Chapitre 4 – La mort aux trousses

Par Samy

— Ça y est, c’est bon ? Tu t’en rappelles maint’nant ? me demanda Serveuse d’un ton qui se voulait compatissant.

— ...

— Tu t’y habitueras, c’est pas la fin du monde.

— Mon Dieu…

— Ben justement : faut que t’ailles le voir ! Tu sais, jugement dernier et tout ça. À mon avis, il en aura des choses à te dire…

Prostrée, je ne savais plus quoi faire. J’avais beau vouloir le nier, je savais pertinemment que j’étais bel et bien morte.

— Comme ton crâne est bousillé, j’pense que c’est la cervelle qui a giclée quand tu t’es vautrée par terre qui te fait mal à la tête.

Puis, se tapant la main sur le front  :

— Hé ho ça tombe bien ; j’ai un p’tit remontant pour toi ! Ça va t’aider j’en suis sûre, suggéra-t-elle.

Avec sa voix de fausset et son sourire de prédateur, c’était une très mauvaise actrice.

— Allez, viens boire un p’tit coup. C’est la maison qui offre !

Je me redressais péniblement, rangeais ma précieuse – mais désormais inutile – arme dans ma besace et me dirigeais vers le comptoir d’un pas lourd.

— Tu vois, tout va bien : t’es morte et pis c’est tout ! Tu vas pas nous en faire tout un plat non ? Bon, maintenant soit gentille et bois ton truc pour que l’un des gars puisse t’emmener. C’est leur boulot après tout, faut bien qu’ils gagnent leur croûte.

— M’emmener ? Mais où ça ?

— Ben je sais pas moi ! Ça dépend de ce que tu choisis comme boisson. Y en a un c’est pour le paradis, l’autre c’est pour l’enfer, et le dernier c’est pour la résurrection. Mais j’peux te dire que celui-là c’est chaud pour l’avoir.

— Faut faire partie des élus, me chuchota d’une voix forte l’ivrogne.

— Et après, les Passeurs comme ça ils savent où t’emmener. Sinon il faut attendre les Faucheurs, sauf qu’ils vont râler qu’on fout rien et que tout l'boulot leur r'tombe dessus.

— Je vois… Et parmi ces verres, lequel emmène au Paradis ?

— Tss, fit Serveuse avec dédain, qu’est-ce que tu crois ? On en sait rien nous. Et pis ça change tout le temps !

Elle finissait à peine de me répondre que la porte s’ouvrit soudainement, laissant entrer un flot de personnes bien amochées dans le genre thorax défoncé et autres choses que je préférerais ne pas trop analyser. Ils devaient être une bonne dizaine et étaient accompagnés de trois hommes. Ceux-ci étaient grands, vêtus de noir, la mine sérieuse et une attitude de vainqueur.

Aussitôt les Passeurs se mirent au garde-à-vous.

— Boiteux, Verrue et Nigaud, vous emmenez ceux-là en section une. Gros Nez, Tomate et Bigleux, vous vous occupez de la section deux. Le reste, romprez ! brailla le brun.

Une fois les ordres lancés, les trois bonhommes aux allures de shérif s’attablèrent au comptoir pendant que les groupes nouvellement formés s’engageaient dans les portes dérobées du fond.

— Serveuse, comment vas-tu ? Toujours aussi sublime à ce que je vois, susurra le blond.

— Cause toujours, tu m’intéresses !

— C’est quoi ces trois verres ? demanda le roux alarmé.

— C’est pour la morte qu’a causé l’accident, mais elle fait sa tête de mule.

C’est alors qu’ils se tournèrent vers moi, étonnés de me trouver là. Je pouvais lire dans leurs yeux que j’étais clairement persona non grata en ces lieux.

— Salut, me dit le premier d’un air faussement amical, ça te dirait de boire un verre ?

— …

— Haaaa… gémit l’autre, elle va nous faire sucrer notre pause si elle ne se dépêche pas !

Détournant la tête je les ignorais royalement, scandalisant les Passeurs hébétés mais néanmoins admiratifs de mon culot.

— Vous savez, me dit mon voisin de gauche, nous sommes des Faucheurs : ce qui veut dire qu’il nous suffirait d’aller récupérer nos Livres des Morts pour savoir où vous emmener. Aussi, cela serait certainement plus agréable pour vous si, pour votre dernière fois, vous preniez plutôt un dernier verre.

Me tournant franchement vers le brun, je restais à le dévisager sans broncher.

— Voyez-vous, reprit-il d’un ton mielleux, Serveuse a été assez gentille pour vous servir l’Élixir de Vérité afin de ne pas vous faire patienter pour rien. Vous n’avez qu’à choisir la couleur qui vous plaît et à vous l’au-delà !

— Sympa. Sauf que je ne veux pas tomber sur le goût « enfer », répondis-je sarcastiquement.

Abandonnant toute amabilité, il me regarda froidement de haut en bas d’un air dégoûté. Couvrant rapidement la faible distance qui nous séparait, il se pencha brusquement vers moi et me dit tout bas dans l’oreille :

— Tu vas là où tes actes t’ont mené, pécheresse.

— Il ne s’agit donc pas choix si j’ai bien compris.

— Exact, dit-il en reprenant sa place avec un grand sourire. En fait, peu importe la couleur et peu importe ce que vous décidez, car le résultat final sera le même : votre main est programmée pour saisir ce que le Destin a déjà tracé. Si vous refusez, nous ouvrirons nos Livres De La Mort, où votre date de décès est inscrite avec la place et qu’il vous est dûe, mais c’est moins drôle. Et puis qui sait, peut-être que vous irez au paradis ?

Sauf que je savais très précisément où j’allais atterrir.

Là où finissent les gens comme moi.

C’est-à-dire ceux qui avaient du sang sur les mains.

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Fanhy.Leos
Posté le 02/08/2020
J’ai adoré le passage où Serveuse lui dit que Dieu aura beaucoup de choses à lui dire ^^ C’est vrai qu’étant donné son métier, elle doit avoir pas mal de péchés à son actif. Ce passage était super intéressant, avec une petite pointe d’humour bien placée ;)
L'arrivée des Faucheurs jette un froid sur l'assemblée, mais une seule personne ne semble pas se préoccuper de leur venue. Effectivement, elle a du culot, et je trouve que sa réaction va bien avec le caractère qu'on lui découvre dans les chapitres précédents !
Samy
Posté le 05/08/2020
Oui, une fois morte il faut faire désormais faire face au conséquence.
Merci pour ton commentaire ! :-)
La Cabane
Posté le 25/04/2020
Bonjour Sami,

Je viens de terminer les quatre premiers chapitres, et je me gare un instant pour te remercier de cette haletante balade. Une narration qui commence en Maserati ne peut être conduite qu'à 200 à l'heure ! On bondit de surprise en surprise en très peu de lignes. J'ai hâte de voir comment tu vas tenir le rythme et ce que tu nous réserve pour la suite.

J'ai noté en route quelques répétitions ou imprécisions de vocabulaire, je pense que de légères retouches rendraient la progression dans le texte encore plus fluide (mais ça n'est que mon avis).

- "comme si une idée venait de lui apparaître": un peu contournée comme formule. Comme Serveuse se tape le front et qu'elle enchaîne par Hé ho ça tombe bien, on peut en déduire qu'elle fait mine d'avoir eu l'idée du siècle.

- "ils vont râler qu’on fout rien et qu’ils font tout le travail." Pourquoi pas "et que tout l'boulot leur r'tombe dessus"? (Pour des faucheurs, c'est un comble :D)

- "que j’étais une intruse indésirable en ces lieux." Un intrus étant indésirable par nature, peut-être enlever l'un des deux termes.

-"Le reste, vous pouvez rompre, brailla le brun.": pour que ça soit encore plus percutant, pourquoi pas :"Le reste, rompez!"

-"où votre date de défunte": votre date de décès ?

Maintenant, le suspense s'installe...
Engagement sur l'étroite ligne de crête scénaristique entre l'Enfer et le Paradis...
Samy
Posté le 03/05/2020
Salut La Cabane,

Merci beaucoup pour tes commentaires très pertinents !
Effectivement, il y a quelques maladresses/lourdeurs.
Je les ai pris en considérations et je vais de ce pas modifier tous les points mentionnés. :-)
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