Chapitre 4.2: Je serai ta lame

Le paysage tournoya en une multitude de nuances écœurantes autour des cinq adolescents, et ce d’une manière si brutale que Tanguy manqua de se faire éjecter lorsque le tourbillon accéléra. De plus en plus vite. De plus en plus fort. Et au moment où Camille commença à se sentir nauséeuse, tout se stabilisa enfin. En contrebas brillaient les lumières de Piquelles et en hauteur du sentier, d’étranges bruits métalliques résonnaient sur les parois de la vallée à la lueur des étoiles. 

 

— Inare, s’exclamèrent les adolescents lorsque sa main retomba, flasque.

 

Le Sorcier cracha encore une giclée vermeille avant de s’évanouir, lové dans la fourrure de sa queue souillée. Heureusement, une touffe d’herbe émeraude l’accueillit en protectrice avisée.

 

— Merde, merde, merde ! jura Camille, qui ajusta le garrot de plus belle. Il perd trop de sang, je ne vais pas y arriver !

 

Tanguy, pâle comme la mort, s’assit, la bouche pendante, sur un rocher. Ses mains tremblaient pendant que sur son visage se reflétaient l’incompréhension et la panique. C’est là qu’Amadeus parut le remarquer pour la première fois et l’apostropha sans même réaliser l’état de choc de son ami :

 

— On n’a pas le temps de se reposer, on doit aller sauver Na !

 

Quelques sanglots de terreur percèrent dans la voix d’ordinaire assurée de Tanguy lorsqu’il tourna ses yeux exorbités vers le petit groupe.

 

— Mais… bégaya-t-il.

 

Valentine se redressa d’un bond et accrocha sa casquette à son jean pour se préparer à bouger. Malgré la pénombre de la nuit, ses pupilles étincelaient d’un indéniable éclat.

 

— Tu n’as pas entendu ? s’exclama-t-elle. On y va, et Camille aussi. On ne peut plus rien faire pour Inare à ce stade. 

 

Camille se gratta la tête, embêtée, puis rajusta ses lunettes sans se soucier des taches de sang qui maculaient son visage. Le nouveau garrot confectionné avec le pull ne serrait clairement pas assez le bras, malgré toutes les forces et la bonne volonté de l’adolescente.

 

— On a besoin de lui, dit Camille. Je ne vois pas comment on peut affronter qui que ce soit, sinon. 

 

Ils réalisèrent à ce moment qu’ils ne possédaient absolument rien pour combatte un vampire ou un Magicien, ni un Sorcier d’ailleurs. Leurs sacs étaient restés près de l’arrêt, et de toute façon, ne contenaient que des vêtements de rechange et une copie de manuscrit inutile. Le combat contre Inare leur avait confirmé voilà quelques semaines : ils ne servaient à rien face au surnaturel. 

 

— En plus, on est partis sans attendre Claude et Mehdi, fit Amadeus, agité. Et impossible de rejoindre le collège à temps, on est trop loin.

 

Tanguy lâcha un rire nerveux, un tic au visage. L’aspect lugubre de la scène attira l’attention du reste du groupe, halluciné devant la crise de nerfs du jeune footballeur. Ce dernier cessa aussitôt de ricaner lorsqu’il réalisa le silence pesant qui l’environnait, pour murmurer, sanglotant :

 

— Je ne sais pas si je rêve ou si je suis au milieu d’un cauchemar, mais j’aimerais bien sortir de là.

 

Amadeus s’approcha, touché, pour tenter d’apporter un peu de chaleur humaine au garçon tétanisé, le visage enfoui dans les mains, toujours recroquevillé sur le rocher moussu.

 

— Je vais voir si je ne trouve pas quelque chose, des bâtons ou quoique ce soit du genre, trancha Valentine, agacée par la scène pathétique. Pendant ce temps, essayez de faire reprendre conscience à Inare.

 

L’adolescente sauta souplement dans les taillis en contrebas du sentier, et très vite, la lumière de son portable disparut entre les troncs des arbustes et des sapins enténébrés qui piquetaient la montée. Sous les demandes répétées de Camille, à moitié pour l’aider, à moitié pour le tirer de sa léthargie, Tanguy vint la suppléer. La collégienne lui expliqua en quelques mots la situation, penchée sur le corps d’Inare, ce qui aggrava de plus belle la pâleur du jeune footballeur. Mais, dans le même temps, ces nouvelles informations firent naître un éclat déterminé dans ses yeux. Il aimait l’adversité et la confrontation, après tout. C’était essentiel dans son sport de prédilection. En revanche, l’idée de risquer sa peau pour la nouvelle lui donnait vaguement la nausée. Amadeus s’adoucit quand il remarqua les nuances verdâtres qui s’épanouirent sur ses pommettes alors qu’il portait un regard inquiet vers le vacarme en hauteur.

 

— Tu n’es pas obligé de venir, fit-il, la main sur son épaule. On peut se débrouiller sans toi.

 

Tanguy couvrit de sa veste Inare dont la température corporelle descendait de façon alarmante, exposé aux caprices de la bise hivernale.

 

— Parce que ce n’est pas que je vous aime pas, les gars, s’excusa-t-il. Mais je ne la connais pas, la nouvelle. J’ai une vie devant moi, je resterai ici, à aider Inare. 

 

Un gémissement d’Inare interrompit aussitôt la discussion et, impuissants, ils s’assirent dans la poussière autour de lui, comme si leurs vœux auraient pu changer quelque chose à la scène tragique. Quelques secondes plus tard, le trio sursauta puis se retourna de concert quand un craquement dans les broussailles brisa le fond sonore voluptueux de la nuit. La silhouette de Valentine se découpa alors dans la petite trouée du sentier, un long objet à la main. Un éclat de Lune éclaira sa perplexité, mettant en exergue sa troublante ressemblance avec une belette embêtée.

 

— C’est bizarre, dit-elle sans cesser de secouer l’oblongue trouvaille. Je ne pensais pas tomber sur quelque chose d’aussi étrange ici. 

 

- Qu’est-ce que c’est ? demanda Amadeus, sombre.

 

Valentine tira le katana de son fourreau de laque cramoisie gravé. Sur tout le sabre brillaient des caractères inconnus dont l’éclat rougeoyait sous la lumière des astres nocturnes. La garde, sobre, n’entachait en rien le fil de la lame noire qui étincelait de nuances purpurines. La jeune fille joua avec un instant, de manière à faire siffler le tranchant contre le vent glacé. 

 

— C’est incroyable, fit Camille, désarçonnée. Comment tu as pu trouver ça ?

 

Valentine haussa les épaules sans pour autant cesser ses moulinets qui inspiraient d’autant plus de crainte à Amadeus qu’elle ne paraissait pas y accorder beaucoup d’attention.

 

— Par terre, dit-elle, mais quelqu’un a dû le poser juste avant mon arrivée, car il est propre. 

 

Elle se mit en garde pour mieux réaliser quelques enchaînements fluides. Amadeus déglutit, soudain mal à l’aise dans la trouée de l’avant-bois, comme si les ombres menaçantes des arbres recélaient des observateurs inconnus aux motivations douteuses. Avant le football, son amie avait longtemps pratiqué différentes escrimes, depuis la classique au fleuret jusqu’au kendo. La personne qui avait déposé cette arme savait à qui elle avait affaire. Soudain, la pensée qu’ils soient espionnés surgit dans son esprit. Une goutte de sueur froide coula le long de son dos.

 

— En tout cas, le tranchant est excellent, apprécia Valentine. Lame d’acier carbone, mais c’est étrange, je ne vois aucune trace ou tâche. Normalement, cet alliage est marqué au fil des utilisations.

 

Un bref mouvement d’Inare, signalé par les crissements de l’herbe sous ses doigts, les arracha à la contemplation du splendide artefact. Ils n’avaient pas une seconde à perdre s’ils voulaient le sauver.

 

— Bon, on y va, jugea Valentine. Tanguy, on te laisse t’occuper d’Inare.

 

Ce dernier acquiesça avant de redéfaire le garrot une énième fois dans une vaine tentative de le resserrer. Au moins, l’état d’Inare avait l’air de s’être stabilisé même si aucun d’entre eux ne pouvait en être certain. Ils grimpèrent tous les trois sur le sentier escarpé vers la concavité naturelle dont les bruits de combat survenaient. Parfois, un pied glissait sur un caillou qui ricochait avec fracas sans pour autant réussir à couvrir le vacarme. 

 

Soudain, ils se baissèrent de concert, avertis par un mystérieux instinct. Un souffle embrasé courba les rares taillis autour d’eux, et avec, éclata le hurlement de colère d’Amaterasu. Amadeus put jurer que son cœur manqua un battement au son de cette voix stridente et dénaturée. Na était en danger, pour que l’esprit s’enflamme ainsi.  En danger, ou même pire peut-être … Il accéléra de plus belle, suivi de ses deux amies, tout aussi nerveuses. 

 

Enfin, ils débouchèrent sur une langue de terre pelée au détour d’un buisson de feuilles de valérianes. Un renfoncement rocheux dissimulait les combattants du regard, ce qui, loin d’assurer leur discrétion, augmentait la puissance des échos qui allaient s’éteindre dans le lointain. Ils grimpèrent par-dessus le taillis pour rejoindre la source du bruit, déterminés. Mais aucun d’entre eux ne s’attendait au désastre sous ce promontoire perdu dans la montagne. 

 

Valentine, le nez convulsé, une veine bleue palpitante sur son front, s’élança la première sans même tirer sa nouvelle arme.

 

— Ne la touche pas ! hurla-t-elle. 

 

Na, baignant dans son sang, gisait au sol, ses longs cheveux noirs en auréole autour de son visage éteint. Quant à Amaterasu, il avait purement disparu, comme avalé par le silence dramatique qui était tombé sur la scène de la tragédie. Puis, l’objet de leur haine se dévoila, penché au-dessus du petit corps de la Sorcière, sous les traits d’une femme belle à en mourir. Ces lèvres pulpeuses aux relents de mystères et de fascination, la soie de la crinière brune et la délicate gorge palpitante... Autant d’appâts qu’Amadeus, déformé par la haine, ne releva que bien plus tard. Dans l’immédiat, chaque cellule de son corps tendu lui hurlait d’abattre son ennemie.

 

— Des humains, murmura l’inconnue d’une voix grave et caverneuse. Des enfants de surcroît.

 

Elle se leva lentement pour les dominer de sa haute taille, élégante dans sa lavallière pourpre. Puis agita un doigt potelé ganté de lin.

 

— Attention, rugit Valentine qui poussa Camille à temps. Bougez-vous si vous avez deux de tension, vous allez me gêner !

 

La créature s’était déplacée d’un bond puissant, mais son étreinte se referma sur du vide pendant que Camille, à terre, se releva prestement avant de s’éloigner, prévenue de la mesure du danger. L’inconnue fronça alors les sourcils et rajusta un pli à son pantalon cigarette froissé, d’une sophistication pour le moins décalée au creux de ces montagnes perdues dans la nuit.

 

— Pas mal, chuchota-t-elle comme si elle avait peur d’élever la voix. Je vois que tu as une arme d’Exorciste, mais tu es loin d’être à leur niveau. Comment t’appelles-tu, petite ? Que je le sache avant d’absorber ton âme.

 

Camille comprit la première et confirma aux deux autres leurs soupçons quant à l’identité de l’agresseuse. Une vampire. Ils avaient affaire à une vampire. Valentine tira le sabre du fourreau dans un chuintement mélodieux et resserra un peu plus le poing sur la garde, troublée. Malgré tout, son pied glissa dans la poussière pour lui permettre de se remettre en position de combat, concentrée. 

 

— Je suis Valentine, fit l’adolescente avec un certain dédain. Et toi ? 

 

La vampire abaissa ses longs cils, comme ennuyée d’avance par la tournure de la conversation. 

 

— Je suis Carmen, dit-elle. Vous me dérangez alors que je suis sur le point de prendre mon repas. Je suis navrée par avance.

 

— Oh, ne le sois pas, gronda Valentine. Je t’assure que c’est toi qui vas te sentir désolée pour ce que t’as fait à notre amie.

 

Pendant ce temps, Amadeus et Camille s’étaient précipités au chevet de Na sans que Carmen ne bronche, trop absorbée par la frêle gamine qui lui faisait face. Les cheveux noirs s’éparpillèrent en un clavier de soie entre leurs bras pendant qu’ils tentaient d’établir l’inventaire des blessures, malgré la pénombre, sous le corset de coton bleu. Na ne réagissait pas, si bien qu’ils crurent, affolés, l’avoir perdue pendant de trop longues et cruelles secondes. Mais la Sorcière ouvrit les yeux. Amadeus étouffa un cri de joie pendant que Camille le serrait dans ses bras, ravie. Na les fixa, comme rassurée, de l’éclat de ses pupilles obscures, mais elle demeura pâle et muette et lorsqu’Amadeus se saisit de sa main, les doigts se révélèrent froids et gourds.  

 

Aussitôt, le premier tintement vrilla dans le calme de leur nuit. Ils tournèrent la tête pour constater que Valentine et Carmen avaient engagé le combat. Amadeus sentit son cœur pulser d’appréhension dans sa cage thoracique, chaque veine, chaque organe, tout pesait de toute son existence dans son corps soudain fragilisé.

 

— Voyons voir si tu tiens le rythme si j’accélère encore un peu, dit Carmen, toujours à voix basse et sans avoir bougé d’un cheveu. Voyons ce que tu vaux si j’utilise l’esprit du mistral que j’ai avalé.

 

Alors, elle joua du bout des doigts comme Amadeus avait observé Na le faire si souvent, comme si une harpe déroulait ses octaves sous sa main. La conséquence ne tarda pas. Une bourrasque née du néant manqua de renverser l’adolescente, cramponnée à son épée. Cette dernière se plaqua à temps au sol pour éviter de se faire emporter par la puissance du vent. Puis, après s’être assurée de ses appuis sur la terre ferme, elle tenta une attaque frontale dans bond énergique dans l’espoir que Carmen, désarmée, ne puisse parer la lame. Mais la vampire se contenta de s’écarter d’un pas négligent avant d’arrêter le second coup de sabre d’un revers de la main. La peau de la créature tinta tel de l’acier contre le katana tandis Amadeus sentit l’inquiétude le gagner. Valentine survivait. Carmen ne s’était même pas échauffée. Combien d’esprits ce monstre avait-il bien pu absorber ?

 

— Amadeus…

 

La supplication de Na, à peine intelligible tant elle était faible, le détourna soudain du spectacle. La vision de la Sorcière barbouillée d’écarlate, défaite sous la mince lumière de la Lune et de leurs téléphones, mais sans une larme pour irriguer son visage sec et vengeur, lui porta un coup au cœur. Elle cracha une salive teintée de sang pour mieux s’éclaircir le grain rauque de sa voix. 

 

— Il faut… s’entêta-t-elle. Inare, j’ai suivi la vampire… Elle l’attaquait… Il va bien ?

 

— Tout va bien, mentit Camille, inquiète derrière ses lunettes, mais excellente actrice. Claude et Mehdi vont arriver, on va te sortir de là.

 

Alors, Na leva sa paume ensanglantée sur la joue tiède d’Amadeus qui prit les doigts glacés entre les siens. Une marque demeura sur son visage quand le bras de la Sorcière, sans force, retomba dans un bruit sourd sur le sol aride et dur.

 

— Tu dois l’aider… continua Na, de plus en plus pâle, approche-toi.

 

Pendant que la Sorcière murmura à l’oreille du garçon un sombre secret fascinant, le duel se poursuivait sans faiblir. Carmen s’amusait visiblement, malgré son attitude guindée faussement détachée, tandis que Valentine, enragée, multipliait les coups dans l’espoir d’en placer un seul. L’escrimeuse feinta pour mieux l’attaquer d’une vaste parade latérale. La vampire, souriante, se contenta d’un saut inhumain pour l’esquiver avant d’envoyer l’adolescente voler d’un coup de pied bien senti droit dans un trou herbeux. Valentine grimaça et porta la main à sa bouche pour recueillir du liquide poisseux. Sous le choc sa lèvre s’était ouvert et du sang perlait. Une seconde palpation rapide au niveau de son arcade sourcilière lui confirma la prémisse d’un magnifique cocard. Mais la bataille n’était pas finie. Elle se releva avec la lenteur d’une combattante épuisée, mais une seconde rafale la faucha de plus belle pour la faire chuter de nouveau dans le creux. La vampire, désormais juste en face d’elle, envoya le sabre abandonné voler d’un coup de pied.

 

— Alors, petite, dit-elle. Un dernier mot pour la postérité ?

 

Valentine, cadavérique, réussit pourtant un ultime sursaut de courage vain. Camille cria d’effroi devant l’insolence de son amie lorsque le crachat atteignit la bottine de cuir lacée, sans pour autant arracher la moindre réaction à la vampire. Elle se courba simplement vers la collégienne, petite chose blessée lovée dans une trouée de verdure.

 

— Très bien, murmura Carmen. Je te préviens pour l’absorption, ce sera un peu douloureux au début.

 

Alors qu’elle commença à se pencher sur sa victime, un caillou vola et atteignit la vampire en pleine tempe, si bien qu’une écorchure laissa perler ses premières gouttes de sang. Cette fois, un éclat de colère pointa, perceptible, dans la délicieuse voix grave de Carmen.

 

—Qui est là ? Montre-toi et je serai miséricordieuse.

 

Un geste de la main gantée et les taillis s’écartèrent pour révéler Tanguy, poussé par une violente bourrasque, encore abasourdi de son acte. Le garçon avait fait la seule chose qu’il sache faire : du foot, et son shoot, puissant et parfaitement ajusté avait atteint sa cible à temps. Sauf qu’après avoir agi sur le coup de son instinct, il réalisa que trop tard le danger dans lequel il se trouvait désormais.

 

En effet, la vampire, nerveuse et furieuse, délaissa Valentine pour se précipiter sur lui. Sa beauté devint plus aiguë encore sous l’effet de l’avidité morbide qui déforma sa bouche anormalement grande et rouge.

 

— Mon beau visage, cracha-t-elle, trop rapide pour que le garçon l’esquive. Tu vas me le payer, de ta vie et bien plus encore.

 

— Je n’en serais pas si sûre, s’écria alors Camille. Prends ça !

 

L’adolescente, d’ordinaire si calme et pacifique, avait une nouvelle fois brisé la digue qui retenait ses émotions limpides pour ramasser le sabre oublié dans la poussière. Ce n’était pas une combattante, mais il lui suffit d’un coup maladroit, le visage froncé de fureur, pour enfoncer la lame dans le corps de la vampire. À sa grande surprise, le katana ne rencontra aucune résistance, comme s’il s’agissait d’une simple motte de beurre. Elle trembla d’autant plus lorsque Carmen s’effondra et que du sang épais perla sur la peau lisse. Camille, terrorisée par la portée de son acte, recula pour tenter de rejoindre Amadeus.

 

Pendant ce temps, Valentine s’extirpa du trou qui avait bien failli lui servir de tombe pour apostropher Tanguy, pleine de brins d’herbe. 

 

— Qu’est-ce que tu fais ici ? l’engueula-t-elle. Tu étais censé rester avec Inare !

 

Le garçon écarquilla ses yeux noisette, encore choqué d’avoir frôlé la mort, mais malgré tout un pâle sourire de fierté aux lèvres :

 

— Il y a des gens qui s’en occupent, dit-il, nonchalant. Ils le connaissent.

 

Une vague de plaisir parcourut la petite assemblée de collégien. Cela signifiait que Mehdi et Claude étaient donc arrivés. Inare allait recevoir des soins, de même que Na et ils seraient tous sauvés. Une onde de soulagement leut rendit un bref instant une innocente détente et leur permit de reprendre leur souffle.

 

Mais ils n’en avaient pas fini. Carmen à terre, sa peau se mit à briller tandis que déjà le sang coagulait pour cicatriser à une vitesse phénoménale. Aussitôt, chacun se redressa, fouetté par l’adrénaline et la peur du danger imminent. 

 

— Attention ! beugla Camille. Elle...

 

Camille eut à peine le temps de hurler avant qu’un violent coup ne la propulse contre un rocher où elle glissa à terre, suffocante, sans qu’aucun d’entre eux puisse aller lui prêter main-forte.  

 

— J’ai été gentille avec vous, les enfants, chuinta Carmen, ennuyée par le trou causé par le sabre dans son chemisier. Je vais devoir y aller sérieusement à présent.

 

De son côté, Na acheva ses mystérieuses palabres avec Amadeus puis pencha la tête pour la déposer au creux de l’étreinte du garçon, assoupie ou évanouie. Les explications lui avaient coûté toute sa salive et Amadeus, touché, la serra fort dans ses bras grêles. Puis, brusquement, il se releva, la soutenant dans son étreinte, près de son corps bouillant de rage. Ses yeux marron se vidèrent un peu plus de leur empathie quand Valentine dut se jeter sur Tanguy pour lui éviter un coup fatal. Ses traits d’ordinaire agités de gaieté et d’espièglerie portaient désormais tout le poids du monde pendant que chacun des battements de cœur de Na attisait sa colère. Trop, c’était trop. Maintenant, il était temps d’en finir et de venger les souffrances de la Sorcière.

 

— Vampire ! mugit-il au clair de Lune.

 

Le silence tomba, soudain, dans la nuit. Pas une chouette, pas un insecte n’osa troubler la rage extatique qui faisait frémir ce mot haï. D’un geste lent, Carmen se retourna, assombrie derrière le rideau obscur de sa chevelure. Et l’adolescent, dans une voix mêlée de fureur et de sanglots, continua de hurler sans se soucier des fracassants échos qui amplifièrent sa voix par-delà la falaise :

 

— Je suis ton adversaire.

 

Alors, il prit la main poisseuse de Na et la porta à ses lèvres entaillées par un éclat de rocher. Elle lui avait tout expliqué, leurs vies à nouer, le pacte, la nature... Une larme supplémentaire perla au coin de son œil avant qu’il ne l’essuie, la mâchoire si serrée que ses dents crissèrent.

 

— Non ! s’exclama Carmen, pour la première fois terrifiée. Non…

 

Trop tard. La goutte de sang de la Sorcière se trouvait mêlée e à celui du Garçon.

 

Le résultat fut indicible. L’onde de choc qui suivit balaya toute la végétation sur une dizaine de mètres, si bien que, plus tard, les locaux parlèrent d’une chute de météorite. La terre se craquela, brisée telle une plaque sèche tandis que des éboulements rocheux fragilisèrent le promontoire qui les abritait dans un écho de fin des mondes. 

 

À terre, Camille, Valentine et Tanguy regardèrent leur ami transfiguré sans réussir à pleinement comprendre le spectacle qui se déroulait devant eux. Ses yeux d’ordinaires d’un brun chaud virèrent blanc laiteux. Ses cheveux frisés ondoyaient sous l’effet d’un courant d’air mystérieux pendant que dans ses bras, le corps de Na scintilla à la manière d’une luciole ambrée.

 

Quant à la lumière qui inonda un bref instant la totalité de la vallée… Ce fut semblable à un immense éclair de magnificence pure, qui perça les nuages paisibles au sommet. Éclatés, ils se répandirent en une glorieuse auréole autour de ce miracle né. Le rayon d’énergie gagna en intensité si bien que la scène se trouvait éclairée comme en plein jour.

 

Carmen maugréa tenta de faire appel aux esprits ingurgités pour faire face à cet incroyablement enchantement. Mais Amadeus, lumineux, parcouru d’éclats multicolores, prit une voix tout autre. Une voix aux accents inconnues et à la langue indiscernable. Indiscernable et pourtant, son sens fut compris par tout un chacun qui assistait à la glorieuse vision :

 

— À terre.

 

La gravité augmenta d’un coup autour de la vampire tenta bien de résister, vainement. Malgré ses tentatives de s’en dépêtrer, écarlate de rage, transpirante face à l’effort, elle tomba à genoux face à l’adolescent. Dans les bras du garçon, Na ne cillait pas, toujours comme assoupie. Alors Amadeus avança d’un pas et la vallée tout entière parut trembler devant lui. 

 

— Maintenant, meu…

 

— Jamais, rugit-elle, des larmes furieuses le long de ses joues froissées.

 

La vampire tenta de se relever à nouveau. Amadeus se contenta de la fixer un peu plus, toujours de ce regard immaculé dédaigneux.

 

— À terre, j’ai dit.

 

La gravité s’intensifia encore. Le visage entier de la créature fut parcouru de spasmes tandis qu’elle retomba une seconde fois lourdement au sol. Ses ongles se plantèrent dans la terre sans se soucier de la douleur tant une vague de haine la submergea à cet instant précis. 

 

— Tu ne m’auras pas comme ça, gronda-t-elle, les lèvres tordues d’amertume.

 

Le sabre, encore enfoncé dans le corps de la vampire, la traversa droit vers Amadeus sitôt qu’elle eut esquissé un bref mouvement du poignet. Camille étouffa une exclamation, mais l’adolescent l’esquiva d’un simple pas en arrière. Il fronça les sourcils. 

 

Carmen hurla si fort, de manière si stridente lorsqu’une lame invisible s’enfonça dans son orbite, que les collégiens frissonnèrent. Ils ne reconnaissaient pas Amadeus, affable et drôle, derrière ce masque effroyable. Valentine surgit au moment où, l’œil crevé, balbutiante, Carmen tituba alors qu’il se préparait à recommencer son geste.

 

— Amadeus ! le gronda-t-elle. Tu ne peux pas faire ça. Na ne le voudrait pas !

 

— Ne m’apprend pas les volontés de Na, répondit la voix insondable et surtout inconnue de son ami. Je fais loi. 

 

Une pointe d’ironie glacée fractura alors la tension présente, surgie des ténèbres.

 

— La demoiselle a raison, il faut aller dormir.

 

À ces mots, Amadeus et Na s’effondrèrent au sol, comme des marionnettes dont les fils auraient été coupés. Le corps mou d’Inare les rejoignit bien vite dans la poussière, jeté par un des nouveaux venus apparus depuis l’angle du sentier. Les trois amis inconscients formaient un tas macabre et pour le moins inquiétant pour leurs amis. Camille se tortilla pour échapper à la prise de Tanguy, qui tentait tant bien que mal d’éviter trop de dégâts afin de courir affronter ce qu’elle perçut comme de nouveaux adversaires. Il fallut toute la force de ce dernier pour la maintenir quelque peu en place.

 

— Monstre ! fit-elle. Vous allez me le payer !

 

L’étrange enfant qui se dévoila à eux pouffa devant la mine déconfite de la collégienne. Le manteau rose de la gamine, accordé à ses cheveux colorés, tranchait sur le paysage désert alors que des motifs stellaires sur son visage brillaient doucement. Son rire perçant vrilla de plus belle :

 

— Tu devrais nous remercier, ma belle, dit-elle. On vient de sauver tes amis. 

 

Juste à côté, son acolyte hocha la tête. Ils n’y avaient pas prêté attention jusqu’alors, mais quand il s’avança un peu plus dans la clarté de la trouée, ils reconnurent aussitôt ces yeux en amande, ce visage ovale, les rondeurs familières... 

 

— Mais c’est Suihei ! s’exclama Tanguy.

 

Suihei, muet, jeta un regard à Na, étendue puis s’approcha de Carmen, brisée, qui s’agrippait à son orbite vide comme si une simple prière aurait pu lui rendre la vue. La gamine fantasque, qui devait avoir treize ans tout au plus, se pencha alors vers Amadeus et Na et ses yeux piquetés d’étonnantes étoiles colorées se posèrent sur la Sorcière. Sitôt ses soupçons confirmés, elle battit ses mains d’excitation, refluant un parfum sucré de caramel tendre. 

 

— Mais oui ! fit-elle. C’est bien Na Von Purgis Hex Striga. Tu ne t’arrêtes même pas pour aider ta sœur, Suihei. Tu es bien cruel.

 

Ce dernier, toujours détaché récolta Carmen, assommée, dans ses bras musclés et repassa devant son associée, non sans avoir lâché un bien pâle « Merci » aux trois collégiens encore conscients. 

 

— On rentre, Adèle, dit-il, visiblement peu désireux de s’arrêter.

 

D’ailleurs, il ne cessait de jeter de brefs coups d’œil à la ronde comme s’il craignait l’arrivée inopinée d’un nouveau membre de sa famille.

 

— Allez, insista la petite pile électrique rose bonbon. C’est peut-être le destin !

 

Suihei lui adressa un regard orageux, goûtant peu son avis. Valentine, qui s’était relevée, s’approcha alors d’eux. Essoufflée, il lui fallut un moment pour retrouver sa verve habituelle.

 

— Attendez ! demanda-t-elle avec un grand sérieux. Comment vous avez fait pour arrêter Amadeus ? Même nous, ils ne nous écoutaient plus.

 

La gamine esquissa une moue boudeuse sous ses mèches roses et ses chouchous ornés de cœurs de plastique jaune, le temps de réfléchir :

 

— Eh bien, je ne sais pas, dit-elle de sa voix fluette. On a utilisé nos pouvoirs pour diminuer sa quantité d’oxygène dans le sang pour provoquer un malaise. Quelque chose comme ça. Mais si ça t’intéresse, j’adore me faire des nouveaux amis. Voilà ma carte ! Tu as du potentiel, on recrute, tu devrais te présenter. 

 

Interloquée, Valentine récupéra le petit bout de carton pailleté à la calligraphie dorée que l’enfant lui tendit, toujours avec ces étonnantes galaxies tourbillonnantes dans ses iris multicolores. Désarçonnée, l’escrimeuse ne trouva aucun mot sensé pour convaincre Suihei de rester. La gamine en profita pour saisir son compagnon par le bras et leur adresser un dernier geste de la main.

 

— À bientôt, peut-être, les amis ! 

 

L’étrange trio disparut sur ces belles paroles, sans doute s’étaient-ils téléportés. Aussitôt, maintenant que la froide réalité les rattrapait, Camille et Tanguy se précipitèrent au chevet des blessés. Valentine traîna du pied pour récupérer le sabre  et essuyer le fil souillé par les échanges avant de le remettre dans le fourreau tout en lisant les indications de la carte de visite couverte de fioritures aux teintes pastel :

 

Adèle Azzo

Chevalière de l’Ordre des Hespérides

Membre de l’Association des Gourmets de la Nature

 

Ces trois lignes étaient suivies d’adresses Snapchat et Instagram. L’adolescente rangea machinalement la curiosité dans sa poche, puis s’approcha du groupe, soucieuse de la santé de ses amis :

 

— Comment tu as pu leur confier Inare sans te méfier ? reprocha-t-elle à Tanguy, alors qu’en elle-même l’aveu de sa propre faiblesse la mortifiait. C’était des vampires eux aussi. 

 

Le footballeur bondit, confus, furieux et terrifié encore de la scène à laquelle il avait assisté :

 

— Je dois digérer l’impossible, sauver votre amie, feula-t-il. Et, de surcroît, je dois savoir reconnaître des vampires ?

 

— Il a raison, Valentine.

 

L’intonation douce les tira de leur effroi pour mieux les y replonger derrière. Tremblants, fatigués, mais surtout honteux, ils levèrent la tête vers Mehdi, suivi de Claude, encore en chaussons d’intérieur. Tous deux arboraient des mines horrifiques qui promettaient des tourments éternels aux responsables. D’ailleurs, Claude éclata le premier, au bord de la syncope :

 

— Qu’est-ce qui vous a pris de risquer vos vies ? fit-il. Heureusement pour vous, le frère d’Amadeus, Achille, est venu nous chercher. Vous auriez pu y rester !

 

Mehdi ne pipa mot, mais son air sombre indiquait qu’il n’en pensait pas moins. Sans perdre plus de temps, ils commencèrent à utiliser leurs talents respectifs sur les blessés, non sans leur promettre un monumental savon quant à leur gestion de cette histoire. Le sang issu des plaies reflua et peu à peu, des gémissements se firent entendre. Une fois le gros du travail bouclé, Claude ramassa les adolescents encore inconscients.

 

— Il est temps de rentrer, dit-il. Soyez certains qu’à l’avenir, fini les sorties nocturnes. Je croyais que l’on vous avait dit que les alentours n’étaient pas sûrs en ce moment.

 

— Mais on a vu Suihei ! s’exclama soudain Camille, comme prise de pulsions suicidaires. Na le cherche, elle doit le savoir.

 

 

 

Claude ne répondit pas, se contentant d’un regard glacé.

 

— Na ne doit rien savoir de ça, fit Mehdi, dur. Elle a besoin de repos et d’une vie stable. Camille, Valentine, et toi, mon garçon, Claude vous téléportera. Pendant ce temps, je vais raccompagner ces trois idiots à la bergerie, le temps qu’ils reprennent conscience.

 

D’instinct, au milieu de toutes ces remontrances, Valentine porta la main à la poche de son pantalon. Quelque chose lui soufflait qu’il ne fallait pas souffler mot de la carte de visite d’Adèle Azzo aux deux hommes inquiets.

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Djina
Posté le 24/05/2020
Voici d'anciennes remarques que j'ai oublié de marquer :

1- "dans bond énergique" -> "d'un bond énergique"
2- "mêlée e à celui " - > "mêlée à celui "
3- "la vampire tenta bien de résister, " -> "la vampire QUI tenta bien de résister, "
4- " je dois laisser un coms
Eh bah ça c'est badass, mais ça fait mal, leur impuissance, Amadeus, le pacte, suibi et les vampires cette petite fille …rose bonbon? Ça me fait penser à D-Gray Man … Tu m'as coupé le souffle miss :)


Je vais finir ton livre, je sais ton ressenti vis à vis de cet écrit et de tout ce qui s'y est passé.. Personnellement je vois du potentiel, j'ajouterai des détails, des dialogues ou des descriptions, je ne sais comment l'expliquer.... Merci
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