Chapitre 38 - Retraite au potager

« La grille à gauche ! » annonça Max. « Tu y es ! Papa est là ! »

La roue arrière du vélo de Aube dérapa sur le bord du trottoir mouillé. La fillette se rattrapa en catastrophe. Sans ralentir. Les chiens étaient sur ses talons. Par chance, la grille était ouverte. D’un dernier coup de pédale rageur, elle pénétra dans l’enceinte. Son vélo glissa sur du gravier et s’immobilisa devant un bâtiment en bois.

La grille ouverte lui parut soudain un sacré désavantage. Pas de mécanisme électrique. Comment la refermer ? Elle était coincée dans cette petite cour. Et ses poursuivants allaient bientôt débarquer. Elle remarqua alors un gros chat roux qui se tenait sur un pilier du portail. En douceur, le félin bondit devant l’entrée.

— Attention ! cria-t-elle.

Trop tard. Les trois chiens apparurent. Ils se figèrent un instant devant le matou inattendu. Celui-ci souffla. Ses poils se dressèrent et il doubla presque de volume. Mais la surprise passée, les molosses se remirent à avancer. Leurs grognements se firent plus graves et plus menaçants. Derrière eux, une voiture se rangea sur le trottoir. Une portière s’ouvrit. Gordon, en costume noir, descendit du véhicule, quelques pas derrière ses monstres d’attaque.

— Papa ! appela la fillette.

Autour d’elle, l’air se fit plus épais. Des nuages d’orage s’accumulaient et le ciel était soudain plus bas. Aube sentit une nouvelle présence. Un esprit occupait l’espace. Il émanait d’une forme installée en boule dans l’ombre des sièges de la voiture. Deux yeux perçants fixaient la fillette. Elle ne voyait rien. Cependant elle percevait la menace. Mais elle n’eut pas le temps de comprendre de qui il s’agissait. Une rafale de vent et de pluie frappa la petite cour. Le chat sauta au cou du chien le plus proche. Le bruit de la tempête et les hurlements des molosses furent alors couverts par les cris rauques et autoritaires de deux grands corbeaux noirs qui surgirent et se jetèrent dans la mêlée.

Aube recula, Éfflam toujours inconscient dans ses bras. Son premier mouvement avait été de craindre une nouvelle attaque. Les oiseaux noirs auraient pu être des assaillants supplémentaires. Mais à son grand soulagement, ils se rangèrent du côté du chat. À coups de bec, ils tinrent en respect les deux autres chiens. La fillette avait de nouveaux alliés ailés. La tornade de poils et de plumes, de crocs et de serres, la protégea un instant de l’approche de Gordon et de son esprit noir.

Quand une voix familière résonna dans la tête de la fillette : « Ouvre la porte derrière toi. Traverse le bâtiment et rejoins les jardins. »

« Papa ! »

« Fais vite, ma chérie ! » ajouta son père.

Elle hésita devant le spectacle des animaux qui se battaient pour la défendre.

« Mais le chat et les oiseaux ? » demanda-t-elle.

« Ils en ont connu d’autres. Fais-moi confiance ! »

Aube poussa le battant principal et déboucha dans un couloir obscur. Elle négligea les portes à sa gauche et à sa droite. Guidée par l’intuition de son père, elle se précipita le plus loin possible devant et déboula dans un local qui ressemblait à une salle de classe. Le mur en face d’elle était une verrière qui donnait sur des jardins. Elle repéra l’ouverture et se retrouva très vite dehors. Un potager s’étendait à ses pieds.

Aube ne comprit pas tout de suite à quoi elle assistait. Son père exhortait un groupe d’adultes à rentrer dans un bâtiment de l’autre côté du potager. Il semblait pressé de les voir à l’abri. Par contre, les personnes à qui il s’adressait appréciaient peu d’être ainsi bousculées. Elles avaient abandonné leurs outils au milieu du jardin, sans avoir fini leur travail. Et elles paraissaient ne pas comprendre pourquoi elles devaient changer leurs habitudes et se dépêcher soudain. Certains s’échauffaient, se poussaient et élevaient la voix. D’un coup, une bousculade éclata. Des poings volèrent et un homme fut précipité en arrière.

— Papa ! Attention derrière toi !

L’individu dans sa chute fit basculer une réserve d’eau. Le gros tonneau, ainsi déséquilibré, tomba à travers la verrière devant laquelle se tenait Jean. La vitre vola en éclats. Les morceaux brisés menaçaient de s’abattre sur le dos du père de Aube. Pourtant, rien de cela n’arriva. Un tourbillon de vent s’éleva aussitôt. Jean se retrouva à genoux. Le verre, comme balayé, se répandit à ses côtés sans le blesser. Pas une égratignure. À ses pieds, une boule de poils se releva. Aube reconnut le souffle d’un être-chat. Il venait de créer un bouclier d’air pour protéger son père.

L’événement avait surpris et calmé les hommes en colère. Oubliant leurs querelles, ils se turent et entrèrent tous dans le bâtiment. Jean se redressa et ferma la porte derrière eux. Il se retourna et s’avança vers sa fille. À ses côtés, un homme-chat se tenait redressé.

« Je te présente Hiraël. »

Aube découvrit un être-esprit très âgé. Un corps mince au poil gris et terne. Il avait l’allure chétive d’un vieux chat malade. Mais ses yeux noirs brillaient d’une grande force.

« Il a un jour quitté la colline pour protéger avec moi ce petit morceau de nature en ville » expliqua son père.

L’enfant ne parvint pas à détacher son regard de celui d’Hiraël. Sans un mot, l’être-chat lui disait sa tristesse et sa colère de voir arriver le jeune Éfflam blessé. S’il y eut un instant un peu de douceur dans ses pupilles, elle se rétrécit vite pour laisser place à une grande violence. Une menace bien plus grande approchait et il allait falloir se défendre.

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Elly Rose
Posté le 05/12/2022
Bonsoir Michael,

Comment dire que je n'étais pas vraiment prête pour ça? Jean est allié à un être-chat comme sa fille? Vraiment! Je trouve cela vraiment génial mais la fin me laisse un arrière goût étrange! Gordon m'inspire bien des choses et ce n'est en rien positif! Je me demande de quel espèce est l'être qui est dans sa voiture! Comment vont se dérouler les choses maintenant qu'ils ont suivi Aube jusqu'au potager?
Les rebondissements vont bon train et je suis à chaque fois en ébullition lorsque je lis! A croire que le caractère de Aube déteint sur moi!
Belle soirée à toi et à très vite
MichaelLambert
Posté le 05/12/2022
Merci Elly !
C'est quoi l'arrière goût étrange que tu ressens à la fin de la scène ? C'est lié à Gordon ?
Evidemment, j'ai laissé des choses en suspens pour préparer la scène suivante qui va être cruciale ! ;-)
A très bientôt !
Elly Rose
Posté le 05/12/2022
C'est un arrière goût de "ça va mal se passer". Gordon, dans mon esprit, à vraiment l'allure cliché des hommes d'affaires mais avec cet aura sombre tout autour de lui. Un peu comme les méchants dans les films sur la mafia! Ça me fait tout drôle de le dépeindre comme cela, mais c'est le genre de personne qui n'aime que lui, son profit, l'argent et qui déteste tout ce qui ne va pas dans son sens!
J'ai vraiment hâte de lire la suite!
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