Chapitre 4

Par AliceH
Notes de l’auteur : La trinité des gros dorks se rencontre pour la première fois dans ce chapitre... Mes enfants...

Oui, Dewey est bibliothécaire et s'appelle ainsi pour la classification Dewey (et indirectement pour Dewey Dénouement dans les Orphelins Baudelaire). La Pois(s)onnerie, par contre, est inspiré du restaurant L'huitrière à Lille, qui a fermé depuis plusieurs années mais qui garde sa très belle devanture en mosaïque.

– Bonsoir.

Ce n'était certainement pas la réaction la plus courante face à une telle situation. Mais Arsinoé pouvait être qualifié de bon nombre de choses, et « impoli » n'était pas l'un des adjectifs appropriés malgré les divers jurons qui peuplaient son vocabulaire quotidien.

– Vous venez souvent par ici ? poursuivit-il avec un grand sourire en agitant son lourd bracelet.

– Oh non, c'est la première fois, rétorqua la jeune femme en époussetant ses épaules pour ensuite triturer ses lunettes énormes auxquelles un micro et une oreillette étaient greffés.

– C'est donc une grande chance de m'avoir trouvé. Comment avez-vu su ?

– Ça ne te regarde pas.

– « Te » ? On se tutoie déjà ? lâcha le démon qui tentait de cacher sa panique derrière une tentative d'humour.

– Pour le peu de temps que nous passerons ensemble... Suis-moi.

Sans même jeter un œil en arrière, la Demon Delender tourna les talons gracieusement et s'éloigna, les mains dans les poches du manteau rouge sombre dont elle avait rabattu la capuche sur sa tête. Pour qui se prenait-elle ? Mademoiselle-chevaux-de-bois pensait peut-être qu'il allait la suivre comme ça, comme un bon chiot de Cerbère à sa maman ? Ha ! Alors là, elle pouvait toujours rêver. ll ne bougerait pas : même bien cachée et quasi-inexistante, il avait sa fierté ! Il n'était pas stagiaire à la Poste pour se retrouver à ramper devant une fille qui lui offrait un bracelet qui brûlait atrocement la peau et pesait si lourd qu'il avait l'impression que son épaule allait s'arracher ! Ah non ! Il n'était pas un démon facile !

Puis il réalisa qu'il portait effectivement un bracelet qui brûlait atrocement la peau et pesait si lourd qu'il avait l'impression que son épaule allait s'arracher, et que l'éloignement de la Demon Delender en était sans aucun doute à l'origine. La pensée qu'il ne pouvait pas mourir et pouvait donc très bien porter le bijou sans être forcé de la suivre le traversa jusqu'à ce qu'Arsinoé ne remonte sa manche. Ka peau de son poignet devenait noire comme l'encre, cette couleur semblable à un venin colorait ses veines d'un violet sombre qui contrastait avec sa peau blanchâtre. Le poids de l'objet le fit tomber sur le sol. Il resta allongé à même le plancher comme une poupée désarticulée.

Il ne pouvait pas lui arriver pire, si ?

– MAIS JE NE VIENS PAS VOLER TES LIVRES ! ET NON TU NE PEUX PAS ENLEVER CE BRACELET ! IL EST LÀ LE DÉMON D'AILLEURS VIENS QUE J'TE LE MONTRE PUISQUE T'Y TIENS TANT !

Une lampe à huile manqua de se fracasser contre son visage juste après qu'elle eut crié ces mots, suivie par deux grands yeux bleus cachés derrière des lunettes rondes aux verres épais comme le pouce. Arsinoé baissa le regard pour s'apercevoir que le malheureux devant lui avait également un bracelet métallique et constata par la même occasion qu'il ne ressentait plus aucune douleur. Il se redressa pour enfoncer son index dans la poitrine de la jeune femme à sa gauche avant de déblatérer :

– J'aimerais savoir ce qui se passe ici. Où suis-je, qui êtes-vous, qui est-il, qu'est-ce que c'est que ce bracelet, quelle heure est-il, pourquoi vous êtes ici, est-ce que quelqu'un à quelque chose à manger, pourquoi ce type est ici, pourquoi ce bracelet de brun, excusez-moi pour l'expression, m'empoisonne-t-il dès que vous êtes dans la pièce d'à côté, et comment je sors d'ici ?

– Pour répondre à deux questions et demie, dit le nouveau venu vêtu d'un pyjama jaune poussin, je suis Dewey Rustedhook, je suis le bibliothécaire ici, j'habite à l'étage du dessus et je n'ai rien à manger sur moi.

– Tu es à Williamsburg, capitale du Continent Sud-Est, Æquor. Je suis Louise Von Kraft, apprentie Demon Delender, récapitula la jeune femme. C'est un bracelet en mercure qui sert de Menotte Démoniaque, il est minuit vingt-deux, je suis ici car mes Guessing Googles m'ont avertie d'une présence étrange, la tienne en occurrence, je n'ai pas à manger sur moi, il m'est tombé dessus à la sortie de la bibliothèque, je lui ai mis ce bracelet dès que je l'ai vu car j'ai cru que c'était un pote à toi, et les Menottes Démoniaques empêchent celui qui les porte d'être à moins de deux kilomètres de la personne qui porte l'autre. Ma syntaxe est atroce, lâcha-t-elle après un bref silence.

– C'est triste pour toi. Je peux l'enlever ce bracelet, moi, comme je suis un humain ordinaire ? questionna Dewey qui cherchait un système d'ouverture sur le bijou qu'il arborait malgré lui au poignet gauche.

– Non... admit Louise en se grattant le sommet du crâne Je ne sais pas. Ces menottes sont configurées pour qu'un bracelet soit porté par le Demon Delender et l'autre par le démon à neutraliser. C'est histoire qu'il ne se barre pas. En gros ces menottes... sont un peu comme des siamois. Mais séparés. Des jumeaux. Des semblables. Ils sont pareils et ressentent un manque s'ils ne sont pas proches l'un de l'autre...

– Et donc si Dewey, insista Arsinoé, et moi nous éloignons, j'aurais encore l'impression qu'on veut me couper le bras ?

– Je pense. J'en ai aucune idée.

– Et tu n'as pas les clés de cette chose ?

– Elles sont réservées à des démons puissants et ne s'enlèvent qu'avec des outils spéciaux et puissants. Je les ai prises pour pouvoir garder Machin, fit-elle en désignant Arsinoé de la main en geste dédaigneux, avec moi jusqu'au Quartier Général le plus proche. Donc non, je ne les ai pas et vous allez devoir faire avec.

– Eh bah bravo ! C'était très malin comme idée ! Bravo Von Kraft, vous êtes brillante ! singea le bibliothécaire qui applaudit après avoir posé la lampe à huile sur une étagère. Géniale ! Vous savez où on peut réparer vos erreurs idiotes ?

– T'es bien désagréable pour quelqu'un habillé comme un clown, s'étonna la Demon Delender.

– Désolé mais le thé que j'ai préparé en l'honneur de votre céleste et surprenante venue n'est pas encore prêt. Vous voulez peut-être des biscuits tant que vous y êtes ?

– Moi, oui.

Les deux humains se tournèrent d'un seul chef en direction du démon qui faisait une tête et demie de plus qu'eux. Une main sur son ventre qui gargouillait comme un malheureux, il confessa d'une voix faible :

– J'ai faim. Pour la première fois de cette existence, j'ai faim.

__________

– Si j'avais eu faim, ce n'est plus le cas à présent .

– Vous êtes bien facilement impressionnable.

Sir Prize fixa sa collègue du coin de l'œil, un fin sourire aux lèvres. Tous deux venaient de mettre les pieds dans La Pois(s)onnerie, endroit hybride près des quais du Quatrième Cercle, à mi-chemin entre le restaurant-bar et la poissonnerie. La démone rousse avait retenu à grand peine un bref cri de dégoût de franchir ses lèvres quand elle avait vu la devanture entièrement couverte de mosaïque fêlée d'un bleu terne, assemblée de sorte à représenter des crabes, des poissons, des moules, des huîtres et même quelques coquillages du plus bel effet (enfin, si l'on oubliait le peu de talent de l'auteur de cette œuvre bâclée). À travers la couche de crasse poisseuse qui couvrait la vitrine, Miss Fortune avait pu entrapercevoir entre les glaçons et les truites encore gigotantes, un énorme chat ventripotent dormant comme un bienheureux, les moustaches tartinées de thon émietté.

À présent qu'ils étaient dans la seule pièce du magasin et restaurant, elle aussi couverte de mosaïques bleutées du sol au plafond, la démone faisait de son mieux pour ne pas s'attarder sur la décoration qui l'écœurait autant que l'odeur de poiscaille alentour. De son côté, apparemment très à l'aise au milieu des aquariums grouillant de crustacés rose vif et de poissons à trois yeux, son collègue s'approchait du comptoir en bois verni et étonnamment propre, les mains dans les poches. Il se saisit d'un tabouret haut sur lequel il s'assit avant de se plonger dans la lecture de la carte du restaurant, imprimée sur du papier vert qui dégageait une suspicieuse odeur d'algue moisie. Après avoir froncé du nez, la jeune démone prit elle aussi place avec son sac à main posé sur les genoux.

Les nuages de vapeur d'un gris métallisé que le menu émettait ne lui inspiraient guère confiance, pas plus que le bruit spongieux qu'il fit quand elle le serra entre ses doigts. Quelques clients anonymes, la pipe rouge et le rire jaune, mangeaient des tartines de sardine maligne (1), assis à l'opposé de la pièce, le long d'une longue table près d'un aquarium-orphelinat pour fils de succubes-hippocampes. Les pauvres bêtes fixaient leurs camarades aquatiques se faire dévorer sous leurs yeux d'un air stoïque. Elle reporta son attention sur une immense porte cochère vert bouteille d'où sortit un colosse de deux mètres tout en muscles qui tenait dans ses bras couverts de sueur des bouteilles qu'il posa derrière le comptoir. Il arrangea son catogan d'un bleu outremer et offrit son plus beau sourire à ses clients :

– Que puis-je pour vous ? Un apéritif huîtres-coco peut-être ?

– A vrai dire, Charybde, je venais pour te rappeler ta dette...

Le propriétaire des lieux pâlit à ses mots et fixa nerveusement la porte qui donnait vers l'arrière-boutique tout en tapotant son comptoir du bout des doigts. Il finit par expulser un long soupir et s'enquit d'un ton hargneux :

– Tu as donc choisi cette belle journée pour me dépouiller, crapule ?!

Ttt-ttt. Ne me traite pas ainsi, je crois que la « crapule » devant toi, réagit le jeune démon, t'a rendu un fier service il y a quelques mois, n'est-il pas ? C'est grâce à moi que tu as pu garder ce gros tas de poils sur pattes mangeur de thon. Même si je pense que Scylla n'a pas pour seul intérêt de ronronner avec amour, n'est-ce pas ?

– Silence, lui intima le poissonnier qui saisisst une truite, un couteau, et lui coupa la tête d'un coup sec. Que veux-tu ?

– À vrai dire, j'ai retourné ta carte dans tous les sens mais je voudrais quelque chose de spécial...

– Balance.

– Deux harengs saur pour moi et ma charmante collègue ici présente, conclut Sir Prize en désignant sa voisine de la paume, un sourire doux aux lèvres. Serait-ce trop te demander ?

– Espèce de p'tit... se retint Charybde, qui fronçait à présent ses épais sourcils bleus. Je dois encore en avoir... T'es sûr de ton coup ? demanda-t-il franchement à son client.

– Tout à fait. Mais il faut faire vite ou nous risquons d'être attrapés en route. Je te promets que tu ne seras même pas inspecté. N'oublie pas ce que j'ai fait pour toi, sourit le démon du BRHH avec une étincelle malsaine au fond des yeux.

– Je ne risque pas de l'oublier, grommela le géant devant eux. Scylla ! hurla-t-il. Sors de cette vitrine !

Le félin s'était approché d'eux et était à présent blotti contre la jupe longue de Miss Fortune, qui n'osait rien dire de peur de passer pour une idiote. Le doute l'habitait toujours : elle pouvait encore faire demi-tour et retourner au bureau pour...

S'ennuyer profondément encore et encore et encore et ceci pour le reste de son existence.

C'était certes le choix le plus raisonnable à faire, mais à ce moment précis, elle se fichait bien d'être raisonnable. Elle voulait du changement. Elle voulait connaître des aventures plus palpitantes que « Rechercher l'agrafe sous le bureau » et voir plus loin que le jardin municipal dont l'état laissait de plus en plus à désirer. Elle voulait changer d'air, faire quelque chose par elle-même, enfin. Boudeuse, elle saisit un épais journal et se prépara à le lire. Sir Prize se pencha vers elle , lui mit une main sur la taille et lui susurra :

– Je vais lui glisser un mot, je reviens.

Avant même qu'elle n'ait pu protester contre sa familiarité, il était parti avec Charybde qui tenait Scylla dans ses bras. Une fois que la porte cochère se fut fermé en un fracas étourdissant, la démone lut la première page du journal, écrite en blanc sur fond noir :

« L'Effondrement Final : une réalité qui nous rattrape.

La santé de Sa Seigneurie Satan décline de jour en jour, sans grand espoir d'amélioration. Le Mal, qui le frappe depuis déjà une quinzaine d'années, n'a de cesse de grandir en ellui et de l'affaiblir, causant ainsi la décadence de notre bonne société infernale. De nouvelles compressions de rues et de bâtiments sont donc à prévoir lors de ce mois d'Oraqor 1898 au niveau des Cercles Huit et Neuf, sur ordre du Secteur IV, Architecture, Urbanisme et Transports. Il sera également demandé à certaines enseignes de renoncer à leurs terrasses et auvents extérieurs, toujours dans un souci d'économie de place. Une signalisation spécifique sera mise en place lors des travaux. »

– Miss Fortune, bougez-vous l'arrière-train et suivez-moi !  pesta Sir Prize, dont seule la tête dépassait de l'embrasure de la porte cochère menant aux cuisines.

La démone retint une réplique cinglante et se mit debout tant bien que mal pour le suivre d'un pas décidé à travers un couloir éclairé par une ampoule au fil nu, avant de finir dans une immense cuisine entièrement couverte de mosaïques.

Bleues, ça allait de soi.

Elle posa son sac en cuir mauve à côté de woks sauteurs et lorgna son collègue d'un œil mauvais - quoique parfaitement maquillé - alors qu'ils attendaient le maître les lieux. Charybde revint moins une minute après, sa stature imposante l'empêchant presque de sortir de la chambre froide d'où il sortait. Une mèche de cheveux barrait son nez cabossé: il offrit un sourire rassurant et édenté à la démone avant de poser deux beaux harengs devant eux.

Ah, parce qu'il était sérieux quand il parlait de manger du hareng saur, fut la première pensée de la membre du BRHH alors qu'elle regardait l'animal : ses yeux vides, ses écailles brillantes ...

– Ne bougez pas Mamzelle !

Ses entrailles...

Charybde coupa également le poisson de Sir Prize en deux et rangea l'immense couteau qu'il tenait entre deux sardines sauce salsa. Puis, sans prévenir et surtout sans gants ni autre précaution d'hygiène, il sortit une longue et épaisse aiguille d'argent qu'il planta dans le crâne du hareng, l'ouvrant en deux également. Mal à l'aise devant ce spectacle, Miss Fortune préféra fermer les yeux, les mains crispées sur sa jupe bouton d'or.

Après quelques secondes de « clic clac merde c'était plus à droite en fait ! cloc cluc clec clic aaah voilà ! » , elle vit un minuscule bout du poisson dans une assiette blanche. Malgré elle, elle fit une grimace dégoûtée : ce qu'elle avait devant les yeux n'était certainement pas un morceau de chair. C'était une chose petite, ronde, charnue, rosée, brillante et apparemment gluante, ni dure, ni molle. Elle ne faisait qu'à peine la taille de son pouce.

– Soyez belle joueuse, Miss Fortune. Il faut juste le gober, l'encouragea Sir Prize, qui n'avait pourtant pas l'air très réjoui, sa main arachnéenne pianotant nerveusement le vide.

– À quoi cela va-t-il servir ? demanda-t-elle d'une voix étranglée.

– Oh ça, Miss Fortune...

Il lui adressa un éclatant et superbe sourire qui revigora la démone. Elle saisit ce qu'il y avait dans son assiette et l'avala sans réfléchir. Elle entendit ces derniers mots comme si elle se trouvait sous l'eau :

– C'est une surprise !


_____
 

(1)  Cette espèce a pour particularité d'essayer de vous convaincre de ne pas la manger, mais réussit rarement son coup.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Roxane Berg
Posté le 15/04/2021
Hello!
On entre enfin dans l'univers Steampunk annoncé, yes!
Chouette chapitre, j'aime vraiment le personnage d'Arsinoé, j'espère qu'il va nous entraîner loin dans ses périples.
Et bon cliffhanger de fin de chapitre encore une fois ^^
AliceH
Posté le 07/08/2021
Merci ! ♥
Vous lisez