Chapitre 33. Toutes les voix passent par le Désert

Par dcelian
Notes de l’auteur : Bonjour ! Me voilà pour ce qui sera probablement le dernier chapitre de l'été (*sangloute*). Malgré tout, j'espère ne pas revenir dans trop trop longtemps pour la suite, et d'ici là jvous dis merci encore et toujours, et jvous fais des biiiisouuuux <3

— Minute... « te voilà toi » ? Vous vous connaissez ?

— Plus tard la petite histoire, Valère, pour le moment le jeunot va rencontrer Arlette. On n’a toujours pas reçu de nouvelles de la cheffe, mais les pisteurs lancés à sa recherche devraient rentrer dans la soirée. On les attend. Je vous mettrai au courant du reste plus tard, en privé. Pour le moment sachez qu’il y a des vagues, par ici. Les gens sont mécontents. Et nous, on sait plus bien quoi faire.

— Et l’urgence, c’est que les adjudants reçoivent le nouveau venu ? » Timéo semble en colère, sans que Soa comprenne pourquoi. « On va rester là, plantés comme du bétail sans objectif, pendant que la cheffe a disparu et que les manigances de l’Église accélèrent ? Bien sûr qu’ils sont mécontents. Sans la cheffe, vous n’êtes plus capables de rien ? Il faut frapper maintenant, avant qu’il ne soit trop tard...

— Hé, calmos Timéo. Les donneurs d’ordres savent ce qu’ils ont à faire. J’comprends bien que ça te frustre, mais c’est comme ça.

— Et pourquoi ne rencontrerait-il qu’Arlette ? La règle stipule qu’en l’absence de la cheffe, l’accord des deux adjudants doit être recueilli pour obtenir l’asile. Basile s’y opposerait, lui...

— Basile est parti avec l’équipe de pisteurs, on ne peut pas se permettre d’attendre son retour. La moindre paire de bras peut faire la différence.

— Alors on attend la cheffe mais pas Basile... Au fond, vous êtes tous les mêmes. Vous prétendez vouloir vous battre pour les plus démunis, vous souhaitez inverser la balance et revoir les distributions, vos idéaux sont louables, mais vous tombez tôt ou tard dans les mêmes travers que ceux que vous rejetez. Vous monopolisez le pouvoir et mourrez de trouille quand il faudrait enfin agir. Ce n’est pas étonnant qu’il y ait des discordes ici-bas. Vous semez les graines du chaos que vous récolterez.

— Timéo, dis pas des choses pareilles...

Mais Timéo est déjà parti, il a tourné les talons et s’enfonce dans la foule grouillante, remonte la Rue en sens inverse.

— Ha... ‘Scuse-le Éliane, tu sais comment il est... 'Y pensait pas ce qu’il a dit.

— On savait les risques qu’on prenait en l’acceptant parmi les nôtres. Il faut s’en accommoder, et puis, Timéo est un peu jeune mais c’est un garçon intelligent, il finira par comprendre qu’on fait au mieux. Pour lui comme pour tous les autres.

Valère hoche la tête et affiche un sourire fatigué.

— J’vais essayer de le raisonner... Soa, j’te confie à Éliane, pas de bêtises.

Il détache les liens qui emprisonnaient ses mains.

— Vas-y mollo, Valère. Il vaut mieux faire ça en douceur. Les esprits commencent à s’agiter ici, je voudrais pas leur donner une raison supplémentaire. Sa parole retranscrit seulement le malaise général. » Valère s’éloigne à son tour, et Éliane soupire un coup avant de secouer la tête et, brusquement, de se souvenir de l’existence de Soa. « Allez zou, suis-moi.

Ils entrent dans les ruines du bâtiment qui est manifestement celui des dirigeants. L’intérieur est aussi miteux que l’extérieur le laissait présager : il y règne un désordre que l’on devine éternel, des chaises et des tables dispersées comme dans un vieux restaurant, mobilier des siècles passés, bois pourri et rongé, traces de verres et sol collant. Aucune lumière, seulement le filtre des éclairages du dehors, jaunis par les draps qui couvrent les ouvertures, et une fumée opaque qui flotte, nébuleuse. L’ambiance est sombre, discrète, on perçoit les secrets qui ont dû y être dits. Quelques silhouettes, attablées en silence, boivent dans des gestes lents et l’observent avec méfiance. Le bout rougeoyant de leurs cigares allume sur leurs visages de sombres intentions. Éliane n’y prête pas attention et l’entraîne plus loin, vers des escaliers qu’ils gravissent jusqu’à l’étage supérieur. Couloir orné de plusieurs portes closes. Un trou béant dans le mur, non recouvert, donne une hauteur et une vue imprenable sur la Rue. Soa contemple un instant cet endroit, déchetterie en apparence, société sous couvert.

— Qu’est-ce qu’une Passeuse ?

— Passeuse, c’est mon rôle au sein du Désert. Je suis celle qui recrute, ou du moins qui déniche les potentielles recrues. Voilà pourquoi je loge à l’orée de la ville : je suis souvent la première à poser les yeux sur les nouveaux venus. Et toi, j’ai bien fait de te poser les yeux dessus parce j’peux te dire que j’aimerais pas me trouver où tu serais sinon.

— Où ça ?

— Le Consistoire, probablement. Si l’inquisiteur qui t’a surpris t’avait mis la main dessus, c’était le cachot direct.

Soa ne répond pas immédiatement. Ce souvenir l’obsède, la silhouette humanoïde au masque pointu et aux yeux des abysses, qui marche vers lui, mécanique mal huilée, approchant lentement mais tellement vite aussi, et lui paralysé, obnubilé...

— Vous savez...je ne crois pas que c’était un inquisiteur...

Éliane l’observe un instant, ne dit rien. Peut-être une idée traverse-t-elle son esprit, mais elle l’éloigne d’un haussement d’épaules.

— Qui que ce soit, c’est mieux qu’il ne t’ait pas mis la main dessus.

— Vous dites que j’aurais été enfermé dans le Consistoire. C’est une prison, alors ?

— Pas exactement... Bon, te bile pas trop, tu apprendras tout ce qu’il faudra savoir en temps voulu. Pour le moment, je te laisse avec Arlette. » Elle s’approche de lui et murmure : « Si tu veux nous rejoindre, c’est sur elle que tu dois faire bonne impression.

Éliane quitte les lieux en prenant le chemin inverse, tandis qu’une porte du couloir s’ouvre brutalement. Une femme imposante, large d’épaules, regard courroucé et pas puissant en sort. Son corps dit une jeunesse fougueuse, mais Soa devine à son visage un âge plus avancé qu’il n’y paraît. Une cinquantaine d’années, peut-être ? Elle passe devant lui sans sembler remarquer sa présence, le bousculant presque, tornade inflexible. Sa colère est explicite, ravageuse. Sans réellement comprendre pourquoi, Soa constate qu’elle laisse sur lui une marque forte, persistante. Troublé, il entend une petite voix qui s’adresse manifestement à lui :

— Entrez jeune homme.

***

Des bouchons dans les oreilles, elles avancent maintenant prudemment. Le chant des Sirènes, mélodie hypnotique, envoûtante, musique terrible qui attire les proies pour mieux les entraîner vers des fonds dont elles ne s’extirpent pas, elle ne l’entend plus. Elle n’entend d’ailleurs plus grand-chose, entend son corps plutôt, ses bruissements internes ont remplacé ceux de la forêt. Tandis qu’elle marche doucement, le floc floc de ses bottes dans la terre molle et humide, le borborygme poisseux des marécages, tout ça lui manque presque. Elle est seule avec ses ruminements internes, et les minutes qui passent pourraient être des heures, des jours, elle ne sait plus vraiment. Ses jambes, infatigables, progressent encore et toujours, suivent le rythme de Léanne là-devant, plus discrète que jamais maintenant que ces bouts de cire obstruent son ouïe.

Elle lui fait un signe qui pourrait vouloir dire « on arrive bientôt », ou alors « en rentrant c’est raclette », elle hésite un peu. Dans le doute, opte pour la seconde option. Elle a faim. Ici, marcher prend une tout autre consonnance, parce qu’il y a leurs énormes bottes déjà, fardeau considérable, et puis surtout, il y ce sol vivant, visqueux, qui les aspire dès qu’elles se figent un peu. Alors il ne faut pas se figer, bouger continuellement, mais avec leurs sacs et divers équipements, c’est usant, à force, vraiment usant. Pour se distraire, pour tenter de piéger son corps et lui faire oublier les plaintes à émettre, elle essaie de penser à autre chose, pense à l’ailleurs.

De Soa, elle n’a aucune nouvelle. Pendant un temps, elle a espéré voir apparaître Cléa, peut-être que la jeune femme des mystères aurait pu éclairer sa lanterne et conter les aventures récentes de son ancien acolyte, mais non, rien, pas d’éclats ni d’éclatement, pas d’Ombre flottante, pas de Cléa. Gaëlle s’est rapidement sentie idiote, bernée. Elle s’imaginait étrangement liée à elle, sinon, pourquoi lui être apparue, pourquoi l’avoir guidée ? Mais toutes les fois où leurs routes se sont entrecroisées, la vie de Soa était en jeu. À présent qu’il est sauf, qu’il est loin d’elle, Cléa n’a aucune raison de se manifester à nouveau, et elle ne le comprend qu’un peu tard, non sans un pincement désagréable. Aucune jalousie, oh, rien de si prenant, mais un pincement. Et lui, alors ? Est-ce qu’il l’a déjà oubliée, lui aussi ? Est-ce qu’elle n’était pour lui qu’un pont, le seul moyen d’atteindre la prochaine étape de sa quête d’existence ?
Gaëlle ne doute pas, n’a jamais pris cette habitude. Elle croit ses instincts, ses pulsions intérieures, ses rages. Mais depuis Léanne, depuis son arrivée ici, ses instincts se sont tus. Les battements de son corps, les torsions de son âme, tout ce qui guidait jusqu’au moindre de ses pas, tout ça a brutalement pris fin. S’est mué en quelque chose de différent.

« Si ta colère te contrôle, tu ne vaux pas mieux que ceux que tu traques », disait Léanne.

Cette phrase a percé sa peau. Elle l’a ressenti comme le plus brusque des frissons, comme la plus cruelle des entailles : dans le profond de sa chair, ses viscères ont hurlé, battu, refusé. Alors que les souvenirs refaisaient surface, que la mort la hantait à nouveau et prenait possession de tout, elle s’est calmée, s’est calmée, calmée. En un instant au contact de cette femme, elle a vécu le combat terrassant d’une vie, un effondrement galvanisant de tout son être, la plus étonnante des renaissances : les grands bouleversements naissent de quelques mots.
Et maintenant, Gaëlle se demande, tout de même, elle se demande si au fond Léanne n’a pas raison, si la faim insatiable des Ombres ne fait pas d’elles des créatures aux besoins inconciliables avec ceux des humains. Mais Soa est-il seulement une Ombre ? Il y a les lueurs, c’est vrai, mais...

Les lueurs.

Oh, bordel.

Mais là, juste là, partout au-dessus de l’eau : les lueurs ! Depuis combien de temps elles sont là, au juste ? Et Léanne qui ne les a pas repérées... Ça pue, cette histoire, ça pue SÉVÈRE ! Alors quoi ? Une Sirène, déjà ? Non, Léanne serait plus aux aguets si elles avaient pénétré leur territoire. Et donc ? ET DONC ? À part les Sirènes, dans ces foutues eaux pataugeuses, dans cette gadoue irrémédiable, à part ces Ombres du cauchemar ? Il y a... Les Skelts ? Autre chose encore ? Non, parce que les Skelts, ça chasse que la nuit, or là, c’est pas la nuit, ta-ta-ta, impossible, elles marchent depuis un moment mais sont parties en fin de matinée tout au plus, alors les Skelts, c’est non, ça peut pas...

Un bras immense surgit alors des eaux stagnantes, démentant toutes ses hypothèses, changeant brutalement la donne, propulsé vers Léanne. Aussitôt, Gaëlle plonge en avant et tacle son mentor, elles s’abattent au sol et, dans la chute, le bruit renaît : s’aplatissent dans un écho gluant. Alors, le monde accélère. Elle est loin, la fatigue de la marche, la fatigue de la faim : les corps se meuvent à nouveau, la tension des marécages pèse lourdement sur leurs épaules tandis que l’eau se tait brusquement en avalant le membre qui s’en était échappé, barreau liquide d’une prison invisible.

Léanne et elle se redressent rapidement, ne disent rien. Et puis... Merde. Ben si, si, merde. C’est pas le moment, là, c’est sûr, mais merde : merde parce que le bruit est revenu. Elle entend. Et ça a beau avoir la forme d’une bonne nouvelle, c’est plutôt tout l’inverse : elle a perdu ses bouchons de cire dans la chute. Maintenant que l’eau s’est calmée, elle entend tout, le ronflement immonde des marais, le souffle attentif et défiant de Léanne, et surtout, là-bas, derrière tout ça mais s’approchant, sombre malédiction de la terre, le chant des Sirènes qui résonne. Elle couvre ses oreilles de ses deux paumes, les presse fermement, si bien que Léanne comprend immédiatement la situation. Trop tard, cependant : le skelt revient à l’assaut, fauchant la terre de ses bras immenses et squelettiques, empoignant brutalement la cheville de Gaëlle qui étouffe un cri de surprise et se fait aussitôt entraîner vers les marécages. Elle est alors confrontée à un choix : le skelt ou la sirène. Un battement de cœur, étouffé, serré, terrifié, lui permet de trancher rapidement : elle retire ses mains de ses oreilles et saisit aussitôt sa faux, qu’elle plante aussi profondément qu’elle le peut dans la boue, freinant l’avancée de l’Ombre. Léanne surgit alors et tranche habilement son bras, libérant du même coup l’étreinte et permettant à Gaëlle de se redresser, trempée, glacée, souillée mais vivante.

Légèrement abasourdie, respirant avidement tout en tentant de rester attentive, elle s’éloigne de l’eau et couvre à nouveau les sons de ses paumes appuyées. Les choses s’avèrent complexes : se défendre d’une des Ombres implique nécessairement de céder à l’autre, et Léanne ne semble pas avoir de cire de rechange. Elle est immobile, silencieuse. Elle ne peut pas user de son ouïe, alors elle observe, sa concentration est palpable, une sorte d’aura à la fois paisible et électrique se dégage de tout son être. Gaëlle sent sa tête tourner un peu. Elle agite son corps, regarde fixement l’eau stagnante, reprend le contrôle. Les sons du dehors, quoiqu’atrophiés par le filtre de ses mains, parviennent lentement mais sûrement à ses oreilles, et parmi les mélodies insignifiantes, le chant des Sirènes s’accentue toujours, cherche la note qui fera céder son esprit. Alors Gaëlle ne cède pas. Reste ferme et ancrée.

Soudain, Léanne bondit et plonge. PLONGE ? DANS LES MARÉCAGES ? Contrainte à l’immobilité, Gaëlle la regarde s’enfoncer dans les eaux troubles. C’est quoi, le plan, là ? Elle en avait assez de vivre ? C’est un suicide ? Non parce que là, comme ça, elle a du mal à saisir pourquoi elle irait affronter la créature dans son territoire, à plus forte raison quand ce territoire la ralentit aut... Une main gigantesque aux doigts fins comme la mort avale alors sa jambe par derrière, et l’extirpe de ses positions pour la précipiter vers le marécage. Un deuxième skelt.
Gaëlle s’abat brutalement sur le sol, glisse, patauge, tant pis pour les mains : elle lâche ses oreilles et tente d’agripper quelque chose, quoi que ce soit, mais tout est trempé et boueux, aucune prise, elle glisse, patauge, et a à peine le temps d’inspirer un grand coup que l’eau envahit tout. Là, elle retrouve la paix auditive : les sons du dehors sont distordus, imperceptibles, et le chant des Sirènes se tait, elle peut enfin se concentrer un peu. La main puissante du skelt l’entraîne toujours plus profondément, et bientôt, la surface est trop loin pour être discernée, trop floue, embouée. L’eau, là-haut, doit déjà être lisse. Dans le tumulte des profondeurs, Gaëlle ne se débat pas réellement : elle perdrait trop de souffle, trop d’énergie. Elle se rappelle plutôt les leçons de son maître dans les vagues glacées et mordantes de l’océan : elle a déjà connu pire. Se laisse malmener par les courants en attendant sa chance.

Lentement, elle se recroqueville sur elle-même et attrape la chaîne en argent qui entoure sa cuisse. Elle la dénoue avec quelque difficulté tandis que l’Ombre nage vivement, toujours plus rapidement. Bientôt, les oreilles de Gaëlle sifflent, ses tympans commencent à protester et menacent de signer la fin du parcours. Elle accélère le mouvement. D’un geste cent fois répété, elle emprisonne la main de la créature dans sa chaîne et, d’un coup sec, la serre, la serre, la serre encore, toujours plus fort, jusqu’à casser quelque chose, un os, quoi que ce soit. Aussitôt, la bête lâche son pied et Gaëlle sent son corps qui, déjà, remonte vers la surface. Sa vue se trouble, mais ses oreilles tiennent bon, elle se laisse porter jusqu’à pouvoir respirer à nouveau. De l’Ombre, plus une trace.

Atteignant finalement l’air libre, elle s’extirpe avec peine des marécages, rampant négligemment pour retrouver la terre qui, si boueuse soit-elle, lui avait rarement autant manqué. Elle respire, fort, encore, s’éloigne du rivage et se place au centre du chemin, le plus loin possible des deux mares qui le ceignent. Une seconde après elle, Léanne émerge à son tour, un deuxième bras de skelt dans les siens, l’air éprouvée mais toujours d’attaque. L’orage incarné : trempée, souffle lourd, foudroyante. Elle semble s’adresser à elle, mais Gaëlle ne l’entend pas. Ne l’entend...pas ? Non. Ses lèvres bougent mais aucun son ne s’en échappe, rien, que dalle, et ça tourne un peu, non tiens, ça tourne même SACRÉMENT, et là seulement, oui ! elle comprend, enfin, elle déduit du mouvement des lèvres ce que Léanne cherche à lui dire, ça fait quelque chose comme « lechandésirèneuh. »

Ah, oui. Le chant des Sirènes. Merde.

***

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Vous lisez