Chapitre 4 : Faure

Par Nosir

Lyon, 28 juin 2015, 13 h 55

 

Faure s’installe au volant de la voiture de service, tandis que le brigadier Bertin prend place sur le siège passager. Le domicile de la disparue n’est situé qu’à trois minutes du commissariat.

— Où en est la section de recherche ? demande le lieutenant en bifurquant dans la rue de Bourgogne.

— La police scientifique a prélevé les empreintes, rapporte Bertin. Un peigne et une brosse à dents ont été saisis afin d’y prélever de l’ADN. Une équipe est encore en train de ratisser le quartier, notamment le parc public, la voie ferrée, et les abords de la rivière.

— Caméras ?

— Les images des caméras de surveillance présentes dans le secteur auraient pu nous révéler le trajet de Swan en sortant de chez elle, mais elles sont écrasées toutes les soixante-douze heures. Aucune chance de les récupérer.

Arrivé dans la rue Nérard, Faure gare la voiture, sous une chaleur de plomb. Le brigadier et lui se dirigent vers un immeuble de six étages assez récent, sobrement peint tout en jaune et aux fenêtres dépourvues de volets. Le lieutenant ouvre la porte d’entrée en composant le code communiqué le matin même par Pierre Delaunay, l’ex-petit ami de la femme disparue. Au rez-de-chaussée, il vérifie la boîte aux lettres au moyen d’un passe-partout. Elle est pleine, mais de publicités seulement.

— Cela doit faire au moins deux ou trois semaines qu’elle n’a plus ouvert sa boîte, dit Bertin.

Au troisième étage, le lieutenant défait les scellés installés par la police technique. Il constate que la porte du studio, comme l’a annoncé Pierre Delaunay, n’est pas verrouillée. Le logement, quant à lui, est étonnamment dépouillé. Mal éclairé par son unique fenêtre donnant sur la rue, il se compose d’une seule pièce de dix-huit mètres carrés environ et d’une salle d’eau. On en a vite fait le tour. L’ameublement n’est constitué que d’un clic-clac bleu, sur lequel l’occupante des lieux devait dormir puisqu’il n’y a pas de lit, d’une petite table en stratifié verni blanc sur laquelle est posé un trousseau de clés, de deux chaises en bois, d’une table basse, d’une console, d’une penderie et d’une petite cuisine américaine avec plaque de cuisson électrique, évier et réfrigérateur. Il n’y a pas de rideau, pas d’abat-jour autour de l’unique ampoule suspendue au plafond, aucune photo ni décoration aux murs, pas de tapis sur le parquet nu, pas de bibelots non plus, seulement une vieille radiocassette posée sur la console et une veste en coton jetée négligemment sur le dossier d’une chaise.

Faure examine les poches de la veste. Il n’y trouve qu’un ticket de caisse de la supérette du quartier, résumant l’achat d’une boîte de sushis et d’une bouteille de thé glacé pour respectivement 6,90 et 1,28 euros.

— Rien n’indique qu’un drame se soit produit ici, dit Bertin. Aucune trace de lutte, pas de sang. Ça sent l’oignon frit, par contre.

Faure s’approche de la cuisine. Comme l’a signalé Pierre Delaunay, l’évier est rempli de vaisselle sale : des couverts en vrac, des assiettes tachées de sauce, un gobelet en plastique usagé et une boîte transparente ayant dû contenir une dizaine de sushis, à en croire les morceaux d’étiquette subsistant sur le cellophane déchiré, jonchent le fond en inox d’une propreté douteuse.

— Rien dans le pipi-room, dit Bertin en sortant des toilettes. Juste une petite savonnette et un tube de dentifrice. Pas de médicaments ni de produits cosmétiques, pas même un cachet d’aspirine. Elle devait mener une vie d’ascète.

Le sol vibre tout à coup, et le bruit d’un train résonne sourdement. On est proche de la voie ferrée. Sur la petite console, Faure presse le bouton « on » du lecteur de CD. La musique s’élève, sur un rythme joyeux, un peu rock, un peu disco.

— Quand on écoute ça, on ne peut pas être foncièrement mauvais, dit-il en reconnaissant un morceau d’Electric Light Ochestra.

— Qu’est-ce que c’est ? demande Bertin, haussant les sourcils.

— Des souvenirs, répond Faure avec un sourire amer.

Il aimait écouter ce morceau lorsqu’il était adolescent, le soir dans sa chambre. En bas, son père siphonnait sa bouteille de vin, assis devant la télé dans son fauteuil roulant. Le groupe n’était plus du tout à la mode dans les années 90, mais il permettait au jeune Faure d’oublier ses ennuis.

Laissant le CD tourner dans le lecteur de la radiocassette, Faure ouvre la penderie. Quelques vêtements y sont suspendus à des cintres métalliques. Difficile de dire s’il manque quelque chose. Une valise vide dort sur l’étagère du haut. Le tiroir à chaussettes est plein. Un violoncelle dans son étui repose, debout, contre la paroi du fond. À moins qu’il ne s’agisse d’une contrebasse. Faure n’y connaît pas grand-chose. Il doit bien y avoir un indice, quelque chose qui donne une idée de ce qui a pu arriver à l’occupante des lieux.

Le lieutenant ouvre l’unique tiroir de la penderie. Il y découvre un passeport, un permis de conduire et une carte d’identité. Ainsi, leur propriétaire n’a pas pu partir en voyage. Le tiroir contient également un réveil-matin mécanique en émail bleu et une photo représentant une petite fille de six ou sept ans, en anorak et skis, tenant par la main un homme adulte. Au dos de la photo figurent, tracés au feutre jaune d’une écriture d’enfant, les mots : Caroline et son Papa, 1985. Faure trouve touchant le sourire de cette petite fille radieuse. Elle lui rappelle sa propre fille, qui avait à peu près le même âge quand sa mère a demandé le divorce.

Les crépitements endiablés d’une guitare électrique s’échappent à présent de la radiocassette. Faure contemple encore la photo, songeur. Il se dit que la vie est étrange et brutale. On vient au monde. On grandit. On est important pour ceux qui nous aiment. Et un jour, on disparaît, sans laisser de traces.

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itchane
Posté le 17/02/2023
Hello Nosir,

Un chapitre très fluide et prenant, il y a un suspens sur l'arrivée à l'appartement mais finalement on n'en apprend pas tellement sur grand chose... comme le dit Loutre, c'est plutôt Faure qui se dévoile par touches au final : )
C'est fou de n'avoir ainsi rien de rien chez soi qui donne le moindre indice sur sa personnalité ou sa vie, rien que ça c'est étrange, comme si la disparue n'avait jamais vraiment vécu là, ou juste dormi quoi, elle n'a pas du tout investi le lieu. C'est peut-être ça l'indice finalement, le fait qu'elle ne semble pas franchement attachée à son chez-soi.

Hâte de découvrir la suite : )
Nosir
Posté le 18/02/2023
Merci pour ton commentaire, Itchane! Bien vu, l'indice c'est justement qu'il n'y a rien dans cet appart. J'en ai donc profité aussi pour saupoudrer des infos sur le policier. Ravie que l'histoire te plaise! A bientôt!
Loutre
Posté le 11/02/2023
Hello Nosir !

Je découvre la suite de ton histoire avec plaisir. L'enquête avance, on découvre l'appartement de cette disparue dont, jusqu'ici, on avait surtout entendu parler. En étudiant les empreintes de sa vie, on en apprend aussi davantage sur l'enquêteur. C'est une bonne façon de le rendre plus humain, et de fait, de permettre au lecteur de se projeter davantage à ses côtés.
Si tu as disposé des indices dans cette scène, j'ai dû passer à côté... Faut dire que les enquêtes et moi... Je me demande tout de même comment ça peut sentir l’oignon frit si le plat consistait en une boîte de sushi... Mais est-ce vraiment un détail important, ça... Je vais lire la suite pour en apprendre davantage ! Même si je suppose que la suite nous conduira auprès de Coquard et de son utopie désespéramment ennuyeuse.
A bientôt, donc !
Nosir
Posté le 16/02/2023
Salut Loutre, je n'avais pas vu ton commentaire. Désolée si j'ai tardé à répondre. Bien vu pour l'oignon frit. J'ai dü oublié de modifié l'odeur après que j'ai décidé de parler de sushis!
Je suis contente que les détails concernant le policier te parlent. Merci pour tes remarques! A bientôt!
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