Chapitre 4

Sa plume lui chatouillant la peau fine de l'intérieur des doigts, Loeiza frétillait d'excitation. Elle lançait des regards pétillants de curiosité vers le bureau en bois massif où Maestre Niero triait ses feuillets avec un air affecté. A voir sa silhouette efflanquée et son crâne dégarni, elle ne put s'empêcher de penser qu'il manquait du charisme immémorial affiché par ses pairs. Sans compter qu'il dissimulait très mal l'agacement que lui causait le brouhaha des étudiants qui se déversaient dans les rangs. Le cours accusait déjà un sérieux retard mais cela ne semblait pas les troubler outre mesure : les voix étaient dépourvues de la déférence et de la discrétion qu'il eût convenu d'adopter en telle situation. 

 

Concentrée sur le grain du papier et le crissement des pas sur le parquet, elle ne s'émut pas des murmures narquois qu'elle percevait au milieu de leurs babillages. Elle avait compris le jour de son entrée à l'Académie que les moqueries et les insultes seraient son lot quotidien si elle s'entêtait dans ses ambitions. Sa simple présence sur les bancs était un affront à l'inertie sociétale qu'ils entretenaient depuis des siècles. Ce n'était d'ailleurs pas un hasard si l'une des deux autres jeunes femmes avait laissé la peur la jeter hors de ces murs avant même que Loeiza ne connût son prénom... Elle s'intimait depuis lors d'être aussi résiliente que les rochers face aux infatigables assauts des marées. Si elle n'y parvenait pas toujours, elle refusait de laisser ces mufles ternir sa première conférence d'Histoire – un enchantement pour sa soif de connaissances dont elle se réjouissait depuis longtemps. 

 

Le Maestre se leva en prenant appui sur le bureau et s'éclaircit la gorge.

 

« Bien. Messieurs, pouvons-nous commencer ? »

 

Certaines voix s'apaisèrent, ne laissant plus entendre que celle de Vigo D'Ello, vibrante d'une arrogance qui réveillait les pires colères de Loeiza. Mais il lui fallait se contenir, fixer du regard la feuille vierge qui s'étalait devant elle et taire les réparties cinglantes que lui inspirait cet accent belliqueux aux effluves d'or, de coussins de velours matelassé et de fruits exotiques. Elle demeura immobile tandis que le Maestre descendait de son estrade, les mains jointes en calice et le front sévère.

 

« Noble Vigo D'Ello des ducs d'Odalie. L'extase que semble vous inspirer mon cours me ravit. Peut-être souhaitez-vous mettre cet enthousiasme à profit en nous entretenant de l'Histoire de l'unification du royaume de Calia ? Ou bien préféreriez-vous nous parler de la pacification des animistes par la congrégation des Benefattore ?

— Vous me voyez contraint de refuser cette tribune, Maestre. Je n'ai certes pas manqué de précepteurs au cours de mon enfance mais j'ai l'intuition que ces sujets fort captivants vous siéront bien mieux qu'à moi. »

 

Des ricanements étouffés s'élevèrent des rangs. Loeiza se mordit la lèvre. N'y avait-il aucune limite à leur impertinence ? La nuque figée par une tension grandissante, elle leva les yeux vers le Maestre. Ses joues cramoisies trahissaient un malaise et une irritation qu'il ne semblait pas en mesure de dissiper. Pourquoi s'en étonner ? Après tout, Cadell l'avait prévenue. Les élèves de l'Académie étaient de deux sortes : ceux qui portaient leur ascendance au côté, comme une lame dont le métal gelé suffit à dissuader quiconque d'y chercher noise, et ceux dont le nom n'était pas assez prestigieux pour prendre part à ce jeu. Vigo, de toute évidence, échappait à cette classification ; il était de ceux qui en avaient inventé les règles, et qui les redéfinissaient encore jour après jour. Elle chassa d'un froncement de sourcils la petite voix qui lui susurrait que c'était aussi le cas de Cadell, à la différence près que lui ne jouait pas pour sa gloire personnelle. 

 

« Bien. Vous ne verrez donc pas d'inconvénient à ce que cette conférence suive son cours. » 

 

Toujours rouge d'embarras et de frustration, le Maestre s'en retourna à son bureau, où il déplia un épais volume aux pages assaillies par le temps. Sa voix grave et pleine se déversa sur la salle comme un flot gonflé d'une écume centenaire. Loeiza se mit à prendre des notes frénétiques. Elle ne voulait pas perdre la moindre information, même si le sujet abordé – la lignée des Rois de Calia dans l'Histoire – ne lui inspirait aucune passion. Elle découvrait avec fierté que sa culture historique n'était pas si lacunaire qu'elle l'avait pensé : elle connaissait déjà les grandes lignes de ce que le Maestre leur livrait et ne se laissait surprendre que par des détails presque anecdotiques. Les murmures et les ricanements n'existaient plus tant elle était concentrée.

 

« C'est ainsi qu'Amos III légua à son fils un royaume unifié, libéré des querelles culturelles et territoriales qui le déchiraient autrefois. Son héritier prit le nom de Léopold Ier, marquant une rupture symbolique avec les traditions de ses ancêtres. Il créa plus tard la Chambre des Pairs telle que nous la connaissons aujourd'hui, afin que les nobles familles du royaume puissent représenter leur peuple et leur province à sa cour. »  

 

Il s'interrompit pour poser son souffle et scruter les rangs d'étudiants d'un air morne. Une pause brève et farouche dans laquelle Loeiza s'engouffra pourtant sans attendre :

 

« Pardonnez-moi, Maestre, vous disiez tout à l'heure que les provinces du Sud du royaume étaient parcourues de mouvements indépendantistes entêtés et offensifs, avant même le lancement des premières campagnes. J'imagine que l'annexion de leurs terres par un roi étranger, aussi bienveillant soit-il, n'a pas dû les apaiser ? Sans compter que Luccha et la Canalyne n'ont jamais obtenu le siège qu'elles espéraient à la Chambre des Pairs. » 

 

Son regard étonné descendit sur elle. S'attendait-il seulement à ce que son cours suscitât autre chose que de l'indifférence ? Les sourcils froncés, il ôta d'un geste brusque ses lunettes et les pointa sur Loeiza : 

 

« Les choses ne sont pas aussi simples, jeune fille. Avant qu'Amos III ne pose l'œil sur ces provinces, elles n'étaient que terres désunies, où le moindre cours d'eau faisait l'objet de conflits inextricables. Leur gouvernance était instable, basée sur des rassemblements claniques au déroulement plus qu'aléatoire. Le royaume de Calia leur a apporté une aide tangible, notamment dans l'établissement des routes commerciales et la pacification de certaines régions. Bien sûr, tous ne s'en sont pas réjouis – il serait erroné de prétendre le contraire. Mais une troupe d'agitateurs localisée est toujours préférable au chaos politique et administratif généralisé, veuillez bien me croire. »  

 

Elle gribouilla quelques mots-clés et traça de nouveaux points d'interrogation, sa plume caressant ses lèvres pincées. 

 

« Que revendiquaient ces… agitateurs ?

— Pas grand-chose, en réalité. Ils peinaient à s'accorder sur une ligne de conduite, à tel point qu'ils se sont rapidement scindés en plusieurs groupuscules de taille négligeable. Les plus dangereux allaient jusqu'à contester l'autorité de Léopold Ier, mais la plupart d'entre eux ne faisaient que défendre un mode de vie sur le déclin, qu'ils estimaient incompatible avec le nôtre. » 

 

Loeiza se souvint des récits qui peuplaient la bibliothèque familiale. Plus jeune, elle avait dévoré avec une soif inextinguible les quelques ouvrages qui traitaient des mœurs lucchanes. Elle avait toujours été fascinée par leurs croyances et la manière dont elles articulaient le moindre aspect de leur vie. Grâce à ces pages au lyrisme envoûtant, elle avait ondulé au rythme de leurs chants, touché du doigt les forêts luxuriantes où ils se recueillaient... Et toujours, cette impression d'apaisement qui s'insinuait en elle – tenace, entêtante. Elle comprenait sans peine que l'on pût prendre les armes pour préserver tout cela.

 

« Bien. Je propose que nous... » 

 

Toutes ses connaissances flottaient dans son esprit sans prendre le sens qu'elle espérait. Elle ne pouvait s'empêcher de penser que quelque chose ne collait pas. N'écoutant que son instinct, elle s'empressa de lever la main. Un silence embarrassant s'abattit sur les rangs et le Maestre laissa échapper un soupir vibrant de colère.

 

« Oui, mademoiselle D'Altino ? »

 

Le ton, aride et tranchant, la déstabilisa. Elle ne put s'empêcher de remarquer le calme mépris qui suintait dans sa façon d'appuyer les syllabes de son nom comme si elles étaient des épines prêtes à le lacérer. La frustration lui serra la gorge. Pourquoi cet homme âcre avait-il choisi l'enseignement pour occuper ses journées ? Il ne semblait pas y prendre le moindre plaisir. Loeiza, en tout cas, n'en trouvait aucun à l'écouter. Elle se redressa, les mains posées bien à plat sur ses genoux. Il était hors de question qu'elle se tût.

 

« Vous dites que les rebelles lucchans étaient très attachés à leurs coutumes. Qu'en était-il de leur spiritualité ?

— Animistes, pour la plupart, mais...

— Dans ce cas, pourquoi auraient-ils assassiné les Sylvains ? Pourquoi vouloir causer la perte de tout ce en quoi ils avaient foi ? Avaient-ils abandonné tout respect de leurs traditions, tout espoir ? N'existerait-il aucune autre explication à cet épisode ? » 

 

Dans ses yeux assombris, elle perçut l'irritation du Maestre juste avant d'en subir les foudres. Le dos voûté et la mine grise, il vociféra :

 

« Nom d'un chandelier rompu ! Voilà bien la raison pour laquelle les femmes n'ont jamais été honorées d'une place sur ces bancs ! Comment peut-on mélanger à ce point les faits et les époques ? 

— Mais..., s'offusqua-t-elle.

— Comprenez bien, jeune fille. Les événements  dont je vous instruis se sont déroulés il y a plus d'un siècle de cela. Ces temps sont révolus. Depuis, les rebelles qui semblent tant vous passionner sont devenus des meurtriers au sang froid et au cœur inerte. Je n'entends aucunement tolérer des raccourcis qui viseraient à occulter cette réalité. Ce cours n'est pas un de ces salons de conversation qu'affectionnent les femmes de votre espèce. » 

 

Elle rougit furieusement. Autour d'elle, les murmures moqueurs s'amplifiaient et se muaient en grossièretés inavouables. Pourtant, elle n'avait pas le sentiment que sa question manquait de pertinence. Au contraire... L'Histoire n'était-elle pas censée apporter un éclairage sur les actes et les pensées incompréhensibles autrement ? Ses épaules s'affaissèrent sous les regards fielleux qu'elle sentait se déchaîner autour d'elle. Elle était une proie facile, enveloppée là dans les lambeaux de sa dignité. La naïveté l'avait-elle aveuglée pour qu'elle crût pouvoir creuser sa place au sein de ces murs de savoir ?

 

Encore décontenancée par la réaction du vieux professeur, elle fit jouer sa plume entre ses doigts, aussi silencieuse que les battements de son cœur étaient assourdissants. Elle avait l'impression que tous pouvaient les entendre, et avec eux la honte qui résonnait entre ses côtes. Avait-elle fait preuve d'un peu trop d'insistance ? Sa réflexion avait-elle manqué de logique dans sa construction ou sa formulation ? Pourquoi sa curiosité était-elle moins recevable que l'indifférence teintée d'arrogance que les autres portaient comme un étendard ? Elle gratta un coin de sa feuille jusqu'à le noircir complètement, retenant les larmes qui menaçaient d'inonder ses yeux. Elle connaissait le goût âcre qui envahissait ses lèvres sèches et malmenait toutes ses illusions – c'était celui de l'injustice. 

 

Le discours du Maestre s'étira sans qu'elle n'y prêtât plus d'attention. La frustration était telle que sa voix était réduite à un simple bruit de fond, un bourdonnement qu'elle eût volontiers chassé d'un geste sec. Elle occupa ses mains à croquer les fleurs exotiques qui habitaient son imagination – des traits hâtifs, brouillons, aussi nerveux que libérateurs – et cela apaisa sa lassitude. Elle n'émergea que lorsqu'elle entendit les craquements du plancher sous les pas des étudiants qui quittaient la salle. Elle croisa des regards aussi brumeux qu'une aube d'hiver et sentit l'orage gronder dans certaines moues rancunières.

 

Elle souffla. Pour l'heure, elle avait des préoccupations plus immédiates. Son cœur était toujours serré mais il lui fallait polir son image ébréchée, même si c'était la dernière chose dont elle avait envie. Elle ne pouvait se permettre de se priver du parrainage de Maestre Niero si elle entendait poursuivre son rêve d'être archiviste à la Bibliothèque Royale. Elle rassembla donc ses affaires et rejoignit d'un pas résolu l'imposant bureau professoral, où elle fut prise de vitesse : 

 

« Eh bien ? N'ai-je pas été suffisamment clair ? » 

 

L'agressivité du ton la bouscula dans sa détermination. Ses interventions justifiaient-elles vraiment une telle rancœur ? Le ventre et la gorge noués, elle bafouilla : 

 

« Je... je souhaitais juste vous présenter mes excuses pour avoir fait preuve d'un peu trop... d'empressement dans ma curiosité. Croyez bien que... » 

 

Il lui jeta un regard glaçant derrière ses lunettes.

 

« Que dois-je croire, jeune fille ? Je vous le demande. Que vous vous imposiez dans ce cours, soit, je peux encore le tolérer. Mais qui pensez-vous être pour mettre ainsi en doute les compétences et l'intégrité de toute une lignée d'historiens avec vos questions insolentes ?

— Je suis désolée, ce n'est pas du tout… Je pensais… »

 

Il se leva avec tant de brusquerie qu'elle sursauta. Il pointa vers elle un doigt menaçant, gonflé par le mépris. 

 

« Il suffit. Je n'ai nul besoin de vos explications bégayantes ni de vos bouderies. Vous pensiez sans doute arriver dans mon cours armée de votre seule naïveté et jouer la maligne. Je suis désolée de vous décevoir mais L'Histoire est une noble discipline qui ne souffre ni les fantaisies ni les imprécisions. À l'avenir, je vous prierai de réserver votre curiosité à des cercles plus convenables. » 

 

Elle resta muette de stupeur, incapable de concevoir un endroit plus adapté que l'Académie pour étancher sa soif de connaissances. À quels cercles faisait-il référence ? Pourquoi ses foudres s'abattaient-elles sur sa candeur ? Les yeux rivés sur les hautes fenêtres bordées de dorures, aux prises avec ses émotions, elle ne vit pas le Maestre s'éloigner. Elle laissa échapper un soupir irrité. Comment allait-elle bien pouvoir réparer les dégâts causés par son impatience ? Inspiration, expiration.

 

Elle fut prise d'un vertige qui la contraignit à s'abandonner un moment sur la table la plus proche. Était-ce seulement sa faute si cette institution la rejetait par tous ses pores ? Inspiration, expiration.

 

Son sang pulsait dans ses tempes comme une mélodie funeste. S'était-elle jamais sentie aussi seule ? Le silence était presque menaçant entre ces murs désincarnés, à tel point qu'elle regretta que Cadell ne fût pas à ses côtés. Après tout, il était la seule âme dans cet endroit à ne pas lui témoigner d'hostilité. Autant qu'elle détestât l'admettre, elle avait besoin de son indéfectible constance dans la tempête de ses révoltes.

 

Peu à peu, elle dompta sa respiration et parvint à s'apaiser. Lorsqu'elle leva le voile de ses paupières, le soleil diffusait dans la salle une lumière aussi délicate que décisive. Elle se leva et défroissa de ses gestes nerveux le tissu lie de vin de sa robe, habitée par le sentiment dérangeant que son cap interne avait changé. Était-ce la certitude qu'elle ne trouverait jamais ce qu'elle cherchait auprès de ces esprits verrouillés ? Ou bien était-ce l'intuition que le silence contenait davantage de promesses que leur connaissance ? Elle soupira. Son avenir à l'Académie lui semblait aussi opaque que le soir qui s'épaississait dehors. Sans savoir encore comment réorienter la barre de son esprit, elle serra ses feuillets et ses plumes contre son cœur et se dirigea d'un pas résolu vers le couloir d'où s'échappaient des ombres ondulantes. Il était tard et Père l'attendait sans doute pour faire dresser la table. 

 

« Bien, bien. J'ignorais que tu mettrais autant de temps pour panser les blessures de ton amour-propre. Idiote idée que de taquiner un Maestre sur ses connaissances de l'Histoire, j'espère que tu t'en souviendras. Tous ne sont pas aussi conciliants et il serait fort dommage de compromettre ton avenir parmi nous, tu ne crois pas ? » 

 

Elle fit volte-face, laissant ses affaires s'éparpiller sous la surprise. Vigo D'Ello se fendit d'un rire sinistre. 

 

« Et maladroite, de surcroît. »

 

Elle ramassa à la hâte ses effets dispersés et planta son regard dans le sien, les muscles du dos tendus par la haine qu'il lui inspirait. Elle n'avait pas peur de lui. Ses titres étaient peut-être anciens mais son héritage à elle était respectable – c'était tout ce qui importait. D'une voix vibrante de colère contenue, elle articula : 

 

« Je me souviendrai en tout cas de l'étroitesse de votre monde. »

 

Elle n'y gagna qu'un nouveau rire insolent.

 

« Notre monde est beaucoup plus vaste que tu ne l'imagines, parvenue. Par ailleurs, je trouve que tu pourrais faire montre d'un peu plus d'humilité et de gratitude envers ceux qui t'ont ouvert leurs portes...

— Contraints et forcés. » cracha-t-elle.

 

Il haussa les épaules, une moue nonchalante pendue aux lèvres.

 

« Il est bien vrai que s'il n'en tenait qu'à moi, je réserverais un tout autre sort aux catins de ton espèce. Nous saurions alors tous de quel feu tu es faite. »

 

Elle tut l'insulte qui lui brûlait la gorge. À quoi bon s'épuiser dans d'inéluctables confrontations ? Elles ranimaient ce qu'il y avait de plus abrupt en elle et elle n'était pas certaine que ce fût une bonne chose. Elle voulut s'éloigner mais il se mit en travers de son passage, la coinçant contre le mur de pierre gelé.

 

« Laisse-moi passer. »

 

Son souffle ardent lui chatouillait l'oreille – une sensation qui lui glaçait les entrailles. Elle tenta de le repousser mais il l'écrasa encore davantage. Elle s'entendit répéter « Laisse-moi passer » mais sa voix mourut contre son torse massif.

 

« Penses-tu vraiment être en position de me commander, sale petite fouineuse arrogante ? Penses-tu que Di Salvieri te sera d'une aide quelconque sous ce toit ? Tu choisis mal tes appuis, tout comme les mots qui s'échappent de ta bouche. »

 

Il glissa une main baladeuse dans son décolleté et elle regretta que le lacet de sa robe ne fût pas plus serré, quitte à cesser de respirer.

 

« Je peux prendre ce que je veux. Tout ce que je veux. De ta peau froide à la vie de ceux que tu aimes. »

 

Elle n'avait qu'une envie, impérieuse : cracher son dégoût à la face de cet homme-charogne qui posait sur elle des mains d'envahisseur. Elle n'en fit rien. La tétanie s'était emparée d'elle comme un poison. Le temps s'étira, la dépossédant de toute sa hargne salvatrice. Ce n'était plus tout à fait son corps qu'il pressait contre son désir obscène, ce n'était plus son corsage qu'il malmenait, ni sa fierté qu'il piétinait. Ses pensées se mêlèrent au son rauque de ses menaces.

 

« Tâche de t'en souvenir. »

 

Il s'arracha à elle et disparut aussi vite qu'il était venu. Elle ferma les yeux, le corps lourd. Reprends tes esprits. Un poids demeurait sur son estomac, une crampe d'angoisse qui lui coupait le souffle. Il ne s'est rien passé, cela aurait pu être bien pire. Reprends-toi. Avec des gestes flous, hésitants, elle rassembla les miettes de sa dignité, resserra le lacet sur sa poitrine et s'éloigna. Pouvait-elle seulement affronter la douceur de son foyer dans cet état ? Père ne manquerait pas de percevoir son trouble et tenterait d'en connaître l'origine. S'il savait... Non. Elle ne pouvait se permettre de l'affoler, ni de le décevoir. Ces menaces étaient aussi grossières qu'inconséquentes – autant faire comme si elles n'avaient jamais été proférées. En était-elle seulement capable ? 

 

Son pas chancelant la mena devant les portes closes de la bibliothèque. Il était trop tard, évidemment. Elle soupira. Elle n'imaginait pas de compagnon plus réconfortant qu'un livre dans ces moments où son esprit s'égarait. Elle se laissa tomber contre le bois sculpté de figures ancestrales, son cœur galopant toujours comme un étalon offensé. Respire. C'était une impitoyable journée qui venait de s'écouler. Son inquiétude balançait entre la colère sourde de Maestre Niero et l'impunité de Vigo D'Ello, sans savoir de laquelle se méfier vraiment. Ne t'apitoie pas. Cela faisait partie des règles du jeu auquel ils t'invitaient et tu le sais. N'aurait-elle jamais de répit sur les bancs de cette Académie tant rêvée ? Combien de fois devrait-elle montrer patte blanche ?

 

Elle ferma les yeux et se souvint de toutes ces fois où elle avait attendu Père sur les toits de ce majestueux bâtiment. S'était-il plu entre ces murs qui lui semblaient si hostiles ? Avait-il éveillé une forme de respect chez ses étudiants ? Combien de conférences envoûtantes avait-il déclamé avant d'être épris du même sentiment d'exclusion qui la dévorait ? Plus les jours défilaient, plus elle avait de peine à marier l'image de son père, courageux dans sa rigueur morale et intellectuelle, à cette Académie désuète, gangrenée par les traditions.

 

Elle porta toutes ses pensées vers les étagères remplies d'ouvrages immémoriaux qui s'étiraient derrière elle. Ce n'était sans doute pas un hasard si son errance l'avait conduite ici. Au fond d'elle, elle pressentait à présent qu'elle avait eu tort de chercher la connaissance auprès de ceux qui la revendiquaient. Ils l'avaient humiliée, violentée. Peut-être était-il là, le monde de savoir auquel elle aspirait ? Dans ces pages jaunies par le temps ? Après tout, elle avait longtemps fantasmé les lectures que lui offrirait l'Académie – peut-être était-il temps de leur accorder toute son attention ?

 

Elle se leva et arrangea quelques mèches fuyantes, son assurance gonflée par une nouvelle résolution. Elle se promit de ne plus essayer de contrer ce qui ne pouvait pas l'être et d'embrasser pleinement le temps qu'il lui restait à fréquenter un lieu aussi sacré. Si les prochaines fêtes de la Moisson la gratifiaient d'un mari, son autorisation d'y étudier ne serait plus entre les mains de Père et elle n'était pas certaine de pouvoir la conserver. Comme elle avait eu l'occasion de le constater, les hommes qui partageaient la vision de Sa Majesté Ciro II quant à la place des femmes dans la société étaient aussi rares que des bourgeons sous le givre des pavés de Virence.

 

Elle en fit donc le serment : à compter de ce jour, les livres seraient l'unique source de ses connaissances. Ses talons résonnèrent dans l'allée tandis qu'elle s'en allait, un sentiment de sérénité vissé au cœur. 

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Notsil
Posté le 12/06/2020
Ouch Loeiza se prend un mur en pleine face, là. Même deux. On se doutait que ça ne serait pas facile pour elle, mais clairement, sa naïveté de croire qu'un professeur va accepter de se remettre en question ne pouvait conduire qu'à cette situation. Et encore, apparemment, il n'est pas le pire...
On voit bien que l'emprise des hommes est puissante, dans son monde.
Quant à Vigo... elle a intérêt à s'en méfier. Il est capable de lui faire beaucoup de tort, je pense. Et on a eu peur avec elle. Je lui souhaite bien du courage ^^
Envoleelo
Posté le 15/06/2020
Oui la pauvre Loeiza n'a pas fini d'en baver mais heureusement pour elle, elle a la force de caractère nécessaire pour continuer à aller de l'avant !
Merci pour tes commentaires réguliers et ton enthousiasme !
Gwenifaere
Posté le 23/04/2020
C'est dur, mais assez réaliste. Le seul point qui m'a un peu moins convaincue, c'est la hargne du professeur que j'ai trouvée un peu forte pour la situation ; mais après tout, ça peut se concevoir aussi.
En tout cas, ses pensées et ses émotions sont vraiment joliment dépeintes, et même si ce chapitre n'avait rien d'agréable dans le fond, il l'était dans la forme ^^
Envoleelo
Posté le 23/04/2020
C'est très intéressant ce que tu dis là.
Il faut peut-être que je réfléchisse à apporter un peu plus de nuances, ou alors clarifier un peu plus les raisons de sa colère. Je vais voir ça !
Merci beaucoup pour ta lecture et ta fidélité en tout cas. J'espère que la suite continuera de te séduire !
Schumiorange
Posté le 11/04/2020
Ok, ça va vraiment pas être de la tarte son quotidien à l'Académie…
J'avais un peu d'espoir avec le professeur d'histoire pendant le début de leur échange, mais la vitesse à laquelle son agressivité escalade m'a vite fait changer d'avis !
En plus de ça, on apprend qu'une des filles a déjà abandonné… J'espère que Loeiza va au moins se lier d'amitié avec celle qui reste et qu'elles vont pouvoir se serrer les coudes. Sinon, ça va être un vrai cauchemar !
Surtout avec Vigo dans les parages. Ce gosse est une horreur. Désolée, j'avais pas plus construit comme remarque…

Là encore, tu poses bien le décor et tu développes tes personnages en profondeur, l'histoire avance et on veut en savoir plus.
J'aime toujours autant ton style, il y a un rythme et une poésie dans tes phrases qui sont très agréables à lire, c'est un régal !

J'attends la suite avec impatience !!
Envoleelo
Posté le 13/04/2020
Merci beaucoup !
Tes commentaires sont toujours un vrai plaisir ! Je suis contente que l'univers et les personnages te parlent et j'espère que la suite ne te décevra pas !
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