Chapitre 37 : La dague argentée

Notes de l’auteur : Ceci est bien un nouveau chapitre, l'heure du troll est terminée. x)
Conséquence directe de ce qui s'est passé dans la chapitre précédent, donc... Bonne lecture ;)

— Bien, commença la Présidente en apposant ses deux mains sur le marbre. Souverains et souveraines de la Table des Dix, j’invite celle ou celui qui souhaite prendre la Parole à la prendre. En tant que Présidente, je me dois de prendre la Parole en dernier. Aujourd’hui, la Parole est donc vôtre.

Le roi Christian se leva alors de son siège avec prestance et solennité. Il ouvrit la bouche pour parler, mais il fut interrompu par un coup unique, d’une lourdeur sans pareil, porté contre la porte de la salle close.

Fronçant les sourcils, il ordonna au visiteur importun d’entrer, et écarquilla les yeux à la vue du petit groupe qui lui faisait face.

L’Intendante du Palais se tenait en tête, les cheveux légèrement ébouriffés, à sa droite, Gina fixait l’assemblée d’un air dur et indéchiffrable. Derrière elles, Mayeva, la servante de la reine, peinait à reprendre son souffle, elle était aidée des deux médecins en chef du Palais, Orme et Fraene, tous deux recouverts de leur habituelle tunique pourpre.

— Votre Majesté, déclara Jeanne, la voix grave. Je crains qu’il ne faille suspendre temporairement la Table des Dix.

— Quoi ? s’écria Amalric. Encore ? Non mais c’est pas possible…

L’Intendante du Palais l’ignora sans vergogne, ses yeux sévères fixés uniquement sur le roi.

— Que se passe-t-il, Jeanne ? demanda Christian, son ton laissant apparaitre une pointe d’inquiétude.

Jeanne prit une inspiration et jeta un regard à Gina, avant de reprendre d’une voix forte et claire.

— Le corps du Général Ighnar a été retrouvé sans vie ce matin. Orme est formelle, ajouta-t-elle, cherchant le regard de la médecin pour confirmation, il a été tué, après avoir été sauvagement mutilé.

— Co… Comment ? bégaya le roi, les yeux exorbités. Mais… qui…?

Jeanne prit une seconde inspiration, saccadée et hésitante, et ferma les yeux un court instant.

— Il a été retrouvé ce matin… dans les appartements de la reine Jade.

— Tiens donc… s’insinua une voix sournoise, dégoulinante de venin. N’aviez-vous pas affirmé que la reine était enfermée dans ses appartements, avec aucune possibilité de sortir ? Et par conséquent, aucune possibilité pour quiconque d’entrer ?

Diane lança un regard provocateur vers le Premier Ministre. Ses mâchoires se serrèrent avec une irritation évidente.

— En effet, répliqua ce dernier froidement.

— On peut parfaitement s’introduire dans les appartements de la reine, intervint Gina de sa voix rauque. Par la fenêtre par exemple.

La tête de Jeanne pivota vers elle, avec dans ses yeux un éclat furtif et accusateur, tandis que Guillaume fronçait ses sourcils noirs parfaitement dessinés.

— Mademoiselle Gina, êtes-vous en train de me dire que vous avez désobéi à mes ordres et vous êtes introduit dans les appartements de la reine sans mon autorisation ?

— Oui.

— Guillaume, appela Christian, ferme. Je crois qu’il y a bien plus grave à l’instant présent. Nous réglerons ce… problème plus tard.

Le Premier Ministre baissa les yeux, les lèvres pincées.

— Bien sûr. Veuillez m’excuser, Votre Majesté.

— Non mais attendez un instant, intervint Amalric, dans un ricanement incrédule. Vous êtes en train de nous dire qu’en plus d’être la Panthère Noire, la reine d’Indeya serait aussi une meurtrière ?

— La reine a répété en boucle qu’elle n’est pas coupable, cracha Gina.

Jeanne lui lança un autre regard oblique, suspicieux.

— Ah oui ? Mais qui donc serait coupable alors ? demanda Diane dans un sourire de reptile. À notre connaissance, seule la reine était présente dans ses appartements cette nuit-là. À moins que ce ne soit vous, Mademoiselle Gina ? Puisque vous affirmez vous être introduit dans sa chambre…

Gina sembla ravaler un grognement.

— C’est marrant, parce que justement, figurez-vous que c’est vous qu’elle a désigné comme coupable.

Diane pencha la tête de côté, l’air sincèrement curieuse.

— Ah, vraiment ? C’est amusant en effet.

— Il s’agit sans doute d’un acte de vengeance suite à votre dénonciation, raisonna Garance, les mains croisées sous son menton. Mais…

— C’est probable, la coupa le Premier Ministre, son regard perçant ne quittant plus les prunelles glacées de Diane. Néanmoins, nous ne pouvons pas condamner la reine sur ce seul fondement. Comme Mademoiselle Gina nous l’a si savamment démontré, ajouta-t-il, ses lèvres tordues dans une moue agacée, n’importe qui a pu s’introduire dans les appartements de la reine. Et s’il y a été retrouvé mort, Ighnar y est lui aussi parvenu. Nous devons mener l’enquête, cela me semble évident.

Il glissa un regard en direction du roi, qui acquiesça avec gravité.

— Naturellement. Cependant, le Premier Ministre et moi-même assistons à la Table des Dix, nous ne pouvons donc pas assurer la tenue de l’enquête nous-même…

— C’est juste, confirma Guillaume. Je crois, si vous êtes d’accord, Votre Majesté, qu’il serait opportun de confier l’enquête à notre Intendante du Palais, qui connait les lieux et ses gens comme personne. Qu’en pensez-vous, Votre Majesté ?

Jeanne écarquilla les yeux de stupeur, tandis que Gina esquissait un rictus satisfait.

Christian posa une main rassurante sur celle de son Premier Ministre, qui sursauta à ce contact. Un sourire béant déchira les lèvres de Madame Ren, mais tous les yeux étaient concentrés sur le roi d’Indeya.

— C’est une sage décision, vous avez raison. Jeanne, nous comptons sur vous.

L’Intendante du Palais se confondit dans une profonde référence.

— Je vous remercie pour votre confiance, Votre Majesté. Je vous fais la promesse que je conduirai cette enquête du mieux que je le peux.

— Je le sais, Jeanne. Je le sais.

L’Intendante du Palais se redressa et s’apprêtait à quitter la salle avec ses accompagnateurs, quand la voix de Marina résonna.

— Je suis navrée d’intervenir, mais Votre Majesté, que faisons-nous concernant les débats à la Table des Dix ?

Christian posa ses yeux sombres sur la Présidente de la Table et poussa un profond soupir.

— Je… Je suis sincèrement désolé. Je sais que vous avez tous parcouru de longues distances pour venir jusqu’ici et assister à cette réunion diplomatique. Je suis conscient que vous n’avez qu’une hâte : retrouver vos royaumes respectifs. Néanmoins, je vous en prie…

Il joignit ses mains devant lui avant de poursuivre avec douceur.

— Je vous demande seulement un jour, peut-être deux. Mon Palais est menacé, notre sécurité à tous l’est. Je ne sais s’il s’agit de la reine, ou de quelqu’un d’autre, mais un meurtrier se trouve parmi nous. Nous devons suspendre la Table, au moins jusqu’à être sûr qu’il n’existe pas de menace immédiate pesant sur nos vies et notre sécurité.

— Si la coupable est bien la reine, nous sommes tous en sécurité, non ? l’interrogea Amalric, perplexe.

— Vous avez entendu ce qu’a dit le Premier Ministre ? grommela Juliette, les bras croisés sur sa poitrine. On n’en est pas sûr. C’est justement pour ça qu’il y a une enquête.

— Exactement, renchérit Christian dans un fin sourire reconnaissant. La reine de Crystallide a raison, et il faut que nous en soyons tous conscients. Tant qu’il est pas établi avec certitude que la reine Jade est la meurtrière, n’importe qui peut l’être. Et cela signifie que nous sommes tous en danger.

Il se leva avec difficulté et se tourna vers les prêtres qui se tenaient immobiles derrière leur pupitre.

— Dévoué Daryn, veuillez je vous prie vérifier si la situation actuelle permet une suspension temporaire de la Table des Dix. Si c’est le cas, je vous demanderai de prononcer la suspension.

Le Dévoué feuilleta à toute vitesse les Ecritures, et hocha la tête frénétiquement à plusieurs reprises au fur et à mesure que ses yeux parcouraient les lignes manuscrites.

— Hm… « Évènement extraordinaire, indépendant de la volonté des participants, d’une particulière gravité »… Je crois effectivement que le cas d’un assassinat peut répondre à cette condition, oui. En revanche, c’est à Madame la Présidente de prononcer la suspension.

Tous les regards fusèrent vers Marina d’Elesther. Cette dernière laissa courir son regard d’ambre sur tous les souverains et souveraines, avant de se figer sur les yeux de diamant de Diane. Lentement, elle se leva.

— Je déclare la Table des Dix suspendue. La suspension temporaire durera deux jours maximum. Vous pouvez tous disposer.

Une lueur étrange, fugitive traversa les prunelles de la reine des Ospales, mais comme tous les autres membres de l’assemblée, elle se dressa sur ses pieds et se dirigea vers la sortie.

— Merci, Madame la Présidente, dit Christian par-dessus le brouhaha ambiant. Et si cela n’est pas trop vous demander, j’aimerais vous emprunter mon frère quelques instants.

Le regard mordoré de Marina vola entre le roi d’Indeya et Damian de Rochevelle.

— Bien sûr, mon Chancelier est libre d’aller où bon lui semble. Vous pouvez disposer également, Damian.

— Bien, ma reine, dit celui-ci en s’inclinant devant sa souveraine.

— Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, annonça Christian d’une voix forte qui couvrit légèrement le bruit et imposa le silence, je voudrais parler à mon épouse. J’aimerais profiter de la suspension de la Table des Dix pour apporter mon concours à l’enquête.

Tandis que le roi sortait de la pièce sans un regard en arrière, le Premier Ministre prit sa suite et s’arrêta dans l’embrasure de la porte pour capter l’attention de tous.

— Mesdames et messieurs, soyez libres de rejoindre vos appartements ou de vous promener dans le Palais des Lumières ou ses jardins. Mais je vous en conjure, soyez prudents. N’oubliez pas qu’un meurtrier rôde. Et rien ne nous assure qu’il ou elle est bien enfermé…

 

***

 

Le roi Christian accompagné de son frère et de son Premier Ministre rejoignirent l’Intendante du Palais devant les portes des appartements de la reine Jade. Dans un mouvement de tête entendu, Jeanne ouvrit les portes. Christian fit signe à Damian de l’attendre à l’extérieur et avec son premier ministre sur les talons, il pénétra à la suite de l’Intendante dans la pièce d’or et de rouge.

Jade se tenait assise au bout de son lit, le regard fixé sur le mur qui lui faisait face. Ses lèvres bougeaient légèrement dans un murmure inaudible, mais lorsque les dignitaires d’Indeya se plantèrent devant elle, sa bouche se ferma définitivement.

— Ma chère épouse, bonjour, commença Christian d’une voix tendue, incertaine.

— Bonjour, roi Christian, répondit Jade avec sollicitude. Monsieur le Premier Ministre, salua-t-elle, jetant un œil derrière le roi.

— Votre Majesté, rétorqua Guillaume froidement.

— Bien, je ne vais pas retarder plus longtemps la discussion qui doit être abordée, déclara Christian dans un soupir las. Vous savez pourquoi nous sommes là. Nous… J’ai besoin d’entendre de votre bouche ce qu’il s’est passé hier soir dans ces appartements, et ce dans les moindres détails.

Les lèvres roses se tordirent dans un rictus désabusé.

— En êtes-vous sûrs ? N’êtes-vous pas plutôt venus pour me demander pourquoi j’ai si lâchement trahi votre confiance en endossant le rôle de la Panthère Noire ?

Christian détourna les yeux de ce regard vert brillant, avant d’échanger un coup d’œil avec son bras droit. Devant l’air hagard du roi, le Premier Ministre soutint son regard et secoua la tête avec poigne.

— Non, répondit alors le roi, tête baissée, comme à regret. Vos agissements en tant que Panthère Noire feront l’objet d’un procès à l’issue de la Table des Dix, et pas avant. Pour l’instant, nous souhaitons nous concentrer sur l’urgence que constitue l’acte innommable qui a été commis hier soir entre ces murs.

Jade haussa un sourcil étonné.

— Voulez-vous dire que vous accorderez un quelconque crédit à mes paroles ?

— Si nous vous demandons de vous exprimer, c’est bien parce que nous accordons une importance à votre témoignage, intervint Guillaume, glacial.

— Bien, concéda Jade, détournant les yeux pour retourner dans sa contemplation du tableau posé au sol face à elle. Hier soir, peu de temps après le coucher de soleil, je dirais, Mademoiselle Gina s’est introduite dans ma chambre.

— Oui, nous avons ouï dire de cette histoire, grinça Guillaume. Pourriez-vous nous dire pourquoi Mademoiselle Gina vous a-t-elle rendu visite ?

— Mais naturellement. Dites-moi : voulez-vous la raison officielle, ou la véritable raison ? susurra Jade, un sourire en coin venant orner ses lèvres.

— Les deux.

— La véritable raison.

Christian et son Premier Ministre s’étaient exprimés d’une seule et même voix. Ils échangèrent un regard courroucé sous l’œil amusé de Jade, qui poursuivit son récit avec un étrange enthousiasme.

— La raison officielle qu’elle m’a servie est qu’elle a souhaité m’apporter le tableau de la reine Katherine que je lui avais demandé, expliqua-t-elle en désignant l’œuvre d’un mouvement du menton. Et la véritable raison, je crois que c’était tout simplement parce qu’elle avait envie de me voir.

Jeanne, qui se tenait le dos appuyé contre la porte, ouvrit grand les yeux, tandis que Guillaume fronçait les sourcils.

— Pourquoi donc aurait-elle envie de vous voir ? Elle vous déteste. Vous avez trahi notre confiance et notre royaume…

— Guillaume, l’interrompit Christian en posant une main apaisante sur son bras. La visite de Gina n’est pas le sujet au centre de nos préoccupations, souvenez-vous.

Le Premier Ministre serra la mâchoire avant d’hocher la tête.

— Vous avez raison, veuillez m’excuser, Votre Majesté.

— Votre obéissance envers le roi force l’admiration, remarqua Jade, sans quitter son sourire en coin.

Les yeux bleu de Guillaume se firent perçants, menaçants.

— Que s’est-il passé ensuite, Votre Majesté ? Quand Mademoiselle Gina a-t-elle quitté vos appartements ?

— Oh, elle n’est pas restée bien longtemps. Seulement le temps de m’apporter le tableau et… de quérir ce qu’elle était venue chercher, puis elle est repartie.

Jeanne plissa les yeux de suspicion devant l’air à la fois provocant et rêveur de la reine, tandis que le roi et le Premier Ministre restèrent imperturbables.

— Bien, pourriez-vous nous donner une estimation du temps qu’elle a passé ici à vos côtés ?

— Hm… Ah oui, s’exclama soudain Jade, tournant la tête vers la fenêtre. Elle est partie par le balcon, alors que la lune se levait. Voyez-vous ce cèdre au bout du jardin, planté juste devant les remparts ? demanda-t-elle, attendant l’approbation de ses interlocuteurs. Le croissant de lune atteignait la cime de cet arbre lorsque Mademoiselle Gina a sauté par-dessus le balcon.

— Elle a sauté par-dessus le balcon ? l’interrogea Jeanne, interdite.

— Oui. Elle s’est munie d’une corde je crois, qu’elle avait utilisé pour grimper jusqu’au balcon. Il me semble en avoir vu une seconde qui a dû lui servir de poulie pour hisser la peinture sur la terrasse.

D’un pas déterminé, Guillaume dépassa la reine et ouvrit les portes-fenêtres. Il se pencha par-dessus la balustrade, faisant courir ses doigts fins sur la rambarde de pierre d’un air concentré.

— En effet, accorda-t-il du bout des lèvres, comme à contre-cœur. Il est possible d’accrocher une corde et de la bloquer avec un grappin en fer. Il est certain que Mademoiselle Gina en possède un. Il y a effectivement une petite encoche dans la balustrade. Le perron donnant sur les jardins juste en dessous permet assez facilement de grimper jusqu’ici, je suppose.

Jeanne pendant ce temps s’était dirigée vers le tableau posé contre le mur et dans un geste extrêmement délicat, elle le souleva pour jeter un œil au dos. Dans un sourire, elle attrapa quelque chose qu’elle brandit devant le roi.

— Il y a un bout de corde accroché à l’anneau derrière le tableau.

Christian hocha la tête, semblant presque soulagé.

— Très bien, tout cela semble donc parfaitement plausible. Ensuite, que s’est-il passé après que Mademoiselle a quitté la pièce ?

Jade baissa la tête soudainement, et sa voix perdit plusieurs octaves lorsqu’elle reprit la parole d’un ton plus hésitant.

— Ensuite, le Général Ighnar est entré dans la chambre.

— Comment est-ce possible ? questionna Guillaume, suspicieux. Il est nécessaire d’avoir une clé pour ouvrir la porte.

— Il en a une, répondit Jade d’une voix blanche.

— Fraene a effectivement retrouvé une petite clé dorée sur son corps lorsqu’il l’a examiné ce matin, confirma Jeanne. Tenez, Votre Majesté, la voici.

L’Intendante du Palais glissa une main dans une petite poche de sa robe noire au-dessus de sa poitrine et en sortit une clé enveloppée dans un bout de tissu blanc. Le roi s’en empara pour l’examiner.

— Je vois, c’est effectivement la clé qui a été donné à Ighnar afin qu’il enferme la reine Jade dans ses appartements il y a deux jours. C’est étrange, je lui avais pourtant demandé de la remettre…

Jade se figea sur le lit et ramena ses genoux contre elle.

— De toute évidence, il ne l’a pas fait, lâcha-t-elle.

— Mais pourquoi donc Ighnar est-il venu vous rendre visite ? reprit Guillaume, suspicieux.

La reine d’Indeya marqua une longue pause avant de reprendre d’une voix éteinte.

— Il est venu pour me proposer un marché. Un échange de bons procédés, comme il l’a appelé.

Le visage de Jeanne devint livide tandis que Christian fronçait ses épais sourcils broussailleux.

— Un marché ? Quel genre de marché ?

— Il offrait de m’apporter des informations et d’organiser une rencontre entre le Léopard Blanc et moi-même.

Guillaume ouvrit de grands yeux ébahis.

— Par le Néant, que vient faire le Léopard Blanc dans cette affaire ?

— Il est en Indeya, répondit Jade, posant son regard sombre sur le Premier Ministre. Ici même, au Palais des Lumières, retenu dans les appartements de la reine Diane. Elle s’est débrouillée pour que personne ne l’aperçoive.

Christian demeura bouche bée, mais Guillaume hocha la tête.

— Bien, nous vérifierons cela.

Jade acquiesça avec lenteur, l’air absent, indifférent.

— Et que vous a-t-il demandé en échange ? l’interrogea Christian.

Les épaules de Jade se contractèrent avec dureté.

— Je vous demande pardon ?

— Le Général Ighnar, reprit Christian d’une voix douce. Que vous a-t-il demandé en échange de ces informations sur le Léopard Blanc ?

Un long silence pesa dans la pièce. Jeanne semblait incapable de poser son regard quelque part, ses yeux volant d’un endroit à l’autre. Elle tournait ses doigts entre ses mains jointes, nerveuses.

— Jade, l’appela Christian, s’avançant vers elle avec précaution. Si vous ne nous dites pas toute la vérité, nous ne pouvons pas vous aider, et encore moins vous innocenter.

La reine d’Indeya ne croisa pas son regard mais secoua la tête.

— Je ne peux vous le dire, je suis navrée, murmura-t-elle.

— Votre Majesté ! s’écria soudain Jeanne, alors qu’elle décrivait un pas désespéré vers la reine. Je vous en supplie, vous devez…

— Taisez-vous.

La voix de Jade, à peine plus forte que le silence, avait néanmoins claqué avec une violence cruelle. Christian et Guillaume la fixèrent avec des yeux écarquillés de surprise, tandis que Jeanne détournait le regard, vaincue.

— Il est de votre droit de vous taire, intervint Guillaume. Mais comme vous l’a dit notre roi, vous ne pouvez attendre de nous que nous vous fassions confiance si vous nous dissimulez une part de la vérité…

Mais les lèvres de Jade demeurèrent closes, et Guillaume poussa un soupir.

— Très bien, passons. Et comment avez-vous réagi face à la proposition d’Ighnar ? Avez-vous accepté son marché ?

— Bien sûr que non, cracha Jade. J’ai refusé immédiatement. J’ai toujours refusé… depuis le début.

Guillaume tiqua, ses lèvres s’ouvrant comme pour laisser échapper une question, mais il ne dit mot.

— Ensuite, il m’a menacée, poursuivit Jade, le regard dans le vague. Wanafer, le loup de Saphira, m’a défendue et lui a sauvagement mordu la jambe.

— Je vois, nota Christian. La blessure à son mollet est donc due à la morsure d’un loup.

Jade acquiesça faiblement.

— Puis, une jeune fille est arrivée en provenance de ma salle de bains, comme si elle sortait de nulle part. Elle portait la tenue du bourreau des Ospales, mais elle n’est pas le bourreau.

— Qui était-ce ?

— Elle s’appelle Esma, répondit Jade avec amertume. Il s’agit de l’amie d’enfance de Marina, mais il semblerait qu’elle soit désormais au service de ma mère.

— Votre mère ? répéta Guillaume, incrédule.

— Oui, elle est arrivée par le balcon également. Et elle… Elle a donné une dague argentée à Esma, et lui a demandé de… « découper » Ighnar.

— Découper… répéta Christian avec horreur, le visage blafard.

— Je suis navré de vous demander cela, reprit Guillaume, imperturbable, mais pourriez-vous, s’il vous plait, nous décrire les blessures que cette femme a infligé au Général ?

— D’abord, elle planté sa dague dans son épaule. Ensuite, dans le ventre, plusieurs fois. Et lorsque la lame était enfoncée dans le ventre, elle a… tourné la lame à l’intérieur.

Christian déglutit avec difficulté.

— Je ne comprends pas. J’ai entendu parler de cette jeune femme à plusieurs reprises par mon frère. Il a vu la reine Marina grandir et il a également connu cette Esma. Jamais il ne m’a parlé d’elle de cette façon, c’est comme s’il s’agissait de deux personnes diamétralement opposées… Êtes-vous bien certaine qu’il s’agissait d’elle ?

Jade hocha les épaules avec lassitude.

— C’est ainsi qu’elle s’est présentée à moi, mais j’ignore si elle m’a dit la vérité sur son identité.

Guillaume hocha la tête avec compréhension avant de brandir devant la reine une dague sertie d’une pierre bleue.

— Est-ce bien cette dague que cette Esma aurait utilisé pour torturer et tuer le Général Ighnar ? l’interrogea-t-il.

— C’est bien elle, confirma Jade, son regard déviant immédiatement loin de la lame.

— Et comment expliquez-vous que ce matin, votre servante vous a trouvée avec cette même dague en votre possession et avec le sang du général sur vos mains et sur votre robe ?

— C’est très simple à expliquer. Ma mère a pris la dague des mains d’Esma en prenant soin de ne pas se salir, pour ensuite venir la placer entre mes mains.

— Et naturellement, vous n’avez rien fait pour l’en empêcher ?

Les yeux de Jade s’illuminèrent d’un éclat sombre, désespéré lorsqu’ils se posèrent sur le Premier Ministre.

— J’étais dans un état de choc profond. Je venais de voir une inconnue torturer et tuer un homme sous mes yeux. Alors non, je l’avoue, lorsque ma mère s’est dirigée vers moi pour glisser l’arme dans ma main, je n’ai pas réussi à esquisser le moindre mouvement.

— C’est une réaction parfaitement explicable, et surtout profondément humaine, intervint Jeanne avec une douceur aérienne.

Christian et Guillaume lui adressèrent un regard interrogateur avant de reporter leur attention sur la reine.

— Mais pourquoi votre mère aurait donc fait cela ? demanda Christian, ahuri.

Jade adressa un regard excédé à son époux.

— Après toutes ces journées passées à ses côtés autour de la Table des Dix, je croyais que vous auriez commencé à comprendre son fonctionnement, marmonna-t-elle avec une déception non feinte. Cela me parait plutôt évident : elle veut me faire accuser de l’assassinat d’Ighnar. Pour des raisons qui me dépassent, elle semble penser que la terreur inspirée par mon acte supposé finirait par tourner en ma faveur. Sans doute désire-t-elle également que vous perdiez toute confiance en moi. Comme si cela était encore nécessaire… ajouta-t-elle, sa voix se déchirant dans un rire sans joie.

— Cela n’a aucun sens, objecta Christian, secouant la tête. Vous n’aviez aucune raison de vouloir tuer Ighnar.

— Certes, mais il est vrai que c’est dans la chambre de la reine qu’il a été retrouvé… tenta Guillaume.

— Et cette histoire d’une Esma machiavélique à la solde de la reine Diane… Tout cela me parait extrêmement irréel, renchérit Christian, se grattant la barde. Il faut que j’en touche mot à mon frère.

Guillaume approuva d’un hochement de tête avant d’ajouter au profit de la reine.

— Quoiqu’il en soit, Votre Majesté, vous demeurerez dans vos appartements jusqu’à la fin de la Table des Dix pour y attendre votre procès en tant que Panthère Noire. Entre temps, l’Intendante du Palais et nous-même mènerons l’enquête concernant cet… incident. Beaucoup d’éléments semblent demeurer dans l’ombre.

— Nous ferons également fouiller les appartements de la reine Diane, cela va sans dire, précisa Christian.

— Vous n’y trouverez probablement rien, rétorqua Jade d’un ton morne, éteint.

— Nous agirons de telle sorte qu’elle ne puisse pas soupçonner que sa chambre a pu être fouillée. À notre tour, nous vous demandons de nous accorder un peu de votre confiance, Votre Majesté.

Jade leva lentement les yeux vers Guillaume.

— Ah ! ricana-t-elle, sa voix éraillée, dissonante. Vraiment ? Pourquoi donc ? Et vous donc ? M’accordez-vous votre confiance, Monsieur le Premier Ministre ?

Guillaume détourna les yeux, les lèvres serrées, tandis que les yeux de Christian se posaient sur son épouse, ses iris recouverts d’un voile obscur, illisible.

— Nous essayons, Jade. Nous essayons.

D’un commun accord, les deux hommes quittèrent la pièce, laissant à Jeanne le soin de fermer la porte derrière eux. Cette dernière lança un dernier regard en arrière, et ses prunelle noisette inondèrent la reine de toute la force de leur désolation.

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Edouard PArle
Posté le 15/09/2022
Coucou !
C'est intéressant de voir le roi et Guillaume à l'initiative, eux qui étaient jusque là relativement spectateurs. Pauvre Christian, on voit bien qu'il ne sait plus qui croire ! Guillaume reste imperturbable par contre, fidèle à lui-même. Il a quand même un certain talent pour les enquêtes, en tout cas il est méthodique !
Par contre, j'ai de plus en plus de mal à comprendre les objectifs de Diane. Elle veut du mal à sa fille du bien ? Ses actions semblent mener dans des directions opposées, je n'ai aucune idée de là où elle veut en venir.
Sinon, content de la confirmation de la mort d'Ighnar, même si la vengeance c'est mal bla bla bla...
Mes remarques :
"Le roi Christian accompagné de son frère et de son Premier Ministre" -> le roi Christian, son frère et son premier ministre ?
"Jeanne pendant ce temps s’était dirigée" -> pendant ce temps, Jeanne s'était dirigée ?
"que Mademoiselle a quitté la pièce ?" -> ait quitté ?
"que sa chambre a pu être fouillée." -> ait pu ?
Un plaisir,
A bientôt !
Contesse
Posté le 01/10/2022
Re !

Oui, à partir de ce chapitre tu verras que Guillaume et Christian passent au premier plan, ils vont avoir un rôle plus central ;) Oui ils sont très différents tous les deux, mais assez complémentaires ^^
Christian est vraiment perdu, il essaie de bien faire mais il ne sait pas trop s'il peut croire Jade... mais il a envie ^^ Et Guillaume essaie d'être impartial, même si bon il reste très méfiant xD Comme tu dis, fidèle à lui-même !

Ahah, le mystère Diane n'est-ce pas ? xD C'est normal que ce ne soit encore pas clair, tu ne peux que faire des théories à ce stade mais normalement ses intentions apparaissent claires que vers la fin ;) Et encore, il pourra rester des parts d'ombre parce que je n'aime pas percer à jour à 100% mes antagonistes, je trouve que ça leur enlève de la force et du mystère... En tout cas, je suis curieuse d'avoir tes théories dans les chapitres suivants ;)

Oui, c'est compliqué pour Ighnar, hein xD C'est pas moral, mais on est presque content de l'intervention de Diane et Esma... Dure vie que d'essayer d'être juste xD

Merci pour tes remarques, je vais corriger tout ça :)
Et merci pour tes commentaires toujours aussi intéressants à lire, ton enthousiasme et ta fidélité envers cette histoire me font vraiment plaisir ;)

A bientôt !
Sklaërenn
Posté le 02/05/2022
Argh, la fausse joie ! Je me suis fait troller en beauté, même après avoir remarqué l'incohérence du au fait de passer de 35 à 37. J'ai sauter à pieds joint dedans, une vraie accroc xD

"— Quoi ? s’écria Amalric. Encore ? Non mais c’est pas possible…" Ah bah si mon vieux, c'est possible et nécessaire x)

"— On peut parfaitement s’introduire dans les appartements de la reine, intervint Gina de sa voix rauque. Par la fenêtre par exemple." Chut, ne révèle pas tes petites escapades ahah

"— La reine a répété en boucle qu’elle n’est pas coupable, cracha Gina." Oh, elle l'a croit ewe

"— Ah oui ? Mais qui donc serait coupable alors ? demanda Diane dans un sourire de reptile. À notre connaissance, seule la reine était présente dans ses appartements cette nuit-là. À moins que ce ne soit vous, Mademoiselle Gina ? Puisque vous affirmez vous être introduit dans sa chambre…" Non, mais toi... Assume x) Fais pas celle qui sait pas :')

"— C’est une sage décision, vous avez raison. Jeanne, nous comptons sur vous." Je suis comme Gina, je sourit en lisant ça :D

"Tant qu’il est pas établi avec certitude que la reine Jade est la meurtrière, n’importe qui peut l’être." n'est pas ? Oui, je chipote pour ce petit "n' " xD

"Et rien ne nous assure qu’il ou elle est bien enfermé…" Tu fais bien de le préciser, parce que non, cette personne n'est pas enfermée vois-tu 8D

"Ensuite, que s’est-il passé après que Mademoiselle a quitté la pièce ?" ait quitté

"Christian et Guillaume la fixèrent avec des yeux écarquillés de surprise, tandis que Jeanne détournait le regard, vaincue." Cocotte, elle n'est prête :s Il va falloir ou attendre, ou passer outre sa volonté de garder ça sous silence...

"— D’abord, elle planté sa dague dans son épaule. " elle a planté, non ?

"— Nous essayons, Jade. Nous essayons." Essayez plus fort 8D ?

Ahlala, En dehors d'un truc spécifique, elle a été bien gentil de leur répondre en n'omettant rien d'autres... M'est avis que Diane va trouver un bouc émissaire ou prévoir je ne sais quel plan pour tourner ça en sa faveur ( ou pas, tout est possible ! ) À voir ce que tout ça va donner... Jeanne sait ce que l'autre npqeifnqresjzrpo était venu faire, mais comme Jade ne veut rien dire, il est probable que la vérité à ce sujet n'éclate pas de suite ( éclatera-t-elle un jour ? ). Deux jours de pause à la table des Dix le temps de l'enquête. Va-t-il se passer des choses en parallèles 8D ?

Dans tous les cas, j'ai hâte de lire la suite <3
Contesse
Posté le 03/05/2022
Hey Skla :D
Désolée pour le troll, vraiment c'était pas volontaire ahah ^^ Cela dit, je suis touchée que tu aies espéré tomber sur un nouveau chapitre héhé :P

Tes réactions à chaud me refont mes journées vraiment, tu imagines pas comme tu me fais rire avec ton exaspération et tes petites crises, bref j'adore ! xD

"Oh, elle l'a croit ewe" --> héhé, t'as vu, elle fait du chemin la petite depuis que Jade est arrivée xD

"Non, mais toi... Assume x) Fais pas celle qui sait pas :')" --> avoue quand même elle se défend dans le rôle de la meuf innocente qui est au courant de rien mdr xD

"Je suis comme Gina, je sourit en lisant ça :D" --> oui, enfin Jeanne est reconnue à sa juste valeur et enfin elle va avoir un rôle important :D

"ait quitté" --> eh non, héhé ^^ Ce n'est pas une erreur, à la suite du "après que" on écrit le verbe au présent et pas au subjonctif ;)

Sinon, merci d'avoir relevé mes petites coquilles, wow j'en ai fait pas mal dans ce chapitre c'est ouf xD On dirait que je l'ai écrit bourrée et que je l'ai jamais relu, ou alors bourrée encore mdr xD Je vais corriger ça ;)

Sur Diane, eh bien tu verras ce qu'elle a prévu par la suite :P Qui sait, peut-être qu'un jour elle sera coincée quand même xD
Sur le secret de Jade que partage Jeanne, tu verras très vite ce qu'il va se passer ! Mais Jeanne est effectivement dans une position très délicate :/ Parce que dire la vérité peut aider Jade, et en même temps comme elle refuse de parler, bah... c'est compliqué :/
Eh bien sûr, pendant la pause de la Table, tu te doutes bien que nos chers amis vont pas s'ennuyer héhé :P

Merci pour ton commentaire, à très bientôt (je passe chez toi ce week-end) <3
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