Chapitre 4 : Le Lotus Noir

Par Mary

IV

LE LOTUS NOIR

 

 

 

 

 

Hoël se servit largement en cidre.

— Je cherche un homme, poursuivit Alban. Je n’ai pas son nom, je sais juste qu’il porte un manteau avec une étoile coupée en deux brodée dans le dos. Je manque d’indices, mais j’ai grand besoin de le trouver. J’ai bon espoir que Yann Le Guirec le connaisse, et Roger m’a dit que la dernière fois qu’on l’a vu, il embarquait à bord du Lotus Noir. Je le croyais dans la Marine, mais ce navire est corsaire.

— C’qu’il faut que tu comprennes, petit, c’est qu’être corsaire n’est pas honteux. Alors c’est moins glorieux que la flotte royale, oui, mais pas moins dangereux et certainement plus lucratif. C’est qu’une sorte de marine parallèle, en fin de compte. Toujours est-il que Roger a raison, on a pas revu ton oncle depuis quoi ? Dix ans à peu près. Il était déjà connu dans les tavernes ! Enfin, c’est pas vraiment mes oignons. Je vais d’abord t’parler du Lotus Noir, mais pour ça, faut commencer par le début, ça a son importance.

Il but une grande gorgée et Alban s’installa au fond de son siège.

 — On a entendu parler pour la première fois de ce navire il y a une petite quinzaine d’années. Il était aux mains d’un pirate qu’on a fini par appeler Le Naufrageur, parce qu’on racontait qu’il coulait tous les bâtiments qui lui opposaient la moindre résistance. Compte tenu du peu d’arsenal dont il disposait à son bord, c’était remarquable. Crois-moi, c’était pas le genre de type à qui tu cherchais des embrouilles. Pas toujours facile à approcher, il mettait pas souvent pied à terre, mais tu le croisais dans une taverne, il se comportait tout à fait normalement. Rien de spécialement remarquable, à un détail près. J’vais pas te mentir, la parole du Naufrageur avait un poids considérable auprès de tous les flibustiers de la région, p’tet même jusqu’aux Caraïbes, j’en sais rien. Si une telle chose existait, Dieu nous en préserve, il aurait pu se déclarer roi des pirates. Tu peux être sûr que la plupart des gibiers de potence du coin lui auraient prêté serment d’bon cœur.

— C’est lui le capitaine du Lotus Noir ? demanda Alban, impressionné.

— J’en ai pas la moindre foutue idée ! Il y a dix ans, pffit ! Disparu ! Du jour au lendemain, le Lotus est passé sous pavillon corsaire, et on a plus jamais revu le Naufrageur. Autant dire que la légende s’est transformée en mythe !

Hoël reprit une lampée de cidre avant de continuer son récit. Mythe ou pas, cet homme était de ceux qui savaient raconter des histoires. Alban se laissa porter, sans en perdre une miette. Le navire avait reçu sa lettre de course, mais avait gardé son nom d’origine. Il appartenait désormais à la Grande Compagnie des Marchands Antillais. Celle-ci possédait des comptoirs de vente dans tous les ports français des Caraïbes, et aussi en Haïti et à Cuba. Elle avait été fondée trente ans auparavant par la famille Le Bardelier, une grande fortune locale. Le Lotus Noir était un des principaux navires de la flotte, tout comme La Chimère, qu’Alban avait déchargé le jour même. On ignorait pourquoi le Naufrageur avait décidé de céder le bateau aux Bardelier.

— Ce qui est d’autant plus curieux, continua Hoël, c’est qu’on sait rien de ce navire, ni où il va, ni pourquoi. Il revient deux, trois fois par an, j’dirais. Il rapporte beaucoup de prises, mais aucun des employés du port monte à bord, et les marins qu’on croise disent rien d’autre que le strict nécessaire. De nos jours, y’a une seule chose et une seule à savoir sur le Lotus Noir. Une fois à terre, tu peux les soûler comme tu veux, parle un tant soit peu du bateau ou de son équipage, les gars se referment comme des huîtres !

— Mais c’est impossible que ne dise rien ! Les marins sont de vraies commères.

— C’est bien là que ça devient bizarre ! Leur second est plutôt sympathique, mais il a quelque chose de pas clair. Tu peux jamais deviner ce qu’il pense ou ce qu’il prépare. Quant au capitaine, mystère. Naufrageur ou pas, personne ne sait qui il est ou à quoi il ressemble. Il s’est pourtant taillé une jolie réputation en mer. À en croire ce qu’on raconte, il ne coule plus ses victimes, mais vaut mieux pas le croiser quand il est sur une prise. Ses hommes lui sont loyaux jusqu’à la mort. Leur maître d’équipage est revêche au possible, mais c’est lui qui refait surface en premier, le plus souvent.

— Le maître d’équipage ?

Dès qu’on en venait aux termes techniques, Alban était perdu.

— Pour faire simple, il se charge de recruter les marins et de gérer la vie à bord.

— Je pensais que c’était le rôle du capitaine, non ?

— Le jour où un capitaine s’occupera de décider qui nettoiera le pont, petit, j’irai jouer du cornet à pistons pour la noblesse de Vannes ! Crois-moi, le capitaine et le second ont d’autres chats à fouetter. J’dis pas qu’ils y mettent pas le nez de temps en temps pour vérifier que tout va bien, mais ça s’arrête là. Et à ce qu’on dit, Yann Le Guirec, c’est sur ce drôle de rafiot qu’il est monté la dernière fois.

            Alban revint à la réalité. L’auberge s’était remplie depuis le début de leur conversation. Il soupira. Ce qu’il apprenait sur son oncle était des plus singuliers. Corsaire sur un mystérieux navire, dont personne n’a jamais vu le capitaine… Il se resservit un large verre, et but une gorgée. Il appréciait les informations sur Le Lotus Noir, mais pour le moment, Hoël n’avait pas tout à fait répondu à sa question.

— Vous m’avez raconté tout ce que vous saviez sur le bateau, mais qu’en est-il de mon oncle ? Que dit-on de lui ? Il n’est pas revenu depuis longtemps, mais vous voyez qui c’est, n’est-ce pas ?

— Alors là, mon garçon… C’est une tout autre affaire. Déjà, peu de gens connaissent son nom de famille, mais avec Roger, ça fait belle lurette qu’on croise du monde et on a la fâcheuse habitude de laisser traîner nos oreilles un peu partout. Il s’est fait connaître dans les tavernes du port, pour tout le monde, c’était juste le Yann. Un large gaillard avec un collier de barbe, et très bon bretteur. Pas aussi bon que le second du Lotus, à ce qu’on dit, mais il y a deux ou trois duels dont on se souvient encore. À part ça, on a jamais bien su ce qu’il trafiquait. P’têt qu’il trempait dans des affaires louches. Ou p’têt pas. Il était pas vraiment réputé pour sa bonne humeur, ça non, mais c’est le jeu. Tu montes pas à bord d’un navire comme celui-là en claquant des doigts.

— Je ne suis pas beaucoup plus avancé, finit par lâcher Alban en se renfrognant.

— Ça viendra, t’en fais pas, le rassura Roger en s’asseyant sur le tabouret en bout de table. Il posa sur la table un second pichet de cidre et une assiette de pain et de fromage.

— Bonne soirée ? demanda Hoël, en s’emparant d’un morceau de tomme.

— Normale.

Il se retourna vers Alban.

— Écoute, de ce que j’ai compris, tu n’as guère d’autre piste ? Tu peux toujours travailler au port, et quand le Lotus revient, demande-leur si ça leur dit quelque chose, ou s’ils savent où se trouve ton oncle. M’est avis que ça devrait pas être long, ça fait des mois qu’il est parti.

Alban but en silence. C’était le mieux à faire, alors pourquoi avait-il une boule dans l’estomac ? La perspective d’attendre un temps indéterminé qu’un navire rempli de corsaires taiseux daigne pointer le bout de ses voiles ne l’enchantait guère. Il n’en tirerait certainement rien. D’un autre côté, avait-il vraiment le choix ? C’était effectivement sa seule piste tangible, l’aubergiste avait raison.

Il reposa son verre désormais vide.

— C’est peut-être le mieux, oui, murmura-t-il, avant qu’une pensée ne lui traverse subitement l’esprit. Qu’est-ce que c’est, un lotus ?

— Oh, une fleur qui pousse en Orient, je crois. Bien, si vous n’avez plus besoin de moi, fit Hoël en se levant, je vais y aller. J’ai d’autres livraisons pour demain matin, et si j’y suis pas, on va me taper sur les doigts !

Il les salua d’un hochement de tête, et s’en alla par-derrière. « Que peut-il bien livrer ? » se demanda Alban. Il grignota un peu de fromage avec un bout de pain, sans grand appétit. Entre le travail au port et la longue discussion de ce soir, tous les muscles de son dos tiraient douloureusement.

            Il sortit de l’auberge après avoir remercié Roger, son sac sur l’épaule. Marcher lui permettrait de réfléchir la situation. Il se rendit compte qu’il n’était à Saint-Malo que depuis une journée. Son départ de Combourg ne datait que de la veille ! Cela lui semblait tellement loin, maintenant. Il avait appris énormément de choses, depuis, mais serviraient-elles vraiment ? Cet oncle et ce Lotus Noir… Il ne savait qu’en penser.

            Il se trouvait dans la Grand Rue quand la pluie recommença à tomber. Il courut presque jusqu’à l’entrepôt ouest. Un homme, affalé par terre avec un sac de coton en guise d’oreiller, ronflait bruyamment. Une minuscule bougie éclairait la pièce, et n’allait pas tarder à s’éteindre. Sur le côté, il devina une échelle qui donnait sur une esplanade sous le toit.

            Alban grimpa le plus silencieusement possible. Il observa la mansarde, hésita un instant, puis remonta l’échelle qu’il coucha en travers de l’ouverture dans le sol. C’était un peu égoïste, mais tant pis. Deux personnes n’y auraient pas tenu de toute façon. Il rassembla la paille pour former un matelas de fortune et s’emmitoufla dans sa veste. Il eut du mal à s’endormir, mais la fatigue prit rapidement le dessus.  

Même bien caché, le cauchemar le retrouva. Alban se réveilla aux premières lueurs du jour, avec la vision persistante de son bras s’enflammant au contact d’un mur noirci. Il se leva aussitôt. Les quais près des hangars étaient déserts. Le jeune homme déambula sans but jusqu’à la Grand’Porte. Les marchands n’étaient pas encore arrivés. Les gardes attendaient la relève en somnolant. Alban les enviait, d’une certaine façon. Il ne savait pas ce que ça faisait, d’envisager le sommeil comme une douceur bienvenue. Il n’avait jamais ressenti le soulagement béat, après une journée éreintante, de s’allonger sans crainte dans un lit pour s’y blottir, dans la protection des draps, et s’éveiller plein d’une énergie nouvelle. Un jour, peut-être, quand tout serait terminé.

            Il fit demi-tour. Deux petits navires de commerce étaient arrivés le soir précédent, le travail n’allait pas manquer. Il distingua Milo de dos, et s’approcha de lui. En apercevant la personne avec qui il discutait, Alban suspendit son pas.

— Tiens, bonjour Alban ! dit Nora avec un geste enthousiaste de la main.

La moitié de ses cheveux étaient retenus en arrière avec un gros ruban noir. Le reste tombait en vaguelettes sur ses épaules, recouvertes du même joli châle que la dernière fois. Un panier en osier reposait à ses pieds.

— Toi ?

Milo se retourna :

— Salut ! Vous vous êtes déjà rencontrés ?

— Nous nous sommes croisés, oui, précisa Nora.

— Pourquoi ça ne m’étonne pas … Alban, ça va ? Bien dormi ?

Devant l’air incrédule d’Alban, le brun se sentit obligé d’expliquer :

— Nora est ma cousine.

— Ah, je vois. Euh, oui, bien… un peu froid.

— Tu es toujours aussi bavard, dis donc, le taquina Nora.

Alban se tut et scruta la jeune fille. Il n’y avait pas une once de méchanceté dans ses yeux, juste une petite lueur d’espièglerie.

— Nora, tu n’as aucune retenue ! la gronda gentiment Milo. Ne t’inquiète pas, elle est comme ça avec tout le monde, ça prouve qu’elle t’aime bien. Le jour où elle est polie, par contre, méfie-toi ! Sinon, mon père m’a dit que tu avais vu Hoël au sujet du Lotus Noir, hier ?

— Les nouvelles vont vite, s’étonna Alban. Oui, c’est pour ça que je suis en ville, je cherche quelqu’un, et ça pourrait avoir un rapport avec le Lotus Noir.

— Ça promet ! murmura Milo avec un coup d’œil à sa cousine. Allons, je dois aller trouver Boris pour le travail de ce matin. Tu seras des nôtres ?

Alban acquiesça et Milo s’éloigna sur les quais, où on positionnait déjà les grues et les passerelles. Il se retrouva seul avec Nora, qui resserra son châle, saisie d’un frisson.

— Tu dors toujours à l’auberge ?

— Non, je n’y étais que pour une nuit. Je dors aux entrepôts.

— Pour combien de temps ?

— Je ne sais pas. Le temps qu’il faudra pour… je n’en sais rien.

De quoi se mêlait-elle ?

— Je dois te laisser, on m’attend, soupira-t-elle en ramassant son panier. Tu sais, les garçons et moi allons presque tous les soirs à la plage. Tu devrais venir, je crois qu’ils t’aiment bien.

— Mais, objecta Alban, ils ne me connaissent pas !

— L’un n’empêche pas l’autre, si ? lança la jeune fille en se dirigeant vers la ville.

Il ne répondit pas. Qu’y avait-il à répondre de toute façon ? Elle n’avait pas froid aux yeux, mais il n’aurait pas su dire si cela lui déplaisait ou l’amusait. Quand on soulignait sa timidité, d’habitude il se sentait froissé, mais pas là. Non, autre chose. Il ne parvenait pas à mettre le doigt dessus. Enfin, il avait d’autres soucis plus importants.

            Il rejoignit Milo et Boris près de deux goélettes prêtes au déchargement. Elles appartenaient à la Compagnie Royale des Mers du Sud, et arrivaient directement de Cayenne. Ces navires marchands, faciles à manœuvrer, avaient une bonne prise au vent. Même avec très peu d’air, ils continuaient malgré tout à avancer. Alban écouta attentivement l’explication de Boris. S’il voulait rester ici, il devait apprendre. Il ne connaissait rien au monde de la navigation ni à celui du commerce maritime. Pour lui qui avait passé son enfance entière dans un atelier de couture, c’était dépaysant !

            Milo, tout en débarquant sans douceur des ballots de coton, répondit à toutes ses interrogations avec un plaisir non dissimulé.

— Ça te change de ta campagne, pas vrai ? plaisanta-t-il.

— Tu l’as dit ! rit Alban en soulevant un sac de jute qui dégageait un parfum suave et délicieux. Qu’est-ce que c’est que ça ? Ça sent drôlement bon !

— Ça, mon vieux, c’est du café !

Du café ! À Combourg, la petite noblesse se l’arrachait. Alban se reput de l’odeur, jusqu’à ne plus sentir que ça. La journée passa à toute vitesse. Boris les libéra quelques heures avant le coucher du soleil.

— Il faut que je me dépêche, s’excusa Milo, je dois voir un ami. Tu fais quelque chose toi ?

— Je vais juste… me promener, je crois. À demain.

Il remonta la Grand Rue. Il avait le cœur lourd, ce soir. Il se sentait coincé. À part attendre un bateau qui ne reviendrait peut-être pas avant des mois, il n’avait rien d’autre à faire. Il pourrait chercher l’homme à l’étoile, bien sûr, mais on le prendrait certainement pour un fou avant qu’il ne découvre quoi que ce soit. Les rares informations dont il disposait dataient de dix ans. C’était grotesque. Et si le Lotus Noir revenait, et que personne ne savait où se trouvait son oncle, comment ferait-il ?

            Ce n’était pas bon de ruminer, Alban en était conscient, mais c’était plus fort que lui. L’angoisse s’emparait de son cœur et de ses tripes à la moindre occasion, il ne devait pas la laisser faire, et quand il y pensait, cela le tourmentait d’autant plus. Il décida de marcher pour se détendre, avant de se rendre à l’évidence.

            Il avait cruellement besoin de compagnie.

            Il hésita avant de se diriger vers la plage. Cela ne lui ressemblait pas, mais tout en cheminant, il se rendit compte qu’il le regretterait s’il n’y allait pas. Il repensa à ce que Nora lui avait dit le matin. Alban admettait bien volontiers sa timidité, pourtant, à ce moment-là, il avait eu envie de… quoi ? Il comprit brusquement en repérant la silhouette de la jeune fille. Il avait eu envie de répondre.

Les deux garçonnets bruns se jetèrent presque sur lui.

— Hé, mais t’es le monsieur de l’autre jour !

— Tu te promènes ?

— Nous, on fait des pâtés, tiens, viens voir !

Derrière eux, Nora les regardait en riant. Elle s’était changée, et portait une robe verte en laine, à manches longues, avec une petite ceinture de cuir clair qui soulignait sa taille marquée et ses hanches pleines.

— Les garçons, laissez-le respirer ! Allez jouer, on reste ici.

En trois bonds, ils gagnèrent le rivage et se mirent à gratter le sable. Alban se demanda ce qu’il faisait là. Peut-être n’était-ce pas une bonne idée, finalement.

— Ils sont très doués pour remonter le moral, déclara Nora.

— Je te demande pardon ?

— Tu faisais une de ces têtes, quand tu es arrivé, comme si tu portais toute la misère du monde. C’est mon cousin qui t’ennuie ?

— Non, pas du tout, s’empressa de répondre Alban avant de changer de sujet. Ils sont toujours aussi énergiques, tes petits frères ?

— Ils ont cinq et sept ans, de vrais diablotins. Tu as des frères et sœurs ?

— Non.

— Tu m’as dit que tu venais de Combourg, tes parents sont encore là-bas ? Tu as dit ce matin que tu voulais voir quelqu’un.  

— Tu es bien curieuse ! Je t’en pose, des questions, moi ?

— Il faut bien faire la conversation ! Qu’est-ce que ça te coûte, de me le dire ? Je ne vais pas te manger !

Alban en resta interdit quelques instants, avant de marmonner :

— Je n’étais à Combourg que pour mon apprentissage. En fait, je suis né ici. Mes parents sont morts dans un incendie quand j’étais petit.

Après un silence, puis elle demanda :

— Ces marques que tu as au poignet, elles viennent de là ?

Alban hocha la tête. Elle poursuivit :

— Cet homme que tu cherches, qui est-ce ?

— Je n’ai pas son nom. Il porte un manteau noir, avec une moitié d’étoile brodée dans le dos. C’est lui qui m’a sauvé la vie.

 « À quoi ça sert de lui raconter ça ? Pourquoi ça l’intéresserait ? », lui susurra une désagréable voix dans sa tête.

— Nous sommes en ville, dit enfin Nora malicieusement. Si tu t’adresses aux bonnes personnes, tu peux savoir tout ce qu’il s’y passe. Mon père travaille à l’Amirauté. Je lui demanderai s’il connaît cet homme.

Alban en rata un battement de cœur.

— L’Amirauté, rien que ça ?

— Je ne peux rien promettre quant à sa réponse, mais je peux essayer.

— Merci, souffla Alban.

— Alors, est-ce que c’était vraiment si difficile que ça ?

— Quoi donc ?

— Faire plus de deux phrases complètes.

Cette fille mettait ses nerfs à rude épreuve, et pourtant, pour la première fois depuis très longtemps, Alban sourit. Un vrai sourire, celui qu’on ne retient pas, qui remonte sur les joues et laisse échapper un léger soupir de contentement, comme un rire qui n’oserait pas s’envoler.

Nora lui souhaita une bonne soirée et rentra avec ses frères. Alban resta un moment sur la plage, à écouter le vent dans ses oreilles pendant que le ciel se teintait de violet. Il ne savait ni comment ni pourquoi, il peinait même à se l’avouer, mais il avait une certitude.

            Non, ça n’avait pas été difficile du tout.

 

*

 

            Il s’était écoulé plus de trois semaines depuis le soir où Alban avait eu sa conversation avec Hoël. Il n’avait rien appris de plus concernant son oncle ou le Lotus Noir. Le navire était parti à la fin du printemps, et personne ne l’avait croisé durant son voyage. Sa réputation ne semblait pas usurpée. Il avait rencontré un marin de retour du Brésil qui avait répondu au recrutement du Lotus quelques années auparavant. Le maître d’équipage lui avait posé tout un tas de questions étranges, et sans savoir ce qu’il avait bien pu dire ou faire, l’avait renvoyé sans ménagement. Apparemment, il ne remplissait pas les conditions fixées par le capitaine. Quant à l’homme à l’étoile, Alban avait cherché des renseignements partout où il en avait eu l’occasion, mais sans aucun succès. Le père de Nora n’en avait jamais entendu parler, lui non plus.

En compagnie de Milo, le jeune homme travaillait désormais presque tous les jours au port. Parfois, ils n’effectuaient que quelques trajets entre les différentes halles, alors qu’ils pouvaient y rester de l’aube au crépuscule le lendemain. Alban entrevit des marchandises dont il n’avait jamais osé rêver, des sacs remplis d’épices diverses, clous de girofle, poivre ou piments. Il sentit même un ou deux effluves de cannelle.

Sa vie n’était pas à plaindre. La ville était belle, pleine d’énergie, en évolution permanente. Les travaux sur les remparts promettaient pour bientôt une cité magnifique. Comme dans tout lieu d’échanges, les ragots allaient bon train et la modernité s’opposait souvent à la ténacité des vieilles légendes. On racontait que la Vierge Marie protégeait Saint-Malo, et qu’elle l’aurait un jour sauvé d’une invasion anglaise. D’un autre côté, on disait aussi qu’un réseau clandestin d’informations diablement bien organisé se chargeait de maintenir la paix à l’intérieur de la communauté, pour qu’habitants, marins et marchands ne s’entredéchirent pas sans cesse. Alban se contentait d’écouter, s’amusant de la crédulité des uns et des autres, sans accorder plus de crédit que cela aux racontars.

Grâce à son travail, il gagnait tous les jours un peu d’argent, qui lui suffisait à se nourrir. Milo et lui devinrent amis. Pour Alban, les progrès se révélaient considérables. D’une manière générale, il était plus à l’aise avec les autres, plus ouvert, et avait gagné en assurance. Il apprit beaucoup de choses sur les navires, les échanges commerciaux et le fonctionnement des prises corsaires. À force de fréquenter les matelots, il se familiarisa avec le vocabulaire marin et les différents types de bateaux. Les entrepôts n’avaient plus de secrets pour Alban.

Il retrouvait Nora et ses frères plusieurs fois par semaine sur la plage, et pas seulement pour la simple compagnie de la jeune fille. Alban ne l’aurait jamais reconnu, mais il tenait à ce petit rituel et aux discussions qu’il avait avec Nora. Avec elle, tout semblait plus intense. Son caractère, totalement à l’opposé du sien, le fascinait. Elle disait toujours ce qu’elle pensait, et ne se perdait pas en tergiversations inutiles. Elle ne laissait jamais Alban se murer dans son silence. Elle ruait directement dans les brancards, jusqu’à ce qu’il finisse par capituler et partager ce qu’il avait sur le cœur. En vérité, Nora réussissait à mettre des mots sur ses émotions bien mieux que lui-même. Il en résultait une complicité discrète, empreinte d’une certaine tendresse qui étreignait agréablement la poitrine. Avec elle, il n’hésitait pas à parler sans détour de son emploi au port ou de sa vie en ville. Toutefois, il lui avait tu ses cauchemars, tout comme l’assassinat de ses parents ou la clé que lui avait confiée le Père Louis. Il n’y arrivait tout simplement pas. Il craignait que cela ne casse quelque chose et ne rompe le charme qui s’installait entre eux.

            Ce soir-là, deux hommes discutaient dans l’entrepôt quand il rentra enfin. Il avait travaillé avec celui de droite aujourd’hui, il s’appelait Robert, ou Roland, quelque chose comme ça.

— Hé, mon gars ! Tu sais pas la dernière ? Le Lotus Noir est revenu.

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Pluma Atramenta
Posté le 14/08/2020
L'intrigue se ramifie ! L'histoire qui s'apprête à commencer promet d'être intéressante !
Il y a quelques choses effilochées à recoudre par-ci par-là certes. Or se n'est pas gênant. C'est un avis tout personnel mais je pense que les maladresses sont nécessaires dans une histoire, je pense que c'est un ingrédient important. Donc je n'ai rien à redire ! ;)
Côté personnages, j'aime beaucoup Nora, elle promet des fous rires <3
Alban aussi est attachant avec ses airs de "timide déterminé" Je l'aime déjà ! Quant aux passagers du Lotus Noir... J'ai hâte ! Bravo pour ce chapitre.
Puisse le vent t'emporter à la cime de tes rêves !
Pluma.
Mary
Posté le 14/08/2020
(Tes commentaires me font toujours autant plaisir !)

Oh ben là, avec les maladresses, t'es pas au bout de tes peines XD J'ai quelques complexes tenaces vis-à-vis de ce texte.

À bientôt pour la suite !
Jowie
Posté le 09/02/2020
Curieuse, cette histoire de Naufrageur qui disparaît et lègue son bateau à des corsaires. À mon avis, il y a quelque chose qu'on ne sait pas. À moins que le Naufrageur soit lui-même devenu corsaire?

Oooh alors Nora est la cousine de Milo et donc la nièce de Roger ? Chouette, ça veut dire qu'on la croisera sûrement plus souvent (Pauvre Alban, à chaque fois qu'il la voit, il perd tous ses repères :) ) Je les trouve touchants, tous les deux. Alban avec sa timidité et sa fièrté et Nora qui, malgré les apparences, avoue qu'elle aimerait passer plus de temps avec lui. Et tant mieux s'il se sent plus à l'aise avec elle , on dirait qu'elle ne manque pas de bons contacts ! Je suis contente pour lui qu'il ait pu trouver une bonne amie !

Et à la fin, Le Lotus Noir qui revient enfin ! C'est terrible, je crois que je pourrais avaler ton histoire d'une traite, il y a du mystère, des personnages attachants et tu sais nous tenir en haleine. Bref, je me jette sur la suite !

Remarque:
“Mais c’est impossible que ne dise rien” → qu'ils ne disent rien ?
Mary
Posté le 09/02/2020
Aaah oui, y a plein de choses que tu ne sais pas ! :D Ah Nora, c'est toute une histoire. Avant cette version-là, déjà, elle n'existait pas. c'est vrai qu'ils sont chou même s'il est mets ALban très mal à l'aise XD
Mouhahaha, c'est fait pour rendre accro :smirk:
GaelleLuciole
Posté le 06/10/2019
dis, ça fait deux chapitres que je me fais la réflexion, mais la moitié d'étoile, ça pourrait-être un lotus, non? Bon, sinon un chapitre qui se lit très bien. Alban est désormais un habitant de Saint Malo... Tu m'as appris que Naufrageur n'est pas un terme réservé aux "terriens" qui font naufrager les navires perdus. J'aime bien ce surnom, ça un côté dangereux et fatal. Et cette aura autour de l'équipage, quel mystère!
Mary
Posté le 06/10/2019
Merci beaucoup ! J'ai mis du temps à trouver son surnom mais je suis satisfaite du résultat.
Pour la moitié d'étoile... théorie intéressante ;p
A bientôt !
Arabella
Posté le 22/09/2019
Coucou mary,

Je reviens à ma lecture du Lotus noir avec encore plus de joie que cet été puisqu’entre temps j’ai visité Saint-Malo et du coup, j’ai l’impression d’être à la place d’Alban. On se rend encore plus compte de ton travail de recherche et avec quel naturel tu as planté le décor de la ville à sa grande époque. Le début du chapitre est passionnant, je relève surtout tes expressions qui sont génialissimes :

-Le Naufrageur ⇒ j’aime beaucoup ce terme. Cela nous fait rêver. On imagine les batailles navales à travers quelques termes bien placés.

-il aurait pu se déclarer roi des pirates⇒Je manque beaucoup de connaissances sur le sujet, donc je ne sais pas s’il y a un jour eu un roi des pirates ou si c’est une image, je trouve ça un peu en étrange par rapport au reste du récit. L’ensemble du récit fait très « mature » et l’expression « roi des pirates » me semble dénoter. Peut être un autre terme conviendrait mieux ?

Une fois à terre, tu peux les soûler comme tu veux, parle un tant soit peu du bateau ou de son équipage, les gars se referment comme des huîtres !
⇒ J’adore cette aura de mystère. Des matelots qui même ivres morts ne disent rien, un bateau quasi « fantôme »…

Comment ça se fait ? ⇒ Peut être faudrait-il rendre Alban plus loquace. Il pourrait dire : « mais c’est impossible que personne ne sache quoique ce soit ! J’ai l’impression qu’Alban ici s’efface pour laisser la place aux autres personnages. C’est difficile je trouve de mettre en avant son personnage principal. Dans ce chapitre, on a du mal à percevoir ses sentiments, son avis sur les choses.

Le jour où un capitaine s’occupera de décider qui nettoiera le pont, petit, j’irai jouer du cornet à pistons pour la noblesse de Vannes ! ⇒ J’adore tes expressions ! C’est extrêmement savoureux, tout ce vocabulaire marin mêlé à la Bretagne !

A plus pour la suite ! ☺
Mary
Posté le 22/09/2019
Merci beaucoup pour ton commentaire. Je suis contente que Saint Malo rende bien !
Pour Alban, son caractère peine à s'imposer dans la première partie, il faut globalement que je le rehausse un peu. Ta suggestion est fort bonne, je m'en inspirerais certainement !
A bientôt pour la suite alors !
Keina
Posté le 21/09/2019
Bon, ben je crois que je vais dévorer cette histoire ! Chaque nouveau chapitre apporte son lot de mystères et d'éclaircissements, c'est un vrai "page turner" ! J'aime bien Alban, j'aime bien aussi Nora et ses petits frères, et puis Hoël et ses histoires.
J'adore aussi comment tu arrives à nous faire vivre l'atmosphère du port de Saint Malo au XVIIIe siècle (c'est bien ça ?). On apprend des choses, mais rien n'est asséné trop lourdement, tout coule de source. Je me demande qui est ce "Naufrageur", je pense déjà qu'il a un lien avec Alban. Il y a forcément une histoire de famille avec les pirates ! Je vais continuer à lire à mon rythme, mais je pense que je vais vite venir à bout des chapitres disponibles et venir t'en réclamer des nouveaux ! ^^
Mary
Posté le 21/09/2019
Aah voilà qui me fait bien plaisir ! Je suis contente que ca te plaise. Merci pour tous ces compliments, ca me touche beaucoup ! À très vite alors !
Liné
Posté le 12/05/2019
Ha, le voilà, ce fameux Lotus noir ! :-D
J'imagine que le nom de l'antagoniste apparaît parmi ceux donnés dans ce chapitre ? Ne me dis pas, je veux me garder la surprise.
Tu arrives très bien à raconter un contexte sans tomber dans un caractère encyclopédique, et sans donner l'impression que les éléments qui nous apportent ce contexte servent de prétexte maladroit. Ici, les explications données sur le Lotus noir nous apparaissent assez naturellement (pourtant, je me doute bien qu'il fallait que tu "cases" ces informations à certains moments de ton histoire).
De même, le temps passé est très bien maîtrisé : on sent l'impatience d'Alban sans pour autant, en tant que lecteur, tomber dans une forme d'ennui dû à un manque d'inaction ou à une chute de rythme. 
J'aime beaucoup le personnage de Nora, même si on ne fait pour le moment que l'entrevoir.
A très vite pour la suite !
Liné
Mary
Posté le 12/05/2019
Héé oui, enfin il est là, le Lotus Noir ! 
Oui, le discours d'Hoel contient pas mal d'infos. Tant mieux si ça passe bien - j'ai fait du tri par rapport aux versions précédentes, mais au final j'en ai pas enlevé tant que ça. Que veux-tu dire exactement par le "temps passé"? L'emploi du passé simple? En tous cas, merci pour le compliment. 
Nora fait l'unanimité, oui, alors que c'est la première version où elle apparaît. Elle n'existait pas il y a quelques mois haha. (Moi aussi, j'aime beaucoup Nora^^). 
À très vite et merci beaucoup pour ton commentaire ! 
Elia
Posté le 25/03/2019
Re !
J'aime bien le "faire plus de deux phrases complètes" xD Encore une fois, un bon chapitre, même si j'ai deux petites questions :
- S’il l’avait voulu, il aurait pu se déclarer roi des pirates. Non seulement ça aurait dérangé personne, mais en plus tu peux être sûr que la plupart des gibiers de potence du coin lui auraient prêté serment d’bon cœur. : je t'avoue que je n'ai pas compris la fin de la phrase. Qu'est-ce que tu veux dire par les gibiers de potence lui auraient prêté serment d'bon coeur ?
- Ensuite, quand Hoël décrit le capitaine, il dit qu'il mettait souvent le pied à terre, qu'on le trouvait dans une auberge, etc, mais que personne ne savait à quoi il ressemblait ? J'ai trouvé ça un peu contradictoire, mais dis-moi si j'ai loupé un épisode ^^
Allez, à plus tard ! 
Mary
Posté le 25/03/2019
Re ! 
Il faut bien faire la différence, Hoël parle du Naufrageur, qui n'est plus le capitaine actuel. Le Naufrageur a disparu de la circulation il y a dix ans, et le nouveau capitaine, personne ne sait qui il est ou à quoi il ressemble.
Le Naufrageur, lui, on sait comment il était, il descendait pas souvent mais on le croisait quand même et il était très populaire - d'où il aurait pu se proclamer roi et la plupart des pirates du coin se seraient mis sous ses ordres de bon coeur.  
À plus tard ! 
Rachael
Posté le 08/03/2019
Encore un chapitre qui passe tout seul. Sympa ces informations sur le lotus. C’est bien mené, on n’a pas l’impression que tu nous en donnes trop ou trop peu. Ensuite la rencontre avec Nora, et la visite sur la plage nous laissent présager qu’Alban va trouver une agréable compagnie. Pour le moment, je la trouve un peu floue, cette Nora, dans le sens où je n’arrive pas bien à me l’imaginer.
Dans les points de détail, je n’ai pas vraiment compris, au début, pourquoi Alban fait immédiatement l’association lotus noir/homme au manteau. Vu ce qu’on sait des événements jusqu’ici, il pourrait très bien n’y avoir aucun lien entre les deux ?
L’auberge se remplit et se vide bien vite ; je n’avais pas l’impression qu’il se passait autant de temps entre le milieu et la fin de leur conversation.
 
Détails
Alban buvait littéralement ses paroles : on ne sait pas qui parle à ce moment
Mary
Posté le 08/03/2019
Il y a avait un peu plus d'infos autour du Lotus, et de la Compagnie et tout, mais j'en ai enlevé dans cette version, je me suis aperçue qu'il y avait des détails qui ne servaient à rien. Ca a fluidifié le texte. 
Pour Nora, tu veux dire que ça pêche en terme de caractère, de description physique, de rôle ? Qu'est-ce que tu n'arrives à te représenter chez elle? C'est un nouveau personnage (Lotus V4.3 Patch "Nora" XD) donc il y a certainement des améliorations à apporter.  
Alban a envie de voir son oncle, parce qu'il n'a pas voulu de lui (même s'il avait une raison, son travail) et surtout parce qu'il espère que comme l'homme à l'étoile connaissait ses parents, Yann sache qui il est. C'est ce qu'il entend par "Je cherche un homme, poursuivit Alban. Je n’ai pas son nom, je sais juste qu’il porte un manteau avec une étoile coupée en deux brodée dans le dos. Je manque d’indices, mais j’ai grand besoin de le trouver. J’ai bon espoir que Yann Le Guirec le connaisse" 
 Je vais corriger le problème de perception du temps pour l'auberge, merci de l'avoir souligné, et pour tes retours toujours aussi constructifs !
Toluene
Posté le 04/04/2019
J'aime beaucoup le fait q'Alban ne sache pas ce qu'est un Lotus. Ca rend le personnage très crédible. C'est un détail très bien pensé
Mary
Posté le 04/04/2019
Merci ! Cela dit, c'est une considération très récente ^^#
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