Chapitre 4: C'est quand on est obligeant qu'on se met dans la merde

Quelques semaines s'écoulèrent sans que rien ne se produise. Amadeus aperçut Na de loin, souvent seule dans la cour de récré et Camille avait pris la nouvelle sous son aile pendant leurs heures de classe. Mais cette dernière refusait toujours de se mêler au reste du groupe pendant la pause. 

 

Camille avait eu beau essayer de lui tirer les vers du nez tout en délicatesse au sujet de cette histoire de flamme, Na demeurait muette. De toute façon, la nouvelle élève accusait d'un tel retard en Histoire et en mathématiques que Camille oublia très vite cette anecdote pour se concentrer sur l'aide aux devoirs. 

 

Amadeus, lui, dormait de plus en plus mal. Ses songes se trouvaient gangrénés par la fièvre et par des flashs d'yeux bruns et de feu. Il se réveillait le coeur battant, désespéré que le rêve touche à sa fin. Parfois, son père tombait sur lui, prostré dans son lit au moment de l'appeler pour le petit-déjeuner, les yeux dans le vague. 

 

Cette vie aurait pu suivre son cours dans le calme des villages pyrénéens, mais comme souvent, le hasard en décida autrement et un fait banal prit des conséquences inattendues dans la vie d'Amadeus, Valentine et Camille. 

 

Lorsque la sonnerie du générique de Hunter x Hunter résonna dans l'établissement, les élèves sortirent accompagnés d'un brouhaha vrombissant. Ceux qui attendaient leurs amis devant la porte des classes créaient des ralentissements spectaculaires. Les plus petits se faisaient piétiner tandis que les plus grands tentaient d'apercevoir la tignasse de leurs camarades.  Plus posés, les professeurs rangeaient leur sac avec lenteur. On pouvait lire dans leur regard une profonde envie de bière, de saucisson et surtout de silence. 

 

C'était dans cette atmosphère de fin de journée que Camille se faufila dans la classe de Valentine et Amadeus. Tout le monde était déjà sorti et ils attendaient comme à leur habitude que la voie se dégage en échangeant sur les dernières perles du Net entre mèmes et anecdotes insolites.

 

— Vous êtes là, fit Camille en attrapant une chaise pour s'affaler à côté d'eux. Deux heures de français, j'en pouvais plus.

 

— Ça s'est bien passé avec Na ? glissa Amadeus en toute innocence. Elle galère pas trop avec les bouquins à rallonge de Monsieur Le Fennec ?

 

— Justement, fit Camille. Je suis là pour ça.

 

Elle se mit à tapoter du poing sur la table. À l'extérieur de la classe, la rumeur des élèves s'apaisait. À la place, on apercevait une marée humaine dans la rue, autour des arrêts de bus ou encore occupée à grignoter des bonbons achetés à la boulangerie près du parc. 

 

— Na est absente, expliqua-t-elle. Du coup, on m'a chargé de lui transmettre les devoirs du week-end, comme elle a pas Internet chez elle.

 

— À notre époque, commenta Valentine, c'est grave quand même. 

 

Amadeus lui décocha un léger coup de pied dans le tibia. La lycéenne, qui se balançait sur sa chaise, retomba avec fracas et lui jeta un regard accusateur. 

 

— Bref, poursuivit Camille, ça ne me dérange pas, mais vous pourriez m'accompagner ? Mes parents passeront me prendre à Sainte-Marie au retour, mais d'ici là je dois y aller en car. Et la bergerie...

 

Inutile pour elle d'expliciter davantage. Valentine et Camille avaient assez traîné à Sainte-Marie avec Amadeus pour connaître la réputation de la maison perdue dans les bois, rachetée par deux hommes : Claude et Mehdi, ses oncles d'après Na.

 

L'espèce de chaumière avait été le théâtre d'un fait divers particulièrement sordide quelques dizaines d'années plus tôt. Un habitant y aurait assassiné toute sa famille puis se serait pendu plutôt que de révéler que toute sa vie était construite sur un mensonge. La bergerie avait été ensuite laissée à l'abandon un certain temps avant d'être rachetée par ce couple d'excentriques. Les rumeurs n'avaient fait que se renforcer quand ils avaient fait appel à d'étranges ouvriers muets venus de l'extérieur de la région pour restaurer la bâtisse. Et personne n'y avait été invité depuis.

 

Claude et Mehdi eux-mêmes n'étaient pas très loquaces et Amadeus ne leur avait adressé la parole qu'à de rares reprises en les croisant dans les bois, lors de ses sessions de dessin. 

 

Il jeta un coup d'oeil à l'extérieur : la nuit tombait déjà en cette saison et il faudrait sans doute qu'ils traversent le sentier à la lampe torche. Honnêtement, Amadeus avait tout sauf envie de cette promenade, mais l'air ennuyé de Camille ainsi que le regard de Valentine le convainquirent à se capituler. 

 

— Très bien, dit le lycéen. Mais on y va maintenant. Ensuite, on pourra attendre les parents de Camille chez moi.

 

— Ils pourront me déposer aussi ? demanda Valentine à son amie. Les miens travaillent assez tard en ce moment, et j'ai pas vraiment envie de reprendre deux bus après.

 

— Il ne devrait pas y avoir de problème.

 

Après confirmation de Camille, Amadeus lâcha un soupir. Pas moyen de rebrousser chemin alors, et il se laissa traîner avec regrets par Camille et Valentine jusque dans le car. Là, ils réussirent à récupérer les places du fond et se calèrent en brochette muette dans la pénombre du véhicule.

 

Un froid piquant dévalait les pentes des montagnes et déjà quelques flocons avaient croûté les bas-côtés. Les adultes parlaient des stations de ski qui allaient bientôt rouvrir et les plus jeunes regardaient palpiter les guirlandes de Noël accrochées par la municipalité. Le car vibrait et démarra une fois plein. Ils n'étaient pas plus d'une dizaine à se lover dans le noir. Sur les vitres glacées, leur souffle déposait un brouillard opaque et si d'ordinaire Amadeus se plaisait à dessiner dessus, il n'en ressentit pas l'envie ce soir-là. 

 

À la place, il regardait les flashs des réverbères illuminer les failles dans la roche. De temps à autre, il tournait la tête pour chercher un sentiment de connivence auprès de ses amies, mais elles aussi paraissaient plongées dans des pensées sans fond. 

 

Les pics des glaciers conservaient pourtant un peu de luminosité et lorsqu'Amadeus tordait assez le cou, il pouvait les voir couronner d'immenses masses aussi ténébreuses que les enfers.

 

Quelques tronçons dépourvus de lumières se traversaient à l'instinct du chauffeur. Ce dernier roulait à toute vitesse, nullement inquiet de chaque bosse sur ce ciment tant de fois parcouru. La radio allumait crachotait une mélodie qu'Amadeus ne pouvait entendre depuis sa place. De temps à autre, quelques chuchotements montaient des sièges, mais les élèves, épuisésn s'emmuraient sinon dans le silence.

 

Après un moment à vagabonder à flanc de montagne, le car atteignit Sainte-Marie au bout de deux arrêts supplémentaires. Il y déposa le trio ainsi qu'un autre adolescent et reprit sa route vers le terminus. Leur camarade les salua et disparut près de la boulangerie.

 

Ils demeuraient seuls. Quelques flocons aussi fins que de papier se mirent à tomber. Camille retira ses lunettes pour les essuyer tandis que Valentine soufflait dans ses gants afin de se réchauffer les doigts. Amadeus resta coi un instant, le visage levé vers la rue donnant sur le chemin de la bergerie. Les fenêtres allumées découpaient une vie confortable en ombres chinoises, en lueurs jaunes et douces. 

 

Alors que la lumière orange des reverbères repoussait qu'à grand-peine les ténèbres et disparaissait aux abords de la forêt. Ils échangèrent un regard entendu, toujours silencieux, et Amadeus sortit une lampe torche à dynamo de son sac. Puis, ils s'engagèrent sur les pavés de la montée et suivirent les lampadaires laissés par un ogre soucieux de les mener à sa demeure dans les bois pour mieux les dévorer ensuite. 

 

— Merci d'être venus, chuchota Camille. J'y serais pas arrivée seule.

 

Valentine acquiesça. Elle avait la main dans la poche de sa doudoune et Amadeus savait qu'elle serrait son petit Opinel. 

 

Au bout d'un moment, les pavés disparurent pour faire place à un chemin de terre rendu boueux par la neige à moitié fondue. Les reverbères furent remplacés par la Lune et les étoiles tandis que les hêtres et les conifères bordaient le sentier comme autant de garde-fous pour leur éviter de se perdre... ou de s'enfuir ?

 

Au premier hululement d'une chouette, Valentine se figea et Amadeus balaya les bas-côtés avec sa lampe torche dans l'espoir d'éloigner la menace. Il sentait son coeur battre si fort contre ses tympans qu'il avait peur que le moindre son ne puisse les crever pour de bon.

 

Ses yeux lui piquaient et sa gorge formait un noeud si dense que déglutir lui faisait mal. Ses deux amies n'allaient pas mieux : Camille avait les jambes tant ramollies qu'elle buta sur un caillou. La lycéenne lâcha un murmure étouffé sous le regard plein de reproches de ses amis. Il ne fallait pas attirer les monstres qui pouvaient rôder par des bruits intempestifs. 

 

De son côté, Valentine transvasait sans cesse son Opinel entre ses deux poches, au risque de le faire tomber au moment nécessaire. 

 

Le vent chuintait entre les branches et de temps à autre, ils se figeaient quand un arbre craquait plus fort que les autres. Ils avançaient lentement, pas après pas et Amadeus devait éclairer à 360 degrés autour d'eux à chaque fois afin de s'assurer qu'aucun tueur d'enfants ne les suivait. La clarté osseuse des étoiles n'arrangeait rien, tant les ombres projetées s'apparentaient à des fantômes. 

 

La boue collait à leurs semelles. Amadeus avait envie de courir et de s'arrêter sur place pour pleurer, de vomir et de manger quelque chose de chaud, de dormir et d'être aux aguets... Ses muscles se crispaient si fort, déchirés par les contradictions, que sa main pâlissait à force de serrer la lampe torche. 

 

Les quelques dizaines mètres en pente qui séparaient Sainte-Marie de la bergerie auraient pu être le tour du monde de Magellan qu'il n'en aurait pas vu la différence.

 

— Vous avez entendu ? se figea soudain Valentine. Chut, arrêtez de marcher.

 

Camille lui jeta un regard angoissé derrière ses lunettes, les pupilles dilatées et les narines frémissantes. Amadeus cessa aussitôt de tourner la manivelle de la dynamo de sa lampe torche.

 

— Qu'est... fit-il. De ?

 

D'un geste, Valentine le rappela à l'ordre. C'est alors que retentit sous les frondaisons un vagissement lugubre. 

 

— Pars ! Pars !

 

Camille fronça les sourcils et s'apprêta à dire quelque chose, mais Valentine ne lui en laissa pas le temps. Ele saisit la main d'Amadeus et de son amie et les entraîna à sa suite. Ils se mirent à courir sur le sentier, sans prendre garde aux cailloux et aux racines.

 

— Att... haletait Camille. Valentine...

 

Amadeus tenta de l'obliger à ralentir, mais peine perdue. Ils débouchèrent sur une petite clairière éclairée par les lueurs d'une maison en pierre grise. La bergerie formait une lanterne magique et la Deux Chevaux dormait là, comme si elle s'amusait de leur terreur.

 

— C'était un corbeau, Valentine, expliqua Amadeus en tentant de calmer les battements de son coeur. Camille a essayé de te le dire. Faut pas nous coller des frayeurs pareilles.

 

Camille acquiesça et Valentine piqua un fard :

 

— J'ai eu peur, je suis désolée.

 

— Présssssentez vous, siffla une voix qui semblait venir des taillis. Vous n'êtes pas invités icccccccci.

 

Amadeus lâcha sa lampe, qui s'abîma sur un rocher. Valentine, elle, sortit aussitôt son Opinel et se mit en garde pendant que Camille clignait des paupières.

 

Une gerbe de flammes orangées surgit du sol et traça un cercle enflammé autour d'eux. Pendant une seconde, Amadeus fut tenté de penser qu'il rêvait, mais la chaleur sur ses joues, elle, était bien réelle. Une multitude d'yeux bleus s'esquissaient et disparaissaient dans les langues de l'incendie. 

 

— C'est quoi, ça ? s'écria Valentine en agitant son couteau. Merde, on a signé pour de l'aide aux devoirs, pas pour ce bordel !

 

Camille retrouva son sang-froid la première. Elle s'approcha de Valentine et posa la main sur son poignet.

 

— Range ça, dit la jeune fille en désignant la lame. Tu te blesseras avant de faire quoi que ce soit.

 

De son côté, Amadeus avait laissé son sac glisser à terre. Il avait reconnu l'oeil de la flamme aperçu lors de sa première rencontre avec Na dans le pré du père Baptiste, celui qui l'avait terrifié. La jeune fille n'était donc pas une simple illusionniste, cette chose semblait bien vivante. 

 

Il ouvrit le col de son manteau pour mieux déglutir et s'avança d'un pas vers la bordure du cercle. Les flammes se vivifièrent. Elles projetaient des éclats couleur braise sur sa chevelure brune. Quelque temps auparavant, avant de connaître Na, Amadeus se serait enfui au courant. Mais maintenant que ce visage s'enchâssait dans sa mémoire, il réussissait à tenir de bout.

 

Même si sa vessie criait pitié pour toute la torture qu'elle avait traversée depuis le début de la soirée. 

 

— Nous sommes des camarades de Na, tenta Amadeus d'une voix tremblante. Nous devons lui apporter ses devoirs.

 

La créature cligna ses multiples yeux.

 

— Et dans ccccce cas, persifla-t-il, pourquoi avoir ssssssorti une arme ? Humains vicccccieux, je vous connais, vous et votre racccccce.

 

Valentine rougit jusqu'aux racines et replia son Opinel à toute vitesse, dans un soupir consterné de Camille. Amadeus voulut reprendre la parole, mais un chuintement de gonds huilés résonna derrière le brasier et un ton rauque claqua : 

 

— Laisse-les, Amaterasu. Tu ne vois pas qu'ils ne sont que de petits humains ?

 

Aussitôt, la créature se rétracta pour former une simple étincelle. 

 

— Ssssssi ssssseulement, rétorqua Amaterasu. 

 

L'Esprit bondit dans la pénombre et diminua jusqu'à presque s'éteindre. Amadeus plissa les paupières pour tenter de percer le voile de la nuit. Le soudain éclat des flammes lui avait marqué les rétines. Encore ébloui, il lui fallut un moment pour réussir à discerner les contrastes doux de la Lune et d'Amaterasu réduit. 

 

La silhouette formait presque un rectangle et il devina la masse de Claude avant d'apercevoir ses traits si semblables à ceux de sa nièce. Amaterasu s'était perché sur l'épaule de sa veste en cuir. 

 

Derrière, il pouvait entendre Valentine et Camille frissonner et lui-même aurait tout donné pour se trouver dans sa chambre à ce moment, quitte à devoir faire ses devoirs de mathématiques. 

 

— Qu'est-ce qui se passe? glissa la voix flûtée de Mehdi depuis l'embrasure de la bergerie. On a de la visite ?

 

— Je crois bien, fit Claude en étrécissant les yeux. Une bien singulière visite pour mettre notre Amaterasu dans tous ses états.

 

Amadeus sentit la main chaude de Camille lui saisir l'épaule alors qu'elle arrivait à sa hauteur. Ils se fixèrent tous les deux du regard et il lut dans ses pupilles noircies par la nuit la même lueur d'incompréhension. Seule Valentine parut ne pas accorder d'importance à cette dernière étrangeté.

 

Toujours son Opinel fermé dans le poing, son ventre se mit à gargouillir si fort qu'une chouette s'envola d'un fourré. Le grondement résonna dans les taillis et ne finit par se taire que pour reprendre encore plus fort.

 

— Désolée, murmura-t-elle. Quand j'ai peur, j'ai faim.

 

Alors, Amadeus sentit quelque chose lui titiller la gorge et le voilà qui pouffait sous l'oeil réprobateur de Camille. C'était trop pour ses nerfs. Son cerveau prenait congé et lui-même préférait ne plus penser à rien.

 

Juste rire.

 

— Eh bien, dit Mehdi en souriant, entrez manger un morceau dans ce cas. Ce sera l'occasion de regarder ces fameux devoirs avec Na.

 

Camille avança la première et s'arrêta face à Claude, nullement impressionnée par sa carrure. Elle leva le menton, et rejeta ses cheveux blonds en arrière : 

 

— Et de nous expliquer quelques petites choses, lâcha-t-elle d'un ton amer. Comme le pourquoi de cet accueil à la Jeanne d'Arc chez les Anglais.

 

— Nous vous devons des excuses d'ailleurs, ajouta Claude en ramassant le sac d'Amadeus pour lui tendre. Normalement, Amaterasu n'a pas ce type de comportement avec les humains. Je me demande...

 

Il observa la boule de feu perchée sur son épaule, mais Amaterasu devait bouder puisqu'il ne répondit pas et se contenta de briller un peu moins fort pour éviter davantage de questions.

 

Valentine et Camille entrèrent les premières dans la bergerie, juste après Mehdi. Ce dernier s'était dirigé vers la cuisine d'où il tira une bonbonnière en verre pleine à craquer de biscuits à la cannelle. Dans le même temps, il lança la bouilloire qui se mit à glouglouter et déposa une pile de petites assiettes sur l'énorme table en chêne massif. 

 

Claude poussa doucement Amadeus d'une main pour refermer la porte derrière lui. Le garçon demeura un instant interdit devant l'étrange salon qui semblait tout droit sorti d'un conte de fées. Entre les tapisseries fanées sur les murs de pierre, le mobilier de bois sombre et les bibelots métalliques, il ne savait plus où donner de la tête. Le plafond regorgeait de plantes séchées et le tout embaumait une odeur de beurre et de pâtisserie. 

 

Puis, il baissa la tête. Son estomac manqua de se décrocher dans son ventre alors que les yeux sombres de Na le fixaient depuis la persienne de velours. Elle s'y était enveloppée dans un plaid de laine et son nez écarlate pointait au milieu de son visage blême. Autour de son front, ses cheveux graisseux s'étalaient en corolle sur un coussin. 

 

Elle n'avait pas dû se laver depuis un moment. Amadeus la trouva magnifique, sans savoir pourquoi.

 

— Voilà pourquoi j'aurais dû aller à l'école, grogna la malade. Je vois pas en quoi traîner un virus endurcirait mon corps. Maintenant, ça crée juste des problèmes.

 

— Si ce sont tes amis, renchérit Claude pendant que Mehdi présentait la bonbonnière à Valentine, alors ils doivent savoir. Ce n'est pas sain de dissimuler ce genre de choses, peu importe l'avis de la Rotonde là-dessus.

 

Assise sur le banc de bois, les oreilles attentives, Valentine boulottait les biscuits et avalait le thé d'une traite pour faire descendre le tout. Les sens aux aguets, elle avait la mine d'un animal qui se dépêchait de finir son repas, le sachant menacé.

 

Camille, elle, avait refusé la nourriture. Elle croisait les bras sur la table et décortiquait chaque élément de la pièce de son regard inquisiteur.

 

Quant à Amadeus... Hypnotisé par Na, il s'était assis à côté de Camille sans le réaliser et piocha un biscuit qu'il se mit à grignoter lentement. 

 

— Nous dire quoi ? relança Camille. C'est le moment, j'ai tout mon temps.

 

Claude et Mehdi tournèrent la tête vers Na. La jeune fille soupira, attrapa un mouchoir et trompeta dedans avant de le jeter dans l'âtre. Puis, le nez encombré, elle répondit : 

 

— Nous sommes des Sorciers.

 

Après leur rencontre avec Amaterasu, le trio de lycéens ne pouvait pas dire qu'ils étaient surpris. Cette information se déposa dans leur crâne avec la promesse de traiter ça comme il faut plus tard, quand toute cette journée serait digérée. À la place, Amadeus piocha un nouveau biscuit.

 

— Mais ça ne marche pas avec des pouvoirs comme dans les films, poursuivit Na. Les Sorciers sont des êtres ultras sensibles à la Nature, qui peuvent la sentir et communiquer avec elle, sans besoin de mots ou de langage. Un pacte implicite est passé entre nous et notre environnement depuis la nuit des temps : en échange de cette faveur qui nous est faite, nous devons agir comme relais entre l'humanité et elle.

 

— En d'autres termes, fit Claude depuis le fauteuil où il s'était installé, nous n'avons pas le droit de demander des faveurs aux Esprits par égoïsme. Nous devons toujours le faire en étant persuadés d'être altruistes. Même si l'Histoire a prouvé que ces notions sont dangereuses et relatives. 

 

Na reprit son souffle. De son côté, Amadeus eut l'impression d'être écrasé par une montagne d'informations. Son cerveau moulinait dans le vide, sans parvenir à passer la vitesse adéquate pour traiter tout ça.

 

— Bref, résuma Na. Oubliez les Sorciers avec des pouvoirs magiques et des baguettes. Nous, on peut juste demander un coup de pouce à la Nature, qui peut refuser ou accepter. Avec la seule condition qu'on ne doit jamais rien demander pour nous-même. 

 

— Et qu'est-ce qu'il se passe si vous demandez quelque chose de manière égoïste ? fit Camille en fronçant les sourcils. Si vous ne pouvez rien faire pour vous, c'est un sacré handicap.

 

Mehdi referma la bonbonnière et aussitôt, les visages de Claude et Na s'assombrirent, en une même mimique.

 

— On ne peut le faire qu'une fois, répondit Na. Un seul ordre égoïste, et le contrat de confiance est rompu pour toujours. Nous perdons toute capacité de communiquer avec la Nature. C'est comme devenir aveugle, sourd, sans odorat et sans toucher. On en devient souvent fou, et parfois, dans le meilleur des cas, on en meurt. 

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Le Saltimbanque
Posté le 14/01/2021
ET BEH ils acceptent vachement vite le fait qu'ils soient des sorciers. Sacrée ouverture d'esprit.

J'ai bien aimé ce chapitre. Il y a pas mal de moments qui font "vrais", surtout par rapport aux personnages : Amadeus qui n'est pas d'humeur à dessiner sur la vitre, la réplique "c'est chaud de ne pas avoir Internet", le fait que Na soit nulle en Histoire et mathématiques (est-ce lié au fait qu'elle soit une sorcière et donc a vécu en marge de l'humanité ?), lorsque tu décris successivement les actions des trois amis alors qu'ils attendent dans le salon de Claude et Mehdi...
Ça joue souvent dans des détails, mais ça rend tout cela très crédible, et se lit donc très vite.
Sinon je trouve que la montée de tension quand ils sont dans la forêt est bien écrite, tout en y injectant pas mal d'humour (la comparaison avec le tour du monde...). L'explication du fonctionnement de la sorcellerie se lit très vite (alors que normalement les pavés d'exposition sont mes bêtes noires), et je trouve que tu as un système magique très intéressant et assez original.
Amaterasu est fort sympatoche ("sssssi sssssseulement" lol), et j'ai bien aimé le fait qu'Amadeus soit celui qui essaie de le calmer en premier. Un peu de courage, c'est bien.

Les défauts que je pourrais noter seraient le fait que tu aurais pu plus accentuer la sensation de panique quand Amaterasu apparait (parce que j'ai l'impression que nos trois compères se remettent vachement vite), que QUAND MÊME ils acceptent le fait qu'ils soient Sorciers suuuuuper facilement (peuvent-ils au moins penser qu'ils s'agit d'autre chose ? D'une tournure de phrase particulière ? Ou alors écrire la surprise de Mehdi et Claude quant à leur acceptation express), et enfin je trouve que le paragraphe "La boue collait à leurs semelles. Amadeus avait envie de courir et de s'arrêter sur place pour pleurer, de vomir et de manger quelque chose de chaud, de dormir et d'être aux aguets... Ses muscles se crispaient si fort, déchirés par les contradictions, que sa main pâlissait à force de serrer la lampe torche." était un peu en trop (on a déjà bien compris l'ambiance et l'état émotionnel des personnages, puisqu'on a déjà eu pas mal de paragraphes descriptifs avant).

Ensuite, les défauts que j'appellerai "j'aurais aimé que" : c'est trèèèès subjectif, fais-en ce que tu veux.
J'eus bien aimé que Claude et Mehdi soient un poil plus distinguables. Là, j'ai un peu du mal à déterminer qui est qui, les deux sont sympas et accueillants... mais assez interchangeables.
J'eus bien aimé avoir plus la sensation de "danger" dans l'univers. Soit plus montrer qu'il y a une menace assez dangereuse qui rôde. Que ça reste subtil, hein ! Mais par exemple que Claude ou Mehdi reprochent un peu aux enfants de se balader seuls la nuit dans la forêt, ou un court rappel de la disparition inquiétante de Suihei, ou peut-être que Claude ou Mehdi se méfient un peu plus des enfants...

Voili voilou. Je me demande vraiment où cette sympathique histoire va me mener !
Le Saltimbanque
Posté le 14/01/2021
ah, et une petite faute à : "De temps à autre, quelques chuchotements montaient des sièges, mais les élèves, épuisésn s'emmuraient sinon dans le silence."
Alice_Lath
Posté le 14/01/2021
Ooooh, merci beaucoup pour ce magnifique pavé hahaha, ce sont des points très pertinents et je vais les suivre pour la correction, c'est très précieux ce type de retours, alors merci encore !
Je vais retaper tout ça haha, le moment des révélations est toujours un cauchemar à écrire pour moi :')
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