Chapitre 36 : Dernier retour à Gumbo Street

Après une longue marche, ils avaient retrouvé les quatre Mercédès noires que les Sachiro avaient cachées aux abords du marais. Contrairement à Sandy, ils avaient réussi à passer à pieds secs de la route à la maison ce qui les avait contraint à faire beaucoup de détours. Quand ils arrivèrent aux véhicules, l’aube pointait son nez et Sandy ne tenait plus debout.

Elle se laissa tomber sur la banquette arrière de la première voiture de la file. Hidashi déposa Rémi à côté d’elle. Elle essaya de l’installer le plus confortablement possible, calant la tête de son ami sur ses genoux. Embarrassée par le sabre, elle envisagea de le poser par terre mais elle craignait un peu la réaction de Koji devant la façon dont elle traitait la relique. Celui-ci s’installa à l’avant, sur le siège passager, pendant qu’Hidashi prenait le volant. Sandy finit par reléguer le katana sur la plage arrière en croisant les doigts pour que l’emplacement soit considéré comme suffisamment digne.

Sans vraiment réaliser ce qu’elle faisait, elle laissa ses doigts s’emmêler avec douceur dans les boucles châtains de Rémi. Elle ne pensait à rien. De toute façon, tous les sujets de réflexion qui s’offraient à son esprit étaient potentiellement douloureux. Autant se laisser hypnotiser par le lever du soleil. Bercée par la route, elle s’assoupit un instant.

Un coup de frein un peu sec et une exclamation japonaise la tirèrent de son engourdissement en sursaut. Le jour était maintenant complètement levé. Ils étaient en ville et longeaient le Faubourg Lafayette. Il n’y avait pas beaucoup de circulation à cette heure-là. Assez cependant pour donner des sueurs froides à un pilote mal habitué à la conduite des louisianais.

Koji se tourna vers elle.
« Pourriez-vous nous donner l’adresse exacte de notre destination? » Sandy fit un effort pour se secouer un peu. Elle se sentait pâteuse.

« Il vaudrait mieux que je prenne le volant, marmonna-t-elle. C’est chiant à trouver. Prenez Rampart Street pour commencer. »

Aujourd’hui, elle était capable de tourner au bon endroit les yeux fermés pour tomber sur Gumbo Street. Mais elle ne se faisait aucune illusion sur la capacité des japonais à taper dans le mille du premier coup. Alors qu’ils longeaient Rampart à petite vitesse, elle intervint :

« C’est la prochaine rue sur la droite. Ça s’appelle Gumbo Street mais il n’y a pas de panneau. Garez-vous juste là, je vais conduire. Ça ira plus vite. »

Elle souleva la tête de Rémi, prête à descendre.
« Ah oui, je crois que je vois. Juste après l’immeuble en briques, Hidashi , » fit Koji.
Hidashi hocha la tête et mit son clignotant à droite. La voiture s’engagea en douceur dans le passage menant à Gumbo Street. Sandy jeta un oeil par le pare-brise arrière. Les autres Mercédès suivaient paisiblement.

Les Sachiro n’avaient eu aucun problème à trouver Gumbo Street.

Sandy s’adossa à la banquette, ne sachant trop quoi en penser. Cependant, à la réflexion, les Tengus avaient bien réussi à s’introduire dans la rue, pourquoi pas leurs antagonistes? Cela semblait plutôt logique, au final. En regardant par la fenêtre, elle s’inquiéta de l’effet que produirait le cortège de voitures noires après la précédente invasion. Les réactions ne se firent pas attendre : malgré l’heure matinale, certains habitants se montrèrent sur le trottoir, le visage fermé. Un peu plus loin, une petite foule s’était massée au milieu de la voie. Ils furent forcés de s’arrêter.

Sandy saisit le bras de Koji.
« Vous restez dans les voitures. Je vais leur parler. »
Elle sortit de la voiture et se dirigea vers l’attroupement. L’ambiance était électrique. Elle avait beau connaitre ces gens depuis des années, elle se sentait en territoire inconnu.

« Sandy? »

Un homme entre deux âges s’approcha d’elle. Elle reconnut Peter, un père célibataire qui élevait paisiblement ses deux filles à Gumbo Street après pas mal de déboires.

« Que fais-tu avec ces étrangers? demanda-t-il. Que fabriquent-ils ici? »
Sandy leva une main apaisante.
« Ils sont avec moi. Nous allons voir Tantine. »
Elle chercha comment expliquer la présence des Sachiro, puis renonça face à l’ampleur de la tâche. Après tout, ça ne regardait qu’elle et Tantine. Peter regarda ses compagnons.

« Après l’intrusion de l’autre jour, nous ne sommes pas très emballés par... commença-t-il.

— Je t’arrête tout de suite. Ils n’ont rien à voir avec ceux qui sont venus ici pour mettre le bazar. »

Ce qui était, objectivement, un gros mensonge.

« Je comprends bien Sandy mais...
— Mais rien! On va voir Tantine! Vous voulez que je lui explique que vous préférez filtrer ses visites?! »

Les yeux de Peter s’agrandirent légèrement à cette idée. Il ouvrit la bouche pour protester mais Sandy ne lui en laissa pas le temps. Elle rouvrit la portière de la voiture.

« C’est simple, dit-elle. Je leur dis d’avancer. Tant pis si vous restez au milieu. À bon entendeur! »

Elle remonta en voiture et claqua la porte avec bruit.
« Roule! » s’exclama-t-elle à l’intention d’Hidashi qui était au volant.
Celui-ci consulta Koji qui lui fit signe d’obtempérer. Il démarra lentement. Sandy se sentaittellement en rogne qu’elle aurait presque souhaité que ses voisins refusent d’obéir. Elle avait envie de frapper, de briser, de faire mal. La petite assemblée se délita pour laisser passer les véhicules puis se referma derrière eux. Sandy regarda par le pare-brise arrière. Tous ces gens, avec qui elle avait grandi, les regardaient passer avec des regards hostiles. Ici aussi, une porte s’était refermée. Elle se laissa retomber sur la banquette.

Faisait-elle exprès de faire voler en éclats tout ce qui constituait sa vie?

La berline se gara sous les chênes qui gardaient la maison de Tantine. Quelles que soient les conséquences de leur venue, Sandy allait être fixée. Elle tâtonna derrière elle, sentit sous sa main la poignée froide du katana. Le contact la réconforta. Elle ouvrit la portière d’une main ferme et sortit de la voiture. Koji se tenait debout à côté d’elle, très majordome anglais malgré sa tenue fripée et tachée de sang. Sandy regarda Rémi, toujours inconscient, allongé sur la banquette. Ce veinard n’aurait pas à fournir d’explications, pour le moment au moins.

Un rayon de soleil dans lequel dansaient des grains de poussière, s’étalait sur le perron. Les Sachiro attendaient, immobiles, qu’elle fasse quelque chose. Au moment où Sandy se décida à avancer vers la porte, celle-ci s’ouvrit. Tantine se dressa sous le porche. Malgré le peignoir en éponge bleu et le fichu posé sur ses cheveux gris, elle était impériale. La vieille femme se tenait droite, écrasant de sa présence la troupe qui investissait son domaine. Sandy ne voyait pas ses yeux mais elle sentait tout le poids de son regard qui pesait sur eux.

Koji s’inclina avec respect, tout de suite imité par le reste du clan. Emporté par l’élan collectif, Sandy se retint de justesse de se plier en deux. Pour se donner une contenance, elle tripota la garde du sabre. De son côté, Tantine acceptait comme un dû la déférence dont les japonais faisaient preuve à son égard. Elle finit néanmoins par concentrer son attention sur la jeune femme qui restait droite comme un « i ».

« Qu’as-tu fait? » demanda Tantine.

Sa voix s’insinua dans les oreilles de Sandy, résonna dans son plexus et gronda dans son estomac. Sandy n’avait pas été aussi impressionnée par la vieille femme depuis qu’elle avait manqué détruire la vaisselle de son aïeule.

Mais elle n’avait plus douze ans. Et ce qu’elle avait traversé cette nuit l’avait plus endurcie que des années à Gumbo Street. Elle fit front, serrant le katana contre son ventre sans s’en rendre compte. Elle leva le menton.

« J’ai sauvé Rémi. Voilà ce que j’ai fait. »

Derrière Tantine se glissa une fine silhouette. Rosalyne apparut dans sa robe blanche, les yeux cernés. Koji se releva lentement, fasciné. Sandy sentit monter en elle une furieuse envie de lui abattre le katana sur le crâne. Rosalyne, insensible à l’incongruité de la scène et à l’effet qu’elle faisait aux participants, s’élança. Elle dévala les marches du perron et se précipita vers la portière béante pour s’assurer de l’état de Rémi. Sans prendre le temps de relever sa robe, elle s’agenouilla dans la poussière du trottoir. Elle posa avec une grande délicatesse sa main sur le front de Rémi.

Celui-ci souleva les paupières, l’espace d’un instant. Le regard qu’il jeta à Rosalyne était semblable à celui qu’il avait eu le soir de son anniversaire. Il murmura « Rose... » d’une voix émerveillée. Pendant une seconde, Sandy sentit son coeur se briser à nouveau. Puis, l’impression passa, lui laissant un arrière-goût doux-amer. Rémi perdit à nouveau connaissance.

« Ne restez pas plantés là, jeta Rosalyne à Hidashi. Il faut l’emmener dans la maison! »

On aurait dit qu’un ballon venait d’éclater, libérant d’un coup toute la tension qui crépitait autour d’eux. Tantine redevint une vieille dame fatiguée par une nuit blanche. Les Sachiro s’empressèrent pour obéir à Rosalyne. Et Sandy fit de son mieux pour ravaler cette aigreur familière qu’elle ressentait à la vue de son escorte qui obéissait au doigt et à l’oeil à la créature à la peau caramel. Pour échapper à la scène, elle rentra dans la maison. Elle passa à côté de Tantine sans même la regarder, vaincue par la fatigue et un vague sentiment d’écoeurement.

La jeune femme pénétra dans la cuisine et se laissa tomber lourdement sur une chaise. Elle déposa le katana avec précautions sur la table. À force de le trimballer, l’objet devenait agréablement familier. Il fallait reconnaitre que, malgré son aspect un peu vétuste, le sabre avait de la classe. C’était finalement assez facile de se prendre pour une grande guerrière farouche quand on l’agitait sous le nez d’un malpoli. Ou d’une? Sandy se renfrogna un peu. Même avec son tranchant acéré, elle était prête à parier que l’arme se refuserait à couper cette garce de Rosalyne...

Tantine entra dans la cuisine. Contrairement à son habitude, elle ne s’assit pas à table mais se contenta de s’appuyer au dossier de sa chaise habituelle. Koji, qui la suivait à une distance respectueuse, resta sur le pas de la porte.

« Votre ami est en sécurité. Kyoko est à son chevet pour s’assurer que le trajet ne lui a pas porté préjudice. »

Bien que, de toute évidence, Koji s’adressa à Sandy, ce fut Tantine qui répondit :
« C’est bien. Maintenant, mon garçon, dehors. La petite et moi avons à parler. »
Koji ouvrit la bouche. Il semblait disposé à marquer sa désapprobation avec toute la déférence due à Tantine. Il n’en eut pas le temps.
« J’ai dit dehors. Toi et ta clique. Sans discussion. Tu es sous mon toit, ne l’oublie pas. » Tantine se radoucit.
« Ne t’inquiète pas. Je te la rendrai. Elle vous appartient désormais, je le sais. Mais elle a été mienne si longtemps. Je ne peux pas la laisser partir sans ma bénédiction. »
Koji céda. Sans un mot, il s’inclina puis sortit. Sandy se décida à protester, pour la forme.
« C’est vraiment génial. Avec vous deux, je me sens comme un paquet un peu encombrant. Ou un chien qu’on ne sait pas où placer quand on part en vacance... »
Tantine se contenta de sourire. C’était un peu bizarre de la voir là, debout dans sa propre cuisine, comme une étrangère qu’on n’a pas invité à s’assoir.
« Tu sais bien que tu n’as plus rien à faire ici, dit la vieille dame avec, pour une fois, un peu de tendresse dans la voix.
— Justement. Ce n’est pas la peine de me foutre dehors. J’ai compris le message. Maintenant que j’ai fait le sale boulot, que je lui ai ramené Rémi, je n’ai plus qu’à partir. Au diable, de préférence. »

Sandy s’était accoudée à la table, le menton dans les mains. Elle ne se sentait même plus amère. Quelques jours plus tôt, lors de son départ pour le New Jersey, elle avait le coeur gros de quitter son univers familier et les gens qu’elle aimait. Aujourd’hui, partir lui semblait dans l’ordre des choses. Après tout, rester? Pour quoi faire? Regarder Rosalyne mener Rémi par le bout du nez? Elle ne le supporterait pas. Il fallait regarder la situation en face. Pour Sandy, Gumbo Street était dépossédé de sa magie. L’endroit perdurerait, il continuerait d’accueillir des âmes égarées mais il était perdu pour elle.

« Comme d’habitude, tu as compris de travers, dit Tantine.

— Comment ça?

— Ma petite, je ne te chasse pas. Rosalyne non plus, bien qu’elle en ait sans doute une grande envie. Nous n’avons plus ce pouvoir sur toi. Ceci - elle tendit un index un peu tordu par l’arthrose vers le katana - te confère un pouvoir que même moi je suis incapable de saisir vraiment. L’objet est possédé par un esprit puissant, maudit peut-être, mais il t’est soumis. »

Elle claqua la langue en se rejetant en arrière.

« Sans parler de la fine équipe qui t’accompagne. Un vilain geste à ton égard et je ne donne pas cher de notre peau.

— Vous rigolez? Vous avez vu comment ils ont obéi à Rose? Elle les mène à la baguette autant que le reste du monde. »

Tantine fit la moue. Elle ne démordrait pas de son point de vue.

« Pense ce que tu veux. Si tu t’en vas, ce n’est pas de mon fait. Je ne peux plus t’y forcer. Juste l’espérer, pour Rosalyne. Car il ne peut y avoir qu’une seule reine dans la ruche. »

Sandy prit un moment pour digérer les paroles de Tantine.

« Comment pouvez-vous encore vous préoccuper d’elle à ce point? Elle a essayé de vous tuer... »

Tantine se mit à rire. Un rire un peu jaune mais un rire quand même.

« Ma chère enfant, dans l’histoire de notre famille, les trahisons et les meurtres sont légions. Ma plus grande déception dans l’affaire est que Rosalyne s’y est prise comme un manche. »

La vieille dame semblait se délecter de la cruauté de ses paroles. Sandy ne put réprimer un sourire.

« Je ne sais pas si c’est une bonne chose mais je suis contente qu’elle ait foiré son coup, dit- elle.

— Tu te réjouis seulement que Rosalyne ait raté quelque chose, » répondit Tantine.
Sandy haussa les épaules. Où qu’il s’égare, son regard revenait toujours au katana. Elle le toucha du bout du doigt, lissa le cordon d’attache de la garde.

« Cette chose t’aime, » dit encore Tantine.
Sandy laissa échapper un petit ricanement.
« Ça en fait au moins un », répondit-elle.

***

Quand pourrait-elle aller dormir? Et claquer la porte au nez de tous ses problèmes? Chaque marche de l’escalier menant au premier étage de la maison de Tantine lui semblait un petit Everest. Et une nouvelle question émergeait dans son cerveau à chaque fois qu’elle levait le pied.

Partir, oui. Mais où? Maintenant que sa décision était prise, elle n’avait pas l’intention de s’attarder à Gumbo Street. Cela ne ferait que rendre les choses plus compliquées pour tout le monde. Sandy était résolument pour la théorie du sparadrap : un coup sec et efficace pour en finir vite. Sa dernière entrevue avec Zeke avait sonné comme un adieu. Elle refusait de gâcher ce qu’il restait entre eux en essayant de le revoir. Elle aurait bien aimé arranger les choses avec Ambrosia mais ne voyait pas comment. Disparaitre était la meilleure solution. Encore. Si elle poussait le raisonnement jusqu’au bout, elle n’avait même pas envie de repasser par la maison pour prendre ses affaires.

Mais ensuite? Repartir à Trenton? Après les derniers jours intenses qu’elle avait vécu, Sandy se sentait incapable de faire face au choc émotionnel des retrouvailles avec ses parents. Encore plus de reprendre pied dans sa vie là où elle l’avait laissée. Tout ce qu’elle souhaitait, c’était de se retrouver dans un endroit où personne ne la connaissait et où elle pourrait repartir à zéro.

Restait ensuite le problème des Sachiro. Elle ne saisissait pas encore les conséquences exactes de son lien avec le katana. Qu’attendait d’elle cette étrange famille finalement? Peut-être voudraient-ils qu’elle les aide à ramener le sabre? À le mettre dans une boite qu’ils pourraient transporter jusqu’au Japon?

Sandy était arrivée devant la chambre de Rosalyne. C’est là qu’ils avaient installé Rémi. Celui-ci était allongé sur le lit et il avait l’air reparti dans les vapes pour de bon. Rosalyne était assise à côté de lui, lui tenant la main. Et houspillant Kyoko.

« Vous n’avez pas besoin de l’examiner. Nous avons appelé notre propre médecin. Il va s’occuper de lui. Allez! Dehors! »

Sandy poussa la porte d’un geste si violent qu’elle claqua contre le mur.
« Tu lui parles sur un autre ton! »
Elle entra dans la chambre comme une furie.
« Kyoko s’est occupée de Rémi quand je l’ai trouvé. Si elle n’avait pas été là, il aurait pu mourir! »
C’était sans doute un peu exagéré. Mais le temps où Sandy pouvait accepter que Rosalyne l’écrase de sa morgue était révolu. Elle accepterait encore moins que celle-ci traite par le mépris quelqu’un qui lui était venu en aide. Kyoko les regardait avec des yeux ronds. Les lèvres de Rosalyne s’étaient rétrécies en une fine ligne.

« Je suis vraiment désolée, continua Sandy à l’attention de Kyoko. Je voulais vous remercier. Alors, euh... merci

— Je vous en prie, répondit la japonaise d’une voix douce. Ne vous excusez pas. »

Sandy se plaça de l’autre côté du lit, en face de Rosalyne.
« C’est vrai. C’est plutôt toi qui devrait t’excuser. »
Rosalyne resta muette. Kyoko fit un signe de tête à Sandy, puis quitta la pièce. Les deux jeunes femmes se regardèrent, par-dessus Rémi qui restait plongé dans un sommeil profond.

« Je m’en vais, lança Sandy. Je ne vais pas attendre qu’il se réveille. »
Rosalyne se décida à ouvrir la bouche.
« Je ne lui dirai pas que tu es revenue pour lui. Il ne saura jamais.

— C’est débile! Zeke et Ambrosia m’ont vue. Et Rémi aussi... »
La phrase mourut sur ses lèvres. C’est elle qui était idiote. Oui, Rémi l’avait vue. Comme dans un rêve au milieu d’une bataille de monstres de foire. Quant à Ambrosia, elle obéirait sans problème à Rose si celle-ci lui demandait de la boucler. Restait Zeke. Il était capable de résister à Rosalyne, jusqu’à un certain point. Et puis après...? Sandy regarda Rémi. Après tout, ne valait-il pas mieux qu’il s’imagine qu’elle avait disparu suite à de merveilleuses retrouvailles avec ses parents? Sinon, il était fichu de retourner le pays pour la retrouver. Ce qui n’aurait pour résultat que de compliquer les choses. La situation serait plus facile pour tout le monde si Rosalyne l’arrangeait à sa sauce.

Sandy fouilla dans sa poche. Elle en sortit son portable, le jeta sur le lit.
« Raconte-lui ce que tu veux. Fais en sorte qu’il y croit. Je te fais confiance pour ça. »
Les doigts de Rosalyne se serrèrent un peu plus fort autour de ceux de Rémi. Dans un ultime mouvement de nostalgie, Sandy se pencha sur son ami. Elle caressa ses boucles parsemées d’or et eut une dernière pensée pour son sourire de guingois. Elle déposa ses lèvres sur celles de Rémi, puis sur son front. Sans un regard pour Rosalyne, elle se redressa et sortit de la chambre.

Des yeux de Rosalyne, une unique larme s’échappa, roula jusqu’à son menton et tomba sur sa main, liée à celle de Rémi.

***

Sandy dévala l’escalier. Bizarrement, laisser son téléphone à Rosalyne et renoncer de ce fait à tout lien avec Rémi avait débloqué quelque chose en elle. Elle se sentait plus légère. Peu importait la destination, sa décision était prise : elle allait se tirer de Gumbo Street sans rien emmener. Cette détermination lui donnait l’impression d’avoir à nouveau prise sur sa vie.

Dans la cuisine, Tantine était toujours debout devant la table. Elle reluquait le katana comme s’il avait pu bouger et ravager la maison. Dehors, les Sachiro attendaient à côté des voitures. Seul Koji montait la garde sous le porche. Sandy le rejoignit. Elle appuya ses fesses contre la balustrade.

« Je m’en vais d’ici. Tu peux me déposer quelque part? Je n’ai plus de voiture. »

Elle pensa à la Mustang de Rémi. Rosalyne allait avoir du mal à expliquer comment la bagnole était revenue se garer devant chez le cousin Owen alors que Sandy n’était soi-disant jamais rentrée du New Jersey. Bien fait.

« À vrai dire, commença Koji sur un ton prudent, j’espérais vous convaincre de nous accompagner à Tokyo.

— Au Japon?
— Euh oui... Au Japon.

— Pour y faire quoi? »

Koji resta muet un instant. Sandy voyait bien qu’il préparait sa réponse, soucieux de la convaincre et, en même temps, ne se réjouissant aucunement de ce qu’il proposait.

« Comme je vous l’ai expliqué, nous faisons face à une situation à la fois inédite et très espérée par tout le clan Sachiro. Le choix du sabre de se mettre entre vos mains est pour le moins... inattendu mais nous avons le devoir de nous y soumettre. Il est essentiel que vous veniez à Tokyo pour rencontrer Maitre Masamune. Il vous expliquera mieux que moi les tenants et aboutissants des derniers évènements. »

Sandy se redressa brusquement. Elle croisa les bras.

« Koji, parlons franchement. Tu détestes l’idée que je puisse toucher ton fichu sabre et toutes vos histoires ne veulent rien dire pour moi. Qu’est-ce qui t’empêche de repartir au Japon sans moi et de faire comme s’il ne s’était rien passé? »

Le jeune japonais prit un air scandalisé qui aurait pu être comique en d’autres circonstances.

« Ce serait trahir mon clan, ma famille! s’exclama-t-il. C’est hors de question! Si vous ne souhaitez pas aller au Japon, je ne vous y forcerai pas. Sachez cependant que mes compagnons et moi-même vous suivrons à chaque pas tant que le katana sera en votre possession.
— Ben ça va être pratique pour aller pisser, tiens. »

Koji ouvrit et ferma la bouche plusieurs fois. Il avait l’air d’un poisson furibard hors de l’eau. Sandy sentit une pointe de remords la picoter. Pas longtemps. Il était vraiment facile à mettre en boite, c’était trop drôle. Elle poussa un soupir exagérément long.

« Je plaisante. Au cas où tu n’aurais pas compris, je n’ai plus grand-chose qui me retienne ici. Vu que mon emploi du temps est vide, autant m’offrir un voyage à l’oeil. On part pour Tokyo quand tu veux.
— Vous ne souhaitez pas... emporter quelques affaires? Faire vos adieux? »

Sandy haussa les épaules.

« Non. C’est bon. Si on peut s’arrêter en route pour que j’achète quelques fringues, ça ira. Le reste, je m’en fous.

— Hé bien... Notre jet attend dans un petit aéroport privé à l’extérieur de la ville. Prêt à partir. Si vous pensez en avoir terminé ici...
— Je vais chercher le katana, » le coupa Sandy.

Dans la cuisine, l’air ambiant était lourd comme du plomb. Le visage de Tantine avait viré au gris, pourtant, elle n’avait pas bougé d’un centimètre. Elle montait la garde et rien ne semblait pouvoir entamer sa vigilance. Sandy s’empara du sabre. Il était redevenu léger dans sa main ; elle aurait pu jongler avec.

« Je m’en vais, dit-elle
— C’est bien, répondit Tantine. Tu fais ce que tu dois faire et tu le fais bien. »

Sandy hocha la tête. Elle ne voyait rien d’autre à ajouter.

Dehors, l’air sentait le printemps. Un oiseau gazouilla et un léger souffle d’air agita une boucle blonde sur son front. La journée serait belle, pas trop étouffante. La glycine qui dégringolait sur le balcon de sa chambre, dans la maison de Rémi, allait embaumer.

Sandy aspira à plein poumons une bouffée d’air printanier. Gumbo Street lui manquerait un peu quand même. L’avantage, c’est qu’elle serait débarrassée du kudzu! Ça se fêtait. Elle se laissa tomber sur la banquette en cuir, à côté de Koji, le sabre sur les genoux.

La voiture démarra en douceur. Sandy s’abandonna contre le dossier et ferma les yeux. elle allait enfin pouvoir dormir un peu.


Le reste pouvait attendre.

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Alice_Lath
Posté le 08/10/2020
Je dois dire que j'aime beaucoup ce dénouement que tu nous offres là. Il est ni joyeux, ni triste, tout en contraste comme l'histoire que tu as proposée jusqu'à présent. J'attends de lire la dernière partie pour te faire un retour global, mais je dois dire que j'ai vraiment eu un gros coup de coeur sur ce dernier chapitre
Alors, pour cette belle lecture, cette belle fin, je te dis merci en tant que lectrice, car c'est toujours un plaisir de voyager ainsi à travers les lignes. Merci.
Aliceetlescrayons
Posté le 28/04/2021
Merci.
Ça me touche beaucoup, sincèrement :)
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