Chapitre 33. (partie 2)

Par dcelian

Elle est aussi fine et vieille que la femme sortant de son bureau semblait jeune et large. Les traits ridés, le visage légèrement incliné comme si son cou ne supportait plus le poids de sa tête, les yeux miniaturisés par une paire de lunettes rectangulaires à l’air strict et rigide, contrastant avec la sympathie naturelle qui émane de cette petite silhouette ratatinée derrière un bureau de bois. Soa se tient là, assis face à elle, de l’autre côté du meuble et des questions qui ne viennent pas. Elle l’observe, le scrute sous tous les angles, discrètement mais avec une efficacité qu’il devine redoutable. Il voit dans son regard la même intensité qu’il cache derrière ses propres yeux, cette précision minutieuse dans l’analyse d’autrui, cette attention au moindre détail.

— Alors ? Qu’as-tu à nous proposer ?

À leur proposer ?

— Tu souhaites faire partie de notre corps, alors que prétends-tu pouvoir y apporter ? Je vois dans ton regard une forte détermination, ombragée par les nuages du doute. Un appétit formidable. Je me trompe ? » Elle poursuit sans lui laisser le temps de confirmer : « Si c’est là la source de ta contribution à la communauté, je te préviens illico : nous ne sommes pas intéressés. Les ventres à nourrir, ce n’est pas ce qui manque par ici, tu l’auras constaté. Les gens vivent du minimum, ici, la faim nous est suffisamment familière. Quoi d’autre, alors ? Ta jeunesse ? Tu es bien gringalet. Ces bras maigrichons peuvent-il porter les caisses de matériel ? Ces jambes fragiles peuvent-elles arpenter la Rue, courir de maison en maison à longueur de journée ? Non, je crois que tu ne nous serais pas d’une grande utilité.

Tu parles d’une bonne impression... Bon, et maintenant, comment raviver son intérêt avant qu’il ne meure complètement ? Il ne souhaite pas particulièrement rejoindre le Désert, il aimerait simplement avoir un logement, le plus miteux lui conviendrait, simplement un toit pour s’abriter. Voilà, en substance et balbutiements, ce qu’il pourrait lui répondre. Mais ce n’est sans doute pas ce qu’elle veut entendre.

Et puis, comme ça, alors qu’elle semblait profondément déçue par sa candidature supposée, alors qu’elle paraissait sur le point de le mettre à la porte, et du même coup de fermer toute possibilité pour Soa d’enfin accéder aux réponses, son visage se pare d’une expression maline, quelque chose dont, peut-être, il pourrait s’inquiéter. Il n’avait pas songé un seul instant en venant ici qu’on pourrait lui vouloir du mal, et l’attitude d’Éliane semblait confirmer cette impression : elle l’a secouru d’un avenir funeste. Pourtant, au regard d’Arlette, à présent, il hésite, regrette un peu sa naïveté. Le visage de la vieille femme, encadré par ces cheveux grisonnants, se fend alors plus nettement d’un sourire narquois, hautain, déroutant.

— Tu ne souhaites pas rejoindre le Désert, n’est-ce pas ? Tu n’en vois pas l’intérêt ? Tu trouves que notre cause ne mérite pas qu’on se batte pour elle ? Tu penses que tout cela te dépasse ? Ou pire, tu penses que tu dépasses tout cela, que ces intérêts ne sont pas les tiens, que tu n’as rien à faire ici ? C’est ça, n’est-ce pas ? Tu privilégies ton propre profit à celui de la communauté ? C’est bien égoïste de ta part.

Égoïste ? Oui, peut-être. Peut-être qu’il est égoïste, après tout. Y a-t-il vraiment de mal à ça ? À vouloir se réaliser soi-même avant de vouloir porter le monde sur ses épaules ? Il ne sait pas. Il ne dit rien. Baisse la tête.

— « Toutes les voix passent par le Désert », voilà notre mot d’ordre. Cette communauté n’est pas une voie, elle est un lieu de convergence, une passerelle entre les chemins et ceux qui les empruntent. Tu penses pouvoir contourner le Désert ? Tu lui feras alors face. Il n’y a pas d’autre alternative. Quelles que soient tes quêtes, quoi que tu recherches à accomplir, le Désert finira par s’imposer : les secrets y dorment patiemment, et toutes les batailles s’y achèveront.

Elle s’interrompt et le fixe à nouveau. Son visage a mué du mépris à la certitude démagogue, pourtant ses mots font mouche. Les secrets. Le Désert pourrait en avoir la clé. Mais les rejoindre impliquerait d’œuvrer pour eux, et ça... Il ne sait pas. Ne connaît rien à leur idéologie, ignore ce qu’ils défendent. Bien sûr, c’est une société qui est née des quartiers pauvres, alors elle a forcément pour objectif de renverser cette pauvreté, et peut-être même de renverser ceux qui l’enforcent. Mais quels sont leurs moyens, au juste, quelles sont leurs actions ? Soa n’est pas certain d’avoir le courage de mêler ses volontés avec celles d’une société en colère. Les Hommes sont des créatures étranges. Chacun d’entre eux est rongé par des problématiques que lui seul est à même de comprendre dans leur essence. Pourtant, la meute paraît toujours plus forte, plus redoutable que le loup solitaire, et quels que soient les motifs de son alliance, elle reste infiniment préférable au retranchement sur les idéaux personnels.

Soudain, Arlette éclate de rire.

— Tu me plais.

Hein ?

— C’est bien la première fois qu’un entretien se déroule de la sorte. Me voilà tellement agacée de ton apathie que je me retrouve à te vendre le Désert comme si je te suppliais d’en faire partie. Habituellement, c’est plutôt l’inverse, et ça se solde par un refus, il faut me comprendre, j’en vois passer des morveux. Entre ceux qui cherchent à abuser de notre système, ceux qui cherchent à le ronger de l’intérieur et les espions potentiels, j’en mets beaucoup à la porte, et pas toujours cordialement. Mais toi, tu es vraiment, vraiment bizarre. Un spécimen que je n’ai encore jamais vu sur cette chaise face à moi. Tu sais quoi, j’ai envie de te dire oui. J’ai envie de te dire : rejoins-nous. C’est d’un logement que tu as besoin ? Il te sera fourni. Tu ne manqueras de rien tant que tu sais te contenter de peu. Mais ça ne peut pas se passer comme ça, ce serait un peu facile, tu ne crois pas ? Alors je te la repose, cette question à laquelle tu n’as pas répondu : qu’as-tu à nous proposer ?

Depuis le début, il n’a prononcé aucun mot, Arlette parle pour lui, parle pour deux, mais c’est bien beau tout ça... Il ne sait pas. Doit-il rejoindre le Désert ? Il voulait un logement : on lui en promet un. Il voulait des réponses : le chemin se trace sous ses pieds. Oui mais alors ? Pourquoi hésiter, pourquoi même songer à hésiter ?
Ça semble un peu facile, voilà pourquoi. Rien de ce qu’il obtiendra ne sera gratuit, et il se méfie du prix que ses requêtes lui coûteront. Ce qu’il a à proposer ? Il le redoute, justement. Il redoute ce qu’ils sauront en soutirer. Alors il se tait.

On toque alors à la porte. « Un instant ! » Arlette crie, mais le battant s’ouvre malgré sa protestation.

— Enfin qu’est-ce que c’est que ça, on peut plus être tranquille deux minutes... ?

Le grand corps de Valère se dessine dans l’embrasure, et, posé dessus comme on aurait posé un objet à une place qui ne lui appartient pas : un visage inquiet.

— Désolé de te déranger, Arlette, mais un corbeau vient d’arriver des pisteurs, j’pense qu’ils ont eu des ennuis.

Dans ses lourdes mains, il tient une petite lettre dont le sceau rouge n’a pas été rompu. Aussitôt, Arlette change d’attitude et se lève pour s’emparer de la missive. Elle s’adresse ensuite à Valère, mais le message lui est également destiné :

— L’une de vos cases est libre, non ? Pour le moment, gardez le jeune avec vous. Il n’a pas encore trouvé de quoi se rendre utile, mais je ne doute pas que vous saurez le guider dans sa recherche. Il a les prérequis pour se joindre à nous, il manque seulement un peu de... conversation.

Entraîné par des courants qui n’ont que faire de ses opinions, le voilà membre du Désert.

***

Et puis tout est passé très vite, ou très lentement, en tout cas, tout est passé sans qu’elle s’en aperçoive. Cette voix douce et envoûtante, captivante, est la dernière chose qu’elle se rappelle avoir entendue. Et puis son corps s’est mis à se mouvoir seul, sa conscience ailleurs, altérée. Elle s’est dirigée vers les marécages malgré les protestations de Léanne qu’elle ne pouvait que constater, comme hors de son corps. Alors, les deux Skelts ont bondi sur son mentor, l’empêchant de la retenir. Elle s’est battue comme une belle diablesse, les tenant tous deux à distance tout en leur infligeant de sérieuses blessures, infatigable. Tout ça dans le dos de Gaëlle dont le monde s’était recouvert d’une couche de douceur et de familier, elle était prise dans une nasse rassurante, et tandis qu’elle se sentait plonger dans l’eau trouble, elle plongeait aussi dans les souvenirs. Cette voix qu’elle avait déjà entendue quelque part, aux belles nuances de graves, un tissu de la soie la plus fine, la plus douce mais aussi la plus solide, forte et consolatrice, comme la voix de sa mère autrefois, bouclier contre les chagrins des enfants. Contre ses chagrins à elle, dans les collines, alors qu’elle se mettait parfois dans des états terribles et incompréhensibles, appelant à l’horizon, appelant ses vrais parents. Papa l’enveloppait alors de ses bras chauds, lui disait de se calmer, puis saisissait sa flûte et jouait dans l’air les mélodies qui transformaient sa tristesse en un sourire, tandis que maman la prenait par la main et la faisait virevolter en chantant.

Et soudain, elle s’est rappelé pourquoi cette situation lui procurait un déjà-vu si déroutant : c’était le désert, c’était l’église. Et alors, l’image très nette d’une petite rainette renaissait au cœur de ses pensées. Hollis. C’était comme cette fois à Aïag où elle a abandonné Hollis. Et ça... Elle a senti une rage, un désespoir terrible monter en elle. Que ces marécages en soient témoin : on ne l’y reprendra plus. Tandis que le pic d’amertume qu’évoque ce prénom se figeait en elle à nouveau, elle reprit conscience, reprit acte de son corps, revécut.

Aussitôt, elle s’extirpait de l’eau et se précipitait aux côtés de Léanne, qui ne semblait pourtant pas avoir besoin de son aide. Nerveusement, elle lui a dit : « Il faut partir, Gaëlle, il faut partir et vite », et là, elle se souvient avoir protesté. La mission devait être accomplie, la Traque ne pouvait pas être interrompue au moindre imprévu. Mais tout à coup, quelque chose d’étrange s’est produit : les deux skelts qui s’acharnaient sur elles se sont entièrement repliés dans l’eau et ont disparu en silence. Quelques instants plus tard, la surface était lisse à nouveau, et seul le grommellement des marécages troublait la tension générale. Louche. C’était vraiment louche, qu’elle s’est dit. Et elle avait raison : tout accéléra. En un éclair, ce n’était plus deux mais quatre skelts qui fondaient sur elles, et qui les encerclaient de leurs corps immenses, rachitiques et suffoquants. Avec l’avantage de la surprise, l’un d’eux transperça profondément sa cuisse de ses griffes immondes.

Tout est alors redevenu flou, tout son corps comme paralysé, saisi de tremblements incontrôlables et violents. Mais les créatures ne sont pas restées : un sifflement qu’elle connaissait a retenti, et elles se sont effacées dans les eaux alors qu’apparaissait la silhouette du Traqueur de la veille, celui-là même qui les avait attaquées violemment. C’est lorsqu’il s’est mis à parler que Gaëlle a compris que quelque chose clochait chez elle : aucun des sons qui franchissait sa bouche ne semblaient former de mot, seulement cette masse informe, cette bouillie de lettres qui ne voulait pas s’assembler.
À part ces quatre-là, oui, celles-là elle s’en souvient, elle s’en souvient parce qu’elle s’est dit « QUOI ? » comme ça, il faut comprendre, elle ne s’attendait pas à ça, alors forcément...

Ça faisait « Ilan »

Et c’est Léanne qui l’a dit. Son ton était comme une accusation, un jugement déçu. Une profonde tristesse. Il a disparu peu après. Et puis c’était leur tour de disparaître. Elles sont rentrées, bredouilles, transies de froid, de fatigue, et Gaëlle dans cet état second, mal, vraiment mal, fiévreuse et glacée à la fois, confuse, les mots mélangés, les sons incohérents, comme si elle était incapable d’assembler les différents éléments qui se présentaient à elle.

Maintenant ? Impossible à dire. Elle dort ? Elle flotte.

***

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