Chapitre 4

Après Barjols, ils avaient traversé Pontevés puis Cotignac. Le large flux d’insurgés coulait vers l’est, grossi à chaque hameau par de nombreux affluents, des villageois qui voulaient défendre leur république. Le pays entier bouillonnait et se préparait à la guerre. Ce n’était plus une troupe, c’était une véritable migration. La foule, sûre de son bon droit, confiante en sa force, savait qu’elle pouvait et allait renverser son adversaire. Ainsi ils avançaient vers Draguignan, un pied après l’autre. « Talon, plante, orteils. Talon, plante, orteils. », scandaient les lourds godillots en une mélodie lancinante. « Oliviers, vignes, chênaie, pinède », répondait le paysage. « Oliviers, vignes, chênaie, pinède ». La mécanique répétitive de la marche laissait la pensée libre de vagabonder. Jean-Thomas, l’esprit un peu embrumé, avait encore sur la langue une petite réminiscence de prune. Il n’était plus sur cette route qui, lentement, déroulait son interminable tapis de poussière. Il flânait sur une longue plage de sable battu par le ressac d’un océan lointain. Le mistral glacial devenait une chaude brise côtière, chargée d’effluves de fruits inconnus. Des mots exotiques résonnaient dans sa tête : Yerba-Buena, San Francisco, l’Eldorado…

Alors qu’il rêvassait, béat, une bourrade dans les côtes le tira de ses pensées. Son frère Victorin, inquiet, s’était porté à sa hauteur.


 

« Il ne fallait pas reprendre de la prune. Tu le sauras pour la prochaine fois.

— Tu, tu te trompes, Victorin, bégaya Jean-Thomas, rougissant. Je ne suis pas ivre. Ce n’est pas ça du tout. Mère m’a donné une lettre… Auguste-César a écrit. »


 

À ces mots, le visage de son frère se crispa. Le plus jeune connaissait l’animosité de Victorin envers leur aîné ; il n’avait jamais vraiment su d’où elle venait, même s’il se doutait qu’elle avait été en partie causée par le départ soudain d’Auguste-César. Jean-Thomas hésita à poursuivre, mais un mouvement de la tête de son interlocuteur lui fit reprendre la parole.


 

« Il est en bonne santé, du moins à l’heure où il a écrit cette lettre. Il s’est battu sur une barricade à Paris. Tout ne s’est pas passé tout à fait comme il voulait. Il a fui à nouveau. Il devait prendre un bateau au port du Havre en novembre, pour aller en Californie chercher de l’or. La navigation dure plusieurs mois, il doit être en mer…

— Espérons qu’il ne soit pas au fond de l’eau, cracha Victorin. Tout cela ne m’étonne pas, Auguste a toujours été un utopiste. Il courait après des légendes et des chimères. Il lisait beaucoup. Son parrain, Mathieu, le soutenait et l’encourageait même dans ses folies. Combien de fois, se sont-ils disputés, le pére et lui, à ce sujet ! Mère calmait la discussion pour protéger son Augustin. Elle l’excusait continuellement.

— Maman m’a demandé de parler de tout ça à père. Je lui ai donné ma parole. Il faut que tu m’aides, tu le comprends mieux que moi, supplia Jean-Thomas.

— Je ne crois pas que ce soit le bon moment, répliqua Victorin. Et puis de toute façon, il ne lui pardonnera jamais. Auguste n’a jamais eu le courage de s’opposer au chef de famille. Il s’écrasait toujours. Je savais qu’il partirait un jour, il détestait trop les conflits. Il a préféré fuir lâchement, siffla-t-il, en colère. Père, n’a jamais accepté, il ne l’acceptera jamais. Pour lui, c’est comme s’il avait déserté et nous avait tous trahi. Tu n’aurais pas dû faire cette promesse à notre mère. »

Sur ces derniers mots, Victorin s’éloigna de son petit frère, signifiant ainsi que leur discussion était terminée.

Jean-Thomas tenta de se replonger dans ses rêves paradisiaques. Taraudé par les doutes il n’y parvint pas. Le temps avait changé ; il s’en apercevait maintenant. Le mistral s’était enfin calmé et ce n’était pas bon signe. De lourds nuages noirs cascadaient depuis les Alpes. Quand le vent s’arrêterait, la neige pourrait alors à tomber.

César-Auguste le disait dans sa lettre. En Californie, le printemps était éternel. Ni le vent, ni le froid, ni la neige ne perturbaient le climat. Les sauvages y vivaient nus et n’avaient nul besoin de vêtement. Qu’en savait-il, il n’y était pas encore allé. Il fabulait, c’était sur ! De tels pays n’existaient pas, il avait raison, Victorin, on ne pouvait faire confiance à ce genre de personnage.

Surpris par la nuit qui tombait vite en ce début d’hiver, ils furent contraints de s’arrêter à Sillans la cascade. Le gros du groupe était arrivé sur la place principale. Le village n’était pas très grand et ne pouvait loger cet afflux de combattants. Granges, greniers, tout était pris d’assaut. Ils s’organisaient comme ils pouvaient et certains s’apprêtaient à bivouaquer sur l’esplanade ou des braséros étaient allumés.

Le prêtre de la paroisse, un brave curé, laissait ouverte son église à qui voulait s’y réfugier. Mais personne ne désirait passer la nuit dans une chapelle. Ils auraient préféré camper dans les intempéries plutôt que de dormir avec ce dieu des nobles et des bourgeois. Tous n’étaient pas athées, loin de là, seulement, le Christ des paysans n’était pas le même que celui des capelans. 

Jean-Baptiste, lui, accepta l’hospitalité de l’abbé. Militaire, il en avait connu des bivouacs épouvantables ! Le gel, la pluie, il s’était juré de ne plus jamais, vivre cela ; ni pour lui ni pour ses compagnons.

Malgré les draps les couvertures et les toiles cirées que le prêtre avait pu trouver. Le froid dur à supporter dans cette vaste salle mal isolée les empêcha de dormir. Mais au moins, ils eurent un toit sur la tête.

Après une nuit trop courte et un petit déjeuner plus que frugal, ils reprirent la route.

Heureusement, Salernes, le lieu de rendez-vous fixé par Camille Duteil, n’était qu’à quelques kilomètres. Cela représentait une grosse heure de marche, deux en flânant. Malheureusement,Jean - Baptiste, le chef n’était pas en forme au réveil, une forte douleur à la jambe le clouait au sol. Le mollet gauche était anormalement enflé.

Le temps que Victorin déniche un charreton et un âne, pour le tirer, le soleil était déjà haut dans le ciel.

La ville de Salernes était une véritable fourmilière, tout un peuple en arme y avait campé. C’était un joyeux capharnaüm, bruyant et coloré comme un jour de marché. Le bourg était prospère, on y fabriquait du bon vin et une huile d’olive exceptionnelle. Mais l’opulence du lieu venait de son industrie et de ses carrières d’argile de qualité supérieure. Salernes était la capitale de la tomette, carrelages hexagonaux en brique rouge que l’on trouvait dans pratiquement toutes les maisons provençales.

Une sentinelle arrêta l’équipée à l’entrée de la rue principale. Seul le chef pouvait passer.

Un gradé, un instituteur probablement, accompagna Victorin chez le citoyen Cotte, un riche salernois. Dans cette demeure cossue, le général Camille Duteil était entouré de son état-major : Arrambide, Campdoras, Giraud, Constant, Alter, Guichard… La moustache gauloise, le sabre à la ceinture, il avait l’allure martiale des conquérants. Il pérorait devant un parterre de beaux messieurs, un verre de liqueur dans son gant. Il devait avoir les mains fines et douces, des doigts d’intellectuel qui n’avaient jamais touché d’outil. Victorin le savait pourtant, son oncle et son père, adorait ce personnage. Victorin s’en méfiait ! D’emblée, il n’aima pas ses airs hautains de mandarin. Pour Victorin, cet homme n’était qu’un journaliste qui parlait bien, rien de plus. Il n’avait pas confiance en lui. Ni en lui ni aux autres, il n’en était certain. Un jour les ouvriers et les paysans se réveilleront. Ce jour-là, le peuple n’aura plus besoin que de beaux messieurs en habit leur montrent quel chemin ils devraient prendre. Mais pour l’heure, il devait respecter les choix et les idées des aînés.

C’est Pierre Arrambide finalement qui le reçut. Jean-Thomas avait du mal à comprendre l’accent rocailleux du Pyrénéen.

Victorin s’avança, essaya un garde-à-vous et se présenta

- « Citoyen Victorin Icart pour vous servir ! Je représente la commune insurrectionnelle de Saint-Martin. »

— Bien, Icart, attendons le départ du général Camille Duteil, et ensuite nous nous dirigerons vers Tourtoux ou Tourtour. Répondit Arrambides.

Jean-Thomas savait Tourtour pas très loin, ils pourraient s’y reposer. Cela le rassura un peu, il n’avait jamais vu son père alité. Même le dimanche il était debout avant tout le monde. Il était vrai qu’hier ils avaient beaucoup marché. Jean-Baptiste n’était plus tout jeune, cela l’avait surement fatigué. Il en était certain. Demain, leur chef sera rétabli.

Salernes se vidait enfin. La ville redevenait la bourgade endormie ou jamais rien ne se passait. La grande armée des paysans varois, telle une nuée de criquets, s’abattant sur les récoltes laissait la terre nue et les réserves pillées.

Mais elle avait eu sa gloire, le temps d’une nuit ou deux, Salernes avait été la capitale éphémère des Montagnards varois.

Duteil, général de fortune, adorait les parades.Flanqué de son spahi, aide de camp improvisé, il jouait les stratèges. Il était fier de sa légion, de cet immense troupeau d’agriculteurs et de tâcherons qui défilaient au pas, ou piétinait plutôt.

Ils étaient tous là, les bouchonniers de Collobriéres, les marins de Saint - Tropez, les ouvriers de l’arsenal de Toulon, les maraichers de solliés-Toucas, les vignerons de Gonfaron… Ils partaient au combat la fleur au fusil, mal armés, mal chaussés, mais pleins de courage d’entrain et d’espérance. Ils n’allaient pas changer le monde, ils ne voyaient pas aussi loin, ils étaient juste maitres de leur destin.

                                                                                       ***

À Tourtour, le moral était au beau fixe malgré le froid mordant et la bataille imminente. Jean-Thomas, assis par terre et adossé à un muret de pierres sèches, avait relu pour la énième fois la lettre d’Auguste-César. Il la connaissait déjà presque par cœur et imaginait les lieux que son frère énumérait. La Californie, l’océan Pacifique, les Indiens et les rivières charriant des tonnes d’or… qu’y avait-il de vrai là-dedans ?

Plongé dans ses pensées, il n’avait pas entendu Victorin arriver. Ce dernier lui sourit ; complice, lui ébouriffa les cheveux.

Jean-Thomas ne s’était jamais senti proche de Victorin ; il le trouvait un peu trop rugueux et fermé, trop terre à terre. Il était trop semblable à leur père. Il le comprenait maintenant : la disparition d’Augustin avait dû être une terrible blessure.

Ce soir, pour la première fois depuis très longtemps, Jean-Thomas était en compagnie d’un Victorin fraternel. Assis dans le thym, les jambes recouvertes par une couverture, ils profitaient des derniers rayons de chaleur et du moment présent, sereins. Ils ne savaient pas ce qui arriverait le lendemain, mais cela n’avait pas d’importance à cet instant.  Ils discutaient de tout, et surtout d’Auguste-César. Les deux frères se demandaient où pouvait bien se trouver le troisième en ce moment même. Était-il toujours en mer ? Avait-il accosté sur cette terre qu’il nommait dans sa lettre, Yerba Buena ? Où étaient ces lieux qu’il décrivait, la Californie, le Sierra Nevada ? Jean-Thomas doutait. Pourrait-il honorer la promesse qu’il avait faite à sa mère ? Cette incertitude le taraudait. Son frère lui conseillait de ne pas trop s’inquiéter de cela. Il aurait dans sa vie d’autres soucis bien plus graves à régler !

Petit à petit, la conversation glissa sur l’existence d’Auguste-César avant son départ. Jean-Thomas ouvrit grand ses oreilles, curieux ; c’était le moment d’en apprendre plus sur ce frère qu’il croyait connaître.

« Tu ne sais pas grand-chose d’Auguste, souffla Victorin. Il n’était pas… Il n’est pas… Se rattrapa-t-il, maladroitement ; il n’est pas qu’un garçon rêveur. C’est aussi un fameux “pistachier”, un coureur de jupons. Toutes les filles étaient amoureuses de lui, il paraît que son regard en rend folle plus d’une. Les rumeurs disent qu’il s’amusait avec des femmes mariées ; cela n’est pas mon affaire, je n’ai jamais voulu savoir, cracha-t-il. Il était fiancé à Aurélie… »

Sur ces mots, sa voix se brisa légèrement. Jean-Thomas se rappelait qu’Aurélie avait été la promise d’Auguste-César avant d’être la compagne de Victorin. À présent, il comprenait mieux l’animosité de son frère envers leur aîné. Pourquoi avait-il abandonné une femme si aimante et gentille ? Jean-Thomas ne gardait que de beaux souvenirs de sa belle-sœur. Son décès avait profondément marqué leur famille. Elle était morte du choléra l’année dernière comme de nombreuses autres personnes de son village.

« Aurélie, reprit Victorin. Elle était en miettes. Le départ de cet imbécile l’avait brisée. J’ai dû la consoler ; j’ai été content de le faire, même si j’aurais préféré qu’elle ne subisse pas cela. Elle ne méritait rien de ce qui lui est arrivé. Auguste-César ne pouvait pas la traiter comme cela, cracha-t-il. Elle a été bien plus heureuse avec moi. Je n’étais pas son premier choix, mais je suis certain qu’elle m’a aimé. Elle me manque cruellement. Alors, qu’Auguste trouve son bonheur autre part ou qu’il ne le trouve pas, cela ne m’intéresse pas. Ce qu’il n’a pas jugé suffisant m’a comblé au-delà de mes besoins. À ta place, je n’irais pas le chercher ; qu’il y reste en Californie, nous vivons bien mieux sans lui à Saint-Martin. »

Le silence remplit l’air après sa tirade. Jean-Thomas se taisait, sous le choc de tels événements. C’était donc lui, l’Auguste-César dont il gardait de si beaux souvenirs. Cet aventurier jouait avec le cœur des femmes avant de les abandonner au bord de sa route ! Il avait la nausée rien qu’à y penser. Il ne savait plus s’il voulait retrouver son frère, malgré le serment fait à sa mère. Peut-être qu’il était mieux là-bas, loin de sa famille et du village trop exigu pour ses envies de grandeur ? Son esprit était partagé entre colère et tristesse, celle de dire adieu à l’image si joyeuse qu’il avait d’Auguste. À l’évidence, ce n’était que chimères, un portrait déformé par la candeur de l’enfance. Victorin vit le désarroi sur le visage de son cadet et lui apporta son soutien à sa façon.

« Demain, sans doute ,Ce sera la bataille enfin! fait attention à toi mon petit Thomas. J’ai fait une promesse à maman, moi aussi ; je lui ai juré qu’on rentrerait tous les trois à Saint-Martin. Elle a besoin de nous ; même si Auguste-César a fui, elle sait que nous sommes là et c’est tout ce qui compte. »

Il était rare que son frère l’appelle Thomas, releva-t-il silencieusement avec joie. Cette soirée les avait vraiment rapprochés, ils n’avaient jamais parlé comme ça. Le soleil s’était couché ; ils se levèrent pour rejoindre leur père, en grande conversation avec Arambide, le chef. Jean-Thomas se sentait heureux ; il avait l’impression d’enfin trouver sa place dans cette famille où il était le plus jeune.

« C’est le bon moment pour parler de la lettre à père, tu ne penses pas ? suggéra-t-il. »

Le visage de Victorin se ferma.

« Je pensais avoir été clair hier, pourtant. Ce n’est pas le moment. La marche l’a fatigué, il n’est plus tout jeune. Il avait mal à la jambe ce matin. Nous aurons tout le loisir d’en parler, quand nous serons revenus à la maison. D’abord, le temps du combat, celui des conciliabules vient après. Il ne faut pas tout mélanger. »

Victorin s’éloigna. Il rejoignit les chefs qui conversaient entre eux. Jean-Thomas en était sûr maintenant : un jour, Victorin serait le patriarche. Il cheminait sur les pas de son père, son héros.

 

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Yannick
Posté le 01/09/2021
C’est un chapitre où les personnages se dévoilent petit à petit, on comprend mieux les liens familiaux et les rancunes. La comparaison entre les troupes d’insurgés qui grandissent et une rivière qui grossit est très réussie.

Il y a plusieurs choix de ponctuation qui, à mon sens, perturbent un peu la lecture. J’en note quelques-uns.

Par exemple, les dialogues devraient commencer par un tiret, pas par un guillemet. Ce dernier laisse penser à une réflexion intérieure et non à une conversation entre plusieurs personnes (« Il ne fallait pas reprendre de la prune ; « Il est en bonne santé). Il y a au contraire d’autres passages qui sont des pensées intérieures et qui mériteraient des guillemets.

Certaines phrases sont coupées par de (trop) nombreuses virgules (parfois entre le sujet et le verbe).
- Combien de fois, se sont-ils disputés, le père et lui, à ce sujet !
- Père, n’a jamais accepté, il ne l’acceptera jamais.
- Tous n’étaient pas athées, loin de là, seulement, le Christ des paysans n’était pas le même que celui des capelans.
- Le gel, la pluie, il s’était juré de ne plus jamais, vivre cela.
D’autres phrases en manquent (au lieu du point) :
- Malgré les draps les couvertures et les toiles cirées que le prêtre avait pu trouver. Le froid dur à supporter dans cette vaste salle mal isolée les empêcha de dormir.
- etc.

Je crois que le simple fait de revoir un peu cette ponctuation rendrait la lecture plus fluide.
Etienne Ycart
Posté le 01/09/2021
Oh merci Yannick de ta fidélité!
et de tes remarques toujours pertinentes.
Oui je verrais ce qui ne va pas dans la ponctuation
merci de me le signaler.
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