Chapitre 4

J'ai fait le regard le plus triste dont j'étais capable. Une larme a même roulé sur ma joue. Chrono m'a regardé les yeux ronds, d'un coup très mal à l'aise. Comme c'était mignon, il ne savait pas comment réagir face à quelqu'un qui pleurait. Au moins se tenait-il plus droit.

― Lua ? a-t-il demandé. Qu'est-ce qu'il y a ?

― J'ai fait une découverte et j'ai besoin de ton aide.

Je me suis agrippée à son bras pour donner de la consistance à mon propos. Il a tressailli et a essayé de se dégager, mais j'ai enfoncé mes doigts dans son horrible veste brune pour l'en empêcher.

― Les symboles sur le vaisseau. L'oeil... je crois savoir d'où il vient, ai-je expliqué.

Mon ton aurait pu paraître agressif si mes sourcils n'avaient pas exprimé de la tristesse pure. Du moins, il s'agissait de l'expression que ma base de données me renvoyait quand je cherchais "tristesse". Parce que ça non plus, je ne le ressentais pas.

― Vraiment ? a demandé Chrono.

Il a retrouvé tout son calme en un rien de temps. Désormais, il paraissait aussi ennuyé et agaçant qu'à notre première rencontre.

J'avais besoin des pirates pour me conduire sur la planète inconnue, alors avant de leur faire regretter leur prise d'otage, je me suis contentée de broyer le bras de Chrono de la même façon qu'il a broyé le mien le jour du casse.

― Vraiment, ai-je confirmé. La salle hantée indiquait les coordonnées d'une planète et je voudrais m'y rendre.

Il a froncé les sourcils, et pendant une seconde, j'ai eu la furieuse envie de les lui arracher de son visage pour qu'il cesse d'avoir l'air si stupide. J'avais l'impression que son crâne n'était qu'un bocal d'eau où nageait un petit poisson rouge. Ce qui aurait expliqué ses yeux bleus.

― Des coordonnées ? Comment as-tu pu trouver des coordonnées ?

― La disposition des dessins par rapport à l'entrée de cette salle montre clairement une position spatiale. Mon processeur a fait une recherche et le tracé est si précis que l'erreur n'est pas possible. Quelqu'un a dessiné cela dans le but de montrer une planète inconnue.

Chrono m'a fixée pendant ce qui m'a semblé une éternité. Mon processeur n'a pourtant compté que quarante secondes. Bon sang, que ce type était horripilant.

― Tu n'es plus triste, a-t-il constaté. Comme c'est étrange.

Donc je ne l'avais pas dupé. Mais je trouvais mon interprétation de la tristesse plutôt réussie. Personne n'est parfait, je présume.

― Là n'est pas la question, ai-je dit. Acceptes-tu de te rendre aux coordonnées oui ou non ?

Il a soupiré et j'ai lâché son bras.

― Non.

Adorable. Mais ça ne se passerait pas comme ça.

― Chrono, allons, tu comptes m'abandonner sur une station spatiale et tu ne veux même pas me rendre ce simple service ? Petit ingrat. Sur Alkansa, les gens me priaient pour éviter de s'attirer mes foudres. Toi, il faudra que tu te prosternes bien bas pour que j'envisage de te pardonner un jour.

― Pourquoi est-ce que j'irais sur cette planète ? a-t-il dit calmement en ignorant la moitié de mes paroles. Je n'y gagne rien.

― Tu aides une pauvre petite I.A. à la recherche de son passé volé.

― Tu n'as rien d'une pauvre petite I.A., Lua. On te prends pour une déesse et tu as tout ce que tu veux. Mets-toi à notre place une seconde : nous, on n'a plus rien. Et c'est pour ça qu'on vole.

Il osait me dire ça alors même qu'il m'avait retiré tout ce que j'avais en me kidnappant ? Si la colère était l'une des seules émotions que j'étais capable de ressentir, il vallait mieux que je ne la laisse pas s'exprimer sous peine de finir avec un cadavre sur les bras.

― Et ce n'est pas parce que tu as perdu tes fidèles pour le moment que tu ne vas pas les retrouver, a-t-il poursuivi. Il y aura bien quelqu'un de généreux pour te reconduire sur Alkansa dès que tu seras à la station spatiale. Et alors tu pourras reprendre le cours normal de ta vie.

― L'univers n'est pas constitué uniquement de gens bons et généreux. Et si c'est un psychopathe qui souhaite me vendre sur le marché noir ou me disséquer ?

― Arrête de vouloir me faire culpabiliser.

― Et pourquoi pas ? Tu es fautif.

Chrono m'a jeté un regard noir. Oh, il ne m'aimait pas. Ça tombait bien, c'était réciproque.

― Je suis désolé, Lua, a-t-il dit. On fait ce qu'on peut pour survivre. Est-ce que tu as idée de l'état actuel de la Terre ?

Ma base de données m'en a immédiatement informé. Crises majeures, avec pour la plupart le réchauffement climatique comme point de départ, mais également le retard en matière technologique qui empêchait certains pays de se maintenir à flot. Les écarts sociaux entre les classes aisées et les plus pauvres s'étaient creusés après la dernière guerre mondiale. Beaucoup mouraient de faim dans les zones les plus défavorisées. Le travail était de plus en plus rare, parfois plus que l'eau ou la nourriture. Des vidéos se diffusaient derrière mes rétines, mais je les ai fermées aussitôt. C'était triste pour cette planète, d'accord, mais je n'avais pas le temps de m'apitoyer.

― Je sais tout ce qui se passe, oui. Tu es pauvre, tu n'as rien, du coup tu voles, d'accord. Mais sur Alkansa, il suffisait de nous demander des ressources. Nous sommes une planète prospère toujours prête à aider les autres.

Il m'a jeté un regard perplexe.

― Pourtant, quand on te voit, ce n'est pas l'impression qu'on en a.

― Tu m'excuses ?

― Tu es égocentrique.

J'ai écarquillé les yeux. Moi, égocentrique ?

― Ai-je déjà précisé que je peux électrocuter les gens à distance ? Oh, mortellement, bien-sûr. 500 volts, ça te convient ou tu veux plus ?

― Lua, peut-être que si tu étais sympathique, ou même respectueuse, les gens t'apprécieraient.

Mais il souhaitait mourir ou alors je ne savais pas déchiffrer son langage ? Personne ne m'avait jamais manqué de respect de cette façon et ma vengeance ne saurait tarder.

― Je me fiche que les gens m'apprécient ou non, ai-je rétorqué.

― C'est ce que je vois, oui.

Il a soupiré profondément et s'est pincé l'arrête du nez. Il paraissait en conflit intérieur avec lui-même : me faire plaisir avant de m'abandonner lâchement ou se contenter d'agir en égoïste ?

― Quelles sont les coordonnées de la planète ? m'a-t-il demandé ?

Un sourire m'a échappé. Personne ne me résistait jamais.

― Amène-moi au tableau de commandes et je te les transfère directement sur la carte spatiale.

Nous sommes aussitôt sortis de sa cabine – grise et sombre, à l'image du reste du vaisseau, du moins si l'on ommettait les dessins collés au mur – pour rejoindre la salle des commandes. Quelqu'un était assis devant le tableau de bord. Moi qui pensais que Chrono était à la fois le capitaine et le pilote, je me trompais.

― Hazel ? l'a-t-il appelée.

La jeune fille assise sur le siège de cuir devant le tableau de bord aux lumières colorées s'est retournée. Et bon sang que cette Hazel était mignonne : boucles rousses qui volaient dans tous les sens, tâches de rousseurs sur le visage à n'en plus finir, des petits yeux bleu glace, et un air enfantin qui donnait envie de lui tirer les joues pendant des heures.

― Oui ? a-t-elle dit.

― Lua ici présente va t'envoyer des coordonnées spatiales. Il sera possible que tu nous y conduises ?

Elle a hoché la tête et ses bouclettes ont rebondi autour de son visage, rehaussées par un halo que les lumières colorées du tableau de bord formaient derrière elle. J'ai gardé cette image en mémoire : il était rare que je croise des enfants aussi mignons.

J'ai déroulé le câble de mon poignet et l'ai banché sur une prise du moniteur central. Aussitôt, un flux incroyable d'informations m'a traversé le processeur à une vitesse folle. Ce vaisseau était une vraie mine d'informations. Cependant, je les ai repoussées pour me concentrer sur la partie importante.

Les coordonnées se sont affichées sur l'écran central, avec à côté, en projection holographique, l'image de la planète à rejoindre. Hazel a eu les yeux écarquillés pendant tout le processus. J'aurais même juré y voir des étoiles d'admiration.

― Mais c'est génial, a-t-elle dit de sa petite voix fluette. Je n'ai jamais rencontré d'I.A. de ma vie, mais tes compétences sont incroyables.

Enfin quelqu'un ici qui reconnaissait ma grandeur à sa juste valeur.

J'ai décidé d'en découvrir plus sur cette fille parce qu'elle m'intriguait. On aurait dit un petit génie perdu dans un océan infesté de pirates. D'ailleurs, cette enfant était drôlement jeune pour une pilote.

J'ai entré son prénom et l'état Suédois dans ma base de recherche – ils avaient volé le vaisseau en Suède, je présumais donc qu'ils étaient originaires de ce pays. Les visages ont défilé à mesure de dix par seconde jusqu'à ce que je trouve le sien. En à peine un battement de cil, j'avais découvert toute son existence.

Hazel Sträaten, quinze ans, petit génie de l'informatique et du pilotage, admise à la plus prestigieuse académie de formation pour pilotes de Suède, voire du monde. Sa famille a vécu dans la pauvreté, mais elle a bénéficié de nombreux privilèges de la part de l'état car elle représentait l'avenir de la nation. Beaucoup d'articles de journaux à son sujet ont été réalisés. Et, tiens, il s'agissait la demi-soeur de Chrono. Ils n'avaient pas la même mère, ce qui avait d'ailleurs fait toute la différence puisque l'un était stupide et l'autre un adorable génie.

Franchement, que faisait-elle avec ces gens ?

― Je ne connais pas cette planète, a dit Hazel. Elle n'est inscrite nulle part sur la base de données du vaisseau.

― Si cela peut te rassurer, elle n'est nulle part sur la mienne non plus.

Elle m'a de nouveau jeté un regard plein d'admiration. J'avais une terrible envie de lui tapoter le haut du crâne affectueusement.

― On peut la rejoindre, a-t-elle dit. Il y a un relais de trous de ver à proximité. Mais pourquoi s'y rendre ?

― Pour percer le secret de la création des I.A., ai-je indiqué.

Un sourire éclatant est apparu sur son visage. Ainsi que deux petites fossettes sur ses joues. Cette fois, je n'ai pas pu résister et je lui ai gentiment ébouriffé les cheveux. Chrono m'a regardé comme s'il me voyait pour le première fois.

― C'est fou ce que tu es mignonne, petit génie, ai-je dit à Hazel.

Ses yeux brillaient autant que le tableau de commandes, c'était dire à quel point elle était ravie.

― Merci !

Elle a tapé vivement sur le clavier et les moteurs du vaisseau ont pris vie. En un instant, nous étions en route vers le relais de trous de ver le plus proche.

Hazel nous a gentiment priés de quitter le poste de commandes. Notre présence devait la déranger pour piloter tranquillement, ce qui était tout à fait légitime. À vrai dire, c'était moi qui avait pratiquement poussé Chrono dehors pour qu'il arrête de la couver. Il lui a demandé si tout allait bien, si elle avait besoin de quoi que ce soit et de l'appeler en cas de nécessité.

― Pourquoi tu es agréable avec elle alors que tu nous méprises Kira et moi ? a-t-il demandé une fois que nous avons rejoint le long couloir métallique menant à l'espace convivial.

― Parce que ta soeur est adorable et très intelligente.

Il a froncé ses sourcils.

― Comment tu peux savoir que c'est ma soeur ?

― Base de données.

Il a secoué la tête, le dos voûté, puis a relevé le regard vers moi. S'il y avait bien une chose que lui et Hazel avaient en commun, c'était la couleur de leurs yeux. Mes capteurs ont analysé leurs teintes exactes et elles étaient extrêmement proches.

― Donc tu juges les gens sur leur apparence et leur intelligence, a-t-il conclu.

― Entre autres, oui. Et puis cette charmante petite m'adore, pourquoi serais-je méchante avec ?

― Hazel adore tout ce qui est électronique et informatique, alors bien sûr qu'elle t'apprécie.

Il a marmonné quelques mots que mon processeur n'a pas réussi à décoder.

― Apparence, intelligence et adoration, a-t-il dit. Je ne remplis aucun critère, n'est-ce pas ?

― Tu ressembles à un viking imberbe raté avec un poisson rouge dans le crâne. Et, incroyable : tu ne m'aimes pas. Aucun critère, non.

Chrono a soupiré. Il avait l'air d'être relativement serviable, alors je supposais qu'il était rare que quelqu'un ne l'apprécie pas comme je le faisais. Une bonne chose que je sois entrée dans sa vie, puisque je lui faisais vivre de nouvelles expériences.

― Je préfère que tu sois agréable avec Hazel plutôt qu'avec moi, a-t-il grommelé.

Ce garçon vouait un amour inconditionnel pour sa petite soeur alors même qu'elle le ridiculisait sur tous les plans de l'existence. C'était touchant.

― Je vais retourner dans ma cabine, lui ai-je dit. La seule raison pour laquelle je ne te souhaite pas que tu t'étouffes dans ton sommeil est ta petite soeur.

Il pouvait interpréter ceci comme un "bonne nuit".

Même si je lui souhaitais de beaux cauchemars.

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Autumn Ocean
Posté le 08/09/2020
Ce chapitre 4 est le plus drôle! La voix-off ou les critiques de la protagoniste sur les humains, Chrono, Kira et le vaisseau. On sent aussi l'humour noir à travers les figures de style:
"Ils n'avaient pas la même mère, ce qui avait d'ailleurs fait toute la différence puisque l'un était stupide et l'autre un adorable génie."

"Hazel adore tout ce qui est électronique et informatique, alors bien sûr qu'elle t'apprécie." dit Chrono à la protagoniste.

Aussi, cette métaphore m'a fait pensé au président de la Commission dans Umbrella Academy 2!
"J'avais l'impression que son crâne n'était qu'un bocal d'eau où nageait un petit poisson rouge."
AlysDemester
Posté le 08/09/2020
J'avoue que ça m'amuse beaucoup d'écrire sous le point de vue de Lua, justement à cause de ces répliques ^^
Je n'ai pas regardé Umbrella Academy, donc je n'ai pas la référence (mais je compte bien m'y mettre un jour haha)
Merci pour ta lecture !
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