Chapitre 4

Notes de l’auteur : Avec un peu de retard, le chapitre de cette quinzaine !
Les chiffres inclus dans le chapitre renvoient à des notes en bas de page.

Face n°9 de l’icosaèdre, japonaise – Domaine Sawada
Année 2012, Terre, Monde 4 / Année 2512, 4e Platefrome

 

Aux petites heures de l’aube, Ken et Nanami attendaient l’Héritier Sawada sous un parapet, la bulle flottant à leurs côtés. Ils laissèrent Niko monter en premier avant de le suivre à l'intérieur.

 

- Plusieurs demandes du côté des Arbitreurs nous sont remontées. Apparemment quelques uns de leurs bureaux de change auraient été pillé dans la nuit. J'ai suggéré un bref détour ce matin avant vos rendez-vous.

- La police a lancé une enquête ?

- Voyez.

 

Nanami s’installa aux côtés de son patron et lui passa sa tablette, résumant rapidement l’état des opérations tandis que Ken dirigeait la bulle jusqu’à la falaise pour plonger dans la cité. Les lumières des affichages publicitaires et des cours d’eau rebondissaient sur le lustre végétal de la bulle sans distraire les trois hommes dans leur travail. La branche légale demandait autant si ce n’est plus de travail que le côté plus effacé des affaires Sawada : les tentatives d’arnaques ou les retraits de payements étaient encore trop nombreux. Niko avait beau avoir une batterie de comptables et de juristes sous ses ordres, il restait encore beaucoup d’affaires délicates impossibles à déléguer sans offenser une partie dans le jeu des relations politiques. Dans certains cas, il lui suffisait de paraître pour que l’autre s’incline et signe, dans d’autres, il lui fallait se salir les mains. Les pires cependant étaient les rendez-vous où l’intimidation ne pouvait jouer aucun rôle et où tout reposait sur pots-de-vin, bons mots et jeux d’esprit. Après quelques cuisantes humiliations, le jeune héritier avait affiné son discours et l’appréhension s’était estompée.

 

- Niko….

 

Il releva la tête de sa tablette pour voir Ken au téléphone, une grimace accrochée au visage. Le garde mima une longue chevelure et un air précieux avant de grimacer à nouveau. L’héritier plissa les yeux avant de faire un signe et récupérer le combiné. Son visage se ferma à l’écoute du rapport et il raccrocha. Ken se pencha pour récupérer son téléphone.

 

- A l’Antre, chef ?

- A l’Antre. Nagasaki nous y attend. Annulez mes autres déplacements

 

Le prénom avait raclé la gorge de Niko. Il attrapa du S’raï pour se rincer la bouche et abandonna sa tablette sur le côté : le légal venait de céder sa place aux soucis d’après-guerre. La bulle rebroussa chemin sous l’impulsion de Ken et ils gravirent la falaise par l’autre côté de la cascade pour se rendre à l’opposé du domaine Sawada. Il ne fallut pas longtemps aux plaines enneigées pour céder leur place à une forêt dense et un barrage d’énergie. L’Antre des Roses se payait le luxe de nourrir deux Elémentaux, un d’eau et un d’air, en échange d’une garde féroce et impénétrable. Impossible de pénétrer le champ de protection sans auparavant changer de véhicule. L’Héritier Sawada salua les gardes envoyés pour l’accueillir et laissa des instructions à ses hommes avant de se hisser dans un des traîneaux. Nanami s’interposa pour récupérer une mince couverture et la poser sur les jambes de son patron.

 

- Vous allez à l’Opéra ce soir.

 

Inutile d’abuser de ses pouvoirs pour garder ses habits au sec. Le jeune homme hocha rapidement la tête avant de faire un signe au maître-chien et de s’enfoncer dans la forêt. Il ferma les yeux : le trajet lui était familier et il saurait se réveiller juste avant leur arrivée. Un virage à gauche plus appuyé que les autres annonçait un freinage imminent devant l’entrée imposante du bâtiment principal. Le traîneau avait grimpé les nombreux lacets menant au plus haut des pics du domaine. L’Antre des Roses s’étalait dans toute sa splendeur tout autour d’eux, silencieux, sa façade traditionnelle le toisant de la hauteur de ses nombreux étages. Le petit matin verrait les servants s’agiter à préparer repas, bains et chambres, mais pour l’instant, une atmosphère froide et surréelle entourait les bois cirés. Les derniers clients avaient dû s’endormir à l’abri des coursives traditionnelles, chaudement installés sous des couvertures aux tissus précieux ou entourés de braseros entretenus par des Boutons de garde. Les titres des servants étaient aussi particuliers que l’endroit : les Branches, les Roses, les Boutons , et enfin, la Prima Rosa, la position suprême, précédée seulement de celle du maître des lieux. Les Roses se succédaient en dessous, hommes ou femmes, jugés selon les faveurs des puissants et l’argent ramené à l’Antre. Les Branches et les Ronces formaient la majorité de la population des lieux en rassemblant le corps domestique et les gardes. Certains veillaient à l’éducation des Boutons, les enfants ayant été choisi pour faire un apprentissage à l’Antre.

 

De petites cloches décoratives sonnèrent, agitées par une brise glaciale. Niko sortit du traîneau d’un mouvement souple. La lumière des lampions rouges se reflétaient sur la neige et le bois, capturant l’attention : le propriétaire avait tenu à instaurer un lieu hors temps. La modernité nécessaire pour faire tourner ce gigantesque lupanar avait été soigneusement dissimulée et garantissait aux seigneurs un lieu de vices sécurisé et confortable. 

 

-  Jeune maître. 

 

Les gardes s’inclinèrent devant lui avant de s’écarter, rabattant les portes coulissantes. L’Héritier Sawada hocha la tête et s’avança, passant les panneaux de papier huilé qui formaient le sas d’entrée. Le parquet craqua et gémit sous ses pieds alors qu’il ignorait le salon permettant de se déchausser et continuait tout droit, traversant le bâtiment jusqu’à arriver à une chambre sans issue apparente, gardée par d’autres Ronces musclées. Niko leur présenta un sceau gravé qu’ils saisirent à deux mains avant de l’enfoncer dans le mur. Un léger chuintement et ce dernier disparut, laissant sa place à un enchaînement de voiles transparents. Une ravissante femme à la chevelure corbeau, relâchée sur une épaule, l’y attendait. Niko pinça des lèvres et se nota de féliciter Ken : son imitation était plus vraie que nature.

 

- Sawada-dono.

- -sama. Mon père est encore parmi nous.

 

Sa voix était aussi sèche que l’air. La courtisane ne se démonta pas et s’inclina légèrement pour s’excuser avant de lui ouvrir les tissus, aidée par une servante pré-pubère au visage dissimulé derrière un masque. Niko franchit la séparation et suivit la Rose jusqu’à une volée de marches s’enfonçant sous terre. Un lourd parfum hors de prix suivait Nagasaki. Elle avait dû s’asperger généreusement sans se rendre compte que ses fantaisies viciaient l’air. La tenue de la prostituée suivait la même ligne extravagante : des tissus précieux brodés entremêlés de parures au prix approchant le PIB d’un petit pays. Elle s’arrêta à quelques pas de l’escalier pour indiquer une porte sur le côté, bloquant l’accès à l’étage inférieur.

 

- Sawada-sama. Kiyoshi-sama vous souhaite la bienvenue. Un thé a été servi dans le petit pavillon.

- Pas besoin. Je suis là pour une inspection, pas une visite de courtoisie.

-  Si tôt le matin, vous devez être épuisé, reposez-vous un instant.

- Dites à ce renard de venir m’accueillir lui-même si sa Prima Rosa est indisponible la prochaine fois au lieu de m’envoyer une courtisane de deuxième rang. Je descends.

 

Nagasaki s’inclina gracieusement, le visage légèrement crispé au plus grand plaisir de Niko. Il ne l’appréciait pas : la garce était l’une des raisons principales de la dépression de la Prima Rosa. Négligeant la politesse, il se détourna et descendit rapidement l’escalier menant aux sous-sols de l’Antre. Ses pas s’accélérèrent et il dut bientôt se forcer à ne pas courir. Lui envoyer Nagasaki pour le retarder…est-ce que Kiyoshi entendait le rouler ? Les mesures concernant le commerce des enfants venaient de passer et il avait compté sur les liens qui liaient l’Antre aux Sawada pour garantir qu’au moins ce lieu-ci appliquerait les lois. Qu’importe que beaucoup apprécient la compagnie d’adolescents, son parrain était assez puissant pour ne pas avoir à se soucier de la colère d’autrui. N’avait-il pas prévu d’ouvrir une école d’apprentissage ? Devenir une parfaite Rose demandait des années d’une éducation hors de prix et les enfants venaient d’eux-mêmes se jeter aux portes de l’Antre.

 

Des Branches chargées de corps mous à débarrasser ou examiner passaient à ses côtés en s’inclinant du mieux qu’ils pouvaient. Niko les ignorait et remontait le flux, l’esprit occupé à se souvenir des divers rapports sur les cargaisons d’enfants. Son parrain allait probablement encore chercher à s’amuser de lui. Il s’arrêta à l’entrée de la salle d’exposition, le temps de s’adapter à la lumière, et se composa une expression neutre avant de franchir les portes laissées grandes ouvertes et de se diriger vers la voix forte et claire au centre de la salle. L’éclairage médical frappait durement des peaux aux teints différents, alignées sur son passage, et soulignait de longues traînées rouges et noires au sol. L’Héritier fit de son mieux pour épargner ses chaussures en rejoignant le maître des lieux.

 

- Mon neveu ! Enfin ! Nous t’attendions !

 

Le patron de l’Antre trônait au centre du couloir principal, les bras grands ouverts envers son filleul adoptif. Le Sawada ne tenta même pas de corriger la dénomination : il avait l’habitude depuis dix ans. Il se hâta de rejoindre Kiyoshi et s’inclina très légèrement, élevant une main par respect pour son aîné. Ce dernier posa la sienne sur l’avant-bras du plus jeune pour l’attirer plus près de lui. Une bouffée de parfum musqué chassa la puanteur des lieux. Niko plissa le nez et se libéra pour s’écarter. Il n’était pas d’humeur à subir les flirts de son parrain.

 

- Et bien. Ton humeur ne s’améliore pas.

- C’est une mission officielle, parrain. Je viens inspecter tes marchandises.

- Quel ennui. Inspectons, inspectons.

 

Le chef des lieux fit un signe et l’un de ses subalternes s’inclina avant de les emmener dans une section, au début d’une colonne. Niko récupéra la liste tendue et s’appliqua la comparer avec les informations reçues par différentes sources tout en écoutant son parrain d’une oreille. En temps normal, il aurait invoqué Kuro pour s’occuper de travail de vérification, mais la veille de Kenji et Jun demandait déjà assez d’énergie à son démon sans lui ajouter l’ennui de ce genre de tâches.

 

- Comment se porte ton père ? Il se remet ?

- A merveille.

 

L’Héritier redressa le nez de sa liste et lança un regard noir à Kiyoshi avant de pointer une ligne du doigt.

 

- Celui-ci. Vous l’avez marqué en rouge, pourquoi ?

- Laisse-moi voir….son contrat de vente n’était pas en ordre. Je l’ai transmis à Nagasaki, elle l’enverra chez tes hommes plus tard avec le reste des mineurs, protégés, et autres privilégiés.

Niko hocha distraitement la tête et suivit son parrain au travers des rangs. Vérifier contrats et visages dans la même foulée était acrobatique et le forçait à aller au plus rapide et faire confiance aux annotations visibles sur les listes. Il ne s’arrêtait que lorsque son regard capturait un corps étrangement jeune, mais même là, difficile de se faire une opinion vu les diversités en population de Torii. Certains métissés semblaient avoir à peine la dizaine alors que leurs contrats les révélaient bien plus âgés que le Sawada. Il y avait de quoi se perdre. Niko s’aidait de signes distinctifs : la grandeur des mâchoires relativement au corps, la marque d’une puberté achevée, des cornes, présentes ou non. Il vérifiait la présence d’anneaux de pouvoir sur une jeune Sythe quand une échauffourée éclata quelques pas en arrière. Une gamine s’était laissée tomber de la civière l’emmenant vers l’extérieur et tentait maladroitement de se relever. Branches et Ronces se précipitèrent autour d’elle pour l’aider et la retenir. Le jeune mafieux allait détourner le regard quand, terrifiée, l’enfant se résolut à hurler le nom de son ancien chef :

- Tora !

 

Niko fronça les sourcils et parcouru les quelques mètres le séparant de la porte en de grandes enjambées. Kiyoshi le suivit à un rythme plus mesuré, curieux de comprendre l’origine de toute cette agitation. D’un geste discret, il fit signe à ses hommes de laisser l’héritier passer et s’approcha juste à temps pour le voir dégager l’épaule de la petite.

 

- Niko, voyons. Tu terrifies cette enfant. Il y a des pièces bien plus appétissantes aux étages supérieurs.

- Tu fais capturer les membres de Juyon ?- Seulement une fois la vingtaine atteinte.

 

Sa voix amusée contredisait le plissement de ses yeux. Le tatouage du gang mordait la peau de l’épaule découverte. Kiyoshi récupéra la liste des mains de Niko et se fit indiquer le nom de la gamine, notant mentalement le nom du fournisseur et le prix payé. Des têtes allaient tomber.

 

- Emmenez-la se faire soigner avant de la renvoyer à Torii. Tora1, huh ? C’était ton nom de gang à l’époque ?

 

Le mafieux ignora la moquerie, occupé à rassurer la petite sœur en face de lui avant de la laisser aux mains des Branches.

 

- Ils vont te demander un dédommagement.

 

Le maître de l’Antre froissa son nez. Il voyait déjà les culottes-courtes frapper aux portes du domaine. Un léger frisson remonta le long de sa colonne à l’idée de morveux aux bâtons longs traversant les multiples pavillons à sa poursuite. Sans répondre, il attira Niko à la suite de l’inspection, liquidant le reste des marchandises avant de l’inviter à monter dans son bureau.

 

- Je préfère traiter directement avec toi, cher Tora.

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1Tigre en japonais

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