Chapitre 4

Notes de l’auteur : Bonjour ! Petit chapitre pour mieux connaître les Loups ! Bonne lecture ^^

L’Aconitum vulparia était d’une précision affolante. Vingt-quatre heures après ma piqûre précisément, j’avais retrouvé toutes mes facultés comme si je n’en avais jamais absorbée. Cela prouvait également que je n’avais pas le droit à l’erreur. Une goutte et pas une de plus. Bien séparer les prises. En prendre une fois tous les jours pendant tout mon séjour au château de Grimm.

Je pris une profonde inspiration et quittai ma fenêtre d’où j’observais les allés et venues sur chemin qui était devant la maison. La nuit était tombée. La Lune était pleine, cachée derrière d’épais nuages. Avec la rumeur du retour des loups dans la région, les habitants de Claris avaient décidé d’un couvre-feu pour éviter de malheureux accidents. Bien évidemment, ça nous permettait à nous de partir chasser en toute tranquillité. Mis à part quelques courageux, nous ne croiserions aucun humain pour ma dernière chasse avant un petit moment.

D’un pas tranquille, je descendis jusqu’au salon où mon père m’attendait avec les jumelles. Délinda avait été choisie pour rester avec ma mère. De toute façon, elle n’appréciait guère ces moments qu’elle qualifiait de sauvages. Elle donnait parfois l’impression de détester sa nature de louve. Ce que je pouvais comprendre. Notre père ne cessait de répéter que nous étions des monstres. Ma plus jeune sœur était d’une profonde gentillesse et était bien incapable de faire du mal à une mouche. Se faire traiter de créature monstrueuse devait la blesser. Sans nous regarder, elle continuait sa broderie aux côtés de notre mère qui nous sourit faiblement. Son teint avait encore pâli. L’inquiétude liée à mon départ devait l’empêcher de dormir. Je lui répétais pourtant de ne plus s’en faire. J’étais capable de me débrouiller. Et dans le pire des cas, je trouverais une solution pour fuir. Il avait toujours un moyen de s’échapper, il suffisait de trouver lequel. Mais ce n’était pas le moment d’y penser.

Cette nuit, je pouvais m’offrir un moment de liberté. Je pourrais courir. Certes, il faudrait rester prudent. Les Chasseurs rôdaient peut-être. Mon père affirmait qu’il y en avait de passage, mais qu’ils ne restaient pas à Claris. Tous allaient à Vitronne et préféraient s’arrêter dans des villes plus grandes. Nous étions donc en sécurité. Plus ou moins.

— Nous allons dans la forêt de Helewise, déclara mon père.

Le Bois des Brumes était trop petit pour notre meute. Nos chasses avaient toujours lieu dans la forêt légendaire. On disait que c’était là que se cachait la déesse Helewise. C’était elle qui aurait créé le mort, la famine, la guerre, la nuit, le feu, les vents et c’était aussi elle qui avait engendré les êtres surnaturels, pour défier son frère Oxas qui était tout son pendant inverse. Oxas était vénéré par les humains et tous ceux qui vouaient un culte à Helewise étaient brûlés… C’était elle que les loups priaient en secret. Quand nous allions au temple, nos murmures n’étaient pas adressés au Dieu des Hommes, mais à la Déesse de la nuit et toutes les petites divinités qui la secondaient. Il fallait simplement se montrer discret.

Mon père ouvrit la marche. Tous cachés derrière de grande capuche, nous quittions le village sous le couvert de la nuit en longeant les murs. Nous prenions les chemins déserts, loin des maisons pour ne pas nous faire voir des curieux qui se prélassaient à leur fenêtre. Nos pas laissaient des traces fraîches dans la neige, mais les nuages étaient gorgés des flocons qui couvriraient nos empreintes dans la nuit.

Éloignés de Claris, nous baissâmes nos capuchons et nous marchâmes jusqu’à la forêt qui était de l’autre côté de la route des Chênes. Je contemplais le ciel. Aucune étoile n’était visible…

— Même dans la nuit, ta cape attire l’attention, Ilya, râla mon père.

Je ne répondis pas et me retins de hausser les épaules. Je ne voulais pas la quitter, elle me donnait toujours cette impression de force et en étant aux côtés de Jaggar, j’avais besoin de courage.

Silencieusement, nous continuons notre chemin jusqu’à pénétrer dans la forêt. Les arbres avaient perdu leur feuillage. Leurs branches tordues offraient un lugubre tableau. Le vent qui soufflait dans les cimes sifflait un chant sinistre. Pour les hommes, cette forêt était hantée et maudite. Personne n’osait la traverser. Pour nous, c’était un terrain de jeu et de chasse. Comme les chasseurs n’y pénétraient pas, elle regorgeait de gibier. Nous nous y donnions donc à cœur joie.

Au pied d’un chêne centenaire, nous attendaient déjà quelques omégas. Ces loups soumis à mon père le saluèrent bien bas. Parmi eux, je reconnus Tasha qui s’avança vers moi. Ses cheveux roux foncé brillaient dans la nuit. Elle avança vers moi, je la pris dans mes bras.

— Nous allons vivre une grande aventure, me chuchota-t-elle à l’oreille.

— Je suis navrée que mon père t’impose ce voyage…

Elle secoua doucement la tête. La cicatrice qui lui barrait le visage du front jusqu’à la joue droite en passant par son arcade sourcilière semblait luire dans le noir. Sa peau meurtrie était plus claire. Deux longues griffures. Cadeau de mon père pour punir le sien. Ce dernier avait tenté de se rebeller et en représailles, Jaggar lui avait montré qu’il n’hésiterait pas à s’en prendre à son unique louveteau. La mère de Tasha était morte deux ans après sa naissance à la suite d’une pneumonie… Mon amie avait un an de plus que moi et elle nous aidait à la mercerie de ma mère. Nous étions presque des sœurs de lait. Ses grands yeux bleus lagons se posèrent sur moi et elle me prit par le coude pour nous approcher des autres membres de la meute. Nous étions une quinzaine de loups et de louves. Sarina et Zunda étaient les plus jeunes du haut de leurs seize ans. Les autres parents avaient sûrement voulu garder leurs petits en sécurité, de crainte de croiser un Chasseur pendant la chasse. Ce que je pouvais comprendre.

— Comment va ta mère ? me demanda Tasha.

— Très fatiguée… Mon père dit qu’il veut être là à la naissance de son fils. C’est pour ça qu’il nous envoie à Vitronne. Qu’a dit ton père en apprenant que tu devais y aller ?

— Il est furieux… mais il est rassuré que tu sois avec moi.

L’alpha de la meute darda sur nous un regard impitoyable. Nous nous tûmes immédiatement pour l’écouter.

— Ma fille aînée doit prendre ma place au château de Grimm, car je dois être auprès de Jora pour la fin de sa grossesse. Vous savez à quel point ma famille est importante pour moi.

Je secouai imperceptiblement la tête de gauche à droite. Il mentait comme il respirait.

— Ilya a accepté cette tâche, en sachant les risques que ça impliquait, mais elle a conscience de l’importance de la présence d’un mari auprès de sa femme au moment de la délivrance. Pour lui rendre honneur, je lui offre cette chasse.

La meute rugit et applaudit. Je baissai les yeux, honteuse de participer à cette comédie. Jaggar était cruel. Il avait soif de pouvoir. Il soumettait les nôtres avec la peur et la violence. Pourtant, il était admiré. Je ne comprenais pas.

Il reprit la parole afin d’organiser la partie de chasse. Il avait divisé la meute en deux. Sept loups prendraient en chasse les grosses proies pour les rabattre vers le second groupe de huit loups qui auraient pour rôle d’abattre le plus de biches possible. Je faisais partie de la seconde équipe avec Tasha. Je préférais courir plutôt que tuer. Cependant, je ne protestais pas. Je n’en avais pas le droit, encore moins devant les omégas.

Avec mes partenaires de chasses, nous attendîmes au bord de la rivière. Les autres guideraient la harde jusqu’à nous, où elle serait arrêtée par le cours d’eau, ou au moins ralentie si elle avait le courage d’affronter le courant. Elle se retrouverait piégée par des loups d’un côté, le fleuve de l’autre et nous, nous aurions une place favorable pour attaquer.

 

Quasiment couchée sur le sol, j’attendais l’arrivée de la harde. Du coin de l’œil, je pouvais voir tous mes partenaires de chasse. Nous étions tous prêts à attaquer. Je respirais calmement, attentive au moindre bruit et à la moindre odeur. Tasha était à mes côtés. Comme moi, elle était sur le qui-vive.

Le sol se mit à trembler légèrement sous mes coussinets. Je levai les yeux devant moi. La forêt entière semblait s’animer. Des oiseaux quittaient leur perchoir pour s’envoler vers le ciel nuageux. Des petits animaux prenaient la fuite avant de faire volte-face en nous voyant. Au loin, j’entendais les grognements du reste de la meute. Les biches arrivaient.

Le groupe de cervidés était composé d’une vingtaine d’individus, que des femelles et leurs faons. Lorsqu’ils furent à une quinzaine de mètres devant nous, je bondis en avant, donnant le signal aux autres loups de me suivre. Comme une seule et même créature, nous fendîmes sur nos proies qui cherchèrent à rebrousser chemin. Malheureusement, derrière elles, se tenaient Jaggar, mes sœurs et les autres omégas. Elles étaient prises en tenailles, coincées par la rivière comme prévu. Nous cherchions les cibles les plus faibles, celles qui auraient le plus de difficultés à nous échapper. J’aperçus une jeune biche. Je la choisis. Elle n’avait pas l’expérience de ses aînées, elle était encore maladroite. Courant dans la neige, je lui bondis à la gorge. Mes crocs se plantèrent dans son cou. Elle courut sur une courte distance, me traînant dans la neige, manquant de peu de me piétiner. Le goût de fer envahit ma gueule, réveillant ma faim. Tasha arriva en renfort en lui sautant sur le dos. La biche s’effondra sous notre poids. Un loup, le père de mon amie, vint refermer sa mâchoire sur les naseaux de l’animal blessé, l’étouffant dans son propre souffle. Nous attendîmes tous les trois qu’elle expire une dernière fois. Lorsqu’elle cessa de respirer, nous reculâmes. En regardant autour de moi, je vis qu’une autre biche et un faon avaient également été abattus. Les jumelles étaient aux côtés de l’alpha, près de l’autre proie adulte. La neige était maculée de sang. Au milieu de ces flocons se détachaient quinze loups au pelage de jais qui attendaient l’autorisation pour se repaitre de leur dur travail. Jaggar se servit le premier, choisissant la chair fraîche de la plus jeune de nos victimes. Lorsqu’il eut pris ce qui lui revenait de droit, nous eûmes le droit de manger à notre tour.

Sous ma forme de louve, la viande crue était délicieuse, chaude, appétissante. Je dévorais mon dû sans aucune honte. J’étais une bête. Un animal sauvage.

Repue, je me détachais de mon repas pour marcher plus loin. En levant les yeux, je rencontrai le regard de mon père et je pouvais voir ses iris me dire : « tu es un monstre ». Je secouai la tête pour m’éloigner et boire à la rivière. En lapant l’eau fraîche, je voyais mon reflet : une immense louve noire tâchée de sang. J’étais l’image même de la peur des Hommes. Une créature immonde et sanglante. Je fis quelques pas en arrière pour échapper à ce triste spectacle. Je n’étais pas que ça. Je n’étais pas seulement une prédatrice. J’étais aussi une jeune femme qui avait des rêves et de l’espoir. Si je méprisais parfois la vulnérabilité humaine, je ne me sentais pas toujours différente des Hommes d’Oxas. Après tout, j’étais à la fois une louve et une humaine, non ? J’étais les deux. Les deux faces d’une même médaille. On ne pouvait pas m’enlever mes deux natures. Et si je chassais les animaux de la forêt, je n’avais jamais fait le moindre mal à un villageois… Je les respectais tout en gardant mes distances. Mes aînés m’avaient appris à me méfier d’eux. Mon père les haïssait même s’il se mêlait à eux pour protéger la meute. Ma mère éprouvait seulement de la peur en leur présence, c’était les conséquences du massacre de sa meute de naissance. Grand-mère les évitait sans leur faire le moindre mal. Personne ne m’avait appris à les connaître ou à les apprécier. Ils attisaient parfois ma curiosité, mais je craignais de venir à leur rencontre alors je les regardais de loin.

Finalement, peut-être que ce séjour au château de Grimm ne m’apporterait pas que de mauvaises choses, j’en apprendrais peut-être un peu plus sur les Hommes, même si les Chasseurs étaient les plus sombres d’entre eux.

 

Je restais un long moment éloignée des autres qui léchaient les os des biches. Je marchais ou courais après quelques petits animaux égarés, profitant encore de cette possibilité d’être une louve. Dans trois jours, je ne pourrais plus me changer. Alors je savourais ce moment de liberté jusqu’au moment où mon père me rappela à l’ordre. C’était l’heure de rentrer.

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SoupeSieste
Posté le 08/11/2021
Super intéressante cette chasse ! Bon, faut pas être végan hein xD
J'ai aimé en savoir plus sur le fonctionnement de la meute et les doutes de Ilya envers les Hommes. Je pense qu'on va bien s'amuser avec elle pendant cette semaine !
petite_louve
Posté le 08/11/2021
Les loups ne sont pas les créatures les plus vegans qui soient 😂
Le séjour au château de Grimm sera très intéressant ! Haha
Cyana
Posté le 08/11/2021
Avant de me lancer dans le commentaire du chapitre, je tiens à souligner que la forme (tout comme le fond, bien entendu) est impeccable, c'est un plaisir à lire. Et puis, je ne l'ai sûrement pas encore dit, mais j'aime vraiment beaucoup le titre "Crocs de Cendre" surtout maintenant que je sais qu'il s'agit du nom de la meute d'Ilya.
Ce chapitre est vraiment très intéressant pour en apprendre plus sur la façon dont tu as construit ton univers, la meute des loups et la psychologique d'Ilya. Ilya est peut-être très sage et sérieuse en apparence, mais on sent sa curiosité et sa soif d'aventure et on en vient à partager ça avec elle, notamment son envie de découverte. (Jaggar est toujours infect. Quelle plaie ce genre de personnages qui prennent un malin plaisir à pourrir la vie des autres !)
Si je devais souligner une seule chose, c'est que tes phrases sont vraiment très courtes dans ce chapitre, ça ne faisait pas pareil dans les précédents, est-ce que c'est voulu ? Je trouve que ça donne un côté un peu saccadé qui ne va pas trop avec le côté introspectif de ce chapitre, excuse-moi si ma remarque te déplaît. En tout cas, j'ai vraiment hâte de voir Ilya se rendre au château de Grimm, tu nous fais languir !
petite_louve
Posté le 08/11/2021
Merci pour ton retour sur l'histoire en général, ça me touche beaucoup et je suis contente que ça plaise ! Merci pour le titre aussi !
Ilya : un feu ardent sois une épaisse couche de glace, mais chuuut c'est un secret ! Haha
Jaggar est fidèle à lui-même !
Ohlala ! N'hésite pas à faire des retours aussi positifs que "négatifs", ça m'aide à progresser et ça ne me déplaît pas du tout, tant que c'est fait avec bienveillance !
Ces phrases plutôt courte reflètent assez bien la façon de penser actuelle d'Ilya : une idée a la fois, une action a la fois. Des pensées décousues , parce qu'elle est un peu perdue dans ce qu'elle doit faire, alors elle réfléchit "simplement". Mais je peux changer ça ! :D quand je réécrirais !
Le château arrive dans 2 chapitres !
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