Chapitre 4

Par Rena

J’avais fait une erreur monumentale. Cela faisait une semaine que j’étais arrivée et je n’avais pas quitté la chambre d’hôtel. Je n’y arrivais pas. La panique m’enserrait dans son étreinte traîtresse et refusait de me lâcher. J’étouffais. J’ouvrais les fenêtres, les refermaient, tiraient les rideaux avant de paniquer à cause de l’obscurité. Tous les miroirs étaient couverts. J’avais pris ce que je pouvais trouver ; draps, serviettes, vêtements, tout ce qui était suffisamment opaque pour que je n’aie pas à croiser mon reflet allait très bien.

Une semaine que j’avais laissé le signe « ne pas déranger » sur la porte de ma chambre. Ils savaient que j’étais toujours en vie vu que j’appelais pour commander le room service. Ils allaient simplement se dire que j’étais une touriste inédite, qui préférait l’étroitesse de la chambre d’hôtel plutôt que d’aller voir ce que leur ville avait à offrir. Honnêtement, je m’en moquais de leur ville et de leurs attractions touristiques. J’avais vu tous les dépliants sur le bureau qui m’attendaient bien sagement, me vantant les musées et l’université à la Harry Potter. Je détestais Harry Potter. Je n’étais pas là pour ça.

Tu aurais ri jaune en me voyant penser ainsi. Parce que c’était exactement pour ça que j’étais là, je faisais simplement encore preuve de la meilleure des mauvaises fois. Pathétique hein ? Je pouvais te l’entendre le murmurer dans mon esprit. Pitoyable. Je n’avais même pas eu le courage d’appeler Chloé, elle aurait été capable de venir me chercher en hurlant à quel point j’étais inconsciente et que la prochaine fois que j’avais une idée de la sorte, elle me séquestrait elle-même. Je n’avais même pas touché à tes lettres. Je me plaisais à penser que le problème venait de là et non de moi-même. Que tant que je n’ouvrirais pas ta toute première lettre, je resterai dans cet état d’hibernation morbide. C’était bien plus facile que de reconnaître encore une fois que j’étais mon plus gros problème.

Il fallait que je me fixe un objectif pour commencer. Un petit. Arrêter de pleurer et descendre prendre le petit-déjeuner au restaurant de l’hôtel par exemple. Parce que je pleurais, encore et encore, depuis une semaine. J’avais tellement pleuré que je ne comprenais pas comment je pouvais ne pas être complètement desséchée. Mais pour être honnête, l’arrivée avait été dure. Si tu savais ce que j’avais ressenti en franchissant les portes du terminal de l’aéroport, en posant le pied dans ce pays qui t’avait appelée plusieurs années auparavant. J’étais arrivée chez toi. Cette pensée m’avait tant submergée que je n’avais pas su y faire face et j’ai préféré me cacher, lâchement. Je ne pouvais pas faire ça éternellement. Je n’avais que deux options, rentrer ou continuer. Mon cœur se déchirait encore plus à la pensée de continuer, mais lorsque je songeais à rentrer… Je voulais vomir. Je ne voulais plus de ce petit appartement sombre, où il ne régnait que la tristesse. Je ne voulais plus entendre les enfants dans le parc en me disant que ces rires innocents me seraient à jamais interdits. Je voulais rire à nouveau. Je voulais pouvoir lever la tête vers le ciel et accueillir le soleil lorsqu’il souhaitait se montrer. C’était la décision que j’avais prise. Mais je n’arrivais plus à avancer, comme si prendre cet avion avait sapé le peu de forces que j’avais réussi à rassembler ces dernières semaines.

Une semaine donc. Il m’avait fallu une semaine pour au moins réussir à descendre dans le hall. J’étais en piteux état, avec mes yeux gonflés, mes cheveux en bataille et mon pull qui méritait de passer à la machine. Le réceptionniste m’a adressé un regard inquiet quand je suis passée et que j’ai marmonné un vague bonjour avant de me rappeler que j’avais aussi changé de langue. Le restaurant offrait buffet à volonté pour ses clients lors du petit déjeuner et à peine les portes franchies, un tourbillon d’odeurs m’assaillit et me donna la nausée. Ca sentait le bacon et les œufs mais aussi le café et le toast grillé. Je n’aimais pas le petit-déjeuner. J’avalais d’ordinaire un grand bol de café, si ce n’était deux et je ne mangeais rien. Mais j’avais le sentiment qu’il me faudrait un peu plus que du café pour avoir affronter la prochaine étape de mon plan.

Parce que j’avais un plan tu sais. Etape par étape. Manger, remonter, ouvrir ta première lettre, pleurer à nouveau toutes les larmes de mon corps, me laver et… sortir. Le premier objectif était atteint, j’étais à présent assise à table avec une assiette fumante devant moi. Pas de bacon ou de saucisse pour moi, je n’étais pas déterminée à ce point. Œufs et toasts pour commencer et bien entendu, le bol de café.

 

J’étais remontée. Je suivais mon plan à la lettre et je me sentais déjà un peu plus légère malgré ce que je venais de manger. J’étais sortie, j’étais descendue, j’avais mangé, j’étais remontée. A présent, j’étais assise sur le lit, les rideaux suffisamment ouverts pour voir ce que je faisais. Ta lettre était devant moi. Je les avais toutes rangées par ordre d’arrivée aussi, elle avait été facile à trouver. Je la fixais, ayant perdu la notion du temps, tentant de trouver en moi la force de revoir à nouveau ton écriture et de lire tes mots.

D’une main tremblante, je l’ouvris.

 

« J’ai perdu ma valise Léa. Tu vois, il paraît que le pourcentage de personnes à qui ça arrive est quand même relativement faible, donc tu t’en doutes, il fallait que ça me tombe dessus ! Elle s’est perdue en route. Sur un vol direct, c’est quand même la faute à pas de chance ! Du coup je suis à l’hôtel, sans vêtements, sans affaires de toilettes, sans rien en fait ! Je n’ai que mon sac à dos et mon sac à main avec moi alors je suis allée acheter quelques affaires mais j’ai surtout acheté le plus beau pull qui soit ! Il y a pas mal de boutiques pour les vacanciers et les touristes, tu sais avec ces gros pulls qui ont « GLASGOW » écrit en gros dessus. J’en voulais un avec le monstre du Loch Ness, mais ils n’en avaient pas. Ce sera pour quand j’irais à la rechercher de Nessie !

Tu t’en doutes, ça ne m’a pas empêché de partir vadrouiller de découvrir un peu les alentours ! Je ne pensais que c’était aussi animé ! Il y a des musiciens un peu partout dans le centre-ville et c’est fou ! Tu vas avoir un musicien qui va jouer du Ed Sheeran et quelques mètres plus loin un joueur de cornemuse. Je sais que je suis bien arrivée… !

Je voulais surtout te parler de l’université. Je suis allée la visiter ! Tu verras les photos, c’est fou, on se croirait à Poudlard ! Je sais à quel point tu aimes ça donc pour ton plus grand plaisir l’âme généreuse que je suis va t’en détailler chaque recoin… »

 

Je reposais ta lettre, estomaquée. Glasgow était la plus grande ville du pays et la première chose dont tu me parlais, c’était de la fac des dépliants ? J’observais les photos qui allaient avec la lettre et en effet, il s’agissait bien de la même. Je connaissais ton amour pour l’univers magique qui avait baigné ton enfance et si je ne l’avais jamais vraiment compris, préférant de loin tout ce qui touchait aux enquêtes à résoudre, j’avais toujours adoré ta passion pour tout ce que tu aimais. Ainsi donc, j’avais ma première destination.

Je m’étais lavée, changée et j’étais à nouveau sortie de la chambre. Je me tenais une nouvelle fois dans le hall, à côté du même réceptionniste qui avait toujours le même regard inquiet. Je fixais mon dépliant avec le plan pour aller dans le quartier universitaire, refusant d’utiliser mon téléphone pour m’y rendre. Sauf que je n’avais jamais lu de plan de ma vie. Au pire, ce serait sûrement indiqué quelque part. Je savais qu’il fallait que j’aille dans l’ouest. Je finirais forcément par tomber dessus.

 

J’avais très certainement surestimé ma capacité à me repérer dans une ville deux fois plus grande que ma ville natale. Et je ne savais définitivement pas lire un plan. J’avais dû demander mon chemin une bonne dizaine de fois, comprenant à peine les réponses qui m’étaient données. Ayant eu la bonne idée d’y aller à pieds, il m’avait fallu plusieurs heures pour arriver à destination. J’étais en nage, j’avais les pieds en sang et je doutais sérieusement de ma capacité à comprendre l’anglais. Mais j’étais arrivée à Poudlard. Et c’était exactement comme sur le dépliant et sur les photos. Il fallait le reconnaître, le bâtiment était impressionnant. Il était fait de la même pierre sombre que j’avais pu voir à de nombreuses reprises dans la ville, ce qui semblait être la marque de fabrique du pays si j’en croyais les photos et ses hautes tours ainsi que son clocher lui conféraient une aura assez mystique.

J’étais rentrée, à la recherche de la cour intérieure dont tu parlais, avec ces espèces de colonnes soutenant des arches en ogive, comme dans les églises et j’avais trouvé sans problème. Ce n’était pas une université, c’était un véritable musée historique. Il y avait des panneaux un peu partout, indiquant où se trouvait le magasin de souvenirs, le centre d’information ainsi qu’une salle réservée à une exposition. Je finis par comprendre que ce bâtiment n’était que le premier d’une longue série qui composait le campus. Mais c’était le seul qui semblait sortir d’une autre époque et je comprenais sans mal ton enthousiasme lorsque tu l’avais découvert. Je me surprenais moi-même à apprécier la visite.

 

J’avais donc mené mon plan à exécution. J’avais réussi à atteindre mon objectif, après une semaine enfermée. Je réalisai ça en observant le haut clocher depuis un banc sur lequel je m’étais installée dans la cour intérieure. Il faisait beau, ce qui pouvait paraître incroyable. Je me surpris à profiter du soleil alors que je savourais le calme environnant. Il n’y avait presque personne. Je choisir ce moment pour sortir ta lettre de ma poche et la lire à nouveau.

 

« … Tu sais Léa, je crois vraiment avoir fait le bon choix en venant ici. Tu me manques horriblement, ça c’est un fait et je ne pense pas que ça changera mais je me tiens là, sur mon banc, avec mon thé à emporter et je me sens à ma place, avec mon pull GLASGOW et mes tennis pleines de boue (j’ai voulu prendre un raccourci qui passait par une espèce de parc au chemin détrempé, je te raconterai ça dans ma prochaine lettre). J’aimerai tellement que tu sois là avec moi, promets-moi de bientôt venir me voir !

C’est un sentiment indescriptible et j’ai un peu de mal à mettre des mots sur ce que je ressens mais je sais que tu comprendras, tu comprends toujours tout ce qui me concerne de toute façon ! Je vais prendre encore des photos, histoire d’avoir de quoi t’envoyer et ensuite je rentrerai parce que je crois que je vais chopper la crève si je reste encore longtemps avec mes chaussettes mouillées.

 

Je t’aime Léa. Prends soin de toi, et vas-y mollo sur le café !

 

Charlie. »

 

Je me redressais en constatant que l’encre commençait à baver sur le papier. Je me frottais les yeux afin d’effacer les larmes qui revenaient inlassablement et rangeai ta lettre toute froissée dans ma poche. J’avais accompli la première étape. J’avais vécu tes premiers instants, dans cette petite cour intérieure, peut-être assise sur le même banc où tu t’étais assise. A présent, j’allais rentrer aussi. J’étais vidée, exténuée. Mais je le ressentais, là, enfoui bien profondément, cet infime sentiment de satisfaction. J’avais réussi à faire au moins ça. C’était peu, mais c’était un début. Tu étais le meilleur des guides et je ressentais ta présence à mes côtés. Comme tu l’avais dit dans ta lettre, je comprenais. Je comprenais parfaitement. Et cela me suffisait pour le moment.

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GueuleDeLoup
Posté le 15/11/2020
Bonjour Rena,
Me voilà arrivée au terme de ma lecture et pour le moment, je trouve que c’est un roman extrêmement touchant et poignant.
L’écriture est agréable et fluide, on se sent vraiment en empathie avec ton personnage. J’ai vu que d’autres avaient déjà fait la remarque mais j’adore les passages qui parlent de Harry Potter XD. Et en tant que grosse fan de l’écosse, j’attends avec impatience de voir le suite!
Rena
Posté le 16/11/2020
Oh merci beaucoup pour ton gentil commentaire ! Je suis ravie que le début de l'histoire te plaise en tout cas et j'espère que la suite te plaira tout autant ! Et je ne pouvais pas résister à l'idée de faire des petits clins d'oeil à HP, étant une grande fan aussi huhu et quand je suis arrivée à Glasgow la première fois je me suis vraiment fait la réflexion que l'université ressemblait à Poudlard !
Nëlenia
Posté le 02/10/2020
Ecoute ma petite Rena, je trouve que tu t'en sors admirablement bien. Enfin, je sais que je ne suis pas objective, et que tu trouveras surement bien mieux en terme de qualité de critiques. Moi, je suis juste là pour agiter mes pompons, le reste...Je ne suis pas douée pour ça.
Etonnement, ton style est plus...épuré. Moins alambiqué qu'avec la fantasy, mais il y a quelque chose de plus viscéral dans tout ça. J'aime énormement. Je viens d'avaler les quatres chapitres et écoute, c'était fluide, limpide et éminement poignant. Bref, que du bonheur.
Voilà voilà.
Rena
Posté le 08/10/2020
Aw <3 Merci beaucoup, ça me fait si plaisir ! J'espère que la suite continuera de te plaire alors :)
MayaAubray
Posté le 20/09/2020
Tout le chapitre, surtout quand on lit la lettre de Charlotte (ou Charlie) j'avais envie de pleurer... mais en fait, c'est la vie un point c'est tout. C'est vraiment réaliste de nous laisser croire qu'elle veut prendre sa vie en main et changer le cours des choses et là, à peine arrivée, elle se morfond une semaine. Les mots sont bien choisis pour décrire les sentiments de Léa et toute ses pensées me bouleversent tant elles sont poétiques et vraies.
Je commence à croire qu'elles étaient plutôt sœur en fait, mais c'est encore à voix je suppose ^^
Rena
Posté le 20/09/2020
Merci beaucoup pour ton commentaire :) je suis contente d'avoir réussi à faire passer les émotions que je voulais faire passer par toute cette scène de découverte et de lecture de la lettre et Léa ressent tellement de choses que j'ai toujours peur que ce soit trop brouillon ou juste trop :) mais en tout cas ton commentaire me fait chaud au cœur et j'espère que la suite (et la découverte de la vie de Charlie et son lien avec Léa) te plaira :)
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