Chapitre 4

Par Flammy

Il fait nuit.

 

Une sirène hurle au loin. La plupart des projecteurs des alentours sont éteints ou détruits. Les seules traces de lumières proviennent des brumes elles-mêmes, scintillantes. Elles sont légèrement teintées de rouge. Je sais pas si c’est à cause des flammes, des gyrophares ou du liquide qui détrempe le sol, entre les personnes allongées par terre. Les volutes s’insinuent partout, parfaitement opaques, et pourtant, je trouve qu’il fait plus clair qu’en journée, que la visibilité est meilleure.

 

Tout est tellement incroyablement grand et beau. J’ai jamais été dehors comme ça, au milieu des brumes, en pleine nuit. C'est féerique, comme dans les histoires qu’on m’a racontées le soir, quand je parvenais pas à dormir. C’est ça le paradis ?

 

Je cours à en perdre le souffle, sans aucun but, pour découvrir plus, pour continuer de m’émerveiller. Je croise personne de debout, mais ça m’inquiète pas. C’est toujours plus rassurant quand les adultes sont pas là. Les brumes dansent autour de moi, brillantes et taquines. Les meilleures amies dont on peut rêver. C’est juste incroyable. Tout est incroyable. J’ai envie de rire et de jouer dans les volutes blanches sans me poser de questions. Tout est teinté de rouge, c’est joli. C’est tellement grisant.

 

Les cris, les bruits d’explosions et de chocs, les débris qui tombent autour de moi… Je les remarque même pas. Une tour gigantesque s’effondre sur elle-même. C’est presque beau. Y a des gens qui sont allongés par terre et qui bougent pas. Je comprends pas trop. Moi je continue de vadrouiller, heureuse comme jamais. Et d’un coup… D’un coup, le voile se déchire.

 

J’ai super froid. Je claque des dents, hébétée, et je détaille autour de moi. Je reconnais rien. Je sais pas où je suis. Je commence immédiatement à paniquer. Je crois qu’il y a des flammes au loin, derrière les brumes. Y a des décombres, y a une tour un peu plus loin qui termine de s’effondrer et qui entraîne des routes, des chemins suspendus. On dirait presque que c’est au ralenti, pourtant le vacarme m'assourdit, m’affole encore plus. Un vent de poussières parvient jusqu’à moi et me fait tousser. Mes yeux piquent, ma gorge me fait mal.

 

Les brumes sont excitées et agitées, elles ne sont plus dansantes et merveilleuses, elles ressemblent juste à des monstres filiformes, prêts à m’attaquer. Je pousse un cri, effrayée. Tout de suite, les volutes se resserrent autour de moi, attirées par la peur. Je tente de partir en courant, mais je sens que quelque chose me retient. Devant moi, il y a une barrière invisible qui m’empêche de me sauver. J’essaie de taper dessus pour m’enfuir, sans succès.

 

Alors que je panique de plus en plus… Je la remarque enfin.

 

La forme gigantesque, constituée de brumes, qui s’élève plus loin devant moi. Le Yokai. Il était là depuis le début. C’est… C’est lui qui a détruit la tour qui s’est effondrée. Il se débat contre un ennemi invisible, continue de massacrer tous les bâtiments qui l’entourent. Il est sans réels contours, sans vraie consistance. Il est impossible à différencier des autres brumes et pourtant… Je sais que c’est lui.

 

Qu’est-ce qui se passe ?!

 

Je pousse un nouveau cri, terrifiée. Malheureusement, j’ai attiré son attention. Je crois qu’il se rapproche de moi. J’essaie de m'éloigner, mais encore une fois, une barrière m’en empêche. Au loin, j’ai l’impression qu’on appelle mon nom, mais c’est indistinct, étrange, je ne le reconnais pas vraiment.

 

Alors que le monstre est quasiment sur moi, une petite forme grise vient le percuter à toute vitesse. Le géant vacille, une vapeur bizarre gicle, la… la mouche repart à l’attaque, l’assaille sans cesse. A… Ari… Ce… Ce n’est pas une mouche… C’est un adulte, avec… avec un sabre. Le Yokai semble souffrir ? C-Comment c’est possible ? Des yeux rouges, une chevelure blanche. Une… Une Lame de Sang ?

 

Ariane.

 

Captivée, la peur envolée, j’essaie de m’approcher. Il faut que je m’approche, c’est important. Je sais pas pourquoi mais je dois y aller. Une voix m’appelle au loin. Je crois que je la connais, mais là… Ça me dit rien. Je force sur la paroi invisible, et j’ai l’impression que quelque chose se débloque enfin et que je peux avancer. J’hésite. Est-ce que c’est vraiment une bonne idée ? Le combat semble de plus en plus violent.

 

Mais… Mais c’est important, non ? Je…

 

Ariane !

 

Le hurlement juste derrière moi me fait sursauter. Je tourne la tête, un peu perdue. Je me retrouve dans ma chambre, Glenn est là, il me serre fermement dans ses bras. Il a l’air terrifié, je capte pas pourquoi. Il me soulève sans le moindre ménagement et m’éloigne de la fenêtre. Je cligne des yeux sans réaliser. J’étais… J’étais en train de m’acharner contre la vitre ? Je… J’avais presque réussi à l’ouvrir. Je…

 

Laurine entre dans la pièce, en nuisette, totalement décoiffée. Elle nous fixe sans comprendre ce que Glenn fait avec moi. Lui a du mal à organiser sa réponse, il paraît toujours terrifié et refuse de me lâcher. Plaquée contre lui, je peux discerner les cicatrices qui quadrillent sa peau.

 

— J-Je… J’ai entendu du bruit de la chambre d’Ariane. Ça s’arrêtait pas alors je suis venu voir et… elle a refait du somnambulisme ! Mais là… Elle avait presque…

 

La respiration de Glenn devient difficile et, sans même broncher, Laurine ressort et revient rapidement avec de la ventoline. Deux inhalations plus tard et Glenn se sent mieux. Dès qu’il panique, son asthme est particulièrement violent. Avec sa crise, il a enfin accepté de me lâcher. Je reste immobile à ses côtés, déboussolée. C’est pas la première fois que je bouge en dormant. Mais là…

 

À mon regard vers la fenêtre, Laurine va l’inspecter. Son visage se décompose quand elle comprend ce qui a failli se passer.

 

— La… La sécurité enfant ne fonctionne pas…

 

Après mes premières nuits agitées, Laurine a exigé d’installer un mécanisme pour être sûre d’éviter tout problème. Nathan a affirmé qu’elle s’inquiétait trop et a posé le machin à la va-vite.

 

— Je savais qu’on aurait dû faire venir quelqu’un !

 

Laurine est pas loin d’exploser, mais devant Glenn qui est toujours pas bien et moi à l’ouest, elle se force au calme. Demain matin, Nathan va prendre cher. Elle nous pousse hors de la pièce, récupère la clé sur la porte et la ferme.

 

— Allez… Allez dormir tous les deux dans la chambre de Glenn. Vous… Vous pourrez lire des histoires comme ça avant de retourner vous coucher.

 

Laurine s'oblige à sourire. J’ai pas le réflexe de l’imiter. Je laisse juste Glenn me prendre la main et je le suis sans rechigner. Des cauchemars, j’en fais quasiment toutes les nuits. Mais là…

 

Là…

 

C’était différent.

 

~0~

 

Le lendemain matin, Glenn va lui-même chercher de quoi m’habiller dans ma chambre. Il a vraiment eu peur, vu ses cernes, il a pas redormi. Laurine aussi a pas l’air bien. J’ai pas croisé Nathan, déjà parti bosser, mais on a entendu une conversation… animée qui provenait de leur chambre cette nuit.

 

Je fais comme si de rien n’était, je me contente de mon petit déjeuner et file avec Glenn vers l’école. Parfois je me dis qu’il faudrait peut-être essayer d’apaiser les choses et affirmer tout va bien. Le genre de trucs réconfortants qu’on me sort quand on apprend que je crois que j’ai pas de parents. Mais sincèrement, je vois pas trop l’intérêt. J’aime pas qu’on me remette dans la figure que j’ai des problèmes, alors je vais pas le faire avec les autres.

 

Sur le trajet, Glenn semble soucieux. Il me lâche jamais la main et me lance régulièrement des regards de travers. Il s’occupe plus de moi que son père, alors que c’est Nathan qui a reçu l’ordre de s’assurer de mon bien-être. Heureusement qu’il est là. C’est la seule personne qui me comprend j’ai l’impression, qui s’inquiète sans en faire trop. Il a saisi par exemple qu’il fallait pas reparler de cette nuit. Un type bien Glenn.

 

Y a deux mois, c’est grâce à lui que j’ai pas eu de soucis quand j’ai tabassé l’autre gamin. C’est le seul à m’avoir posé des questions, à avoir cherché une explication. Chez les policiers, ils sont restés très neutres, m’ont juste demandé de dire ce qui s'était passé. Parait que c’était pas la même quand le rouquin a raconté qu’il m’avait embrassé de force et pourquoi. Quand ses parents ont appris ça, ils ont tout de suite retiré leur plainte et présenté leurs excuses. Visiblement, on plaisante pas avec ça.

 

J’ai jamais revu l’autre idiot. Il a dû changer d’école. Pire, il a dû aller à celle du huitième niveau, une grosse honte pour sa famille. Depuis, plus personne m’embête pendant la récré. J’entends toujours parfois des rumeurs sur moi dans le préau, mais plus personne tente de m’approcher et c’est parfait. Même la maîtresse a arrêté de m’interroger tout le temps. Je pensais que ça rendrait l’école plus supportable, mais je crois que c’est pire.

 

Comme tous les jours, on doit faire un détour pour parvenir jusqu’au quartier Rosélius. Avant, un pont suspendu plus près permettait d’y aller en une dizaine de minutes, une fois sortis de l’ascenseur pour monter au neuvième niveau. Il a été détruit pendant l’attaque du Yokai et il n’a pas été reconstruit. Il y en a encore pour plusieurs mois, c’est pas du tout une priorité. Au moins, y a plus de décombres, c’est déjà ça. Et même si Glenn n’aime pas trop ça, je préfère bien le trajet long. On passe dans une zone avec beaucoup de néons, c’est joli de voir leurs couleurs se réverbérer sur les dababs[1].

 

— En rentrant ce soir, on fera un détour pour acheter une crêpe fourrée si tu veux.

 

Glenn me sourit derrière la mèche qui masque la moitié de son visage. Immédiatement, je me sens plus légère, voire même un peu excitée. C’est super bon ces trucs-là. J’ai découvert ça lors de ma première sortie avec Glenn et Laurine. Je me rappelle encore du regard surpris de Glenn. Visiblement, c’est le machin à la mode chez les jeunes, tout le monde en a déjà mangé. Laurine a mis ma « découverte » sur le dos de l’amnésie. J’ai dû en manger avant, c’est juste que je me souviens plus. Moi je suis sûre que non, mais bon, l’amnésie, c’est la réponse magique à tout, je peux pas lutter contre.

 

En tout cas, l’idée du goûter rend l’école plus supportable. J’aime vraiment pas l’école. Les rumeurs sur mes origines me crispent, j’ai toujours peur de me faire insulter, mais j’ose pas à en parler à Glenn pour pas l’énerver. Parfois aussi, les autres gamins me demandent à quoi ressemblait le Yokai. Généralement, lorsque le Yokai est évoqué, c’est que ça va bientôt déraper et que la maîtresse doit intervenir. Personne me croit quand je dis que j’ai été proche de l’attaque. Ils me traitent de menteuse. Pourtant, c’est cohérent avec ce qu’affirme l’hôpital et j’en rêve régulièrement. C’est pas pour rien, non ? J’les déteste. Ils sont juste idiots. Les maîtres aussi. J’ai parfois l’impression qu’ils interviennent que parce qu’ils sont obligés, mais qu’ils pensent pareil. Y en a un en particulier, qui a perdu son fils et sa femme pendant l’attaque, qui m’en veut ouvertement d’inventer des trucs comme ça. Du coup, je mets régulièrement du sel dans son café, il a pas encore compris d’où ça vient.

 

Alors que je traîne un peu pour retarder l’arrivée à l’école, une alarme résonne entre les routes suspendues et les éclairages publics virent du dorée au bleu clignotant. Je me fige sans trop capter ce qui se passe. Après l’étonnement, c’est la panique qui prend le dessus chez Glenn.

 

— Il… Il n’y avait pas de pluie de prévue pour aujourd’hui !

 

Je fixe les brumes au-dessus de moi. C’est la première fois que je vais voir la pluie et ça me rend curieuse. Paraît que de l’eau tombe d’en haut. J’aimerai juste attendre et observer comment ça se passe, mais Glenn commence à tirer sur ma main et à m’entraîner derrière lui le plus vite possible. C’est l’une des premières choses qu’on m’a dit avant de sortir, faut jamais rester sous la pluie, c’est dangereux. Mais si c’est que de l’eau, c’est bon, non ? J’en bois et je me lave avec. Je comprends pas la panique de Glenn ou des autres qui courent avec des cris effrayés. Normalement, on peut se réfugier dans n’importe quelle boutique. Mais là… C’est un étage d’habitation et on est trop loin de l’école.

 

Les premières gouttes commencent à tomber. On m’avait prévenue, j’avais vu des films mais… C’est juste totalement surréaliste. Elle vient d’où l’eau ? Elle apparaît de nulle part ? Elle est stockée tout en haut ? Je pensais c’était au Lac, au septième niveau. Ou alors, ce sont les aqueducs d’au-dessus qui fuient ? Malgré la course, j’essaie de fixer les tubes transparents qui serpentent un peu partout entre les routes suspendues. Avec les lumières bleues et les brumes légères, on les voit particulièrement bien. La plupart sont vides, mais certains contiennent un liquide violacé, la couleur avant filtration. Ils ont l’air en bon état, ça vient pas de là.

 

L'eau tombe de plus en plus. Glenn me dit de passer mon pull sur ma tête mais je réussis pas. Une première goutte s’écrase sur ma main et je laisse échapper un cri. Ça me brûle la peau. Il pleut de plus en plus, on arrivera pas à l’école avant d’être trempés. Une dame âgée, qui vient de rentrer dans le hall d’un immeuble luxueux, rouvre la porte et nous interpelle :

 

— Ici les enfants !

 

Immédiatement, Glenn change de direction. On est à peine à l’abri que Glenn enlève son blouson et m’aide à retirer mes vêtements humides. La dame part rapidement chez elle et revient avec des serviettes pour qu’on puisse se sécher. Ma peau me brûle et me gratte, c’est horrible. Des plaques rouges commencent à apparaître et la dame me regarde avec pitié. Maintenant qu’on est protégé de la pluie, Glenn semble juste un peu perdu.

 

— Mais… Quand est-ce que ça a été annoncée ? Je fais toujours attention au cas où et…

 

La dame l’interrompt en secouant la tête.

 

— Personne ne l’avait prévue. Ce genre d’évènements arrivaient souvent quand j’étais petite, des pluies inopinées. À une période, c’était recommandé d’avoir un parapluie sur soi, même si ce n’était pas pratique. Mais cela fait des années que…

 

Elle s’arrête quand elle me vois me gratter de plus en plus, irritée. C’est horrible. Je sais que les averses sont importantes pour les stocks en eau du Lac, mais plus jamais je veux vivre ça. Sérieux, c’est vraiment le même truc qu’on boit ?

 

— Venez chez moi en attendant que ça soit fini. Vous pourrez vous laver et vous changer, ce n’est pas bon de rester avec de l’eau de pluie sur soi. J’appellerai un taxi après.

 

Dehors, la pluie tombe dru, au point qu’on distingue rien à travers la porte. On entend juste le bruit des gouttes qui s’écrasent violemment contre le sol et les vitres qui en tremblent. Est-ce que… Est-ce qu’elles vont tenir ? La dame s’approche de moi et attrape ma main.

 

— Ne t’inquiète pas petite, à ce niveau, tout est résistant, nous n’avons rien à craindre. C’était parfois compliqué quand j’étais plus jeune, mais heureusement, nous avons fait des progrès depuis !

 

Après un dernier coup d’oeil, je me détourne pour suivre Glenn et la dame. Aller me laver là, ça me paraît très bien. Ça gratte beaucoup trop la pluie, c’est nul.

 

[1] Dabab : Brume peu dense de journée.

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AnonymeErrant
Posté le 13/01/2021
J’étais sûre d’avoir tout lu, mais non.

L’ouverture du chapitre sur les réminiscences d’Ariane est bien amené. On comprend rapidement qu’on est dans son rêve, c’est très clair. Elle gagne de plus en plus en substance, cette jeune fille. Par contre, je sais pas pourquoi, mais entre le tabassage en règle, le somnambulisme et les « crises d’angoisse », ça augure un cocktail explosif.

Je guette l’arrivée de démons, et cette mafia (au nom très sympa d’ailleurs) titille de plus en plus ma curiosité.

A l’instant ou je rédige ces lignes, chez moi, il neige, mais dans ton monde, il y a des pluies acides ? Qui a déglingué la météo ?! Plaisanterie mise à part, ça suggère que tu as bien pensé ton Univers, si même les averses on un rôle à jouer. Et ça ajoute un « pourquoi » de plus au compteur, tiens.

A bientôt pour la suite = D
Flammy
Posté le 13/01/2021
Coucou =D

Pour te donner une idée, j'essaie de poster au moins une fois toutes les semaines ^^ Techniquement, j'ai tout d'écrit et il me reste juste à corriger, mais je tente de pas noyer les gens x)

Pour le cocktail explosif, je ne vois pas du tout ce que tu veux dire :p Ariane est une élève parfaitement équilibrée qui n'a aucun soucis dans sa vie.

Pour les démons et la mafia, guette, guette :p Si ça se trouve, on les verra jamais hein ^^

Yup, dans cette version, j'ai essayé de plus détailler l'univers et, en effet, les pluies sont pas oufs x) Après, d'où ça vient, mystère :p (Mon dieu, tu dois en avoir marre de ce genre de réponse xD Mais promis, c'est pas du pifomètre, c'est réfléchi ^^)

Merci beaucoup pour ta lecture et tes retours =D
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