Chapitre 4

Par Flammy

Une fois ma lame couverte du sang de Lumi, la rencontre se finit.

 

Pour ne pas éveiller les soupçons, il doit rentrer chez lui au plus vite. Même parmi les Palladiums, la vérité reste cachée, pour préserver les apparences à tout prix. D’après Érika, on aura l’occasion de parler plus et d’apprendre à se connaître plus tard. Faut pas m’inquiéter selon elle. J’ai gardé mon ricanement pour moi. Si on réussit à s’échanger deux mots, ça sera déjà pas mal.

 

Le retour au repaire des novices s’effectue dans une ambiance étrange. J'annonce que j'ai fait une intoxication alimentaire. Des rumeurs courent comme quoi quelqu’un a essayé de m’empoisonner. Trop douée, pas assez agréable, y a des dizaines de raisons différentes, choisissez votre préférée. J’ai récupéré mes rares affaires et j’ai suivi Nick, censé m’escorter. Je n’attends même pas la cérémonie de fin de noviciat de demain, je suis tout de suite transférée dans un autre repaire, celui pour les Tantos, officiellement les futurs cadres de la mafia, officieusement des jeunes Lames de Sang en Tandem avec un Palladium.

 

Je n’arrive pas encore à tout assimiler. Trop de nouvelles aberrantes en peu de temps, aussi je suis juste le mouvement sans parler. Le destin me remet sur la route de Lumi et, cette fois-ci, c’est pour le reste de nos vies. Je sais pas quoi en penser.

 

Pendant notre courte sortie pour changer de locaux, je sens les brumes mécontentes de ce nouveau Lien. J’ai pas le temps de m’y attarder et de les sonder plus, Nick presse le rythme au maximum, mal à l’aise au milieu des misturs, particulièrement denses ce jour-là. On parvient dans un coin du premier niveau que j’ai exploré plusieurs fois, sans y dénicher rien de bien intéressant. Quelques minutes plus tard, une porte dérobée se dévoile. Bon. J’ai encore pas mal de choses à apprendre.

 

Je pénètre à peine à l’intérieur que, déjà, des Tantos sortent dans le couloir pour me regarder passer en murmurant. Certains font des paris par rapport à quelle stèle j’ai été liée, sans que je comprenne à quoi ils font référence. D’autres me demandent parmi combien de candidats j’ai été sélectionnée par mon Palladium et pourquoi il m’a pris moi et pas un autre. Comment dire que dans notre Tandem, personne n’a eu le choix ? Enfin, je ne crois pas. J’étais la seule Lame de Sang amenée sur place et, vu le comportement de Lumi, je l’imagine mal avoir manifesté le moindre intérêt envers moi. D’après ce que j’ai compris, lui aussi pionçait. D’un claquement de langue énervé, Nick les disperse. Est-ce que je peux espérer me reposer au calme ?

 

J’ai l’habitude des bavardages sur mon compte, mais je pensais quand même grappiller quelques jours de tranquillité. Même pas. C’est pas normal de parvenir à utiliser la mistergie sans entraînement, sans Tandem avec un Palladium. Ah bah désolée, prévenez-moi la prochaine fois qu’un truc est impossible, je ferai un effort, promis. Qu’est-ce qu’ils me gonflent putain. J’espérais qu’ils seraient moins cons que les novices, mais c’est une déception.

 

J’ai le droit à un tour rapide des lieux, mais les plans sont identiques à mon ancien chez moi. Je récupère une chambre individuelle, grand luxe, quelques indications de base et Nick m’abandonne sans un mot superflu. Les prochaines instructions viendront par la montre, il suffit d’attendre. Devant le miroir, je fixe mes yeux, qui ont retrouvé leur couleur naturelle. Un léger sourire étire mes lèvres.

 

Je commence enfin à apprendre ce que je voulais savoir.

 

~0~

 

J’ai passé plusieurs jours enfermée dans la base, à m’entraîner physiquement. Vu mon affinité un peu trop grande pour les brumes et la mistergie, je suis privée de sortie. Trop dangereux. Mais aujourd’hui, les choses commencent à bouger. Lumi daigne m’accorder un peu de son temps et la première vraie rencontre entre nous est programmée. Comme si je n’avais pas eu assez d’un mariage arrangé dans ma vie. Enfin, dans mon ancienne vie.

 

Avant de partir, un Tachi m’indique d'enfiler la même combinaison gris clair que la sienne, plus discrète que ma tenue habituelle, et de laisser la cape noire au repaire. Je m’exécute sans un mot, sans trop comprendre. Pendant mon noviciat, on m’a toujours ordonné de sortir avec la cape, l’un des symboles des Lames de Sang. Ne pas la mettre, ça aurait été comme oublier les lentilles rouges, j’aurai été tabassée pour ça. Là… Le Tachi lit les questions dans mon regard :

 

— La cape, c’est pour le décorum, pour les missions liées à la mafia. Pour tout ce qui concerne les Palladiums, il faut rester discret. Vois ça comme un moyen d’acheter notre tranquillité pour les moments vraiment importants. Si les habitants ne savent pas ce qu’ils doivent chercher, il n’y a aucune chance pour qu’ils nous trouvent.

 

Je hoche la tête. Plus j’en apprends sur les Lames de Sang et plus je découvre leur double visage. Je suis le Tachi jusqu’au lieu de rendez-vous. On enchaîne les câbles ascenseurs sans jamais grimper à la force du grappin. Je comprends vite pourquoi. Notre objectif est carrément le sommet de la ville. Même avec la méthode de facilité, il nous faut plusieurs heures pour atteindre notre but, l’un des derniers étages d’une tour qui doit appartenir à la famille Asuka. Ce soir-là, les moyas sont opaques en hauteur, ce qui empêche de distinguer le ciel. J’ose pas le montrer, mais ça me rassure. Le vide du haut, très peu pour moi. Après une escalade rapide d’un pan de mur, on atterrit sur un balcon et le Tachi m’abandonne là, remplacé par Érika. C’est la première fois que je la vois sans sa cape, elle aussi habillée avec une combinaison claire.

 

— Histoire d’être certain que tu ne l’étripes pas. Cela serait… embêtant.

 

Je lui lance un regard noir. Je sais que j’ai mauvais caractère et que j’ai passé la plupart de mon noviciat à être fuie comme les misturs, mais je me tiens pour une mission putain ! Un rire lui échappe. Bien sûr qu’elle se fout de ma gueule. Elle doit surtout être présente pour nous expliquer ce qu’on doit faire. On m’a bien fait comprendre qu’un nouvel entraînement commence, bien plus dur que le premier.

 

À l’intérieur, Lumi nous attend. Il est installé dans un canapé moelleux, les jambes délicatement croisées et un petit four enserré entre ses doigts manucurés. Il continue de pianoter sur son téléphone, nous ignore et ne nous accorde même pas un regard. Érika se rapproche sans une hésitation, pas le moins du monde perturbée par le faste du lieu.

 

J’ai beau ne pas y connaître grand-chose, je vois bien que chaque meuble a été fabriqué avec le plus grand soin et les matériaux les plus exotiques. Pas besoin d’étaler sa richesse avec une liasse de billets, un coussin en soie ou une peau de bête comme tapis suffisent largement. Les animaux sont assez rarissimes pour que j’en ai jamais rencontré, alors ça… J’approcherai bien pour toucher par curiosité, mais je me réfrène. Il faut donner la meilleure image de moi, pas juste celle d’un quidam des niveaux inférieurs émerveillé par le premier bidule hors du commun.

 

Érika se racle la gorge et Lumi daigne enfin nous accorder un regard. D’un mouvement probablement répété des centaines de fois, il repousse sur le côté une mèche d’un blond doré qui tombe devant l’un de ses yeux. Ça me rappelle Glenn, mais sans les cicatrices et avec en prime un charme froid et une beauté insolente.

 

— Eh bien, ce n’est pas trop tôt, j’ai failli attendre. Avez-vous la moindre idée d’à quel point mon emploi du temps est chargé ? Je vous prierais d’y accorder plus d’attention à l'avenir.

 

Ok. Je ne pensais pas ça possible, mais j’ai déniché plus con que Lurex. Érika ne se laisse pas troubler, elle esquisse une sorte de révérence outrancière avant de prendre la parole d’une voix étrange, mélange d’intonations mielleuses et sarcastiques.

 

— Si tel est le cas, nous pouvons aller trouver un autre Palladium plus disponible pour Ari. Je comprends que de telles responsabilités et… secrets ne soient pas pour les épaules de tout le monde. Tout peut s’arrêter et disparaître comme s’il ne s’agissait que d’une moya trop légère.

 

Lumi se fige. Il se mord l’intérieur de la joue, retenant une réplique cinglante. Il va falloir qu’il apprenne très vite à ne pas contrarier Érika, même moi je m’y suis cassée les dents. Après un silence pesant, il prend enfin la peine de nous inviter à nous asseoir. Érika s’exécute, totalement à l’aise et à sa place dans un milieu aussi riche. Moi je n’ose pas trop. Je vais salir les fauteuils là, autant rester debout. Et puis… Ça sera plus rapide pour le cogner si l’envie devient trop forte.

 

— Vu que votre rencontre a été un peu… précipitée, nous sommes ici pour recommencer les choses de manière plus classique et que vous fassiez connaissance. C’est important que vous vous entendiez bien.

 

La menace sous-jacente dans sa dernière phrase est limpide. On a pas le choix, il faut y mettre de la bonne volonté, sinon ça va faire mal. Lumi ne saisit pas la subtilité et fout directement les pieds dans le plat. Bravo blondinet.

 

— Permettez-moi de vous interrompre, coupe-t-il. J’ai eu l’occasion de discuter avec des Palladiums… bien informés et ils m’ont indiqué que, normalement, nous sélectionnons notre Lame de Sang parmi plusieurs candidats. Pour moi plus que tout autre, j’aurai cru que…

— Je t’arrête tout de suite. Tu devrais t’estimer heureux d’être en Tandem avec Ari. Ça arrive pas souvent des gamins avec une telle affinité pour les brumes, c’est plutôt toi qui es à la traîne entre vous deux.

 

Je ne sais pas quoi répondre, mal à l’aise. Même si je ne me fais pas d’illusion sur mes capacités, c’est très rare les compliments de la part des Nodachis, surtout Érika. C’est même la première fois.

 

— Si t’espérais un petit chien obéissant, ce n’est pas le but du Tandem.

 

Un tic agite la commissure des lèvres de Lumi. Il ne doit pas avoir l’habitude qu’on lui réponde aussi durement, pov’ bichon. Le temps de se recomposer un visage impassible, il adresse un signe de main à Érika.

 

— Reprenez, je vous prie.

— Comme je vous l’ai déjà expliqué, la lutte contre les Yokais repose sur la coopération entre une Lame de Sang, qui peut utiliser la mistergie pour combattre, et un Palladium qui peut purifier la Corruption. Il vous faudra des années avant d’espérer envisager un affrontement contre un Yokai, même mineur. L’entraînement est long et difficile, tout le monde n’y parvient pas. J’attends donc la plus grande implication de la part de vous deux.

 

Dans un ensemble aussi parfait qu’accidentel, on hoche la tête avec Lumi. Les choses sérieuses commencent enfin. Si ça me permet d’en savoir plus, je peux supporter n’importe qui.

 

— Vos enseignements comprendront plusieurs parties. Ari, il faut que tu apprennes à aspirer de la mistergie, mais tu devras patienter avant de t'y mettre réellement : si Lumi n’est pas capable de te purifier, tu te tueras juste. Lumi, c’est toi qui as le plus de retard, donc j’espère que tu pourras adapter ton emploi du temps, raille-t-elle. Le plus simple pour commencer, c’est que tu t’entraînes sur Ari. Le Lien de Tandem t’aidera et la proximité physique entre vous deux aussi, tu devras donc venir régulièrement ici, ajoute-t-elle en me regardant.

 

Si je dois me taper les allers-retours tous les jours, ça va pas être triste, mais bon, pour le moment, c’est la seule chose que je puisse faire sans que ça tourne au suicide. Au moins je pourrai m’entraîner à grimper. La précision sur la proximité physique ne me plaît pas trop, mais je suppose que j’ai pas le choix. Je peux pas râler, c’est pareil pour moi : je suis beaucoup plus sensible aux brumes quand j’en suis proche.

 

— Autre point que vous travaillerez, c’est la préparation du sabre. Ari, reste vraiment toujours avec et ne le perds pas. On ne peut pas lutter contre les Yokais avec n’importe quelle arme et il faut la rendre efficace. Cela prend énormément de temps, il serait donc bien vu qu’on ne doive pas recommencer de zéro en plein milieu.

 

Je caresse le fourreau accroché à ma ceinture. Depuis des années, j’ai l’habitude de vivre avec une lame. Certes, elle a changé, mais j’ai pas perdu la sensation étrange de me sentir nue et démunie les rares moments où je dois la quitter. Même aux toilettes je la garde avec moi. Mes instructeurs avaient parfois la drôle de passion d’essayer de me la voler dans les situations les plus farfelues possibles. Je comprends mieux pourquoi.

 

— Pour que la lame soit efficace, continue Érika, il faut qu’elle ait été imbibée à de très très très nombreuses reprises avec le sang du Palladium du Tandem, ici Lumi. Je vous conseille fortement de vous y mettre au plus vite. Même au rythme le plus optimal, cela nécessite une dizaine d’années avant de terminer.

 

Je fronce les sourcils. Je me rappelle au moment de la cérémonie du Lien, lorsque Lumi s’est largement ouvert la paume pour saigner assez pour recouvrir le métal. Il va vraiment devoir faire ça genre toutes les semaines pendant dix ans ? C’est pas que je l’apprécie, mais j’ose pas imaginer l’état de ses mains à la fin du processus. En un regard, Lumi paraît comprendre ce à quoi je pense et il m’adresse un sourire goguenard. Il saisit un sac réfrigéré à ses côtés, en sort une poche de sang et me la lance.

 

— J’accepte de me mutiler une fois pour le décorum et la tradition, pas plus. À partir de maintenant, mes dons de sang se dérouleront de manière moins barbare. Vous serez bien capables de vous débrouiller seules avec cela.

 

J’attrape par réflexe le sachet en plastique, rempli de liquide rouge. Il me prend pour quoi là, sa boniche ? Certes, il s’agit de mon arme et quelques minutes plus tôt, j’aurais hurlé à l’idée qu’il la touche. Mais son comportement m’exaspère. Aussi sec, je lui renvoie son colis.

 

— T’es pas capable de faire grand-chose, tu vas peut-être pas non plus me refiler les rares trucs que tu peux faire tout seul.

 

Il tique devant le tutoiement. Il aime pas ça, mais il a intérêt de s’y habituer le blondinet, parce que bon, je me retiens déjà pour être polie. Sans rien ajouter, il me relance la poche et elle effectue plusieurs aller-retour dans le silence du salon. Érika nous observe un moment, espérant qu’on se raisonne nous même, mais, au contraire, l’énervement gonfle de plus en plus. Elle se dresse d’un coup entre nous deux et attrape l’objet de la discorde.

 

— Mais vous allez arrêter, oui ?! hurle-t-elle, exaspérée. Vous avez quel âge putain ?! On m’avait prévenue que ça serait compliqué, mais je ne pensais pas devoir gérer des batailles de maternelles !

 

Je me sens honteuse d’un coup. Mes épaules s’affaissent un peu et je détourne le regard. Lumi vaut pas mieux.

 

— Le dernier point, le plus important et le plus dur pour vous, c’est d’apprendre à vous connaître, à travailler ensemble et à vous faire confiance. Si vous n’y parvenez pas, ça ne servira même pas de tenter votre chance contre un Yokai, vous vous ferez buter. Est-ce clair ?

 

Je réponds pas. J’ai pas envie de faire des efforts pour Lumi.

 

— Est-ce clair ? insiste-t-elle, un voile de menace dans la voix.

 

Je hoche la tête. Peut-être que lutter contre les Yokais est plus compliqué que ce que je pensais.

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