Chapitre 37 - Dans les entrailles de la tour

Aube rampa sous le sapin jusqu’au mur qui entourait le parc. De cette position, elle pouvait observer l’entrée de la tour GigaCom sans être aperçue. Une pluie fine commença à tomber. Elle peignait tout en gris. Et la rue ressembla bientôt à un dessin tombé dans l’eau.

— Je ne vois rien, pesta la fillette.

Une rafale de vent agita les branches au-dessus d’elle. Éfflam se retrouva aussitôt à la cime de l’arbre.

« Les étages sont occupés par des humains qui travaillent. Ça grouille » décrit-il. « Il y a plusieurs antennes sur le toit. Elles ne produisent que des ondes électromagnétiques. C’est assourdissant. Mais rien de magique. »

« Comment est-ce qu’on va entrer là-dedans ? » s’inquiéta Aube.

« Il y a un accès souterrain ! » s’exclama le guetteur. « Il s’ouvre sur une cavité sombre où un brouillard d’énergie m’empêche de distinguer avec précision ce qui s’y passe. Je crois discerner de grosses masses d’acier alignées. »

— Un parking ! comprit sa complice.

« Des ombres se mettent en mouvement ! » s’écria l’enfant-chat. « Ils opèrent une ouverture ! »

Au rez-de-chaussée du bâtiment, un voyant lumineux clignota. Un lourd volet métallique se releva lentement. Aube se redressa.

— Une voiture va entrer ou sortir, prévint-elle. Éfflam, est-ce que tu la vois ?

Une grosse berline noire apparut au bout de l’avenue. Elle ralentit et alluma son feu clignotant en direction de la tour GigaCom. À travers les yeux de l’enfant-chat, Aube put apercevoir l’intérieur du véhicule.

— Friquet, le responsable de la ville, reconnut la fillette.

L’homme était assis sur le siège avant, à côté du chauffeur. Il parlait à un collègue, plus âgé et aux vêtements plus chics, installé sur la banquette arrière.

— Éfflam ? Qui est-ce ? Qu’est-ce qu’ils se disent ?

« Je ne sais pas. Je crois que le deuxième homme est son chef. »

— Le chef de Friquet ? Pourquoi ?

« Il lui parle durement. Ils ont rendez-vous chez GigaCom, mais l’homme est contrarié. »

— C’est un responsable de la ville ! comprit Aube. Ils viennent se mettre d’accord pour l’antenne ! Vite, Éfflam. Il faut les surprendre.

La voiture s’engagea sur la rampe d’accès du parking souterrain. Aube bondit hors de sa cachette.

— Cache-moi !

La pluie redoubla tout à coup et le ciel s’assombrit. Sur l’avenue les voitures ralentirent. Leurs essuie-glaces battaient sans succès pour percer ce rideau gris. Protégée par un puissant souffle de vent, la fillette courut sur le trottoir et s’élança pour traverser la rue, Éfflam à ses côtés. Avec l’enfant-chat pour la protéger, rien ne pouvait lui arriver, pensait-elle.

« Aube ! » s’écria son ami. « Dans la tour, je sens la présence de Gordon ! »

Une voiture les frôla, klaxonna et les éclaboussa. Les enfants reprirent leur course en zigzag. D’autres véhicules se trouvaient encore entre eux et l’entrée du parking. Et Éfflam était agité par ce qu’il devinait dans l’obscurité des sous-sols.

« Il se tient dans l’ombre. Je sens sa colère. Il veut convaincre les responsables de la ville et... »

— Le volet !

Ils avaient traversé l’artère encombrée. Sans une égratignure. Sans être trempés. Et ils allaient presque atteindre l’immeuble. Mais l’ouverture par laquelle s’était engouffrée la berline de la ville était en train de se refermer.

— Le mécanisme !

Aube se concentra sur les courants d’énergie électrique qu’elle devinait dans le système d’ouverture du volet. Elle modifia tout ce qu’elle put. Le lourd battant s’immobilisa. Elle avait agi sans l’aide d’Éfflam qui bondissait, tout excité, à côté d’elle.

« Gordon ! Il n’est pas seul ! » continua-t-il. « Le mage noir se tient dans l’ombre avec lui ! »

Les deux complices se précipitèrent dans le parking, au moment où, dans un grincement métallique, la fermeture automatique se remit en route. Le volet claqua contre le sol derrière eux. Et ils se retrouvèrent dans le silence et dans le noir. Ils retinrent un long moment leur respiration.

« Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? » finit par demander Éfflam.

Aube s’inquiéta de devoir soudain diriger l’opération. Elle comptait sur son ami pour la guider. Mais elle comprit qu’il était perdu, un élément inconnu le perturbait. La fillette commençait à s’habituer au noir et elle devinait les lampes du parking souterrain plus loin devant eux. Pourtant l’air était lourd, comme dans un grenier rempli de poussières et de toiles d’araignées. Un bourdonnement sourd occupait tout l’espace et agissait telle une barrière pour les pensées. L’enfant-chat avait les poils hérissés. La fillette ne l’avait jamais senti aussi tendu. Elle sortit de sa poche le mobile de Noémie.

« On prend une photo et on s’en va » dit-elle pour rassurer son ami autant qu’elle-même. « Où sont-ils ? Si on peut les surprendre quand ils descendront de leur voiture... »

Les doigts de Aube tâtonnaient l’appareil à la recherche du bon bouton pour l’allumer.

« Oh, non ! Je ne sais même pas comment il fonctionne ! »

« Appuie en haut à droite ! » s’exclama la voix de son amie dans sa tête.

« Noé ? Comment est-ce que tu as réussi ? »

« Plus tard ! Ouvre le menu “options” pour trouver l’appareil photo. »

Aube suivit ses instructions.

« Plus vite » s’impatienta Noémie. « Je te vois de moins en moins bien et je n’aime pas que tu restes dans le noir. »

La fillette fit quelques pas pour descendre la rampe d’accès des véhicules. L’écran de l’appareil éclaira son visage dans le noir. Éfflam n’était pas avec elle.

« Éfflam ? »

Elle pointa sa faible lampe vers les ténèbres du sous-sol. L’air était chargé d’un brouillard de poussière. Un fin bourdonnement perçait ses oreilles. Le bruit enfla. Aube distingua une petite silhouette devant elle.

« Éfflam ? Est-ce que c’est toi qui grognes ? »

« Je ne grogne pas » répondit celui-ci.

Aube souffla, soulagée d’entendre son ami. Pourquoi aurait-il grondé ? Lui qui savait si bien la rassurer avec ses ronronnements.

« Tu m’as fait peur... »

Soudain un molosse surgit de l’obscurité. Les aboiements de l’énorme chien résonnèrent comme un cri de guerre. D’un bond, il se jeta sur Éfflam.

Aube hurla. Elle ressentit contre sa gorge la morsure des canines ennemies. Elle porta ses mains à son cou. Rien. Elle reprit alors ses esprits. C’était son ami qui était en danger.

La fillette était tétanisée. Ni elle ni l’enfant-chat n’avait rien vu venir. Le chien fou emporta son ami. Les deux silhouettes s’évanouirent dans le noir.

« Aube ! » cria Noémie. « Ouvre le volet d’entrée pour faire de la lumière ! »

La fillette se précipita vers la porte.

« Pas comme ça ! » insista sa comparse. « Avec ton esprit ! »

Aube revit alors mentalement le mécanisme électrique. Elle lui impulsa sa volonté. Et le lourd volet métallique se mit à remonter. Sans attendre que la pénombre se dissipe, elle courut vers les bruits de lutte acharnée entre un chat et un chien. Elle fonça tête baissée.

« Utilise les poubelles contre le mur ! »

Les yeux de Noémie lui servirent de guide. Sans réfléchir, Aube empoigna une lourde poubelle en fer. Les conseils de son amie étaient clairs. La fillette lança son projectile en direction des combattants aussi facilement que lors d’une bataille d’oreillers. Elle avait appelé une force animale en elle. Son projectile atteignit le crâne du molosse avec fracas. Il fut projeté en arrière.

« Fuyez ! »

Aube se précipita sur Éfflam. Son ami lui parut minuscule et inanimé. Elle le prit dans ses bras.

« Fuyez ! » répéta Noémie. « Ils arrivent. »

Des profondeurs, des grognements plus nombreux encore se firent entendre. L’enfant-chat dans ses bras, la fillette fit volte-face vers la sortie.

« Noémie ! Éfflam est blessé ! Aide-nous ! »

« Je vois un bus qui arrive » répondit celle-ci. « Il faut que tu l’attrapes avant eux ! Cours ! »

Aube déboucha sur le trottoir.

« À droite ! » précisa son amie.

Au loin, les lumières d’un bus brillaient dans la circulation.

« Il n’arrivera jamais à temps » pensa Aube.

La fillette sprinta sous la pluie. Dans son dos, les aboiements de chiens redoublèrent. Ils étaient plusieurs à sa poursuite et ils venaient de surgir des entrailles du parking de la tour GigaCom.

Il y avait peu de passants sur les trottoirs par ce mauvais temps. Par contre, le trafic était dense. Aube craignait de glisser sur les pavés mouillés. Le bus avançait trop lentement. Les chiens s’étaient mis en chasse. Ils étaient trois lancés à ses trousses.

« Mon vélo ! » s’exclama Noémie.

« Quoi ton vélo ? » s’énerva son amie.

« Abandonne le bus ! Traverse la rue et prends mon vélo, c’est la seule chance de vous en sortir ! » répondit-elle.

Aube jeta un regard aux voitures les plus proches. Elles étaient presque à l’arrêt. Elle hésita une seconde, le temps de voir que les chiens se rapprochaient. Alors, elle se lança dans la traversée du grand boulevard. Quelques automobilistes klaxonnèrent. Les chiens s’étaient arrêtés.

La fillette se retrouva soudain coincée sur la borne centrale. Devant elle, les véhicules étaient moins nombreux, mais roulaient plus rapidement. Le passage serait risqué. Derrière elle, les curieux avaient encore ralenti. Les chiens en profitèrent pour se frayer un chemin.

Aube serra fort contre elle son ami évanoui. À sa place, il aurait provoqué une tornade pour les emporter au loin. D’un coup, le vent se leva violent. La pluie redoubla. Tout se figea sous la bourrasque. Un sinistre craquement se fit entendre. Il venait du parc juste devant elle. Le grand sapin noir se courbait. Sa cime menaçante surplombait le boulevard. Alors, la plus grande de ses branches se brisa et se fracassa au milieu de la chaussée. La circulation cessa aussitôt. Et la fillette traversa sans hésiter. Plus loin, les chiens avaient été repoussés par la tempête. Trempés jusqu’aux os, ils s’ébouriffèrent sous les yeux horrifiés des rares témoins. Leurs crocs luisaient de rage. Ils bandèrent leur corps musculeux pour repartir à l’assaut des éléments.

Cachée au pied de l’arbre, Aube reprit son souffle. Elle contempla un bref moment son ami blessé. À genoux à côté de son vélo renversé, elle douta un instant de réussir à transporter l’enfant-chat. Elle pourrait le cacher ici et courir chercher des secours.

« Aube. Tu vas y arriver. »

C’était une nouvelle voix qui s’immisçait en elle, dans la langue étrange des mages-animaux.

« Tu ne peux pas laisser Éfflam derrière toi. Les chiens ont du flair. Ils le trouveront. »

« Zoïg ! » s’exclama Aube qui avait reconnu la voix de la sœur d’Éfflam. « Qu’est-ce que je dois faire ? »

« Éfflam a besoin de ton aide. Emmène-le jusqu’à moi ! »

Avec le plus de précautions possible, Aube installa Éfflam à l’avant du vélo. Debout sur les pédales, elle dévala les pelouses du parc.

« Oh Zoïg ! Je ne tiendrai jamais le coup jusqu’à la colline... »

« Tu dois te trouver un abri » répondit l’être-chat.

« Mais où ? »

« Aie confiance ! » répondit Zoïg. « Je sens plusieurs énergies proches et capables de te venir en aide. »

Les aboiements des chiens reprirent de plus en plus fort. Ils étaient déjà sur sa piste. Et ils forçaient l’allure. Aube sentit dans sa poche le poids et l’intensité des ondes du téléphone de Noémie. Elle comprit qu’il agissait comme une balise, un appât qui attirait les chiens vers elle. Sans réfléchir et sans rien laisser paraître de ses intentions à son amie, elle plongea la main dans sa poche, se saisit de l’appareil et le jeta derrière elle.

« Ne t’inquiète pas. Elle ne t’en voudra pas » la rassura Zoïg.

Aube pédala de plus belle dans une autre direction avec l’espoir de semer ses poursuivants. Mais par où aller maintenant ?

« Chez papa ! »

La voix de son frère venait de résonner dans sa tête. Aube mit pied à terre.

« Max ? Toi aussi ! Qu’est-ce que tu fais là ? »

« Fonce chez papa ! » précisa le jeune garçon. « Là tu seras en sécurité ! »

« Mais je ne sais pas comment y aller ! »

« Sors du parc et tourne à gauche ! » répondit-il.

Aube vit les chiens débouler sous le grand sapin. Elle poussa de toutes ses forces pour relancer le vélo. Elle allait suivre à la lettre les consignes de son frère. Elle avait à nouveau confiance. La fillette fonça sans se retourner sur la grande artère qui quittait la ville. Dans son dos, les aboiements continuaient à résonner. Derrière eux, se profilait l’ombre de la tour GigaCom. Le corps d’Éfflam, recroquevillé dans le panier, se mit à trembler.

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Elly Rose
Posté le 04/12/2022
Bonsoir Michael,

Après plusieurs chapitres un peu plus "tranquilles" émotionnellement, voici que nous retournons dans des travers bien difficiles à traverser.
Mon cœur s'est serré en découvrant ce qui arrive à Efflam mais voir que leurs amis parviennent à les soutenir et les aider à distance reste dans une certaine mesure, réconfortant.
Jean sera-t-il vraiment capable de venir en aide à Efflam? Si oui, comment va-t-il s'y prendre?
Voilà les deux questions majeures que je me pose après cette lecture palpitante.
Encore merci à toi pour ces magnifiques chapitres!
MichaelLambert
Posté le 05/12/2022
Bonjour Elly !
Comme je te le disais, j'ai voulu écrire l'histoire d'une jeune fille héroïque... qui découvre qu'elle a besoin des autres pour réussir ce que sa témérité la pousse à entreprendre ! Alors ce lien télépathique qui est le don qu'elle se découvre était le meilleur moyen pour mettre en oeuvre cette solidarité.
Ensuite, j'avoue que j'aime distiller les informations au compte-goutte ! Une partie des réponses à tes questions arrive dans le chapitre suivant... mais une partie seulement !
La suite dans les prochains épisodes !
Merci encore pour ton enthousiasme !
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