Chapitre 34. Elle sera mon droit à l'éternité

Par dcelian
Notes de l’auteur : BON OK J'AVOUE j'ai encore menti : en fait j'ai aussi écrit ce chapitre-là HAHAHAAAA
Mais bon, il est très très court, alors je sais pas si on peut parler d'un chapitre à part entière. Quoiqu'il en soit, je suis TRES content de la forme qu'il prend, et il permet notamment de répondre à plusieurs interrogations que posaient le chapitre 12 (tout en gardant une part de mystère, ça serait moins drôle autrement)
Voilà ! En espérant que vous apprécierez <3

Le soir s’abat sur la ville comme une injonction radicale. Je brûle. De feu et d’impatience, je brûle. Derrière mes yeux, dans la boite de mon crâne, je Le sens. Il cogne, Il bout, Il frémit.

Mon reflet, dans le miroir, est parangon de grâce. À cette heure, les indiscrets dorment pieusement. Rune ferme ses paupières de nuit, éprouvée par les festivités incessantes, elle s’éteint. Profitant de la solitude subite qui m’accompagne, ma main parcourt fiévreusement ce corps qui m’enferme. Qui nous enferme. Un sourire curieux déforme le visage qui me regarde. Entamant sa parade nocturne, altière, dansante, ma main caresse doucement la peau si pâle, si fine, qui recouvre mes chairs et leur pouls silencieux, seules preuves de la vie qui dévore mon être. À mon contact, périodiquement, je tressaille. De face, de trois quarts et de profil, l’art de la fascination, du grandiose. J’observe attentivement chaque recoin de moi. Je m’élève, m’exalte, m’électrise. Et me suspend. Juste à temps. Pour empêcher tout relâchement, garder la tension dans mon ventre, me nourrir d’elle.

De l’autre côté, Il est là, je Le vois. Tandis que ma main défile et divague, je me figure qu’elle n’effleure pas mon visage mais le Sien. Il a de grands yeux, du noir le plus noir qui soit. Des gouffres. Ses traits sont charmants, nobles, peau de cuivre, nez fin et lèvres rosées, symétrie harmonieuse. C’en est presque...oui. Presque trop. Tandis que je promène mes doigts fins sur les contours imaginaires du corps étrangement familier, je suis parcourue d’un nouveau frisson. Comme la certitude que, de l’autre côté, Il la sent, Il me voit aussi. L’embrasement ne se fait que plus vif, plus intense et foudroyant. Je tremble et respire bruyamment. Tâche de rattraper mon souffle. Qui revient peu à peu.

Autour flottent paresseusement les lueurs de mes nuits. Là où brûlent mes migraines, elles s’illuminent toujours.

Poursuivant ses desseins, ma main virevolte et disparaît alors pour se loger dans le creux de mon dos. Là, sous son toucher, je sens les formes de la marque que je ne vois pas mais devine, sombre malédiction. La marque du Diable. Fardeau royal, fatalité héréditaire, source de mon trépas à venir. À cause d’elle, pourtant, je ne crains pas cette éventualité. Mieux encore : je l’attends. Et plus j’attends, plus naît en moi cette fièvre pressée, pressante, la fébrilité du nourrisson qu’on promet aux grands destins. Moi, la marque me promet au tombeau, c’est mon grand destin, ma tragédie personnelle, celle qui m’érigera en héroïne théâtrale, celle qui fera de moi la femme du feu, comme feue ma mère et sa mère avant elle, trop vite consumée, trop vite en fumée. Brûler, c’est une étreinte dont on ne sait jamais si elle cherche à réchauffer ou à assassiner.
On dit de la mort qu’elle fauche ses victimes. Moi, la mort m’étreint, progressivement, et c’est cette proximité troublante, cet amour passionné, cette agonie incessante qui fait ma délectation.

Dans le miroir, face à moi, le reflet me fixe étrangement. Son regard est le même que le mien. Nébuleux. De l’autre côté, du côté de Aïag, Son visage a disparu. Ses grands yeux et ses flammes, dissipés. La migraine s’envole et la fraîcheur de la nuit saisit tout mon corps brusquement. J’accueille ce frémissement avec allégresse, rattrapée par l’hiver, me voilà...apaisée. Je saisis les quelques vêtements qui jonchent le sol de cette chambre trop grande que je n’ai jamais aimée. Me pare d’eux avec rapidité et souplesse. L’esprit libéré, le corps déguisé : je suis prête à faire face. Car si mon être a fait la promesse de faner aux prémices de l’existence, ma volonté, elle, jamais ne s’éteindra. Elle sera le flambeau que je laisse, celui qui signera ma trace dans l’Histoire de ce monde. Elle sera mon droit à l’éternité.

Abolition concrétisera cette volonté en un nouveau monde, et alors, je brûlerai immuablement.

— Ma reine, le cardinal est arrivé.

— Faites-le entrer.

Le vautour ne tarde pas et traîne son immonde carcasse dans mes appartements, vêtu de son habituelle robe longue et terne, les mains jointes, veineuses, les rides acérées. Son regard est vif, le vieil homme est renard, rusé, perfide. Il est fortuit que nos objectifs convergent temporairement, mais je n’aurai aucun scrupule à l’éliminer lorsqu’Abolition aura abouti. Les sangsues de son espèce sont des créatures que je préfère savoir six pieds sous terre. De son pas lisse, il se faufile tout en voûte jusqu’à la fenêtre que j’ai laissée grande ouverte.

— L’air est agréable, ce soir. Votre vue est imprenable, Majesté.

Puis il se tourne vers moi, et alors commence le jeu. Qui de nous deux saura tirer parti de l’autre ? Je le sais misérable mais affamé. La faim est une ancre qu’il ne faut pas sous-estimer.

Il initie la danse.

— Comment vous portez-vous, aujourd’hui ? Je vous trouve affreusement pâle. Encore ces terribles migraines ?

— J’en suis venue à bout, mais je vous suis reconnaissante de cette sollicitude.

— À bout, vous dites ? Vous avez donc réussi à repousser Ses assauts ?

— Allons, Éminence, vous semblez surpris. Vous m’imaginiez céder pour si peu de choses ? Il en faudra plus pour se débarrasser de moi.

— Oh, loin de moi ces intentions funèbres... D’autres prendraient votre place.

— Et notre projet, comment se porte-t-il ?

— Il est en marche, ma reine, soyez-en assurée. Les dernières expériences ont permis d’obtenir un résultat presque parfait. En revanche, nous faisons face à des effets secondaires...indésirables. Il se pourrait que certains des sujets soient sacrifiés durant le processus.

— Sacrifiez donc. Vos fidèles y voient-ils un problème ?

— Nullement. C’est une rédemption pour ces criminels que de servir notre noble cause. Je tenais simplement à vous informer du déroulement de la situation.

Il marque une pause. Un tiers qui pénétrerait dans la salle en cet instant aurait la sensation d’assister à une conversation entre deux amis œuvrant conjointement, mais moi je sais, et il sait aussi. Nous savons que les enjeux sont tout autres.

— Je ne peux m’empêcher de me demander ce qui vous a poussée à me convoquer ici. Vous seriez-vous lassée d’éliminer les indésirables ? Il me semblait plus prudent de se rencontrer dans les rues de nuit qu’au château, à la vue de tous, et il suffisait de se débarrasser des espions.

— Le Désert tremble, cardinal Precht. N’oubliez pas que la ville repose aussi sur ses fondations. Il serait lourd de conséquence d’ignorer sa colère. Abolition approche de sa réalisation, nous ne pouvons pas risquer d’embraser les esprits. Pas encore.

— Ma venue au château sera connue de tous dès demain. Ne pensez-vous pas que le Désert pourrait trouver là le prétexte d’une déclaration de guerre ?

— Leurs troupes sont scindées. Les espions royaux nous font savoir que le mouvement se divise présentement en deux groupuscules qui paralysent grandement ses actions. Profitons de cette léthargie pour consolider notre propre objectif.

— Ainsi soit-il. Une dernière question, si vous le permettez : comment se porte votre marque ?

Je cille légèrement mais serre les dents pour me ressaisir. Mes espoirs de rester discrète sont rapidement anéantis par le sourire vorace du cardinal.

— Tout est sous contrôle » je réponds, trop sèchement. J’inspire et revêt ma grâce. « Les migraines se font plus supportables.

— Sauf votre respect, la dernière crise ne semblait pas aller dans ce sens.

Son ton est mièvre, et il conserve un sourire délicieusement cruel à ces mots. Ha ! Qu’importe. Je m’élève, grandie. Ses vices ne m’atteignent plus.

— Merci pour votre tracas, Monsieur, mais je vous assure aller bien. Votre propre situation est par ailleurs loin d’être aisée. L’Église connait une période difficile, aussi je vous en conjure : cessez de vous tourmenter pour moi, et calmez les fidèles que ces temps troubles terrifient. Je ne voudrais pas que notre entreprise soit freinée par l’inquiétude de vos dévots. Il court sur vous des rumeurs alarmantes que vous devriez ne pas tarder à démentir.

Je sais à l’infime perte en intensité de son sourire que j’ai fait mouche à mon tour.

— Pardonnez les affres d’un vieil homme, Madame, mais vous comprendrez de par mon affiliation à la religion que le sujet m’importe. On vous dit maudite par Lui, et vous restez de marbre. J’admire votre bravoure, mais je ne peux m’empêcher de penser qu’il est imprudent de si peu vous ménager. Votre lignée est victime d’un Mal terrible, ne l’oubliez pas : le Diable rôde dans vos veines. La fatalité rongea votre grand-mère dans sa trentième année, et votre mère dix ans plus tôt encore. En suivant cette voie, vous devriez déjà être morte : pourtant vous voilà. Tâchez de vous en souvenir : votre survie tient déjà du miracle. Prenez soin de vous.

— Merci pour ce rappel, mais je n’ai rien à voir avec ma mère, ni avec aucune autre femme qui a gouverné cette ville avant moi. Je m’assurerai de laisser une trace dans ce monde avant d’y éteindre ma lignée définitivement.

— Vous avez commencé à Le voir, n’est-ce pas ?

Le rat. Comment peut-il être au courant ? Oui, je Le vois. Dans les miroirs, dans le sombre de mes paupières, dans mes rêves aussi, je vois le Diable. Et je n’en ai fait part à personne, précisément par peur que cette situation ne se produise. Alors comment ce vieillard vicieux a-t-il appris quoi que ce soit ?

— Non. Pas encore, du moins. Je ne manquerai pas de vous en informer lorsque ce sera le cas.

Son sourire se raffermit, pourtant, carnassier. Il a compris. Et il sait comme moi tout ce que cela implique.

Il ne me reste plus que quelques jours à vivre.

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