Chapitre 36

Par maanu

La Gardienne, lorsqu’elle leur apparut dans son entièreté, après avoir terminé de descendre les escaliers, leur sembla un peu moins intimidante. Elle paraissait avoir un certain nombre d’années de plus que Julienne – elles n’auraient su dire combien exactement, peut-être cinq, peut-être dix. Comme Julienne, elle avait de longs cheveux sombres, mais les siens ondulaient dans son dos, en boucles qu’on n’avait pas essayé d’apprivoiser. Comme elle, elle avait la mine fermée et des sourcils froncés, surplombant des yeux défiants. Mais son regard avait quelque chose d’imposant, une sorte d’incandescence qu’Héléna ne retrouvait pas dans celui de Julienne. À la fois un peu froide et vaguement lumineuse, elle était étonnante et inquiétante. Pourtant, en la découvrant, à mesure qu’elle descendait jusqu’à elles, Julienne et Héléna se sentir confiantes et rassurées. Elles comprirent qu’elles n’étaient pas arrivées chez une folle furieuse, ni chez quelqu’un de dangereux, et qu’elles étaient en sécurité.

    Elle s’avança vers elles, s’arrêta à quelques pas de l’entrée. À présent qu’elles avaient détaillé son visage, elles réalisèrent que la Gardienne et la femme qui vivait avec elle étaient les premiers êtres humains qu’elles croisaient à Delsa. La première femme ne leur en avait pas laissé le temps, mais elles furent intriguées, cette fois, de découvrir de quelle façon les gens s’habillaient de notre côté de l’Abyssyba. Elles furent toutes deux marquées, me racontèrent-elles par la suite, de reconnaître dans l’accoutrement de la Gardienne un curieux mélange des vêtements qu’elles-mêmes avaient l’habitude de porter, et de ceux qu’elles se souvenaient avoir aperçus dans les livres d’histoire qu’elles avaient étudiés à l’école du Là-Bas. Il n’y a là rien d’étonnant, quand on sait que nos ancêtres, fondateurs et premiers colons de nos sept terres, sont arrivés du Là-Bas à une époque qui correspond au dix-huitième siècle de leur calendrier. Les codes vestimentaires de Delsa, par la suite, se sont transformés à partir de ceux de ces premiers habitants. Ils ont suivi une évolution qui était à la fois propre au bon vouloir des delsaïens, et influencée par les contacts, limités mais réels, entretenus avec le Là-Bas grâce aux voyageurs ayant traversé l’Abyssyba, dans un sens comme dans l’autre.

    Le jour où Julienne et Héléna firent la connaissance de la Gardienne, celle-ci portait un pantalon – noir selon Julienne, bleu nuit selon Héléna - , ainsi qu’une longue veste, cintrée en haut et évasée en bas – vert sapin d’après Héléna, grise d’après Julienne. Les manches, très larges en leur extrémité, recouvraient presque entièrement ses mains, dont la blancheur rayonnait dans la pénombre. L’ouverture de la veste laissait transparaître un chemisier, et cette fois Julienne et Héléna s’accordent à dire qu’il était blanc. De part et d’autre, deux longues rangées de boutons cuivrés s’alignaient jusqu’à hauteur des hanches. En d’autres termes, et contrairement à ce que beaucoup de delsaïens s’imaginent souvent, la Gardienne s’habillait comme à peu près tout le monde à Prim’Terre.

    « Vous chercher le Palais, j’imagine ? » leur demanda-t-elle de sa voix basse et claire, le ton un peu traînant. Comme la plupart des égarés qui se présentent chez moi.

    Julienne et Héléna répondirent d’un hochement de tête.

    « Et vous venez de l’Arbaraque. Ça a dû vous faire une longue marche. Est-ce que vous avez faim ? »

    Elles échangèrent un coup d’œil. Elles ne s’attendaient pas à cette question.

    « Oui », répondit Héléna, en osant un petit sourire.

    La Gardienne se tourna à demi, et regarda la petite sculpture qu’elles avaient remarquée plus tôt, sur le pommeau de l’escalier.

    « S’il-te-plaît, lui dit-elle, va demander à Madame Ambroise de prévoir deux couverts de plus pour le dîner. »

    Aussitôt, la sculpture se redressa, s’étira avec un bâillement aussi ostentatoire que silencieux, tira péniblement sur celle de ses jambes dont le pied reposait sur le bois, manqua basculer en arrière quand elle se détacha tout à coup, se mit à cheval sur la balustrade de l’escalier, se laissa pendre dans le vide puis tomber habilement sur une marche, et une fois sur le parquet se mit à courir avec zèle, disparaissant bientôt dans l’entrebâillement de la porte que la femme à la casserole avait franchie quelques instants plus tôt. Tout ceci n’avait duré qu’une poignée de secondes, au cours desquelles un étonnement fasciné s’était peu à peu dessiné sur les visages de Julienne et Héléna. Au même moment, la Gardienne, ayant vu leurs yeux s’agrandir et leur peau pâlir quelque peu, avait froncé un peu plus les sourcils.

    « Venez », leur dit-elle en tendant le bras vers une autre porte, opposée à la première.

    Elles passèrent devant elles, entrèrent sur son invitation dans la pièce attenante. La Gardienne ferma la porte d’entrée derrière elles, plongeant le vestibule dans une obscurité plus profonde encore, et les suivit.

    L’autre pièce était une sorte de salon, bien plus ordonné que celui dans lequel les avait accueillies Vioc. Les fauteuils, tournés vers une grande cheminée dans laquelle crépitaient de hautes flammes, étaient moins profonds et moins rembourrés que ceux du Grand Giboyeur, mais ils eurent sur Julienne et Héléna le même effet. En les apercevant, elles se sentirent comme irrésistiblement attirées. Elles auraient voulu s’y précipiter, mais en furent empêchées par la présence de la Gardienne dans leur dos, et surtout par les dizaines de paires d’yeux que toutes les sculptures qui se trouvaient dans la pièce tournaient vers elles. Il y en avait partout : sur le linteau de pierre ouvragée qui surplombait la cheminée, sur les innombrables petits meubles, étagères et autres guéridons éparpillés dans la pièce, en haut des armoires, ou encore par terre, au pied des murs de pierre. Elles étaient de toutes tailles, certaines grandes comme un petit doigt, d’autres hautes comme une jambe. La pierre dont elles étaient faites n’était pas toujours la même, tantôt grise et rugueuse, tantôt noire et satinée, veinée de nervures d’argent, ou encore d’un bleu cristallin. Certaines figuraient des hommes, d’autres des femmes. Il y en avait qui portaient le même genre de toge que celle arborée par l’homme du pommeau d’escalier, mais la plupart avaient des allures tout à fait différentes. Dans le rapide coup d’œil qu’elles parvinrent à leur jeter avant de détourner les yeux sous la pression de tous leurs regards vides, elles aperçurent une femme vêtue d’une époustouflante robe à volants, la tête surmontée d’un impressionnant chignon tout rond, et un homme à la barbe si longue qu’elle cachait totalement ses vêtements – s’il en avait – et qu’il était obligé de la soutenir d’une main pour qu’elle ne traîne pas au sol.

    La Gardienne était de nouveau passée devant elles. Elle tendit un bras vers la cheminée.

    « Vous pouvez vous asseoir. »

    Elles ne se firent pas prier, prirent place chacune dans l’un des fauteuils, qui arboraient tous de longs accoudoirs moelleux. Elles sentirent aussitôt un grand bien-être les envahir. Elles laissèrent leurs bras reposer sur les accoudoirs, et leur tête prendre appui sur le cuir chauffé par la flambée. Les flammes ondulaient doucement dans la cheminée, et elles y laissèrent traîner quelques instants leurs yeux aux paupières alourdies.

    Pendant ce temps, la Gardienne, restée debout à l’entrée de la pièce, où la lumière était plus faible, les observait. Elles finirent par s’en rendre compte, et par se sentir sondées en profondeur. Héléna, aussi mal à l’aise que Julienne, voulut dire quelque chose pour mettre fin à ce silence pesant.

    « Qu’est-ce que c’est, la mort dorée ? »

    La Gardienne haussa un sourcil circonspect, qu’aucune d’entre elles ne put voir. Elle lui répondit après quelques secondes, la voix plus engourdissante que jamais.

    « C’est un cours d’eau souterrain. Il émerge du sol à un seul et unique endroit, en jaillissant d’une source qui se trouve derrière cette maison. Derrière ce mur, en fait. Son eau se diffuse dans tous les sous-sols de Delsa, à travers les innombrables ramifications de la rivière enfouie. Comme le sang qui se propage dans un corps. C’est elle qui a forgé toutes les créatures et tous les végétaux de Delsa qui s’en sont abreuvés. Et c’est grâce à elle que certains, qui sont parvenus à la dompter sans qu’on sache très bien comment ni pourquoi, ont inventé la magie. »

    La Gardienne quitta l’ombre qui la couvrait. Elle s’avança de quelques petits pas dans leur direction.

    « La source sur laquelle je suis chargée de veiller est l’endroit le plus merveilleux et le plus dangereux de Delsa. L’eau qui en sort est de la puissance à l’état pur. La boire, pour un magicien, c’est être capable de réaliser absolument tout ce qu’il souhaite. Pendant quelques heures du moins. Voilà pourquoi il faut un Gardien. Si la mauvaise personne parvenait jusqu’à elle, beaucoup de gens n’auraient plus qu’à attendre la mort, et les autres l’asservissement. »

    Elle se mit à marcher dans la pièce d’un pas lent, s’arrêta quelques instants pour regarder par la fenêtre la nuit tomber sur les arbres. Puis elle reprit sa déambulation, allant d’un point à un autre, d’une sculpture à une autre, les effleurant du bout de ses longs doigts diaphanes. Elles remarquèrent, alors qu’elle caressait la joue d’une femme de pierre, un éclat doré dans sa paume, une gemme que la lumière vacillante du feu de cheminée faisait flamboyer.

    Héléna, intriguée, voulut en savoir plus.

    « La Gardienne… dit-elle. Ce n’est pas votre nom, pas vrai ?

    _Effectivement. Ce n’est qu’un titre. Je m’appelle Clarisse Lamarre. »

    Julienne et Héléna, malgré le confort dans lequel elles s’enfonçaient peu à peu, eurent un mouvement de stupeur qui les décolla des dossiers de cuir.

    « Lamarre ? fit Julienne. Comme dans… ?

    _Comme dans la famille Lamarre, oui.

    _Donc vous avez un lien avec… Ysaure Lamarre ?

    _C’était ma cousine. Bien qu’on ne se soit jamais rencontrées. Un jour j’ai appris qu’elle était née, et un autre jour qu’elle avait disparu. C’est tout. »

    Elle répondait à leurs questions sans les regarder, d’une voix lointaine, comme si elle parlait davantage pour elle-même que pour ses invitées embarrassées. Elle s’était arrêtée un instant pour considérer d’un œil soucieux une sculpture qui se tenait les épaules en grimaçant de froid. La saisissant délicatement à deux mains, elle vint la déposer sur la table basse, près du feu. Julienne et Héléna la regardèrent faire, curieuses. Elles la suivirent des yeux un instant, alors qu’elle s’éloignait de nouveau de la cheminée. Lorsqu’elles retournèrent la tête vers la petite sculpture, celle-ci avait changé de position. Elle se tenait désormais les mains tendues vers les flammes, la mine béate et reconnaissante.

    La Gardienne reprit sa déambulation à travers la pièce. Julienne et Héléna, de plus en plus, étaient engourdies de chaleur, et étourdies de ses va-et-vient. Elles ne remarquèrent pas que ses allers et retours l’avaient rapprochée, sans qu’elles s’en rendent compte, des sacs à dos qu’elles avaient laissé dans un coin.

    Alors que la voix lente de leur hôte se faisait de plus en lointaine à leurs oreilles endormies et que leurs têtes commençaient à dodeliner, Clarisse Lamarre, tout à coup, tendit une main au-dessus des sacs, et aussitôt l’un d’eux explosa. C’est en tout cas ce qu’il leur avait semblé dans leur somnolence. En réalité, quelque chose avait jailli du sac de Julienne, avec une telle force qu’il avait laissé dans la toile un trou béant, de la taille de la pierre dorée que la Gardienne tenait désormais dans sa paume, par-dessus la sienne.

    Julienne avait bondi sur ses pieds, Héléna était restée assise mais s’était redressée, les paumes agrippées aux longs accoudoirs de son fauteuil. Elles levèrent vers Clarisse des yeux ébahis et effrayés, tandis qu’elle dardait sur elles son regard de glace incandescente. Elle leur parut soudain terrible.

    « Tout le monde sait ce que garde la Gardienne et comment elle s’appelle, leur fit-elle remarquer de sa voix rocailleuse et étrangement atone. Personne ne prend un air aussi idiot en voyant s’animer une galatide, et personne ne s’habille comme vous par ici. Vous êtes du Là-Bas. »

    Elles restèrent muettes, n’étant guère en position de protester ou démentir.

    « Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi qui que ce soit viendrait du Là-Bas en ce moment. Et je saisis encore moins ce que deux non-delsaïennes fabriquent avec une pierre. Qui êtes-vous ? »

    Craignant que dire la vérité n’aggrave un peu plus leur cas, elles hésitèrent – un peu trop longtemps – à répondre. Face à leur mutisme, la Gardienne tendit sa main libre vers la poitrine de Julienne. Elles découvrirent alors qu’elle y tenait une troisième pierre. Celle-ci se mit à briller, d’abord faiblement, puis de plus en plus fort. À mesure qu’elle s’illuminait, Julienne porta une main à son buste, ouvrit en grand ses yeux terrifiés, ainsi que sa bouche d’où s’échappait un gémissement asphyxié. De son autre main elle tâta le vide, à la recherche d’un accoudoir sur lequel prendre appui. Son visage devint peu à peu cramoisi, sous le regard horrifié d’Héléna.

    Celle-ci ne tergiversa plus qu’un bref instant, avant de s’exclamer :

    « C’est elle, Ysaure Lamarre ! »

    La Gardienne tourna la tête vers elle, sans relâcher sa prise sur Julienne.

    « C’est vrai, insista Héléna, se mettant soudain à parler très vite sous l’effet de la panique. On l’a découvert il y a très peu de temps, et on vient tout juste d’arriver à Delsa. On a traversé l’Abyssyba hier. C’est pour ça qu’on ne sait rien. Et c’est pour ça que Julienne a une pierre. C’est quelqu’un qui lui a donné. La personne qui nous a dit qui on était. Il s’appelle Claude Gérard. Vous en avez sûrement entendu parler, il paraît qu’il est bien connu par ici. »

    « Qui on était ? releva Clarisse. Parce que tu es qui, toi ? »

    Héléna fit la grimace, sachant bien que sa réponse risquait d’être mal prise, et dit d’une petite voix :

    « Stéphane D’Elsa. »

    La Gardienne la fixa un instant, la mine interdite. On n’entendait plus que le crépitement tranquille du feu et les halètements paniqués de Julienne. Puis Clarisse Lamarre abaissa sa main. Julienne s’effondra sur le parquet, une main sur le cœur, l’autre crispée sur le bras du fauteuil. Elle happa le vide plusieurs fois, prit de longues inspirations en reprenant peu à peu son calme, tandis qu’Héléna, la saisissant par un bras, l’aidait à se rasseoir sur son fauteuil. Sur la table basse, la sculpture avait tourné son visage de pierre polie vers elles, avait regardé la scène avec ses minuscules yeux grand ouverts. Lorsqu’elles levèrent de nouveau le regard vers la Gardienne, celle-ci avait repris son masque impassible. Elle leur apparut de nouveau comme la jeune femme calme qui les avait accueillies. Malgré les battements encore affolés de leur cœur, elles se sentirent rassurées.

    Clarisse Lamarre, tout en faisant rouler la pierre de Julienne dans sa main, se dressa face à elles.

    « Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? »

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