Chapitre 35 : Le manteau bleu

Par Isapass
Notes de l’auteur : Ce chapitre comporte pas loin de 9500 mots, pardon pour vos yeux... Evidemment, je me suis posé la question de le couper en deux, mais pour l'instant, je ne vois pas trop comment faire en restant cohérente et sans gâcher ce dénouement (car, oui, c'est le dernier chapitre !). Si vous le trouvez effectivement trop long, toute suggestion sera donc bienvenue. Ainsi que toutes vos remarques sur la forme,le fond, la clarté... comme d'habitude !

Chapitre 35 : Le manteau bleu

 

Elvire

 

– Le souterrain ! indiqua Themerid. Nous gagnerons du temps !

Il sortit le premier des archives, mais sa blessure l’empêchait de courir, même soutenu par Elvire. Il porta la main à son cœur en un geste devenu familier à la jeune femme. La présence de son frère l’éprouvait. En quelques instants, Venzald et Alix disparurent dans les coudes de la galerie. Le prince n’hésita pas longtemps : en grimaçant, il attrapa la fiole de potion dans sa poche et en ingurgita une gorgée supplémentaire, outrepassant ainsi les recommandations d’Iselmar. Compte tenu de l’urgence de la situation, Elvire ne releva pas. D’ailleurs, elle n’osait prononcer le moindre mot. Les détails de la généalogie des Kellwin défilaient dans sa tête en attisant son inquiétude sans qu’elle parvienne à trouver de logique, malgré une intuition qui lui soufflait que l’explication était évidente. Qu’est-ce que Venzald avait pu comprendre si vite, alors qu’elle avait cherché la solution des heures durant ? Possédait-il une information qui lui manquait ? Ou était-elle simplement trop stupide ? L’identité du traître se trouvait là depuis des lunes ; peut-être qu’à cause d’elle de nouvelles catastrophes allaient se produire.

Le remède dut atténuer presque aussitôt les élancements de la jambe blessée du prince et les battements arythmiques de son cœur, car il accéléra sa course peu après. Si bien que sur le court trajet qui menait de la sortie du souterrain à la prison, ils ne perdirent des yeux ni Venzald qui se faufilait entre les passants sans desserrer la mâchoire, ni Alix qui le questionnait en vain sans reprendre son souffle.  

Les gardes — probablement des recrues très récentes — sursautèrent en reconnaissant Venzald. Le temps qu’ils se ressaisissent, qu’ils fassent ouvrir la herse et qu’ils expliquent où se déroulaient les interrogatoires, Elvire et Themerid rattrapèrent leur retard. Les quatre jeunes gens se précipitèrent dans le bâtiment. Devant la salle, au dernier étage, deux sentinelles bavardaient dans une attitude relâchée qu’ils corrigèrent à leur approche.

– La porte ! cria Venzald depuis le bout du couloir.

– Mais, euh… protesta l’un des soldats avec un accent paniqué. C’est que… le seigneur Albérac et le seigneur de Hénan nous ont bien dit de n’ouvrir à personne.

– C’est votre prince qui vous le demande ! hurla Alix dans la figure du pauvre homme.

– Euh… tout de suite, Sire !

Dès qu’il eut déverrouillé, Venzald se rua sur le lourd panneau et disparut dans la pièce, Alix toujours sur les talons. Elvire entendit l’exclamation aiguë de sa sœur avant de découvrir elle-même la situation qui lui coupa le souffle. Elle vit d’abord une dague abandonnée sur le sol puis, dans un coin de la pièce, Abzal gisant à terre, paupières closes, la poitrine empoissée de sang. À quelques pas, Albérac enserrait d’un bras le cou de Godmert, pointant de l’autre un poignard sur sa gorge alors que celui-ci, la figure violacée, tentait de se libérer en évitant la lame. 

– Gardes ! Vite ! appela Themerid tandis que son frère dégainait son épée. Séparez ces hommes !

Menacé par l’estoc de Venzald, le précepteur ne fit aucune difficulté pour lâcher son arme. Le visage encore crispé par la rage du combat, il se laissa ceinturer par une sentinelle qui l’éloigna de son adversaire et lui attacha les mains dans le dos.

Themerid se pencha sur Abzal.

– Il est vivant ? demanda Venzald.

– Oui, répondit son frère en défaisant son écharpe pour la presser sur la poitrine de son oncle. La dague a ripé sur les côtes, la plaie est longue mais peu profonde. Il a aussi pris un coup à la tempe. Plus que sa blessure, c’est certainement la cause de son inconscience.

Elvire contemplait son ancien précepteur, surprise de trouver son apparence si familière. Il venait d’essayer de tuer Abzal et son père, pourtant aucun stigmate de sa traîtrise ne le défigurait. Après des années à leurs côtés, après avoir sauvé Venzald et Alix, rapporté le remède au blé de cendre, il montrait son visage d’assassin ? Tout ça n’avait aucune logique…

Elle esquissa un pas vers Godmert, mais Themerid la retint. D’accord, il faudrait attendre que la situation soit complètement aplanie pour s’approcher, elle pouvait comprendre ça.

– Père, ça va ? lui demanda-t-elle.

L’un des gardes tenait fermement le bras de Godmert. Son teint recouvrait une couleur plus naturelle, mais il fixait toujours Albérac avec des yeux exorbités, la moustache frémissante d’indignation. Il prit une inspiration sifflante en se frottant le cou.

– Ce fou furieux a tenté de me tuer ! beugla-t-il.

– Il a poignardé le régent dès que la porte s’est refermée, déclara Albérac d’une voix posée. Je l’ai désarmé et j’essayais de le calmer quand vous êtes arrivés.

– Ce traître a causé la mort de ma fille ! vociféra Godmert en montrant Abzal, des larmes de rage dans les yeux.

– Taisez-vous, tous les deux ! hurla Venzald.

Il se tenait entre eux, l’épée à demi levée, prêt à intervenir. Il tournait la tête d’un côté, puis de l’autre, dévisageant tour à tour les deux hommes. Ses doutes et son malaise se lisaient sur ses traits. Étrangement, Alix elle aussi jetait tantôt vers son père, tantôt vers le précepteur des regards implorants. D’après les tremblements de son menton et les déglutitions frénétiques qui agitaient sa gorge, elle retenait ses larmes à grand-peine. Le temps semblait suspendu à une à question, mais laquelle ? Elvire n’osait pas comprendre ce qui se jouait.

– Seigneur Albérac, fit Themerid en se tournant vers lui, n’avez-vous rien à nous révéler ?

La paupière de l’aventurier tressauta imperceptiblement, mais il resta si stoïque que la jeune femme se demanda s’il avait entendu. Au bout d’un instant cependant, ses épaules se relâchèrent un peu tandis que l’air qu’il avait retenu passait entre ses lèvres entrouvertes avec un léger chuintement.

– Je ne sais pas si vous me croirez, dit-il enfin en baissant le front, mais j’avais résolu de vous faire cet aveu dans quelques jours, quand le chagrin aurait été moins vif.

Il se tut, le temps de jeter un rapide coup d’œil à Alix, puis de river son regard dans celui de Venzald. Volontairement ou non, une supplique se devinait sur ses traits. Enfin, il inspira comme si c’était la dernière fois.

– Je suis Baudri de Kelm.

C’est donc bien lui, le traître, pensa Elvire en chassant son malaise d’un hochement de tête.

 

***

 

Alix

 

Immobile, Alix ne respirait plus, accrochée aux prunelles brunes du précepteur pour trouver des réponses.

Le silence épais vibra soudain d’un couinement étrange. Le temps qu’elle se demande d’où il venait, balayant du regard les occupants de la pièce aussi interloqués qu’elle, le bruit se mua en plainte, puis en un mugissement inhumain qui n’en finissait pas. Godmert, le visage à nouveau grenat, s’arracha à la poigne du garde pour foncer sur le maître d’étude. Il écarta si brusquement Venzald de son chemin que le garçon alla s’écraser contre un mur. Avant que quiconque ait pu intervenir, il avait refermé les mains autour du cou d’Albérac qu’il serrait de toutes ses forces. Les poignets ligotés de ce dernier l’empêchaient de se défendre. L’un des soldats se jeta à mains nues sur Godmert, bientôt rejoint par l’autre. Comme Elvire, Alix contemplait la scène sans pouvoir esquisser un geste, paralysée par l’épouvante. À présent, leur père ne se contentait plus d’étrangler sa victime, il la secouait violemment sans que personne ne parvienne à le faire lâcher. Albérac poussait des borborygmes de plus en plus faibles, les yeux exorbités, et ses genoux se dérobaient. Enfin, Themerid dégaina son épée, contourna la mêlée et pointa sa lame sur la joue de Godmert au moment où Venzald faisait de même de l’autre côté.

– Écartez-vous ! ordonna Themerid. 

– Non ! rugit Godmert en continuant à serrer. Presque vingt ans que je le cherche alors qu’il était sous mon nez ! Je veux le tuer !

Il fallut que Venzald appuie son arme sur sa gorge pour qu’il s’immobilise enfin. La goutte de sang qui coula sur son col tira un gémissement à Elvire. Alix ne pouvait toujours pas bouger.

 Libérant Albérac qui s’écroula, Godmert leva les bras en signe de reddition, cependant sa figure évoquait celle d’une bête prête à charger. Cette fois, les gardes se mirent à deux pour le tenir et le firent asseoir sur un banc. Themerid rengaina son épée pour aider le précepteur à se relever. Celui-ci toussait en massant sa gorge, ouvrant sur le vide des yeux gonflés. Sur le vide ou sur la mort qui l’avait frôlé de près.

Les paroles prononcées par Godmert résonnaient encore dans la pièce. Le ventre d’Alix se remplissait de plomb et des larmes brûlantes lui piquaient les paupières.

– Expliquez-vous, Père, ordonna-t-elle entre ses mâchoires crispées. Pourquoi cherchiez-vous Baudri de Kelm depuis vingt ans ?

Godmert cessa aussitôt de se débattre pour la dévisager. Il ouvrit la bouche, puis détourna le regard sans répondre.

– Parce qu’à part Venzald et Themerid, intervint la voix chuintante d’Albérac, j’étais le seul…

Il fut interrompu par une quinte de toux. Venzald compléta en secouant tristement ses boucles brunes :

– Le seul obstacle entre le trône et lui.

Une violente nausée remonta dans la gorge d’Alix. Elle serra les paupières à s’en faire mal pour que le cauchemar s’arrête.

– Non ! Père ! s’écria Elvire, implorante. C’est faux, n’est-ce pas ?

Godmert se tourna vers elle, peiné.

– Bien sûr que c’est faux ! s’exclama-t-il. Enfin, mes filles ! Qu’allez-vous croire ? Vous ne pouvez pas faire confiance à un homme qui se cache depuis des années plutôt qu’à votre père, si ?

Alix retint son souffle, espérant que quelqu’un répondrait à cette question avec des arguments logiques et imparables. Tout ce que son esprit lui renvoyait, c’était cette intuition atroce que Venzald disait vrai. Une main tremblante sur la bouche et les yeux rivés sur son père, Elvire cherchait l’explication miraculeuse. Pour la première fois, Alix souhaitait de toutes ses forces que sa sœur lui prouve qu’elle avait tort. Mais plus les larmes sillonnaient les joues d’Elvire, plus l’espoir diminuait.

– Si c’était Maître Elric, le traître, les jumeaux seraient morts depuis longtemps, souffla-t-elle enfin. Mais si c’est vous, tout s’explique. Je n’ai pas vu parce que je ne voulais pas voir, et pourtant c’était évident.

Godmert la considéra d’un air atterré.

– Ma petite fille… chuchota-t-il, profondément attristé.

Elvire éclata en sanglots, se couvrant le visage des deux mains. Il lança un regard implorant à Alix qui se contenta de le dévisager, privée de réaction. Soudain sa physionomie changea du tout au tout : il releva le menton, la moustache frémissante, ses yeux s’exorbitèrent, son front se marbra de veines palpitantes et son teint vira au rouge brique.

– Jeunes ingrats ! vociféra-t-il en tentant de s’arracher à ses geôliers. Je vous ai recueillis ! Je vous ai tolérés dans ma maison, tout monstrueux que vous étiez ! Je vous ai élevés pendant des années en supportant votre difformité ! 

Il s’agitait tellement que les gardes avaient du mal à le tenir. Pourtant ni Venzald ni Themerid, tous deux armés, ne réagissaient. Ils le contemplaient bouche bée, vissés au sol par les horreurs qu’il déversait.

– Et maintenant, vous essayez de détourner mes filles de moi en déformant la vérité ? En travestissant mes paroles ? Regardez-les, elles ne veulent même plus me parler ! Je ne vous laisserai pas faire !

L’un des soldats lui asséna finalement le pommeau de sa dague sur la tête. Il retomba assis sur son banc.

– Vous ne tirerez plus un mot de moi, dit-il.

Malgré la poigne des geôliers, il resserra tant bien que mal autour de lui les pans du manteau bleu qu’Alix lui avait toujours connu.

 

***

 

Le manteau bleu

 

Lui restait-il encore une chance de les convaincre ? Il avait eu tort de s’emporter, que ce soit avec Albérac ou à l’instant. Non seulement il s’était porté préjudice, mais les regards déçus de ses filles lui avaient porté un coup au cœur. On aurait dit qu’il les avait frappées, bon sang ! Lui qui n’avait jamais levé la main sur elles ! C’était la colère qui parlait, parce qu’en réalité, l’infirmité des jumeaux ne l’avait jamais dérangée. Ou il s’y était vite habitué. C’était plutôt leur statut de prince qui le mettait à la torture ; ils n’avaient rien fait pour le mériter, eux !

Quoi qu’il en soit, le mutisme était la seule stratégie. Lui-même avait passé des lunes, avec l’aide des Érudits — dont certains infiltrés chez les archivistes royaux — à comprendre toutes les implications de la généalogie des Kellwin et de la Loi Régalienne. S’il ne parlait pas, il aurait bien le temps d’établir une stratégie avant que les jumeaux reconstituent la succession. Sans compter que la réapparition de Baudri de Kelm jouait plutôt en sa faveur.

Au pire, il pourrait toujours fuir.

En tout cas, son attitude leur clouait le bec : il n’entendait pas un bruit. Le regard dignement baissé, il ne percevait pas non plus le moindre mouvement. En relevant un peu les paupières, toutefois, il vit que les garçons s’étaient rapprochés. Ils se tenaient par les bras sans se lâcher des yeux. Alors quoi ? Ils n’allaient pas entamer une gigue, tout de même !

– Alix, Elvire, demanda Venzald. Êtes-vous certaines de vouloir rester ?

Au moment où les filles acquiescèrent, une sensation bizarre lui tira un frisson. C’était comme si… quelqu’un se tenait près de lui. Un ami. Il avait déjà vécu ça récemment. Oui, juste avant d’entendre leurs voix dans sa tête, pendant la bataille ! Ils étaient en train d’utiliser son pouvoir sur lui ! Malgré leur démonstration de force de l’avant-veille, il avait oublié qu’ils étaient bouchevreux. Ah, mais ça ne fonctionnerait pas ! Il n’était pas un petit soldat sans cervelle ! Il connaissait son nom, lui ! Et il était fier de ce qu’il avait accompli ! Pas de tout, certes, mais sa patience et son esprit stratège méritaient la reconnaissance, tout de même ! Oui, il était en paix, il n’avait à rougir de rien. Il soupira d’aise, tandis qu’un sourire s’étirait sur ses lèvres.

– Alors vous étiez bien à la solde du Haut-Savoir ? questionna Themerid, toujours accroché à son frère.

Rester muet ? Inutile, recommandait la voix dans sa tête.

– Non, je n’étais pas « à leur solde » ! Ils avaient besoin de moi pour s’établir légalement à la tête du royaume et m’ont proposé un marché. Les Grands Maîtres en personne ! Ça a été une révélation : je me suis aperçu que je désirais le pouvoir corps et âme, sans jamais l’avoir su ! Probablement à cause de ma mère qui me reprochait depuis toujours mon manque d’ambition malgré notre lien de parenté avec les Kellwin. Il faut croire que ses leçons ont fini par porter ! Et pendant des années, j’ai convaincu l’Ordre que je soutenais leurs préceptes quand ce qui m’importait vraiment, c’était d’accéder au trône. Avec ou sans eux. De préférence sans eux, en fait : ils commençaient à être gênants !

Son regard tomba sur Elvire qui sanglotait toujours en le dévisageant. Ne sentait-elle pas cette paix, elle aussi ? Tant pis, elle comprendrait vite pourquoi il avait fait tout ça. D’ailleurs, elle tenait de lui : elle avait réussi à se hisser juste à côté du trône.

– Quel était le plan de l’Ordre ? interrogea encore Themerid.

– Eh bien, ils faisaient place nette parmi les successeurs et je les laissais prospérer en Cazalyne, une fois couronné. Ils avaient compris l’attachement du peuple pour la Loi Régalienne. Un coup d’État ou un souverain sans légitimité n’auraient pas résisté longtemps. D’ailleurs ils reproduisaient ce qu’ils avaient déjà accompli en Marmane : s’emparer du pouvoir en laissant un roi fantoche sur le trône. Bien sûr, avec moi, ils auraient eu des surprises, mais j’ai fait profil bas pendant toutes ces années. Un peu avant mon couronnement, ils devaient répandre le blé de cendre pour affaiblir le royaume. Ils comptaient ainsi imposer leur doctrine, leurs Érudits et leurs décrets en échange d’un approvisionnement en blé provenant de Marmane. En m’alliant avec eux, je serais passé pour un bienfaiteur, celui qui sauve son peuple de la disette.

– Marmane n’a pas été contaminé ? interrogea Albérac — enfin, Baudri — d’une voix éraillée.

– Pour ça, je dois admettre que les agronomes de l’Ordre ont été ingénieux : ils avaient prévu que les sommets de l’Altamonte formeraient une barrière naturelle qui protégerait leur royaume. Et comme les relations entre Cazalyne et Marmane sont tendues depuis très longtemps, les échanges commerciaux ne risquaient pas non plus de ramener fortuitement l’épidémie chez eux. En revanche, elle s’est propagée vers la Rémance qu’elle a dévastée. Bien sûr, tout cela a demandé des années de patience, et de plus, quand nous touchions au but, il y a eu des imprévus. La reine est tombée enceinte, et Baudri de Kelm a disparu.

– C’est vous qui avez fait empoisonner ma mère ? s’écria Venzald que son frère empêcha de se jeter sur lui.

Il hocha la tête mais passa les détails sous silence pour ne pas agacer davantage le garçon. Il avait déniché une jeune bouchevreuse qu’il avait placée aux Cimiantes comme fille de cuisine. La menace de révéler ce qu’elle était avait suffi pour obtenir sa coopération. Mais dans sa grande bonté, il lui avait donné quelques creilles d’argent. Pas assez apparemment, puisque quelques années plus tard, elle était venue lui réclamer un supplément en le menaçant de tout raconter à Einold. Il avait dû la liquider avec sa famille.

– Pourquoi avoir tué notre mère et pas nous ?

– Almena devait mourir pour qu’Einold n’ait pas de descendants directs. Mais je préférais m’occuper de son cas le plus tardivement possible, conscient que ça déclencherait la colère du roi, même en tentant de faire passer sa mort pour naturelle. Il était plus prudent d’attendre que tous ceux qui me devançaient dans l’ordre de succession au trône aient été éliminés. Or, la reine est tombée enceinte alors que plus personne n’y croyait. Il ne restait que le seigneur Aldonis et sa fille aînée à supprimer et surtout, Lain et Baudri de Kelm, les premiers héritiers. Dès que j’ai appris leurs décès presque simultanés, j’ai donné l’ordre d’empoisonner Almena — les enfants qu’elle portait seraient morts en même temps, bien sûr —, mais le temps que le message arrive, vous étiez nés avec presque trois lunes d’avance.

– Et alors ? l’apostropha Venzald qui tremblait de rage. Si c’était trop tard, vous auriez pu la laisser vivre !

– Je suis d’accord, je n’aime pas tuer lorsque ce n’est pas nécessaire. Malheureusement, la fille de cuisine n’a pas reçu le contrordre.

Venzald trépignait. Il posa son front sur celui de Themerid en grimaçant.

– Pourquoi ne pas nous avoir éliminés à Arc-Ansange ? demanda ce dernier. Vous avez eu des années pour organiser un faux accident ou nous empoisonner !

– C’était impossible, car en arrivant à Terce — quelques jours après votre naissance — j’ai appris que Baudri n’était pas mort, mais disparu. Son corps n’avait pas été retrouvé. Or, il fallait que son décès soit officiel avant celui d’Einold et le vôtre, sinon le trône m’échappait définitivement. 

– Pour quelle raison ?

Godmert soupira en levant les yeux au ciel. Ils voulaient vraiment tout savoir ! Soit. Après tout, il pouvait enfin exposer ce qui avait constitué l’essentiel de ses préoccupations pendant plus de deux décennies ! Le problème « Baudri de Kelm » l’avait empêché de dormir pendant des nuits !

– Si Einold et vous — ou même seulement Einold, tant que vous n’aviez pas quinze ans — étiez décédés alors que la mort de Baudri n’était pas officielle, d’abord il aurait pu réapparaître et s’asseoir tranquillement sur le trône sans que personne ne conteste son bon droit et ensuite, qu’il se présente ou pas, il aurait de toute façon été considéré comme nouveau roi.

Son public paraissait perplexe. Même sa petite Elvire fronçait les sourcils à travers ses larmes.

– Tu dois comprendre, ma fille, poursuivit-il pour qu’elle saisisse tout ce qu’il avait enduré. La Loi Régalienne veut que le plus proche parent du souverain décédé soit le successeur légitime, à condition qu’il soit l’aîné de sa fratrie. Il se trouve que je ne suis pas du tout le plus proche parent de Baudri de Kelm, car nous ne sommes pas liés au Kellwin par la même branche. Donc s’il avait hérité de la couronne, puis qu’il était mort, c’est un de ses cousins du côté maternel, sans aucune relation avec nous, qui aurait gouverné Cazalyne !

Elvire hocha la tête. Bien. Puis elle se détourna pour aller défaire les liens qui retenaient les poignets d’Albérac. Celui-ci posa une main sur son épaule. Elle poursuivit jusqu’à Abzal à côté duquel elle s’agenouilla. Sans doute préférait-elle éviter que la complicité qui se rétablissait entre eux soit visible des jumeaux.

– Du coup, à Arc-Ansange, vous nous aviez sous les yeux à demeure, justement pour vérifier qu’il ne nous arrive rien ! ironisa Venzald. Est-ce que ça aussi vous l’aviez prévu ?

– Non, pas vraiment. Il est vrai, cependant, que j’y ai tout de suite vu mon avantage. En outre, il y avait dans l’accord des compensations financières intéressantes.

Il s’était tout de même donné le mal de cultiver ses bonnes relations avec Einold. Aussi, quand le roi lui avait demandé de prendre soin de ses fils, juste après les funérailles d’Almena, il n’avait pas été très surpris. Les arguments en faveur de ce choix étaient évidents : Arc-Ansange était éloigné de Terce, Einold appréciait Mélie, elle allait mettre au monde un enfant du même âge…

C’était Flore, cet enfant. Son aînée, la plus belle, pour qui il se rongeait les sangs nuit et jour à cause de ses yeux clairs. Malgré la quiétude qui le berçait, une bouffée de colère le traversa.

Il se reprit, puis désigna Abzal à l’autre bout de la pièce. Veillé par Elvire, il était toujours inconscient.

– D’autre part, poursuivit Godmert d’une voix satisfaite, ça me permettait de garder un œil sur celui-ci lorsqu’il venait en visite. Je me doutais qu’il me servirait un jour et ça n’a pas raté.

Themerid se raidit nettement. Connaissait-il déjà le secret du régent ?

– Que voulez-vous dire ? s’enquit Venzald.

Godmert s’offrit une plongée dans ses souvenirs. Il avait recruté des informateurs pour le tenir au courant de ce qui se passait à Terce. Cela lui coûtait une petite fortune, mais c’était l’Ordre qui payait ! Lors de son séjour dans la capitale, au moment de la naissance des princes, un homme était venu le trouver. Il lui avait révélé qu’ayant reconnu le frère du roi dans un faubourg où il ne semblait pas vraiment à sa place, il l’avait suivi jusque chez une bouchevreuse. Le curieux avait espionné la conversation en pensant justement aux quelques pièces que ça lui rapporterait. Bien lui en avait pris !

– Eh bien ? relança le prince.

– Saviez-vous que notre régent était bouchevreux ?

– Quoi ? s’écria Venzald en se tournant vers son oncle.

– Bouchevreux ! s’exclama Albérac au même moment. Mais alors…

Il s’interrompit, sans que Godmert comprenne pourquoi, mais demeura songeur. Au fond de la salle, Elvire écarta les doigts de la main gauche d’Abzal, se pencha sur sa paume et adressa un signe affirmatif aux garçons.

– Je connaissais sa lâcheté, ainsi que l’aversion d’Einold pour les bouchevreux, reprit Godmert. Aussi n’ai-je pas douté que je pourrais l’amener où je voudrais en le menaçant de livrer son secret honteux à son frère. J’ai supprimé la bouchevreuse et l’homme qui m’avait renseigné pour être certain d’être seul à savoir, puis j’ai patienté. Je n’étais plus à quelques années près. De toute façon, les recherches de l’Ordre pour retrouver Baudri de Kelm piétinaient…

 Il s’interrompit pour lancer un regard contrarié à Albérac.

– Quand je pense que vous viviez chez moi ! s’exclama-t-il en tapant sur sa cuisse.

Les gardes resserrèrent leurs prises sur ses épaules et sur ses bras. Il n’arrivait pas à digérer cette ironie ni les années perdues. Le précepteur lui retourna un sourire moqueur en frottant sa gorge où apparaissaient de larges marques mauves. Godmert renifla, puis relâcha la tension de son corps en choisissant de l’ignorer.

Themerid le rappela à l’ordre :

– Cessez vos pitreries ! Expliquez-vous, vous parliez d’Abzal.

– Des années plus tard, reprit de Hénan sans s’offusquer de l’intonation du prince, notre joli cœur a été démasqué par une vendeuse de savon, au marché de Tourrière. Tiens, c’était le jour où vous avez fait votre petite fugue ! Quand vous avez appris qu’Almena était morte empoisonnée. Toujours est-il que, rongé de culpabilité à votre égard, Abzal paniquait. Je redoutais qu’il entreprenne n’importe quoi, comme avouer lui-même ses tourments à son frère. Alors je lui ai dit que je connaissais son secret, qu’Einold et tout le royaume le renieraient probablement et qu’il avait bien fait de le cacher. J’avais d’ores et déjà réglé le problème de la marchande de savon, en contrepartie de quoi je lui demanderais peut-être de me rendre de menus services. Dans le cas contraire, son secret pourrait s’éventer. Et les disparitions de la parfumeuse et de la bouchevreuse qui lui avait révélé son affreuse tare risquaient d’être reliées à lui.

– J’ai effectué le trajet jusqu’à Terce avec lui, après ces événements ! confirma Albérac en forçant sur ses cordes vocales. Je me souviens comme il avait changé. Son angoisse me paraissait disproportionnée puisque les jumeaux étaient rentrés à Arc-Ansange. À présent je comprends d’où venaient ses préoccupations…

– C’est immonde, souffla Themerid.

– Pourtant je l’ai laissé presque tranquille pendant encore trois ans. J’avais trouvé le moyen de séjourner à Terce régulièrement et j’avais suffisamment d’influence sur Einold pour détourner son attention des acquisitions du Haut-Savoir.

– Trouver le moyen de séjourner à Terce ? releva tout à coup la voix d’Alix.

La pauvrette avait toujours l’air aussi chamboulée. Bien sûr, contrairement à sa sœur, elle était trop jeune pour comprendre qu’il avait fait tout cela pour elles. Pour leur offrir les plus hauts privilèges, les honneurs. Il lui faudrait peut-être quelques années pour passer sur les détails moins reluisants. Il lui sourit tendrement avant de répondre.

– Lorsque le gouverneur de Listène est mort, j’ai calculé que si les princes quittaient Arc-Ansange à ce moment-là, il y avait toutes les chances pour qu’Einold m’attribue la charge en récompense de mes loyaux services. Ainsi, j’obtenais un siège au Conseil Magistral et de bonnes raisons de me rendre à la capitale.

– Ça veut dire que c’est vous qui avez tué Baliste ? Vous avez volontairement fait croire à un attentat contre les jumeaux pour que le roi vienne les chercher plus tôt que prévu ?

– Baliste ? répéta Godmert sincèrement interloqué. Ah oui, le cheval…

Il n’en menait pas large face au menton tremblant et aux poings fermés de sa benjamine. Il aurait sans doute dû donner moins de détails dans son récit, car l’accusation d’Alix le mettait plus mal à l’aise que toutes les questions de Venzald, de Themerid ou d’Albérac. Maintenant qu’il y repensait, il venait d’avouer plusieurs meurtres devant ses filles, sans parler de la haute trahison. Tout cela à cause de ce pouvoir qui l’incitait à parler à tort et à travers ! Heureusement, Alix et lui s’étaient toujours entendus comme larrons en foire, à coup de caprices, de charme et de rire. Il ne la perdrait pas.

– Oui, finit-il par admettre en baissant les yeux, c’est ça. Mais tu connais mon habileté à l’arbalète, ma toute petite, je n’aurais pas pris le risque de vous blesser, n’est-ce pas ?

Il lui tendit la main pour l’inviter à s’approcher, peut-être même à l’embrasser. La jeune fille se contenta de le fixer, des larmes plein les yeux. Elle se dirigea vers Albérac qui la prit dans ses bras, au grand déplaisir de son père.

– Poursuivez ! ordonna Venzald avec un rictus écœuré. Déballez donc toutes vos horreurs, j’ai hâte que ça finisse.

En effet, son frère et lui montraient des signes de fatigue : leurs yeux étaient cernés de bleu et ils transpiraient malgré le froid vif de la pièce. Themerid tremblait sur sa mauvaise jambe.

– J’ai appris par le seigneur Conrad, s’exécuta de Hénan d’une voix plus sourde, ce qui s’était passé en Hiverine : Einold qui s’était presque laissé tuer par un urus. Il avait changé et paraissait de plus en plus fatigué depuis quelques lunes. Heureusement, vous aviez déjà quinze ans et même s’il mourait, le trône ne reviendrait pas à Baudri. Pourtant, vous n’étiez pas encore à l’âge de régner, ce qui signifiait qu’il y aurait une régence. Sur mon ordre, Abzal a persuadé son frère de le nommer officiellement. Malgré mes craintes, il s’est acquitté de cette tâche avec succès. Cependant, compte tenu de son instabilité, nous n’étions pas à l’abri d’une maladresse de sa part. À présent que le décret était signé, mieux valait en finir.

– Vous… vous avez tué Einold ? cria Themerid.

– Mais… il était malade, protesta Venzald, il n’a pas été assassiné.

– J’ai tout fait pour le laisser croire : je lui ai apporté régulièrement des confiseries et du vin qui contenaient de faibles doses de poison. Sa santé s’est dégradée petit à petit. Quand il a déclaré la guerre au Haut-Savoir lors d’un Conseil restreint, il est devenu trop dangereux. Admiré comme il l’était encore, il allait monter le peuple entier contre l’Ordre, ce que nous ne pouvions nous permettre.

En parfaits miroirs, les princes ouvraient la bouche, le souffle coupé. Godmert baissa de nouveau le front, après avoir lancé des coups d’œil vers chacune de ses filles. Toutes deux pleuraient à chaudes larmes et Alix plaquait les mains sur ses oreilles. Il aurait préféré se taire, à présent, mais rien à faire, les mots continuaient de franchir ses lèvres.

– Auparavant, il fallait que je trouve une solution pour demeurer à Terce. Je devais être en mesure de surveiller Abzal et de rencontrer facilement les grands Érudits. Alors j’ai… j’ai organisé une fausse attaque sur Arc-Ansange, menée par des pélégris. L’un d’eux a trop bien joué son rôle, j’ai été blessé, mais le résultat que j’escomptais a été atteint : notre castel détruit, notre famille menacée, personne ne s’est étonné que nous nous installions à Terce. J’ai pu rejoindre Mélie et mes filles au bout de quelques jours.

Près d’Abzal, Elvire poussa une longue plainte.

– Mais… Fourchetou ! hurla Alix d’une voix rauque que Godmert ne connaissait pas.

– Vous êtes répugnant, souffla Themerid.

C’était vrai, il s’en souvenait à présent : dans cette « fausse attaque », son métayer Fourchetou et toute sa famille avaient été brûlés vifs. Il était bel et bien en train de tourner ses filles contre lui. C’était horrible.

– Aussitôt à Terce, j’ai donné le coup de grâce au roi par un poison plus… définitif, acheva-t-il malgré tout.

– Est-ce que le seigneur Abzal était au courant ? demanda Albérac, sûrement le seul encore en mesure de prononcer un mot.

– Non. Malgré tout, ce pleutre aimait son frère au point qu’il se serait sans doute rebellé contre moi, s’il avait su.

 

– Et après ? questionna Venzald entre ses dents serrées.

La suite sortit de sa bouche comme le reste en emportant ce qu’il avait encore d’espoir de récupérer l’amour de ses filles. Abzal avait pris la régence, accepté la proposition du Haut-Savoir. Comme il avait peur pour les jumeaux, il les consigna dans leurs appartements, mais de toute façon, la faiblesse de cœur de Themerid ne leur laissa pas le choix. Pour ne courir aucun risque, il fut ordonné à Iselmar de droguer le prince malade afin de prolonger son sommeil. Bréol avait fait miroiter au médecin un titre de Grand Érudit. Puis quelqu’un les avait séparés, mais Godmert ignorait qui.

Lorsque les pélégris avaient échoué à rattraper Venzald et les fugitifs, il avait paniqué. Principalement à l’idée de perdre Alix, mais également parce qu’à présent, il y avait deux héritiers en cavale. D’un autre côté, l’absence d’un des princes empêchait l’autre de régner, et permettait de prolonger la régence assez longtemps pour débusquer Baudri de Kelm. Ou pour faire valider la requête d’officialisation de sa mort. Sur les instructions de Godmert, Abzal l’avait déposée auprès des Maîtres Juristes aussitôt écoulé le délai de dix-sept années exigé par la loi.

Peu à peu, Godmert s’était éloigné de l’Ordre dont les doctrines et les méthodes lui déplaisaient. Les exécutions par centaines, les décrets, les abus sur les pauvres fillettes, très peu pour lui. Il laissa à Bréol le soin de surveiller le régent, ce dont il s’acquittait parfaitement, jusqu’à ce qu’il se mette en tête de courtiser sa petite Elvire. Si le tueur mystérieux ne l’avait pas devancé, il se serait sans doute chargé de lui.

Le vent tournait sur la capitale ; l’Ordre était honni tandis que le réseau des résistants menait des actions de plus en plus audacieuses. Godmert faisait sincèrement son possible pour utiliser son poste de ministre à l’approvisionnement en faveur du peuple. Cette fouine de Bréol, ayant appris que Godmert jouait un rôle important pour ses supérieurs et, frustré d’ignorer lequel, lui mettait des bâtons dans les roues. Pendant un temps, de Hénan s’efforça de conserver de bonnes relations avec les Érudits, tout en cherchant un contact chez les résistants. Il finit par le trouver en la personne de sa propre fille !

Il se laissa aller à rire pour souligner l’ironie de la chose, mais les regards sidérés braqués sur lui l’incitèrent bien vite à cesser.

– J’ai eu un espoir au dernier moment, continua-t-il. Juste après l’arrestation du seigneur Lancel, Keil Fadom m’a appris qu’il avait fait fouiller ses appartements, où il avait trouvé des écrits de son frère Baudri datés d’environ deux ans, montrant qu’ils étaient en bons termes alors que Lancel assurait depuis des années à ses supérieurs que Baudri était mort. J’étais persuadé que celui-ci se montrerait à l’exécution pour secourir son cadet.

Il fit un signe de tête vers Albérac.

– À présent je comprends pourquoi vous ne vous y êtes pas présenté. Pourtant vous n’étiez pas bien loin, à quelques lieues, sur la plaine.

– Je n’ai même pas été informé de l’exécution, articula le précepteur. Si ç’avait été le cas, je serai venu, soyez-en certain.

Godmert hocha la tête avec une moue amère. Il tenta de croiser le regard de ses filles, l’une après l’autre.

– Je me suis engagé corps et âme dans la défense de Terce. Croyez-moi, je ne me voyais pas partager le pouvoir avec le Haut-Savoir que tout le monde haïssait. J’étais du bon côté, comme vous.

Personne ne répondit. Pour la première fois depuis le début de ses aveux, Godmert éprouva une profonde angoisse. Pitoyable. Même les gardes le dévisageaient avec dédain.

– Voilà, ajouta-t-il à mi-voix, vous savez tout.

 

Dans le lourd silence qui suivit, on entendit comme un froissement. À l’autre bout de la pièce, Abzal remuait faiblement.

Le coup de grâce, songea Godmert.

– Non, vous… ne savez pas… tout, murmura le régent d’une voix poussive mais parfaitement audible. En voulant… me faire taire… dans la bataille… il a manqué sa cible… Il a… tué Flore… Il a… tué sa… propre fille.

Tout se passa très vite. Avec un rugissement, Venzald lâcha les mains de son frère pour se ruer sur Godmert en dégainant sa lame. Dès que le contact entre eux fut rompu, la force qui enveloppait Godmert dans son cocon de placidité se dissipa. L’ampleur des conséquences de ses aveux le gifla violemment : impossible de feindre l’innocence à présent. En revanche, il lui restait le combat ou la fuite.

Surpris par la charge du prince, les gardes avaient desserré leurs prises. Avant que le garçon soit sur lui, il libéra son bras droit d’un geste vif, attrapa la poignée de la dague de la sentinelle de gauche et l’arracha à son fourreau. Venzald, mu par la colère, tenait sa garde trop basse et sa main s’agitait de tremblements. Godmert se dressa d’un bloc en étourdissant à demi les soldats, écarta du pied la lame qui arrivait sur lui, puis se jeta sur le prince qu’il dominait en carrure et en taille. Venzald n’eut que le temps d’ouvrir des yeux surpris avant d’être immobilisé par le bras de son assaillant, bien verrouillé autour de son cou. Pointant la dague sur sa tempe, Godmert recula pour avoir tous les occupants de la pièce dans son champ de vision. Pouvait-il encore les tuer tous ? Contre lui deux soldats, dont un armé, Themerid, pas bien dangereux mais pourvu d’une épée effilée, et Albérac qui serait redoutable même à mains nues.

Il vit alors, sans filtre, le regard de ses filles. Les traits d’Elvire exprimaient l’épouvante ; le souffle saccadé, la bouche ouverte en un cri qui ne venait pas, les yeux noyés, elle n’aurait pas considéré différemment une bête sauvage qui découvrait les crocs. Mais le vrai choc, c’était Alix, image de pure haine.

Le cœur battant et la gorge serrée, il progressa vers la porte en traînant son otage. Celui-ci se démenait, mais le bras et la manche de Godmert lui couvraient la bouche et le nez ; il faiblissait. Albérac se plaça devant lui.

– Dégagez le passage, bougre d’âne ! mugit de Hénan en appuyant davantage la pointe de sa dague sur la tête de Venzald.

Le précepteur s’exécuta avec regret. Il avait presque atteint la porte, mais il ne partirait pas sans ses filles. Il ne les perdrait pas, dût-il les obliger à l’aimer à nouveau.

– Elvire, Alix, vous venez avec moi, ordonna-t-il.

Aucune des deux ne bougea. L’amertume l’aiguillonna.

– Placez-vous derrière moi ! hurla-t-il. Maintenant, ou je tue le petit !

Le prince poussa une plainte étouffée au moment où la dague entama la chair de sa pommette. Écarquillant encore ses grands yeux verts, Elvire avança d’un pas raide. Alix la suivit immédiatement, trébucha sur le bras d’Abzal, se rétablit et rattrapa sa sœur. Elles se rangèrent sagement derrière lui. Bien.

– Elvire, ouvre la porte, lança-t-il sans quitter des yeux les quatre hommes qui lui faisaient face en frémissant d’impuissance.

Le loquet claqua, métal contre métal, puis le battant émit un grincement. Il respirait déjà mieux. Il recula d’un pas en espérant que les filles l’imiteraient, mais il sentit une piqûre froide sur sa nuque. La pointe d’une lame. Il se figea. Alix réapparut dans son champ de vision, le bras tendu vers lui, sa petite main serrée sur la poignée de la dague avec laquelle il avait frappé Abzal. Elle avait dû la ramasser en faisant semblant de tomber. Malgré la situation, la fierté lui arracha un sourire. Elle avait l’air si résolue du haut de ses treize ans — presque quatorze, d’ailleurs, dans quelques jours. Une vraie guerrière, elle aussi, comme sa sœur. Pas une erreur, pas un tremblement, tandis qu’elle continuait son déplacement jusqu’à lui faire face en lui pointant son arme sous le menton.

– En écoutant tout ce que vous aviez accompli de misérable, la trahison, les meurtres, les calculs, dit-elle d’une voix sifflante de mépris, je me suis demandé comment tout ça pouvait me dégoûter autant, puisque c’est vous qui m’avez élevée. J’en ai déduit que ce qu’il y a de bon en moi, tout ce en quoi je crois, c’est de Mère que je le tiens. D’elle et de maître Elric.

Son sourire disparut et soudain, il eut peur.

– Finalement, tout ce que j’ai hérité de vous, Père, c’est la faculté de tuer.

Et les yeux plantés dans les siens, elle enfonça la lame.

 

***

 

Themerid

 

Douze heures s’étaient écoulées depuis les événements de la prison, mais Themerid ne pouvait toujours pas se défaire de cette sensation de crasse. C’était effarant. L’homme qui l’avait élevé avait recouvert d’une boue nauséabonde la plus belle partie de sa vie. Les souvenirs dorés de leur enfance à Arc-Ansange s’entachaient de mensonges, de machinations et de sang. Godmert avait piétiné les danses des moissons, les courses à cheval, les douces étreintes de Mélie. Quel vide il en restait… Avec le temps, il sauverait peut-être quelques trésors qui ne devaient rien au seigneur de Hénan, mais pour le moment, tout se mêlait en un marasme d’écœurement, de tristesse et de confusion. Le prince avait encore du mal à faire le lien entre le tuteur qu’il avait tendrement aimé et l’individu cynique qui exposait ses forfaits sanguinaires comme il aurait raconté une partie de chasse.

Pauvres Elvire et Alix… Venzald et lui auraient dû les empêcher de venir, mais il doutait de pouvoir jamais empêcher l’une ou l’autre de quoi que ce soit qu’elles aient décidé. Quelques instants après avoir tué son père, Alix avait déclaré d’un ton sans appel qu’elle n’aurait pas pu supporter de continuer à vivre dans le même monde que lui. Puis elle s’était effondrée. Albérac l’avait ramenée aux Cimiantes dans ses bras, très ému, tandis que les jumeaux épaulaient Elvire. Depuis, elles n’avaient pas quitté leur chambre où Dame Renaude veillait sur elle. En tant que prince, Themerid aurait préféré que Godmert soit jugé publiquement, mais à titre personnel, il comprenait le geste d’Alix. En espérant qu’elle ne le regrette jamais.

 

Themerid se laissa tomber sur l’un des fauteuils à dos droit, près de la cheminée où crépitait un feu ronflant. Il détestait déjà ces fauteuils, du temps d’Einold. Le cabinet royal était encore empreint de sa personnalité, bien qu’Abzal l’ait occupé pendant deux ans. Sans doute s’était-il efforcé de déranger le moins possible, rongé par le remords, mais incapable d’en sortir. C’est un des seuls points positifs des aveux de Godmert : face à ce déferlement de crimes, la lâcheté d’Abzal paraissait soudain presque innocente. Une bouffée d’indulgence pour son oncle envahit le garçon. Abzal serait pourtant jugé et condamné ; probablement enfermé pour le restant de ses jours, malgré son sursaut tardif de courage. Un sujet à évoquer avec son frère.

Celui-ci approchait, il le sentait. Depuis ce matin, ils pouvaient se tenir plus près l’un de l’autre, comme si l’utilisation prolongée du pouvoir les avait vidés d’un trop-plein de puissance. Voilà qui était prometteur pour l’avenir : ils apprendraient vite à maîtriser les inconvénients de leur don, tout en profitant de ses avantages avec parcimonie. Convaincre une personne ou plusieurs milliers en prenant d’assaut leurs esprits, même avec bienveillance et en cherchant la vérité, ce n’était pas ainsi que Themerid concevait le rôle d’un souverain.

La porte s’écarta sur Venzald et sur Albérac. Le précepteur avait tenu à passer d’abord par les archives pour y récupérer le parchemin d’Elvire qu’il déposa sur la table de travail. Ils s’installèrent à leur tour près du feu. Venzald et Themerid échangèrent un regard, mais gardèrent le silence. Tous trois savaient pourquoi ils étaient là, c’était inutile de le rappeler.

Enfin, Albérac s’éclaircit la gorge.

– Tout ce que je vous ai raconté à Rizia est vrai, dit-il avec un geste vers Venzald. Mon père, Lain de Kelm, a tué mon frère Romary dans un accès de folie, parce qu’il avait cru que c’était lui l’inverti, et non moi. Cependant, j’ai volontairement omis plusieurs choses dans mon récit. D’abord l’existence de mon autre frère Lancel, mais également l’ambition de mon père. Je vous avais dit qu’avant son attaque, c’était un homme droit, généreux et très instruit. Malgré ses qualités, il était dévoré par l’espoir que j’hérite du trône. Étrangement, il ne s’était jamais imaginé à la tête du royaume — peut-être parce qu’il était plus âgé qu’Einold, mais pour moi, il ne rêvait que de cela. Toute mon éducation a été construite sur ce postulat. Je savais à peine marcher qu’il m’exposait déjà ce que serait mon avenir, mes prérogatives de souverain, la grandeur de Cazalyne, sa stratégie militaire… Ma vie n’était remplie que de devoirs, de responsabilités, de connaissances et d’interdictions, quand mes jeunes frères s’amusaient dans les champs à longueur de journée.

Il sourit avec amertume en regardant le feu. C’était injuste et ironique : les princes eux-mêmes avaient été dispensés de ces obligations jusqu’à douze ans. Or, c’est leur naissance qui avait rendu inutile les efforts du seigneur de Kelm.

– Plus les années passaient sans qu’Einold ait de descendant, plus mon père se persuadait que mon accession au trône était imminente. Après son attaque, il n’avait plus que ça en tête. Pour moi, c’était une prison. Cet avenir hypothétique qui me privait de liberté m’était devenu détestable. Et l’a été encore davantage quand je me suis rendu compte que les hommes m’attiraient. Qui pouvait imaginer un roi sodomite ?

Ceux qui ont accepté deux souverains bouchevreux, pensa Themerid. Il garda pourtant sa réflexion pour lui ; ce combat-là serait peut-être rude et il n’avait pas encore commencé.

– J’avais déjà caressé l’idée de fuir pour échapper à ce destin potentiel. Aussi, à la mort de Rom, je n’ai pas hésité. J’ai quitté le domaine, je suis passé en Rémance, j’ai erré pendant quelques lunes. Jusqu’au jour où un ancien domestique rencontré par hasard m’a appris que Lancel s’était enrôlé dans le Haut-Savoir. J’étais parti en le laissant à la merci de mon père et de ses crises de violence, en me disant lâchement qu’il était assez fort pour se défendre et qu’il serait moins exigeant avec lui puisque sa place de cadet le rayait de la succession. Il avait dix-neuf ans, comment ai-je pu croire ça…

Albérac ferma les yeux un instant, une main sur le front. Ses regrets transparaissaient sur son visage soucieux. Lancel l’avait sans doute déjà pardonné, pourtant. 

– Il a dû fuir aussi, cependant, car mon père le battait. Il s’est souvenu de la forteresse voisine, qui abritait le Haut-Collège d’Altamonte non loin de chez nous. Nous l’avions connue toute notre vie et à l’époque, l’Ordre avait une réputation, certes mystérieuse, mais surtout d’instruction et de richesse. Il n’a pensé qu’aux murs épais et aux grilles qui le protégeraient. Lorsque je suis allé le voir, je lui ai demandé de partir avec moi, mais il a refusé en condamnant ce que j’étais, sous l’influence de l’Ordre. J’ai repris ma fuite. Peu après, les sbires que mon père avait lancés à ma poursuite ont retrouvé ma trace. En essayant de leur échapper, dans la montagne, à la frontière de l’Orityne, je suis arrivé à une falaise qui dominait un lac. J’ai tenté le tout pour le tout, pensant que je n’avais plus rien à perdre : j’ai sauté. Le plongeon a failli me coûter la vie ; j’ai même touché la roche, au fond. Mon genou a souffert, mais j’ai pu atteindre la rive et me cacher dans une cavité pendant que mes poursuivants descendaient jusqu’au lac. Ils sont partis peu après. Quant à moi, j’ai mis deux jours à rejoindre un petit village où on m’a porté secours.

– Le village d’Albérac, acheva Venzald. « Le lieu de la seconde vie » …

Le précepteur haussa un sourcil, puis sourit.

– C’est ce qui nous a permis de comprendre, expliqua Themerid. Ensgarde connaissait l’étymologie du nom, elle était convaincue que votre identité était fausse. Ensuite, Elvire a découvert qu’il n’y avait aucune famille Albérac parmi la noblesse de Cazalyne. Et enfin, ce matin, les Maîtres Juristes ont approuvé la requête d’officialisation du décès de Baudri. Dans leur compte-rendu d’enquête, il était écrit en toutes lettres que vous aviez disparu près du village d’Albérac.

– Après votre discours aux pélégris, j’étais vraiment décidé à vous avouer la vérité. Quand j’ai appris la mort de Flore, j’ai pensé qu’il valait mieux attendre. Je vous avais sous-estimé, ajouta le maître d’étude avec un regard de fierté.

– Pourquoi être devenu notre précepteur ? demanda Venzald.

– C’est le hasard qui a voulu que votre père me propose la place. Il faut croire qu’il m’a trouvé sympathique. Évidemment, j’ai beaucoup hésité à accepter, mais dix années avaient passé depuis ma disparition, il y avait peu de chances pour que quiconque fasse le lien entre Albérac et de Kelm. La curiosité a été la plus forte, je crois. Je voulais m’approcher un peu du trône, pour voir à quoi j’avais échappé. Finalement, vous et les demoiselles étiez des enfants passionnants. Je suis resté.

Themerid rougit. Il ne cesserait sans doute jamais d’avoir douze ans, face à cet homme.

– Et Lancel ?

– Le hasard, encore une fois, répondit Albérac. Lorsque les pélégris m’ont arrêté en Quartenac, pendant notre fuite, ils m’ont mené au Haut-Collège de la province. Après plusieurs jours enfermé, on m’a présenté au Grand Érudit qui commandait les lieux. C’était Lancel. Comme il vous l’a lui-même raconté, il avait déchanté depuis longtemps à propos du Haut-Savoir. Ces retrouvailles étaient la meilleure chose qui pouvait nous arriver à ce moment. Alors que je m’étais résolu à devoir faire une croix sur lui, nous nous sommes tombés dans les bras. Je n’ai eu aucun mal à le convaincre de demander son transfert vers Terce pour essayer de vous aider, tout en gardant un pied chez l’ennemi.

– Il a tout de même omis de nous dire qu’il était votre cadet ! dit Themerid. Ça aurait pourtant simplifié les choses.

– Il l’a fait pour moi. Il a compris ce qui m’avait poussé à disparaître.

Albérac se tourna vers la cheminée, masquant avec pudeur ses yeux humides. Venzald souriait, probablement par empathie pour les deux frères. Il se carra dans son fauteuil, apaisé par le calme qui s’installait enfin. Pourtant, c’était trop tôt pour profiter du silence chaleureux de la pièce, songea Themerid le cœur battant. Lui aussi avait quelque chose à avouer.

– Il va cependant vous falloir réapparaître publiquement, dit-il au maître d’étude.

Celui-ci ne montra aucune surprise. Il l’encouragea même du regard. Comme Themerid l’avait soupçonné, dès que Godmert avait rapporté qu’Abzal était un bouchevreux, Albérac avait saisi toutes les implications. Venzald, en revanche, dévisageait son frère avec un air perplexe.

– Je vais vous laisser, déclara l’aventurier en faisant mine de se lever.

– Non, restez, s’il vous plaît. Ça vous concerne aussi.

Themerid fit face à son jumeau, la gorge serrée. Il fallait que leur monde finisse de s’écrouler pour espérer rebâtir sur ses ruines ; autant raser tout de suite les dernières fondations.

– Nous ne sommes pas devineurs par hasard. Si nous avons ce don, c’est parce que nous sommes les fils d’Abzal et non d’Einold.

Il baissa le front avant d’ajouter d’une toute petite voix :

– Nous ne sommes pas princes.

Venzald le regardait bouche bée, les yeux écarquillés par la sidération. Themerid se souvint de la sensation de gâchis que lui-même avait éprouvé, et du vide qui avait suivi. Puis il avait enfoui cela dans un coin de sa tête en se disant qu’il y avait plus urgent. À présent, il n’y avait plus aucune raison de différer la vérité. Posant la main sur le bras de Venzald pour le réconforter, il se tourna vers Albérac.

– Le trône est à vous, seigneur Baudri.

À sa grande surprise, celui-ci secoua la tête.

– Non. Mes aspirations n’ont pas changé, je ne veux pas être roi. Même si on m’y obligeait, j’abdiquerais. Et puis souvenez-vous : depuis ce matin, Baudri de Kelm est officiellement mort et cela me convient. Il n’existait déjà plus depuis dix-sept ans.

– Mais…, protesta le prince effaré, alors qui ?

Albérac se pencha vers lui ; avec un sourire rassurant, il darda son regard dans les prunelles du garçon.

– Vous. Réfléchissez : nous sommes les seuls à connaître la vérité, ou presque. Je suis prêt à parier qu’Abzal ne dira jamais rien ; sa dette à votre égard doit déjà l’écraser. Quant aux demoiselles de Hénan et à Dame Renaude, j’ignore si elles sont au courant, mais il m’étonnerait fort qu’elles s’opposent à un léger contournement, surtout en votre faveur. Pour tout le monde, vous êtes les fils légitimes d’Einold.

– Non ! C’est la Loi Régalienne qui dicte les successions, nous ne pouvons pas la piétiner ainsi !

– Même si c’est dans l’intérêt de Cazalyne ? interrogea le précepteur en allant prendre sur la table la généalogie des Kellwin.

– Ignorer la Loi ne peut pas favoriser l’intérêt du royaume ! asséna Themerid, buté.

Pour toute réponse, Albérac déroula le parchemin devant le prince.

– Si vous vous rayez de cet arbre, il n’y a plus personne. Godmert n’est plus là et malheureusement, seule Flore aurait pu le remplacer. Elvire et Alix n’étant pas les aînées, la Loi Régalienne ne les compte pas dans la succession. Cela signifie qu’il faut chercher plus loin pour trouver le plus proche parent d’Einold. Je voulais faire un détour par les archives avant notre entretien pour vérifier un vague souvenir issu des leçons de mon père. Je pense qu’Elvire pourra aisément confirmer ma théorie, compte tenu du travail incroyable qu’elle a accompli, mais je suis à peu près certain d’avoir raison.

Il montra une ramification qui partait vers le haut. Elvire y avait dessiné une flèche avec l’inscription « Ostreterre », probablement pour se rappeler que la filiation ne s’arrêtait pas là.

– Cette branche rejoint l’Ostreterre où les Kellwin possèdent des racines. Si je ne me trompe pas, l’héritier est un proche du roi Carl. Si vous ne prenez pas le trône, dans moins de deux ans, Cazalyne ne sera plus qu’une annexe du royaume d’Ostreterre.

Themerid s’empara du parchemin pour l’observer en détail. Albérac avait raison : entre les morts, les cadets, ceux qui ne voulaient ou ne pouvaient régner, il n’y avait plus personne. Venzald scrutait également le papier avec une moue préoccupée. Finalement, le précepteur leur enleva doucement le document des mains, puis se rassit sur le bord de son siège, aussi près d’eux qu’il le pouvait. À nouveau son regard se riva dans celui de Themerid.

– Ce rôle est fait pour vous. Vous avez déjà montré toutes les qualités qui font les bons souverains. Et plus important que tout, c’est ce à quoi vous aspirez, plus que tout. Est-ce que je me trompe ?

Sans le lâcher des yeux, le prince laissa la question pénétrer son esprit. C’était vrai : Venzald et lui se préparaient à régner depuis toujours. Grâce à eux, ce pays deviendrait plus grand, plus juste, plus riche. Un exemple à suivre.

– Vous ne vous trompez pas, souffla-t-il.

Albérac hocha simplement la tête.

– Cette fois, permettez-moi de prendre congé, dit-il en se levant. Vous devez avoir envie d’être seuls.

La main sur le loquet, il s’arrêta.

– Je serai toujours là pour chacun de vous, n’en doutez pas.

 

Themerid se dressa dès que la porte se fut refermée. Son corps et ses pensées fourmillaient d’énergie. Il se mit à arpenter la pièce en boîtant.

– Crois-tu que ce soit une bonne chose ? demanda-t-il. Ce sera un secret lourd à porter, mais il nous obligera sans cesse à être irréprochables. Ce n’est peut-être pas si mal, finalement.

Il contourna la table de travail, caressa le plateau sculpté aux armes des Kellwin et, après une hésitation, il s’installa lentement dans le fauteuil tapissé de cuir brun où s’asseyait Einold, grave, le dos droit, dédiant toute son attention aux affaires du royaume. Il faudrait en ajouter un second, bien sûr. Le silence de son frère finit par le sortir de sa rêverie.

– Qu’en penses-tu ? demanda-t-il en se levant.

Venzald le dévisagea d’un air étrange, la bouche un peu pincée. On aurait dit qu’il s’excusait.

– Je pense que tu seras le meilleur souverain que Cazalyne ait jamais connu. Surtout avec Elvire à tes côtés.

Themerid ne comprit pas, pourtant une pierre lui tomba dans le ventre. Venzald le rejoignit et prit ses mains.

– Je ne serai pas roi.

– Mais… pourquoi ? C’est l’idée de contourner la Loi Régalienne qui te déplaît ? Tu as entendu Albérac : c’est dans l’intérêt du royaume ! Lui aussi il pense que nous sommes à notre place !

– Il ne parlait qu’à toi. Je crois qu’il avait déjà deviné.

– Deviné quoi ?

À nouveau, Venzald esquissa un sourire d’excuse.

– Tout à l’heure, quand tu as prononcé la phrase « Nous ne sommes pas princes », je n’ai senti que du soulagement. J’ai toujours accepté la perspective du devoir que le hasard nous attribuait, mais aujourd’hui, j’ai le choix. Comme toi. Pour la première fois, nous avons le droit de décider de nos destins. Et ça ne dépend que de nous.

Il serra davantage les mains de son frère.

– Je n’ai pas envie d’être roi. Je veux repartir, voyager, découvrir d’autres horizons. Après la campagne en Marmane, j’abdiquerai en ta faveur.

Les yeux de Themerid s’emplirent de larmes, il se sentait trahi, perdu.

– Mais je ne peux pas régner sans toi. Je ne peux pas vivre sans toi.

– Ça fait pourtant presque deux ans que c’est le cas. Même si nous ne l’avons pas souhaité, nous avons dû apprendre. Regarde ce que nous avons accompli ! Nos corps ont été séparés et sur le moment nous avons cru en mourir, mais aujourd’hui, pose-toi cette question : si tu le pouvais, voudrais-tu recréer la fusion ?

Les larmes de Themerid redoublèrent. Non, il ne le voudrait pas et cette réponse le déchirait. Venzald avait raison cependant : il ne renoncerait pas au trône pour lui, comme il n’aurait pas accepté que son frère abandonne son rêve en restant à ses côtés.

– Et puis, rien ne nous oblige à vivre l’un sans l’autre. Nous avons une chance infinie : celle de pouvoir être ensemble, même séparés par des milliers de lieues !

– C’est vrai, murmura Themerid. Mais tu vas tellement me manquer.

– Je serai là, pourtant. Avec toi, dès que tu le voudras.

Ils s’étreignirent longuement, s’imprégnant de l’un de l’autre autant qu’ils le pouvaient. Leurs pouls battaient au même rythme, leurs poitrines se soulevaient ensemble et pendant un instant, Themerid retrouva la sensation familière, merveilleuse, d’être deux.

– C’est vrai, murmura-t-il, nous sommes liés.

 

 

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Tac
Posté le 03/09/2020
Oy !
Voilà enfin toutes les explications du pourquoi du comment ! La longueur ne m'a pas dérangée, puis avec l'avertissement en début de chapitre je me suis préparée psychologiquement, mais je trouve que ça se lit tout seul.
Je trouve que c'est un bon chapitre, juste dans le pdv du manteau bleu je trouve qu'il y a quelque chose à exploiter, à affiner, au niveau des jeux de regards. Pour le moment je trouve que c'est un peu trop tell plutôt que show, mais ça reste du détail.
Plein de bisous !
Isapass
Posté le 03/09/2020
Coucou !
Oulà ! Je n'ai pas l'habitude de voir des commentaires de toi aussi courts !
Je note ta remarque sur le pdv du manteau bleu. Comme il "n'est pas vraiment lui-même", je pense que ça m'a un peu crispée.
Tu te doutais que c'était lui ?
Merci pour ta lecture et ton commentaire !
Notsil
Posté le 18/08/2020
Oh quel chouette chapitre ! Bon perso la longueur ne m’a pas dérangée. J’ai apprécié d’avoir une partie dialogue et une partie récit pour les révélations. Godmert n’était pas mon suspect principal , mais vu que je songeais à Albérac pour Baudri... le début est bien ça remet le doute, Albérac est-il un gentil ou un méchant ? Abzal devient un peu plus victime que vrai méchant, mais c’était déjà perceptible avant.
Godmert.... ils ont un chouette pouvoir ^^ une belle confession, avec ses gamines dévastées.

Alix, bien jouée, même si forcément ça fait mal cette accumulation de trahisons + qu’elle le tue :(

On a enfin les détails de la loi régalienne, bien vu ! J’ai beaucoup aimé toutes les explications , Baudri et Lancel, limite qu’ils se battent pour se refiler le trône ^^ et que oui, il y a toujours des petits secrets au sommet.

La mort de la mère par simple délai du contre ordre :(

Venzald a besoin de temps pour se remettre de la mort de Flore, et puis je crois qu’il a pris goût aux voyages ;)

En tout cas, une belle conclusion !
Isapass
Posté le 19/08/2020
Ça ne m'étonne pas tant que ça que la longueur ne t'ait pas dérangée, vu ta vitesse de lecture XD ! Honnêtement, je n'ai pas très envie de couper, mais c'est vrai que ça fait bizarre par rapport à la longueur de tous les autres chapitres. Bref, j'y réfléchirai plus tard.
Ah, je suis soulagée si tout t'a semblé clair et si ça explique bien tout ce qui s'est passé. Comme tu as tout lu d'un coup et que tes souvenirs sont assez frais, ton avis est important, là-dessus.
J'ai essayé de maintenir le suspense le plus longtemps possible, en effet, contente que ça marche sans pour autant gêner la compréhension.
Quant à savoir si ce qui se passe à la fin et bien ou pas terrible pour Alix, je laisse au lectorat le soin de se faire son opinion :) Et la liberté que prend Themerid avec son secret... je ne voulais pas d'une fin "décidée d'avance" : là c'est un vrai choix que fait chacun des princes.
Contente que cette conclusion t'ait plu !
Cocochoup
Posté le 17/08/2020
Ennfinnnnnn....
C'est la que je peux dire, je le savais ?
Après avoir soupçonné tout le monde 😅
Je t'avais dit que je pensais à lui pour le manteau bleu après l'incendie de chez lui... Je sais y'avait un truc dans ce chapitre qui m'avait fait dire que c'était louche...
En tout cas, belle fin, pleine de suspens et de logique.
J'aime que tu reprennes tout et que tu récolles les pièces du puzzle.
Merci pour cette lecture, pour ces 2 tomes, pour cette aventure !
Isapass
Posté le 18/08/2020
Oui, oui, je le reconnais sans problème : tu avais deviné... avant de bifurquer vers d'autres hypothèses ;) Mais comme j'ai tout fait pour, il n'y a pas de regrets à avoir !
Je tenais à cette fin où je pouvais tout réexpliquer : avec tous les indices que j'ai semés, c'était indispensable. Et puis j'adore les fins sous forme d'exposé, comme dans Agatha Christie :)
Merci de m'avoir lue jusqu'au bout et de m'avoir fait partager tes réactions à chaud : c'est toujours très utile de voir quelle est l'impression majeure à la fin d'un chapitre et tes retours sont parfaits pour ça ! Contente de t'avoir fait passer quelques bons moments ;) Est-ce que l'épilogue t'a plu aussi ?
A très bientôt !
Jowie
Posté le 16/08/2020
Isa, je suis prête pour la fin !

Bon, dire que j'ai hyperventilé pendant ce chapitre est un euphémisme xD

Quand j’ai lu qu’Albérac et Hénan s’étaient enfermés dans une pièce, j’ai trouvé ça super suspect ; je ne savais pas à quoi m’attendre mais, oh le choc ! J’ai vraiment cru qu’Albérac s’était retourné contre tout le monde sans raison apparente, mais en fait, tout s’explique dès que le comprend que le fautif est Godmert ! Et on a enfin la réponse pour Baudri de Kelm ! Je ne sais plus quels personnages l’avaient soupçonné ou avaient investigué dans cette direction il y a quelques chapitres (Sûrement Elvire) mais j’ai dû oublier cette piste entre-deux xD Mais ça ne m’étonne pas, je ne suis pas forte pour deviner les trucs à l’avance et je tombe dans tous les pièges que l’on me tend xD
Deux minutes plus tard : Quoi ? en fait c’est Godmert ?? Ah, j’adore le renversement de situation ! Alors je n’aurais jamais, au grand jamais douté de lui ! Mais lui aussi aurait pu se débarrasser des princes à multiples reprises, non ? Ou alors il ne l’a pas fait, sachant que ses filles les épouseraient (en lisant la suite, j’ai vu que tu répondais à toutes mes questions :D)? Donc manteau bleu, tout ce temps, c’était lui ? Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaargh ! Mais pourquoiii ? On lui faisait tous confiance ! Il a bien caché son jeu, ça, on peut le dire !
Je me souviens que Godmert avait une attitude étrange avec Flore à cause de ses yeux claires. À le voir dénigrer les princes pour leur difformité, je vois le lien…
C’est hors-sujet, mais j’ai trouvé classe le moment où chaque jumeau pointe son épée sur Godmert, c’est très cinématique et ça représente bien leur esprit d’équipe ainsi que leurs pensées jumelées ^^
Godmert a empoisonné Almena… puah, je n’en reviens pas… Je crois que j’ai suspecté tout le monde, sauf lui ! Et de savoir qu’Almena aurait pu vivre s’il avait averti la servante à temps… arrrgh mais je suis révoltée ! C’est trop, trop triste ! Et il est même responsable pour Baliste et Einold, quoi ! Comme quoi, tout ces événements étaient reliés !
C’était intéressant parce que tout au long des dialogues, je me posais des questions auxquelles tu répondais dans la réplique suivante. C’était comme si tu lisais dans mes pensées xD
Alors, est-ce qu’on peut parler de la fin ? Je croyais qu’après cette chaîne de révélations, tu nous apporterais un peu de calme, mais là, tu nous achèves avec un coup de maître niveau timing ! Godmert a même tué Flore.(Je t’évite un paragraphe sans queue ni tête écrit entièrement en majuscules, mais en gros, je suis failli tombée de ma chaise xD) Décidément, aujourd’hui est une bonne journée pour se faire PLUSIEURS tasses de thé. A la suite. Thé vert, thé noir. Tout.
Sinon, sur une note plus joyeuse, j’ai adoré le paragraphe (« Douze heures s’étaient écoulées », etc) où Themerid revoit son enfance dorée d’une toute autre manière. C’est vraiment très bien écrit, je ressentais la même chose que Themerid, ça m’a fait frissonner !
J’espère aussi qu’Alix ne regrette pas son geste… D’ailleurs, je me demandais :
En tout cas, je suis heureuse qu’Albérac ait pu être innocenté aux yeux des princes et redevenir leur précepteur respecté 😊
Ohh et j’ai beaucoup aimé le moment où tout le monde se regarde et se dit « Bon bah, du coup, qui est roi ? » xD Je ne m’attendais pas à ce que Venzald ait envie d’abdiquer, je croyais vraiment qu’il voulait être roi aussi ! Du coup, ça m’a fait un peu mal au cœur de voir Themerid tout triste à l’idée d’être séparé de son frère…Ah là là, la fin m’a vraiment touchée, j’étais toute émue ! Et finir sur une étreinte, awwww <3 (pardon mais je n’arrive vraiment pas à faire une phrase cohérente en ce moment xD)
J’ai beaucoup aimé cette fin aigre-douce, elle m’a fait passer par toutes sortes d’émotions. Les révélations, les rebondissements, les morts, les séparations… il faut que j’aille me reposer xD
Je pense que couper le chapitre en deux serait une bonne idée, pour qu’on puisse bien souffler entre deux et se préparer pour la suite :D Peut-être à « Voilà, vous savez tout », à « Il a tué sa propre fille » ou bien juste après qu’Alix tue son père ?

Remarques:
En quelques instants, Venzald et Alix disparurent dans les coudes de la galerie. Le prince n’hésita pas -> ici, on pourrait croire que « Le prince » se réfère à Venzald, alors que si j’ai bien compris, on parle toujours de Themerid. J’écrirais tout simplement Themerid pour éviter tout malentendu 😊
ils ne perdirent des yeux ni Venzald qui se faufilait entre les passants sans desserrer la mâchoire -> je chipote mais si Venzald court devant elle et lui tourne le dos, Elvire ne peut probablement pas voir sa mâchoire (ouiii je cherche la petite bête xD)
Devant la salle, au dernier étage, -> De quelle salle s’agit-il exactement ? Comment tu ne l’as pas mentionné explicitement auparavant, je me posais la questions. « La salle des interrogatoires » ou juste « la salle du dernier étage » ? Ou « une salle au dernière étage » ?
Le temps semblait suspendu à une à question, mais laquelle -> il y a un petit « à » en trop 😉
Par rapport aux répliques de Godmert: Je ne sais pas si c’est très naturel que Godmert avoue tout si vite et de façon si claire. Par exemple, je ne sais pas si quelqu’un dans sa situation avouerait vraiment vouloir le pouvoir et le trône à tout prix, surtout s’ils sont convaincus de ne pas être en faute. Tu vois ce que je veux dire ? Je reformulerais légèrement, par exemple, au lieu de : « Ça a été une révélation : je me suis aperçu que je désirais le pouvoir corps et âme, sans jamais l’avoir su ! Probablement à cause de ma mère qui me reprochait depuis toujours mon manque d’ambition malgré notre lien de parenté avec les Kellwin », je mettrais par exemple : « J’aurais été idiot de refuser une telle opportunité, n’importe qui à ma place l’aurait fait. Ma mère me reprochait toujours mon manque d’ambition malgré notre lien de parenté avec les Kellwin, etc »
Aussi, Godmert avoue presque volontiers qu’il a empoisonné la mère des princes. Comme c’est le dernier chapitre et que c’est le moment des réponses, je montrerais de façon plus insistante que les princes le soumettent à une pression/torture mentale constante pour l’encourager à répondre, ce qui justifierait son empressement de répondre ^^
Un autre point relié au précédent : on a accès aux pensées de Godmert, mais on n’a pas tellement d’indices sur ses réactions physiologiques par exemple, qui évoqueraient quelles émotions il traverse alors qu’il doit avouer tout ses crimes devant ses filles. C’est une situation très intéressante et terriblement difficile pour un personnage qui, malgré tous ses défauts, aime ses filles et son orgueil. Je pense que cette scène a le potentiel de devenir très, très poignante !
veillait sur elle. -> sur elles, peut-être ?

viiiiite l’épilogue !
Isapass
Posté le 17/08/2020
Mwooo Jowie ♥, tu es la première plume à me laisser un commentaire sur cette fin et j'avoue que j'étais un peu anxieuse en attendant vos impressions ! Mais j'ose croire que les tiennes sont bonnes, à la lecture de cet adorable commentaire ! J'espère que tu ne t'es pas noyée dans le thé !
Si j'ai bien compris, la surprise a été totale pour toi ? Tant mieux ! D'autres plumes l'ont mentionné en passant, mais pas de manière très étayée, donc je pense que personne n'est sûr à 100% que c'est lui. Et en effet, j'ai essayé de jouer la carte suspense vraiment jusqu'au bout en mélangeant les doutes sur l'identité d'Albérac/Baudri de Kelm et l'histoire du manteau bleu.
Ah, je suis contente que tu aies eu l'impression que je répondais à toutes tes questions au fur et à mesure ! Parce que pour être sûre de ne rien oublier, j'ai repris le plan des deux tomes ! Et encore, je crois que je vais tout relire pour en être certaine.
Je voulais une fin à la Agatha Christie, comme quand Hercule Poirot rassemble tout le monde et leur réexplique tous les indices :)
Je note ta remarque sur le fait que Godmert lâche un peu tout trop facilement. Mais tu as bien compris qu'il y était obligé par le pouvoir des princes ? Ou ce n'est pas clair ? C'est vrai qu'il y a un ou deux passages où il reprend ses explications sans que personne ne l'interroge. C'est peut-être ça qui t'a paru bizarre ?
Quant à ses réactions, je note aussi. Le truc, c'est qu'il est un peu "anesthésié" par l'espèce d'hypnose dans laquelle les princes le mettent. Mais tu as raison, ça peut être intéressant de développer un peu.
Et en effet, j'avais gardé l'explication sur la mort de Flore pour une dernière petite dose d'adrénaline, à la fin :) C'est pour ça que ça me faisait plaisir que tu essaies bien de comprendre comment la mort de Flore s'était déroulée : car Godmert était parmi les Terciens quand il a tiré sur Abzal (et l'a manqué en touchant Flore), ce qu'Abzal a compris. D'ailleurs c'est aussi pour ça qu'il poignarde Abzal dès le début de l'interrogatoire : non seulement parce qu'il est en colère pour sa fille, mais aussi pour le faire taire, car Abzal sait qu'il est le traître ! Ca je n'ai pas voulu l'expliquer en toutes lettres, mais c'est vrai que je pourrais.
La fin... oui, j'ai toujours eu cette idée que Venzald renoncerait à régner. J'ai même préparé le terrain depuis longtemps, puisque dès ses douze ans, il dit qu'il aimerait voyager comme Albérac, et ensuite pendant leur expédition, il y a une ou deux fois où j'ai dit qu'il se sentait particulièrement bien, n'était le sort du royaume. En fait, c'était vraiment l'idée de départ de la saga : que les princes apprennent à se différencier et à vivre en tant qu'individus plutôt qu'en tant que paire. Et puis je voulais une fin en demi-teinte, comme tu dis ;) Tous les deux sur le trône, c'était trop simple. Quant à Themerid, je voulais qu'il ait aussi le choix, d'où la petite entorse à la Loi Régalienne.
Enfin, pour la coupure du chapitre, je retiens ta proposition. Honnêtement, je n'ai pas très envie de couper, mais je crois que je ne vais pas avoir le choix, et je pense que tes suggestions sont les bonnes.
Je vais répondre à ton tout dernier commentaire ;)
Jowie
Posté le 21/08/2020
Oui, j'ai compris que Godmert était soumis au pouvoir mental des jumeaux (tu le dit au tout début de la scène et tu le rappelles un peu plus tard il me semble). Comme leur conversation est assez longue, je le rappelerais plus souvent, en montrant par exemple que Godmert se rebelle, mais n'y peut rien. D'ailleurs, comme on partage le PDV de Godmert, on pourrait aussi avoir accès à ses sensations (autrement dit: qu'est-ce que ça fait, physiquement, d'être sous l'emprise mental de quelqu'un d'autre? Par ex: mal de tête, engourdissements ,oublis... je donne juste des idées ^^. Comme tu dis, il est comme anésthésié alors peut-être qu'il se sent très léger/sur un nuage ou, au contraire, très lourd, etc.)
Exactement, je pense que les scènes où il se remettait à parler tout seul m'ont donné l'impression qu'il avait "envie" d'en parler, alors que ce n'est pas du tout le cas. ^^
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