Chapitre 37

Par maanu

Depuis la salle à manger, à travers une gigantesque fenêtre en arc-de-cercle qui perçait la quasi-totalité du mur, face à la chaise qu’occupait la Gardienne à l’une des extrémités de la table à manger, Julienne et Héléna, installées de part et d’autre de leur hôte, purent apercevoir pour la première fois ce qu’elle identifièrent du premier coup d’œil comme la rivière dont elles venaient d’apprendre l’existence. Malgré le jour déclinant, elles purent deviner son étrange couleur brune et ses reflets ambrés. La rivière, comprenaient-elles à présent, ne se nommait pas la « mort dorée » comme elles l’avaient d’abord cru, mais bien la Mordorée. Elle leur en parut un peu moins inquiétante. Elles trouvèrent même fascinants son scintillement cuivré et son mouvement calme. La regarder passer doucement au pied de la petite maison avait un effet reposant, presque hypnotique. Mais Clarisse ne les avait pas laissées en profiter très longtemps. À peine étaient-elles entrées toutes trois qu’elles les avait déjà faites asseoir à la table de bois verni où le couvert était mis, en insistant pour qu’elles leur racontent toute leur histoire.

    Alors que Madame Ambroise, à plusieurs reprises, apparaissait dans la salle et disparaissait presque aussitôt, s’agitant autour d’elles de son pas feutré, garnissant chaque fois la table d’un nouveau plat et laissant leurs assiettes un peu plus fournies, Clarisse Lamarre les écouta sans dire un mot ni faire un geste, se tenant le menton dans une mine concentrée. Elle ne leur offrit pour tout encouragement que ses sourcils parfois vaguement froncés.

    Leur récit, qu’elles s’efforcèrent de faire le plus bref et le plus convaincant possible, ne fut interrompu qu’une seule fois. Lors d’une énième apparition, Madame Ambroise arrosa copieusement leurs assiettes de la sauce verte, très odorante, qu’elle apportait dans une jolie saucière en argent. Les filles comprirent qu’elle avait terminé de les servir lorsqu’elles leur tourna le dos en lançant de sa voix forte un « Bon appétit » grommelant. Puis elle disparut de nouveau derrière la grande porte de bois sombre qui menait à la cuisine, et cette fois la referma derrière elle d’un geste énergique. Sa sortie fracassante causa un bref silence autour de la table. Julienne et Héléna se retournèrent vers la Gardienne.

    « C’est elle qui insiste pour manger dans la cuisine, leur précisa celle-ci. Je lui ai parfois proposé de se joindre à moi et de laisser les galatides faire le service, mais elle a toujours répondu qu’elle préférait me laisser tranquille. »

    Après un bref coup d’œil autour d’elles, elles comprirent que, en l’occurrence, tranquille signifiait surtout seule. Elles se demandèrent si c’était pour cette raison qu’il y avait tant de galatides dans cette pièce, plus encore que dans le salon. Certaines, les plus petites, étaient posées à même la table. Les autres se tenaient debout sur le sol, stoïques à deux pas du rebord, et quelques unes étaient même assises sur une chaise, près d’elles. Toutes étaient tournées vers Clarisse Lamarre, et la regardaient manger de leurs yeux de pierre tout vides. Contrairement à ce qu’elle leur avait laissé entendre, les statuettes semblaient moins destinées à la servir qu’à lui offrir une compagnie aussi nombreuse que silencieuse.

    Embarrassée, Julienne et Héléna reportèrent alors leur regard vers les assiettes posées devant elles. Elles ne voulurent pas laisser transparaître leur méfiance, mais la Gardienne la sentit néanmoins.

    « Vous pouvez y aller, leur dit-elle. Madame Ambroise est une très bonne cuisinière. »

    Tout en considérant l’épaisse pièce de viande saignante qui trônait devant elles, entourée d’un petit tas de billes gélatineuses à l’épaisse carapace rouge craquelée, et recouverte de cette sauce couleur herbe, Julienne se risqua à demander :

    « Qu’est-ce que c’est ? »

    Clarisse Lamarre, comme étonnée, une fois encore, de leur méconnaissance de tout, eut un léger temps d’arrêt avant de répondre :

    « Gigot de pitiron, baies de glueux et velouté d’agonite aux yeux-de-louttes. »

    Les filles relevèrent la tête vers elle, interdites. Clarisse, peut-être pour les encourager à manger ou au contraire pour les inviter à reprendre leur récit là où elles l’avait laissé, détourna son regard d’elles, saisit sa fourchette, piqua vivement une baie de glueux, l’extirpa hors de sa coque écarlate et l’engloutit. Elles entendirent la petite bille molle éclater contre son palais, puis elles virent la Gardienne déglutir. Aussitôt, elle reprit la parole.

    « Et ensuite ? »

    Un peu perdues dans leur propre récit, elles ouvrirent la bouche sans faire un son.

    « Le Grand Giboyeur vous a reçues chez lui, insista la magicienne. Et ensuite ? Que vous a-t-il dit ? J’imagine que vous lui avez servi la même histoire qu’à moi ?

    _Oui, dit Héléna. De toute façon c’était trop tard pour mentir. On avait déjà dit aux guetteux qui nous avait attrapées qui on était. On n’aurait probablement pas dû… »

    Julienne tourna vivement son visage vers elle, un sourcil haussé. Héléna eut un mouvement de tête, et admit :

    « Enfin, je n’aurais pas dû. C’est moi qui leur ai dit. C’était bête, et Monsieur Gérard nous avait pourtant mises en garde. Il nous avait dit de ne dire à personne qui on était, mais quand on s’est retrouvées coincées entre ces arbres, avec toutes ces créatures partout autour qui pointaient leurs armes sur nous, j’ai paniqué. »

    Clarisse Lamarre l’interrompit.

    «Tes relations avec les guetteux ne risquent pas de s’améliorer si tu continues à les appeler des « créatures ».

    _Je me suis dit que si on leur donnait les noms de Stéphane D’Elsa et Ysaure Lamarre, ils ne nous feraient rien.

    _Effectivement, c’était bête. Si vous aviez eu affaire à des démons, ils vous auraient tuées sitôt prononcés ces noms.

    _On a déjà vu des démons. On sait très bien à quoi ils ressemblent, et on savait que les guetteux n’en étaient pas.

    _Il n’y a pas que les démons qui travaillent pour la sorcière. »

    Héléna se tut, ne sachant plus que dire. Julienne prit le relais.

    « En tout cas, dit-elle, ils ne nous ont pas crues. Mais ils nous ont quand même menées à leur chef.

    _Pourquoi avoir dérangé le Grand Giboyeur s’ils ne vous croyaient pas ?

    _Parce qu’ils ont trouvé dans mon sac la pierre que Monsieur Gérard m’a donnée. Comme vous tout à l’heure. Ils nous ont accusées de l’avoir volée à un magicien.

    _D’accord. Et le Grand Giboyeur ? Qu’a-t-il dit ?

    _Il ne nous a pas crues non plus. Ou plutôt il a pensé qu’on croyait à ce qu’on racontait, mais pas que c’était vrai. Que Monsieur Gérard se trompait. Et il nous a renvoyées vers vous, pour que vous nous indiquiez la route du Palais. »

    La Gardienne, en prenant quelques bouchées supplémentaires, les considéra pendant quelques instants. Puis elle leur demanda :

    « Vous m’avez parlé d’une photo que Claude Gérard vous a confiée. Pour les aider à vous croire.

    _Oui, confirma Héléna en hochant la tête. Une photo de moi, prise quand j’étais bébé. Le roi la lui avait envoyée pour lui annoncer ma naissance. Il disait qu’il saurait la reconnaître en la revoyant.

    _Vous ne l’avez pas montrée au Grand Giboyeur ? »

    Héléna eut une moue penaude.

    « On n’y a pas pensé. »

    De nouveau, Clarisse Lamarre haussa un sourcil.

    « De toute façon, intervint Julienne, ça n’aurait rien changé. Le Grand Giboyeur nous a crues, quand on lui a dit que c’était Monsieur Gérard qui nous envoyait. Ce qu’il n’a pas voulu admettre, c’est que ce qu’il nous a raconté puisse être vrai. Alors photo ou pas photo... »

    Elle eut un rictus inquiet.

    « Et j’imagine qu’il y a un risque pour qu’ils pensent exactement la même chose, au Palais. »

    Du coin de l’œil, Julienne vit Héléna se tourner aussitôt vers elle, déconcertée. Elle n’avait probablement jamais vraiment considéré l’éventualité qu’elles puissent être mal reçues au Palais. Julienne supposa que dans la scène de ses retrouvailles avec ses parents, telle qu’elle se l’était imaginée déjà mille fois, Héléna voyait ces derniers la reconnaître au premier coup d’œil et lui tomber dans les bras, les yeux baignés de larmes.

    Héléna parut chercher du secours du côté de leur hôte.

    « Vous pensez que c’est possible ? Qu’eux aussi risquent de ne pas nous croire ? »

    La Gardienne planta sa fourchette dans son gigot.

    « Ce n’est pas l’histoire la plus crédible que j’ai entendue.

    _Donc vous aussi, vous pensez qu’on ment ? l’apostropha Julienne.

    _Non, lui répondit Clarisse. Si vous mentez alors je n’ai jamais rencontré de plus mauvaises menteuses que vous. Je suis comme le Grand Giboyeur. Je vois bien que vous croyez à ce que vous dites. Et j’ai bien senti, quand vous avez débarqué ici, que vous n’étiez pas bien dangereuses. Après tout c’est mon travail de savoir flairer la menace. Mais de là à admettre que l’Héritière enlevée et la Lamarre disparue puissent resurgir tout à coup du néant après quinze ans, exactement au même moment… Disons que je n’en suis pas à envisager de t’envoyer un carton d’invitation pour la prochaine réunion de famille, cousine. »

    Son insistance sur ce dernier mot agaça fortement Julienne. Comme pour la contrarier un peu plus, la magicienne reprit :

    « Et sans vouloir vous vexer, beaucoup de gens à Delsa ont essayé de s’imaginer au moins une fois de quoi Stéphane D’Elsa et Ysaure Lamarre pourraient avoir l’air, dans l’éventualité très peu probable qu’elles soient encore en vie. Je ne pense pas qu’aucun d’entre eux ait envisagé qu’elles puissent être aussi perdues et ignorantes que vous deux. »

    Julienne, vexée, allait répondre, mais Clarisse Lamarre ne lui en laissa pas le temps.

    « Tu as déjà essayé la magie, au moins ? Ne serait-ce qu’une fois ? »

    Julienne ravala sa réplique cinglante, et réprima une mine alarmée.

    « Non. Je ne sais pas comment faire. »

    La Gardienne hocha la tête.

    « Très bien, dit-elle. Je vais te montrer. »

    Elle se tourna à demi, et se pencha vers une haute galatide qui se tenait debout derrière elle. D’une voix adoucie, elle lui demanda :

    « Va chercher la pierre que j’ai laissée dans le salon, s’il-te-plaît. Tu la trouveras sur la table basse, je crois. »

    Aussitôt, le visage de marbre, toujours inexpressif, s’abaissa dans un mouvement de tête soumis, et le corps lourd se mit en branle. Julienne et Héléna, qui n’avaient encore jamais vu s’animer une galatide aussi massive, sentirent leur cœur s’emballer lorsqu’elles la virent soudain marcher à pas pesants jusqu’à la porte par laquelle elles étaient entrées un peu plus tôt. Le sol sous leurs pieds continua à trembler quelques instants, jusqu’à ce que la statue réapparaisse, le poing fermé tendu vers sa maîtresse. Celle-ci approcha sa main, et récupéra la pierre ambrée que la galatide y laissa tomber. « Merci », dit-elle dans un souffle, et la statue, avec un hochement de tête, reprit sa place derrière elle, au même endroit, dans la même pose raide.

    « Tiens, dit la magicienne en tendant la pierre à Julienne. Tu sais comment la porter ?

    _Non. »

    La Gardienne tira sur l’une de ses longues manches évasées, pour faire apparaître la pierre qu’elle portait toujours contre sa paume, et les lanières sombres qui couraient entre ses doigts et autour de son poignet.

    « Les trois petites, expliqua-t-elle en désignant les attaches qui pendaient de la pierre de Julienne, tu les passes à tes doigts. C’est pour ça qu’elles forment des boucles. »

    Joignant le geste à la parole, elle attrapa la main de Julienne, mit la pierre dans sa paume et fit glisser les lanières autour de ses doigts, sans se préoccuper de ses grimaces au moment où elle forçait pour passer les articulations.

    « Elle est trop petite », remarqua-t-elle d’un air réprobateur.

    Elle prit le dernier fil entre ses doigts blancs.

    « La plus longue, tu l’enroules autour de ton poignet. Et solidement. Si le nœud se défaisait, les boucles autour de tes doigts t’empêcheraient de perdre ta pierre, mais elle pourrait se mettre à se balancer dans tous les sens si tu faisais des gestes trop amples. Et dans dans certaines situations, mieux vaut avoir une bonne emprise sur elle. »

    Quand elle eût terminé d’accrocher la pierre au bras de Julienne, elle lui demanda :

    « Elle te gêne ? »

    Julienne, tout en se sentant un peu bête, esquissa quelques mouvements de la main.

    « Ça va », dit-elle.

    Mais elle demeurait admirative de Clarisse, qui avait porté ses deux pierres tout au long du repas, sans paraître aucunement incommodée dans ses gestes.

    « Et après ? » s’enthousiasma Héléna, qui avait tout suivi avec le plus grand intérêt.

    Clarisse Lamarre, toujours tournée vers Julienne, prit une mine grave.

    « Tu sens quelque chose ? »

    Julienne, qui devinait face à elle le visage emballé d’Héléna, regarda pendant quelques secondes la pierre qui reposait au creux de sa main.

    « J’ai des fourmis dans les doigts », dit-elle enfin.

    Héléna lâcha une exclamation triomphale, tandis que la Gardienne prenait un air très intéressé.

    « Mais je crois que c’est surtout parce que les lanières sont trop serrées », ajouta Julienne.

    L’engouement de Héléna dégonfla comme un ballon.

    « Ça ne prouve rien, déclara pourtant Clarisse Lamarre. À supposer que tu sois bien magicienne, il se peut que les choses prennent un peu de temps. Je n’ai jamais entendu parler d’un cas de magicien élevé en-dehors de Delsa, et n’ayant pas eu de contact avec la magie avant ton âge. Je n’ai aucune idée de ce que ça peut donner.

    _Elle a déjà été en contact avec la magie, intervint Héléna. Puisqu’elle a vécu ici jusqu’à ses quatre ans. C’est juste qu’elle ne se souvient pas. Vous pensez qu’elle a déjà pu en faire ?

    _À quatre ans, c’est un peu tôt. Dans certains cas, ça peut commencer à cet âge, mais à peine. En tout cas, les enfants magiciens ne reçoivent pas de pierre si jeunes.

    _Donc c’est possible de faire de la magie sans pierre ?

    _Oui, mais alors de la magie… disons brouillonne. Pas maîtrisée, et pas très puissante. Rien de très impressionnant. »

    Héléna reporta son attention sur la pierre que Julienne tenait dans sa main, avec un mélange d’émerveillement et d’effroi.

    « Et comment pourra-t-elle apprendre ? Est-ce qu’elle peut s’entraîner seule ? »

    _J’imagine que c’est possible. Mais pour être honnête, je ne saurais pas trop te dire comment commencer. Les enfants qui apprennent à maîtriser leur magie ont déjà une base sur laquelle s’appuyer. Ils ne font qu’améliorer ce qu’ils ont déjà commencé à apprivoiser. Ce qui s’est déclaré naturellement en eux. Je ne sais pas comment tu peux faire en sorte que la même chose se déclare en toi. J’imagine que tu peux soit attendre que ça se produise, comme le font les enfants, soit essayer, en portant ta pierre, en te concentrant, et en voyant ce qui se passe. En imaginant qu’il soit possible que quelque chose se passe, évidemment. »

    Héléna fit de nouveau un large sourire, au grand dam de Julienne.

    « On peut essayer ? demanda-t-elle.

    _Si vous voulez », fit la magicienne avec un vague haussement d’épaules. 

    Elle parcourut la salle des yeux quelques instants, avant d’arrêter son choix sur un chandelier à deux branches, accroché près de la porte de la cuisine.

    « Apporte-le-moi, s’il-te-plaît », dit-elle à la petite galatide, un jeune homme en tunique longue et aux oreilles décollées sous ses cheveux en broussaille, qui se tenait sur le vaisselier, à portée de main du chandelier.

    La galatide, sortant de sa torpeur, se tourna vers ce dernier, s’étira de tout son long, le saisit dans ses minuscules bras de pierre, et sauta à terre en le tenant serré contre sa poitrine. En un instant il fut sur la table et, slalomant entre les plats et les couverts qu’il ne pouvait même pas voir, le large chandelier plus grand que lui l’en empêchant, il s’approcha de la Gardienne.

    « Merci, lui dit-elle en saisissant le chandelier. Sortez toutes, maintenant. »

    Aussitôt, il y eut un grand mouvement dans toute la salle, des pas de pierre innombrables tambourinant contre le parquet dans un grondement terrifiant, des silhouettes de toutes tailles et de toutes allures qui surgirent de partout, du moindre recoin, et qui passèrent toutes près d’elles, du même pas lent et écrasant, dans la même direction, disparaissant une à une dans le salon, dans une procession mécanique interminable.

    Devant les visages interloqués de ses invitées, Clarisse expliqua, à l’intention de Julienne :

    « Je ne voudrais pas que tu m’en casses une par accident. »

    Sa réponse la laissa un peu plus abasourdie encore. Elle avait beaucoup de mal à s’imaginer brisant l’une de ces créatures de roche, même avec toute la concentration du monde.

    « Regarde », lui dit la Gardienne, pour la forcer à reporter son attention sur le chandelier.

    Elle ouvrit légèrement la main, dans un geste indolent, pour faire apparaître sa pierre. La seconde qui suivit, l’obscurité s’épaissit un peu autour d’elles. Les deux bougies que portaient le chandelier venaient de s’éteindre, ne laissaient plus échapper que deux petits souffles mourants de fumée. Puis, peu à peu, de minuscules flammèches reprirent vie, et le chandelier les éclaira de nouveau. Héléna était extatique.

    « C’était impressionnant ! s’exclama-t-elle avec un rire nerveux.

    _Non, dit Clarisse Lamarre. Ce n’était rien du tout. »

    C’est alors que, dans un fracas étourdissant, la vitre en arc-de-cercle, devant la magicienne, vola brutalement en éclats. Julienne et Héléna, en chœur, poussèrent un hurlement tandis qu’une gerbe de morceaux de verre jaillissait en direction de la forêt, s’écrasant dans la pluie crépitante des éclats qui finissaient de se briser en atteignant le sol.

    « Ça, c’est déjà plus quelque chose », reprit la Gardienne.

    Héléna, absolument médusée, continuait à fixer le trou béant et ses rebords irréguliers, tranchants, qui tremblotaient et pour certains finissaient par s’écraser à leur tour. Julienne, non moins stupéfaite, se tourna vers la Gardienne.

    À cet instant, la porte de la cuisine s’ouvrit à la volée, et Madame Ambroise apparut, la mine plus revêche que jamais. Comme lorsque les filles l’avaient vue pour la première fois, elle était munie d’une casserole. Mais cette fois, elle était vide et elle la tenait à deux mains par le manche, au-dessus de sa tête, prête à la faire rebondir sur le crâne de n’importe quel intrus. En un coup d’œil, elle constata les dégâts, les vit toutes trois toujours attablées, et laissa retomber ses bras et sa casserole dans un geste rassuré et irrité.

    « C’était vraiment nécessaire ? maugréa-t-elle en direction de sa maîtresse. Réglez ça rapidement. Vous allez finir par attraper froid. Et dépêchez-vous de finir vos assiettes. J’arrive bientôt avec le dessert. »

    Et elle fit de nouveau claquer la porte derrière elle. Julienne et Héléna, maintenant que leur frayeur était passée, sentirent la brise nocturne qui commençait à s’engouffrer dans la salle à manger.

    « Ne vous en faites pas, leur dit la Gardienne. Ça s’arrange facilement. »

    En effet, il suffit d’un geste bref de sa main pour que les minuscules morceaux de verre, même ceux qui avaient été réduits à l’état de poussière microscopique, s’élèvent de nouveau dans les airs, en sens inverse, et viennent sagement reprendre leur place les uns à côté des autres, jusqu’à former de nouveau une vitre sans la moindre imperfection.

    « Tous les magiciens savent faire ça ? s’inquiéta Julienne.

    _Oui. Si tu laisses de côté les plus mauvais. Tu veux essayer ? Le coup des bougies, évidemment, pas celui de la fenêtre. »

    Julienne et Héléna échangèrent un regard. Même la seconde avait été un peu refroidie par ce qu’il venait de se passer.

    « Si ça peut te rassurer, ajouta Clarisse Lamarre, tu n’arriveras probablement à rien. Mais si jamais c’était le cas, ça pourrait vous aider à faire avaler votre histoire, une fois que vous serez au Palais. »

    Héléna l’encouragea d’un hochement de tête, et Julienne opina de mauvaise grâce.

    « D’accord. Qu’est-ce que je dois faire ? »

    La Gardienne eut une moue incertaine.

    « Je n’ai jamais enseigné la magie à qui que ce soit, la mit-elle en garde. Mais je pense que la première chose à faire, c’est de te concentrer sur ton objectif. Regarde la flamme, et imagine-la s’éteindre. »

    Julienne s’exécuta sans grande confiance, incapable d’imaginer que quoi que ce soit puisse se produire. Elle ouvrit sa paume et se mit à fixer la petite flamme mouvante, si longtemps qu’elle se mit à loucher. Sa vision se dédoublait, elle n’arrivait plus à voir la flamme en un seul exemplaire, et elle ne sentait rien monter d’autre en elle qu’un grand sentiment de ridicule.

    « Quand j’ai appris la magie, entendit-elle lui conseiller Clarisse, je me souviens que ça m’aidait d’imaginer quelles sensations j’aurais eues en réalisant mon objectif sans la magie. Ici, tu peux essayer de sentir ton bras qui bouge, qui se soulève, et qui s’approche du chandelier. Imagine la chaleur autour de tes doigts quand tu t’approches de la flamme, de plus en plus forte. Et ensuite, essaye de sentir tes doigts qui se referment sur elle, et qui se rejoignent. Tu y arrives ?

    _Mmh », fit Julienne.

    Elle imaginait, et rien ne se produisait. De longues minutes se passèrent dans le plus grand silence. Julienne ne se souvenait pas avoir été un jour aussi concentrée. Elle s’efforçait d’appliquer tous les conseils de la Gardienne, sans le moindre résultat.

    Puis, enfin, il lui sembla que la flamme tremblotait. Elle sentit son cœur s’emballer et le sang battre soudain à ses tempes, et puis elle réalisa qu’elle s’était simplement trop rapprochée de la bougie, et que c’était sa propre respiration qui avait fait vaciller la flamme. Alors elle abandonna.

    Elle se laissa retomber contre le dossier de sa chaise, tandis que les épaules et Héléna, tendues par l’attente, s’affaissaient.

    « Ça ne veut rien dire, s’empressa de dire Héléna pour rassurer Julienne, et pour se rassurer elle-même par la même occasion. Il faudra juste que tu persévères. Que tu réessayes de temps en temps. Pas vrai ? »

    Mais la Gardienne semblait toujours plus dubitative.

    « Je n’en sais rien, dit-elle. Je veux bien te laisser la pierre, si tu veux continuer à t’entraîner. Je n’ai pas l’impression que tu pourras faire beaucoup de dégâts avec. Évite juste de la laisser tomber entre les mains de n’importe qui, d’accord ? »

    La porte de la cuisine se rouvrit à cet instant. Madame Ambroise entrait, avec dans les mains un plat rond, fumant.

    « Tarte à la moire, annonça-t-elle. Je sers, que vous ayez fini ou non. »

    Elle s’approcha, et de ses gestes rodés au service elle entreprit de leur distribuer une généreuse portion à chacune. Pendant ce temps, la Gardienne faisait part à Julienne et Héléna de ses décisions.

    « Je ne sais pas si le moment est bien choisi pour vous présenter au Palais, leur dit-elle. Les choses vont y être un peu agitées, pendant quelques temps. Si vous aviez été n’importe lequel des autres égarés auxquels j’ai indiqué le chemin jusque là-bas, ça ne m’aurait pas tant embêtée. Mais étant donné l’histoire que vous allez leur servir... Voir soudain débarquer deux jeunes filles qui prétendent être Stéphane D’Elsa et Ysaure Lamarre, et qui en plus de ça ont été envoyées par Claude Gérard en personne, voilà qui va causer du remous. À mon avis, il vaut mieux attendre quelques jours. Si vous voulez bien patienter tout ce temps, et si vous savez vous tenir, j’ai des chambres là-haut. Je pourrais vous loger en attendant. »

    Madame Ambroise, qui s’apprêtait à déposer la part de Héléna dans son assiette, s’immobilisa au milieu de son geste, la tarte suspendue dans les airs, sur sa pelle.

    « Stéphane D’Elsa et Ysaure Lamarre ? » répéta-t-elle.

    Elle ouvrit de grands yeux et regarda tour à tour Julienne et Héléna, cette dernière attendant toujours sa tarte.

    « C’est possible ça ?

    _C’est ce qu’on essaye d’éclaircir, répondit sa maîtresse. Rien n’est moins certain, mais peut-on vraiment faire comme si de rien n’était ? C’est Claude Gérard qui a raconté cette histoire à Julienne et Héléna, et qui leur a dit comment venir ici.

    _Claude Gérard ? Aux dernières nouvelles, est-ce qu’il ne s’était pas carapaté dans le Là-Bas ?

    _On m’avait plutôt parlé d’une retraite bien méritée, mais c’est de là qu’elles viennent, oui. »

    Madame Ambroise étira ses lèvres vers son menton, dans une moue intéressée.

    « Je vois. Quelle histoire... »

    Elle donna enfin son dessert à Héléna qui la remercia d’un sourire, et reprit le plat qu’elle avait posé au centre de la table. Puis, s’adressant à sa maîtresse, elle demanda :

    « Et… Vous êtes certaine de vouloir les faire attendre ici ?

    _Pourquoi pas ? Nous saurions les accueillir, non ?

    _Certainement. Mais c’est une affaire… importante. Je pense que le Palais voudrait être mis au courant au plus vite. Enfin ce que j’en dis…

    _C’est vous-même qui m’avez dit que vous aviez vu une délégation du duc de Garennes passer tout à l’heure, et qu’elle devrait être au Palais dès demain. Vous savez aussi bien que moi comme les relations sont tendues, entre Prim’Terre et Garennes. Les prochains jours vont être suffisamment chargés, au Palais. Vous croyez vraiment qu’ils auront le temps de s’occuper des filles ? »

    Madame Ambroise fit tressauter ses massives épaules.

    « Si vraiment ils ont trop à faire, ils pourront toujours les mettre dans un coin en attendant de s’occuper d’elles. Moi, ce qui me fait peur, c’est qu’on apprenne là-bas que vous les avez gardées cachées ici pendant plusieurs jours sans en parler à personne, en sachant ce qu’elles racontaient, et qu’on vous fasse des reproches. »

    Elle pointa sa pelle à tarte dans sa direction.

    « Et même, poursuivit-elle. Je pense que vous devriez aller avec elle. »

    Clarisse Lamarre eut comme un sursaut à peine perceptible.

    « Aller là-bas ? répéta-t-elle, le visage plus inexpressif que jamais. Mais je n’accompagne jamais les voyageurs. Je les mène au transpéculeur, c’est tout. Pour le reste, ils peuvent bien se débrouiller sans moi. Pourquoi est-ce que j’irais ?

    _Mais parce que cette fois c’est autre chose. Jamais vous n’avez reçu la visite de quelqu’un qui se prétendait héritier du trône. Enfin si, cette fille, il y a deux ou trois ans. Mais elle c’était différent, avec sa tête d’illuminée…

    _Je ne peux pas aller là-bas, insista la magicienne.

    _Et pourquoi ça ? Vous êtes déjà allée. Plusieurs fois, même. Ça ne vous a jamais posé problème jusque-là.

    _Je suis la Gardienne. Je ne peux pas laisser la Mordorée sans surveillance.

    _Je la surveillerai, moi, votre rivière. Nuit et jour si vous voulez. »

    Clarisse Lamarre poussa un soupir, à court d’arguments.

    « La délégation de Garennes sera là, dit-elle encore. Et même une partie de la famille du duc, d’après ce que vous m’avez dit. Je ne veux pas m’imposer en ce moment. »

    De nouveau, Madame Ambroise haussa les épaules. Elle se retourna et prit la direction de sa cuisine, pour l’empêcher de lui répondre encore.

    « Ils ont plus de chambres dans leur Palais que d’ardoises sur leur toit, dit-elle. Ils trouveront bien à vous faire une petite place. »

    À hauteur de la porte, elle ajouta pour clore la discussion.

    « Je vais dire à votre armée en terre cuite de préparer deux chambres pour les demoiselles. Et puis de vous réveiller tôt demain matin. »

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Vous lisez