Chapitre 33. (partie 3)

Par dcelian

— Ça te manque, Pryven ?

Si ça lui manque ? Il ne sait pas. Ce qui lui manque, c’est ses parents, parfois, mais surtout : c’est Grégor, c’est Cléa. Ce qui lui manque c’est ceux qu’il a quittés, plutôt que ce qu’il a quitté. Il n’a jamais été attaché à cette ville, trop proche de l’incendie qui a tout commencé, l’incendie qui a brûlé son enfance.

— Non, pas vraiment.

À la fenêtre, Valère contemple le dehors qui s’assombrit. Les jours se font plus courts, depuis quelques temps. Les autres membres du quatuor ont déserté les lieux. Barbe et Jill sont allés se promener sur la place, et Timéo, quand il a su que Soa rejoignait leur logis, est sorti sans mot dire. Il craint que sa méfiance ne se mue en haine, mais Valère certifie que ça lui passera. Ce dernier a tenu à rester ici, pour lui tenir compagnie. Sous ses airs bruts, il est probablement le plus attentionné de ses quatre colocataires. Il parle, parle et parle encore. N’attend pas nécessairement de réponse. Ça convient parfaitement à Soa, qui l’écoute d’une oreille distraite tout en cherchant à faire le point. Prendre ses marques.

La case qui lui a été attribuée est celle qui restait inoccupée, autant dire : la plus miteuse. Il s’en accommode pourtant, pas tant par plaisir que par obligation, c’est son nouveau logis, et il compte y rester pour un moment. Le logis en question, c’est le matelas inférieur d’un lit superposé, encastré dans une boîte en bois hermétique, encastrée dans un coin de la pièce étriquée, encastrée dans cette bâtisse immonde. Au-dessus du lit, il a deux étagères : de quoi stocker tous ses biens. C’est peu, mais c’est suffisant, il n’a rien, et ça vaut mieux comme ça. En fermant la porte coulissante de son lit, le bruit extérieur s’atténue, et alors, si surprenant que ça puisse paraître, il se sent seul. Et bien. La présence des autres disparaît, il n’y a plus que son matelas crasseux, ses draps troués et ses étagères vides. Son nouveau petit monde.

Maintenant, quoi ? Il a enfin trouvé un endroit où s’abriter, c’est une bonne chose. Il n’a pas besoin de payer pour y rester, c’est une bonne chose. Ce qu’il n’avait pas prévu, c’est qu’on l’engage dans une guerre idéologique en échange de ce toit. Mais maintenant que les faits sont là, il ne peut que composer avec : il va devoir trouver une utilité au sein du Désert. Et pour ça, il faut commencer par en apprendre plus sur l’institution, sur ses objectifs exacts et les missions de ses différents membres. Mais Soa n’est pas venu jusqu’à Rune dans l’objectif de combattre les inégalités sociales : il doit continuer à chercher. Alors il faut compromettre, chercher tout en aidant, aider tout en cherchant. Qu’est-ce qui est préférable ?

La ville regorge de mystères, et cette perspective le réjouit autant qu’elle le paralyse : il ne sait pas par où commencer. Cette silhouette masquée dont Éliane semblait savoir plus qu’elle n’en dit ? Le Consistoire et son aura écrasante ? L’identité double des gens, les mystères de chacun ? Les silhouettes jumelles qui l’ont conduit jusqu’ici avant de disparaître ? La Rue, le Désert ? Il ne sait pas. Et puis, autre chose l’intrigue :

— Valère ?

Il tourne vers lui un œil surpris. C’est peut-être la première fois que Soa initie la conversation.

— Hm ?

— Avant d’arriver chez vous, j’étais avec... Théa. Ça te dit quelque chose ?

— Oué ! Théa c’est la nièce de la reine, pardi. Elle vient souvent par ici, mais discrètos, sa famille préfère qu’elle traîne pas dans la crasse, tu comprends. Elle fait l’intermédiaire entre ce qu’il se passe au château et le Désert, si tu veux. Une chic fille.

Encouragé par l’avenance de son interlocuteur, Soa poursuit :

— Elle a mentionné les quatre piliers de Rune où se trouvent les réponses... Tu sais de quoi elle parlait ?

— Pour sûr ! Les quatre piliers de la ville, les quatre « épicentres » qu’on les appelle même parfois. C’est là que tout s’y passe, quoi. Le premier : la Rue, logique. Ensuite, le Consistoire, puis le château, et enfin : le quartier des plaisirs, aussi connu sous le nom plus acceptable de Porc Rouge. C’est les quatre endroits où les langues ont le plus de secrets à raconter ! Tu comprends sûrement pourquoi.

Surpris, Soa ne réagit pas immédiatement. Le Porc Rouge ? Un quartier des plaisirs ? Il serait donc rattaché à Rune ? Maude et sa sœur Agnès dépendraient donc aussi de cette ville ?
Il connaît donc déjà deux des épicentres, et en a aperçu un troisième. Reste le dernier.

— Pourquoi le château ?

— Le château, c’est là que vit la famille royale de not’ charmante cité. C’est des magouilleurs, quoi, comme toutes les familles royales j’imagine. Ils trempent dans des affaires pas nettes... C’est plutôt des suppositions, pour le moment, mais on dit que la reine serait maudite par le Diable. Et manipulée par l’Église. Parce que l’Église, tu vois, c’est eux qui sont à la tête de l’Inquisition, et donc du Consistoire. Or là-bas, dans le Consistoire, on sait pas ce qui s’y passe, mais on sent bien que c’est très, très louche. Y a comme une complicité entre l’château et le Consistoire, quoi. Comme y a une complicité entre la Rue et le Porc Rouge : tout fonctionne comme ça, ici, par complicité. Enfin bref, et dans le château, tu vois, y a tous ceux qui se sont fait rafler. Théa, elle fait l’entremetteuse entre eux et le Désert.

— Rafler ?

— Vache ! c’est vrai que t’es tout nouveau dans la ville toi. C’pas courant, ça, d’habitude. Mais ces derniers temps, y a eu pas mal d’arrivées imprévues... ‘Fin bref : la rafle, c’est quand les Inquisiteurs t’emmènent. La plupart du temps, ‘y patrouillent pas dans ces zones. Avec tous les coins désaffectés, c’est une perte de temps, et puis faut dire, c’est pas rare qu’ils se fassent attaquer quand ils s’y aventurent de trop près. Moi, j’cautionne pas, j’leur dis : « hé, les gars, on arrivera à rien comme ça », mais ‘y m’écoutent pas, penses-tu...

— Et la rafle... pourquoi ils font ça ?

— Ils saisissent les « non-travailleurs », ceux qui contribuent pas à la ville. Et ils leur « donnent une occupation. » C’est la jolie façon pour dire : ils en font des esclaves. En fait, ici, tu vois, c’est le travail la clé. Tant que tu travailles, t’es reconnu par la société comme une personne utile. Mais le problème, c’est que la plupart des jobs qu’on laisse à la rive gauche sont occupés, maintenant. En fait y a trop de gens et pas assez d’emploi, et ceux qui restent à rien faire se font rafler, voilà. Après, ‘y sont emmenés au château ou au Consistoire, et dans les deux cas : c’qu’y leur font après est difficile à dire. Théa nous aide beaucoup en transmettant des lettres, des messages ou des info’ à ces pauvres âmes enfermées. C’est une position difficile pour elle, faut comprendre, alors elle se fait discrète. Peut pas tout nous dire. Mais on sait quand même qu’au château, les nôtres deviennent des « Léon. » C’est le nom qu’ils donnent à tous leurs serviteurs, quoi, tu vois. Une façon de leur enlever leur humanité, pour s’donner meilleure conscience, j’sais pas.

Le château. Là-bas, au bout de la ville, au bout du Comté, bout du monde. Juste avant l’horizon. Soudain naît une idée.

— Le Désert... Il contient des espions ?

— Pour sûr ! Ils sont dispersés à travers la ville, mais la plupart de leurs missions sont top secrètes, tu vois, on sait pas trop où ‘y sont ni ce qu’y font. Enfin, sauf les chefs, évidemment.

Un sourire réapparaît sur son visage. Étrange sourire. Il a trouvé comment se rendre utile au Désert.

— Bon, p’tit gars, c’est pas tout mais j’ai du boulot moi.

— Alors que la nuit tombe ?

— Bienvenue au Désert, bonhomme.

Malgré l’ironie, Soa remarque sans peine l’ombre de fatigue que Valère tente de cacher derrière son sourire narquois. Il quitte leur demeure, l’abandonnant à la semi-pénombre. Dans le crépuscule terne de l’hiver naissant, Soa se redresse de son lit et se dirige lentement vers la fenêtre. Dehors, Rune s’apaise, et les ruelles les plus huppées s’illuminent timidement sous l’éclairage circulaire des lampadaires les parsemant. La fête, les cris et les joies se sont éteintes tandis que la lune escalade, tranquille, les nuages de coton. Le ciel est couvert, mais finement couvert, et le vent qui toujours balaie la ville éloignera la grisaille, certainement. Alors, il pourra voir les étoiles.

En attendant, il voit les silhouettes jumelles. Elles sont là, sous sa fenêtre. Le fixent précautionneusement. Il les fixe en retour. Leur visage juvénile est taché d’ombre, mais il devine dans leurs yeux les lueurs de ce qu’il cherche. D’une manière ou d’une autre, ces deux...êtres...sont liés à la résolution des énigmes.
Ils restent ainsi pendant longtemps, plusieurs minutes, à se jauger dans la fraîcheur du soir. Il ne descendra pas à leur rencontre, il comprend sans comprendre comment qu’elles disparaîtraient avant son arrivée. Reste ici. Enraciné. Il ne s’est pas départi de son sourire, mais ce n’est pas un sourire de joie, il le sent dans le frisson qui court sur sa peau glacée.

Sourire de faim, peut-être.

Au bout d’un temps, Soa quitte la fenêtre et la ville, retourne dans sa case qu’il ferme soigneusement derrière lui. Le noir qui l’enveloppe alors est un milieu prospère pour ses idées, qui dansent et brillent un instant. Et puis, il ferme les yeux. Lentement, laisse le sommeil l’emporter. Ces longs repos léthargiques avaient toujours été synonyme de vide, pour lui. Rien n’avait jamais habité ses nuits.

Cette fois, il rêve. Attentivement.

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