d'une cicatrice mal réformée, qui s'imposa à moi. Je failli crier de surprise – d'horreur leur vu le replacement de vue que l'on venait de me faire subir. Tant bien que mal, je réussi à me lever dans un semblant de mouvement, et de singer ce qui – je l'espérais – serait pris pour un garde-à-vous.

Tournant autour de moi, le gardien chef me regarda pendant quelques instants dans un silence totale, avant de crier d'une voix qui se voulait la plus rauque et menaçante possible :

« Z'avez de la chance. Y a une infirmière qui fait des visites médicales de rattrapages. Z'ont décidé de l'envoyer aux cellules. Voir les pires d'entre-vous. Pas d'entourloupe hein ?! C'est un joli brin de gentille infirmière. Au premier geste je vous garde trois jours de plus ici. Compris ?! »

A chaque phrase la cicatrice pendouillait de plus belles, continuant ses spasmes bien après qu’il ait fini. Son œil droit tournoyait sur lui-même sans cohérence. L'ensemble vous donnait plus l'envie de vous enfuir que de lui répondre « Oui, chef ! ». Réponse qu'il n'attendit pas, avant de s'en retourner à la porte et faire rentrer l'infirmière. Habillée de l'habit blanc traditionnel, surmontée d'une polaire, et – je n'avais d'abord remarqué que ça – des cheveux châtains. Mon regard se posa ensuite sur les yeux. Et quels yeux ! Mon cœur s'arrêta net. Mon esprit encore plus vite.

Je voulus sauter, faire le mariole, imiter Xian dansant la samba, courir au plafond, bomber le torse, et la prendre dans mes bras. Tout à la fois. A l'absence de regard qu'elle posa sur moi, engageant directement la conversation avec mon gardien, je m’arrêtai tout de suite. Et forçait chacun de mes muscles à obéir à cet ordre simple : rester au garde-à-vous, ne rien montrer. De tout ce qui m'était passé par la tête, je dû seulement bomber le torse – je ne pouvais quand même pas faire moins, un peu de fierté oblige.

« Je vous assure sergent, répétait-elle, la visite doit se faire seul, entre lui et moi. Bien entendu au moindre problème, je vous appelle. Aucun risque j'ai sur moi des piqûres qui l'endormirait avant même qu'il ait pu dire 'aie'. »

La voix, son timbre enjoué et ferme, était pour moi reconnaissable entre toute. Et je dû lutter quelques secondes de plus le temps qu'elle raccompagne le sergent à la porte, avant de pouvoir enfin lâcher ce garde-à-vous, et sauter dans les bras de Cynthia. Elle m'expliqua alors ce qu'elle faisait ici :

« En sortant des cours, enfin libérée, il y avait un attroupement d'élèves près du seul arbre présent à un km à la ronde. Certains tapaient dans leurs mains un rythme que je ne connaissais pas – aucun ne se risquait à chanter. Une de mes amies, qui sortait du groupe se précipita vers moi et me pris le bras pour me forcer à rentrer en plein milieu du groupe. Le temps d'arriver au milieu, je pensais déjà avoir compris : un guignol s'adonnait à une danse publique. Je m'apprêtais à partir avant même d'avoir vu le danseur. Mais Cléa me tenant de plus en plus fort, me força dans la direction du centre. »

J'imaginais la scène au fur et à mesure de sa description. Arrivée au centre du cercle, elle avait vu un inconnu – Xian. En transe. C'est ce qu'elle avait pensé en le voyant bouger dans ce mouvement chaotique qu'il appréciait tant – certainement une de ces musiques pré-expansion dont il avait le secret. Lancée, telle qu'elle était, dans son récit je l'écoutais, profitant de sa voix, et m'amusant de son imitation de Xian dansant.

Les pieds, les mains se baladaient en tous sens, comme poussés par un vent mystérieux, respectent toujours un rythme, un phrasé. Entre ses deux mains une pancarte qu'il ne lâchait jamais comme des menottes, un axe mouvant autour duquel ses mains évoluaient. La pluie douce abîmait peu à peu la pancarte, mais dessus bien visible était toujours visible « Cynthia – D'Zoröns ». Cela lui fit un choc. De voir son nom. Qu'on ose lui faire ça – l'afficher aussi simplement. Qu'il puisse croire qu'elle allait s’arrêter pour un nom. De rage, contre lui et contre elle-même, elle attendit.

Pour l'avoir vu et revu je savais à quel point il aimait danser sous la pluie. Faire rebondir les gouttes comme autant de partenaires, transformer les flaques en spectacle son et lumière. Contraster entre la violence des trombes d'eau, et sa fluidité à lui. Il avait dansé ainsi un bon quart d'heure sous la flotte, tandis que les spectateurs partaient petit à petit s'abriter, ne laissant que Cynthia. Il s'était mis alors à danser autour d'elle, doucement puis rapidement. La pancarte, dans ses bras tournants et retournants, devant ses yeux à elle. Dès qu'elle l'avait vu, elle avait voulu lui arracher des mains. Elle s'était retenue pendant toute sa danse, mais là, alors qu'il n'y avait plus qu’eux deux, elle ne se retint plus.

« Je lui ait mis alors une grande claque, lui demandant d'arrêter de faire le con avec moi. Tu aurais vu son air. On aurait qu'il venait de découvrir qu'une fille pouvait le gifler. Pour peu je lui aurais cassé une dent. »

J'imaginais la surprise de Xian. Sa famille comme la mienne était plutôt moderne, peu ou prou une égalité des sexes. Celle de Cynthia était au contraire très traditionnelle. Du pure D’Zorons d'il y a quatre ou cinq siècles. C'étaient les femmes qui dirigeaient alors les familles, mais également la planète.

Après que Xian, lui eut expliqué ma situation, elle s'était mise en tête de venir me voir. Elle me décrivit les milles et unes règles qu'elle avait dû contourner : récupérer une blouse d'infirmière, se faire fabriquer une fausse identité – sûrement aidée de Lou – inventer une fausse punition. J'en arrivais à me dire qu'elle était venue pour se jouer des règles, et non pour moi.

« Et donc pour finir me voilà 

- En habit d'infirmière pour tromper le gardien. 

- J'ai quand même dû en visiter trois autres, avant toi. Bien amochés, et pas très aimables. »

Sur mon sourire moqueur, elle continue de plus belle. 

« Tu sais ce qui va m'arriver si on découvre ce que j'ai fait pour te voir.

- Pour me sortir d'ici ! l'interrompis-je. Tu vas me faire évader, non ? Rien de moins. La guerrière qui vient secourir son prince charmant, enfermé dans l'immense donjon. C'est un classique.

- Son prince charmant ? »

Je ne la laissai pas s'exprimer davantage. Elle s'était rapprochée, je lui volais un baiser. En toute simplicité. Le gardien rentra notre étreinte tout juste terminée.

En sortant, elle dit au gardien que j'étais en carence lipidique, et qu'elle reviendrait me voir demain, pour me faire une injection. Dès la porte refermée, je pus relâcher ma concentration que j'avais repris à la venue du gardien. Pour peu mes lèvres se déchiraient sous le sourire qui me vint.

J'étais seul dans ma cellule. Heureusement !

Je devais avoir l'air bien niais.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
BearOmega
Posté le 30/05/2020
Encore un excellent chapitre, expliquant beaucoup la situation autour des entraînements militaires et des liens parfois difficiles avec le groupe en question. J'aime bien l'ajout de nouveaux personnages comme Cynthia et comme Wearek. Très inspirant ce récit militaire et en plus, tu ajoutes vraiment des conséquences à chaque acte, rendant le récit plus organique et plus réaliste. C'est un travail assez conséquent et intelligent que tu fais avec ce récit. Bravo encore à toi. ;)
Vous lisez